--Ne ferait-elle pas bien d’appeler dans ses conseils quelques bons

Pères Jésuites pour l’aider?

--Ce serait la meilleure preuve d’une conversion radicale. Travaillez-y.

--Vous pouvez compter sur moi, mon Père.

--Dieu vous le rende, Excellence! Mais en attendant que vous ayez charge

de gouverner le vaisseau de l’Instruction publique avec un équipage de

Jésuites, venez reprendre votre poste à la barre: je vais carguer la

voile et ramer pour rentrer au port. J’entends la cloche du goûter.»

Te voilà renseigné, mon cher Louis, plus longuement peut-être que tu ne

désirais, sur les études chez les Jésuites et sur leurs idées de corps

enseignant. Si tu veux en savoir davantage, prépare ton questionnaire

pour les vacances de Pâques. D’ici là, bonsoir! Tu n’auras plus de mes

nouvelles qu’en esprit.

Il faut que je rapporte en vacances un premier prix d’examen, un

témoignage de satisfaction parfaite et trois décorations!!! C’est

beaucoup d’ouvrage à la fois, pour le peu de temps qui me reste. Au

revoir!

Ton dévoué,

PAUL.

29. _A ma mère._

5 avril.

Chère maman,

Rien qu’un mot, parce que j’ai à rattraper le temps perdu par mon

indisposition et à donner un dernier coup de collier pour gagner mes

œufs de Pâques.

Le grand jour des proclamations semestrielles est dimanche. Le

lendemain, dès avant l’aurore, on prend le train de plaisir... Ah! oui,

il n’a jamais si bien mérité son nom. Je ne suis pas malheureux au

collège, certes; mais y pensez-vous, petite mère? Voilà six mois que je

ne vous ai embrassée. Est-ce possible? Reconnaîtrez-vous encore votre

grand vaurien de fils? On dit qu’une mère s’y reconnaît toujours, même

quand tout le monde s’y trompe: j’ai envie de me déguiser, pour voir si

c’est vrai. Mais j’ai tellement changé que, pour les gens qui ne m’ont

pas vu depuis mon départ du lycée de Z..., je suis tout déguisé.

J’arrive donc lundi. Je bavarde avec vous jusqu’au lendemain matin--à

quelle heure? Dieu seul peut le savoir!... Vu le stock que j’ai à

écouler, je ne réponds pas d’en finir, pour le plus gros seulement,

avant le surlendemain. Mais enfin il y aura un moment où il faudra bien

dire:

_Claudite jam rivos, pueri..._

Pardon! j’allais vous parler latin. Cela signifie en français de

famille: «Tais ton bec, pie; embrasse tout le monde et va te coucher.»

Je tais mon bec, j’embrasse tout le monde, six fois au plus, je vais me

coucher et je m’en donne vingt-quatre heures d’horloge, en rêvant que je

dors dans mon berceau d’innocent, sous l’œil d’une maman qui m’aime

comme en ce temps-là et que moi j’aime bien plus qu’alors.

Le lendemain, on revoit les amis. C’est à cause d’eux, ma chère maman,

que je vous écris ce mot. Louis ne me gêne aucunement: il sait où j’en

suis. Mes autres camarades du lycée le savent peut-être aussi et

voudront probablement me tâter, pour voir si je suis solide sur mes

étriers ou si je ne suis qu’un trembleur, un de ces pauvres sacristains

qu’on démonte avec un sourire de pitié ou une arlequinade. Ne vous y

fiez pas, mes gentils enfants, et gardez vos distances: mon cheval rue.

J’avais résolu de rentrer à Z... en paladin Roland et de pourfendre sans

merci tous les mécréants qui se permettraient d’avoir l’air de me

regarder de travers: mon Père spirituel m’en a dissuadé et m’a fait

promettre, au contraire, d’être avenant, prévenant, charmant, voire

même, si je pouvais, séduisant. Commission peu facile, n’est-ce pas? Je

l’ai pourtant acceptée, non point par goût, mais par raison et par

devoir.

Oui, chère mère, par devoir, et parce qu’ayant nettement conscience

d’avoir été pour quelque chose dans les aberrations de mes pauvres

camarades, je veux réparer le mal que j’ai pu leur faire. Je ne les

prêcherai pas, sinon d’exemple. Je désire leur montrer en chair et en os

un _jésuite de robe courte_ que cette qualité n’empêche pas d’être un

garçon bien élevé, un joyeux compagnon et un ami très sûr, d’autant plus

sûr qu’il sera désormais intraitable sur certaines plaisanteries,

certains sujets de conversation et certaines frasques de jeunesse.

Je vous prie donc, chère maman, de les inviter comme autrefois à nos

petites parties de plaisir, que nous tâcherons, si vous le voulez bien,

de rendre encore plus amusantes. S’ils y viennent, tant mieux! Et si,

après, ils y reviennent, ce sera mieux encore: ce sera la preuve qu’ils

n’ont pas trop peur d’un converti et qu’ils pourront, avec le temps,

l’un ou l’autre, songer à faire comme lui. Quel bonheur alors pour moi!

Mon _mot_ s’est allongé plus que je ne voulais, comme toujours.

Cependant je dois, avant de finir, vous communiquer encore une triste

nouvelle. Votre fils, trouvant que sa mère ne lui suffit plus, s’en est

donné une autre, qui, tout invraisemblable que la chose paraît à

première vue, est encore meilleure que vous. C’est une très grande et

très illustre dame, qui a bien voulu m’adopter à tout jamais, par acte

solennel passé devant témoins, au pied de l’autel, samedi dernier, en la

fête de l’Annonciation de la sainte Vierge, patronne des congréganistes

et désormais la mienne.

Pauvre maman, mon nouveau titre vous cause-t-il beaucoup de chagrin?

J’espère que non. Il m’a été accordé comme une force et comme un

stimulant: il m’aidera à bien lutter et à vaincre.

A bientôt! Mais que c’est loin encore!

PAUL,

_enfant de la sainte Vierge et de maman._

30. _De ma sœur Jeanne._

25 avril.

Mon cher Paul,

Comme tout est vide ici, depuis que tu n’y es plus! Tu avais apporté la

joie, la vie, le soleil: il ne reste plus rien de tout cela. Tu serais

mort, que la maison n’aurait pas un air plus désolé. Maman n’arrive pas

à sourire, malgré la peine qu’elle se donne, et semble n’avoir pas dormi

depuis six semaines. Papa, ces deux jours-ci, a été absolument morne à

table. Il s’est promené des heures seul au jardin, tirant et cirant

fiévreusement sa moustache, cherchant des yeux, tous les quarts d’heure,

là-bas au loin, par-delà le petit mur, quelque chose ou quelqu’un qu’il

ne découvrait pas; puis faisant une caresse à ton chien fidèle, qui le

suivait tête baissée; rentrant au salon pour donner un coup de pied au

pauvre Minet, qui a eu le mauvais goût d’exprimer par des ronrons sa

joie de ne plus se voir la queue arrachée par son ennemi mortel; puis

encore allumant cigarette sur cigarette pour réduire en fumée son

chagrin. A un moment, j’étais assise dans un coin, lui dans un autre,

quand arrive M. Legrand:

«Bonjour, Legrand, dit papa. Tu vas bien?

--Merci. Et toi?

--C’est _embêtant_ d’avoir des enfants comme ça!

--Comme Jeanne?... Bonjour, Jeanne.

--Bonjour, monsieur Legrand.

--Non, comme mon fils Paul.

--Il est malade?

--Lui? De l’appétit pour quatre et de la santé pour six.

--C’est le travail qui cloche?

--Il tient la tête de sa classe.

--La conduite alors?

--Rangé comme une religieuse.

--Je donne ma langue aux chiens... Il ne vous aime pas, peut-être?

--Je voudrais qu’il nous aimât un peu moins, parce qu’on aurait au moins

un prétexte pour se mettre de mauvaise humeur, et on n’aurait pas l’air

si bête devant les gens, quand il n’est plus là!

--Ah! j’y suis: tu es malheureux d’être trop heureux. Eh bien, mon ami,

je connais des papas qui changeraient volontiers avec toi. Tu es gâté

par le sort.

--Je le sais bien, pardi, et c’est ce qui me chiffonne: on a l’air d’une

femme sensible! Parlons d’autre chose... Et toi, petite, va porter

ailleurs tes yeux rouges: ils nous gênent ici.»

Je ne demandais pas mieux, et j’ai été encore pleurer, comme une sotte,

dans la chambre de sainte maman, que j’ai trouvée à genoux.

Oui, Paul, je suis une sotte! Car si tu es devenu si bon qu’on ne te

reconnaît plus, ne devrais-je pas en être cent fois joyeuse? Et puisque

c’est le collège qui t’a fait ce que tu es, devrais-je regretter ta

rentrée? Je veux donc prendre mon cœur à deux mains pour causer avec toi

sérieusement.

D’abord, du fin fond de mon âme, je te remercie du bonheur que ta venue

et ton séjour ici ont donné à nos parents. Ce qu’a été pour eux ce

bonheur, tu peux en juger par le chagrin qui a suivi ton départ. Je

pensais bien, d’après tes lettres, que tu serais bon, aimable, pas trop

difficile: mais tu as été parfait. Pas un mot désagréable pour personne,

pas un retour de vivacité, pas la moindre exigence. La bonne Fanchon

n’en revenait pas et avait fini par s’en inquiéter: «Ben sûr qu’on lui a

fait un mal, à M. Paul, qu’y ne veut pas dire! Y ne se plaint pus de

rien, d’à présent, et tout ce qu’on lui z’y fait, bon ou mauvais, c’est

toujours bon. Je l’ons ben vu le jour du macaroni! Je l’avions, pour

sûr, préparé du meilleur que j’pouvions, ben baigné, ben cuit et ben

frit, avec des œufs frais et de la bonne râpure de gruyère, tout selon

le papier du cher frère; maugré ça, y ne valiont pas c’tit de son

collège. Mais c’est point à mi qu’il l’a dit; y m’en a remarciée, au

contraire, l’pauv’chéri! Vrai, il est tout à l’envers d’avant.» Et elle

s’essuyait les yeux, du coin de son tablier.

De fait, le passé est à cent lieues. Je t’ai bien

observé--pardonne-le-moi: c’était pour clouer le bec à l’oncle Barnabé,

qui s’est encore avisé, l’autre jour, devant maman et moi (il ne

l’aurait pas dit devant papa), de prétendre que les Jésuites, étant des

hypocrites, comme chacun sait, ne peuvent faire de leurs élèves que des

hypocrites. On voit sans peine que tu n’es plus, comme autrefois, tout

en dehors, tout en l’air: tu es maître de toi, maintenant, et tu ne

t’abandonnes qu’autant que tu veux. Mais tes bonnes façons, tes petites

prévenances, tes taquineries même, tout ce que tu dis et tout ce que tu

fais a un air si naturel, si simple et si franc qu’on ne peut s’y

tromper. Ce ne sont pas seulement tes manières qui ont changé, c’est

tout l’homme, et tu es devenu bien vraiment le meilleur des fils et des

frères. N’en sois pas trop fier, n’est-ce pas? Le mérite en revient

d’abord au bon Dieu et à tes Pères.

Faut-il que je dise tout? Oui, je ne saurais le garder pour moi. Tous

ceux qui t’ont vu à Z... ont fait sur toi les mêmes remarques. Si tu

avais pu entendre les compliments qu’on est venu faire à maman,

dimanche, au sortir de la messe, sur ta tenue à l’église, et toute la

semaine sur ta parfaite politesse, ta mine ouverte et franche, ta

conversation réservée dans les visites que tu as dû faire!

Quant à l’effet produit sur tes anciens camarades, tu en auras sans

doute des nouvelles par Louis. Il nous a raconté hier qu’ils ont été

_ahuris_ de te trouver à la fois si sérieux (tu devines ce qu’ils

entendent par ce mot) et si bon enfant. Nous avons su par lui comme tu

as gentiment remis en place ce grand niais de G... qui voulait

plaisanter sur le confessionnal:

«Est-ce que tu y vas? lui as-tu demandé.

--Non.

--Alors comment sais-tu ce qui s’y passe? Moi j’y vais, et je sais qu’on

en sort plus propre et plus léger. Fais-en donc l’essai et tu pourras en

parler.»

Il paraît que ce malheureux a baissé le nez et que les autres sont

devenus songeurs. Tu verras qu’ils se confesseront.

Mais moi aussi, Paul, tu m’as fait faire des réflexions. Je ne suis pas

tout à fait une païenne, assurément; je crois que j’aime le bon Dieu et

la sainte Vierge. Mais je devrais être plus solidement pieuse, moins

fière, moins coquette, plus charitable.

J’aime bien nos parents: ils sont si bons! Mais suis-je assez bonne à

leur égard? J’ai encore bien souvent mes humeurs et mes sots caprices,

et alors je ne sais pas me retenir de leur faire de la peine. Je vois

bien qu’ils ne m’en gardent pas rancune: ils en souffrent pourtant.

Je voudrais être sérieuse, forte et bonne comme toi: je le deviendrais

peut-être, si tu m’y aidais. Dis, mon Paul, le veux-tu? Jusqu’à présent,

je t’ai appelé mon petit frère: mais te voilà congréganiste de la sainte

Vierge et presque un homme. Les rôles doivent changer. Tu seras

désormais, si tu le veux, mon grand frère, et moi je serai ta petite

sœur, que tu conseilleras, que tu gronderas et qu’ainsi tu rendras

meilleure. Je ne t’en aimerai pas moins, crois-le bien,--ni plus, parce

qu’il n’y a pas de plus possible.

A bientôt de tes nouvelles, mon grand frère bien-aimé!

TA PETITE SŒUR.

31. _A ma sœur Jeanne._

31 avril.

Ma très chère fille en Jésus-Christ,

C’est avec une édification ineffable que mes yeux ont lu et que mon âme

a goûté les paroles de votre dernière lettre. Oui, ma fille, ces paroles

édifiantes m’ont grandement édifié, parce qu’elles portent avec elles

une grande édification. Et cette édification est grande, parce que

(j’ose le proclamer bien haut) elle n’est pas petite. Et elle n’est pas

petite, parce que (entendez bien cet axiome, qui est de la plus haute

importance), quand il s’agit de la perfection d’une âme, rien n’est

petit.

Or donc, ma fille, puisqu’il vous plaît de faire appel à ma très humble

personne et à ma longue expérience des choses spirituelles, j’y consens.

Et pour coopérer efficacement à vos saintes aspirations, je compte, pour

aujourd’hui, me borner à vous résumer succinctement, en trente ou

quarante pages, les vingt-six raisons pour lesquelles, tout en me

donnant grande édification, votre âme me paraît encore assez loin de

l’état de perfection, et ensuite les trente-trois moyens que vous aurez

à employer, d’abord successivement, puis tous à la fois, pour arriver à

cet heureux état par le plus court chemin, dans quinze à vingt ans--ou

davantage.

J’ai l’intime conviction, fondée sur une infusion personnnelle des sept

dons du Saint-Esprit, que votre pauvre âme abattue prendra son essor

vers les sublimes hauteurs de la perfection, dès qu’elle aura seulement

trempé le bout de son bec (car on sait indubitablement, par les

imageries de la rue Saint-Sulpice, que toutes les âmes, étant des

colombes, ont un bec), dès, dis-je, que la vôtre aura trempé son bec

dans la source cristalline de ma direction spirituelle. Car ma méthode,

sans me vanter, se distingue de toutes les autres par sa simplicité, sa

brièveté, sa lumineuse précision, comme vous le fait déjà subodorer ce

modeste préambule, que j’aurais pu faire plus long de beaucoup.

Et maintenant, comme dit le grand Bossuet, _passons plus outre..._

Veux-tu _passer outre_, ma petite sœur, et exiges-tu que le robinet

mystique fonctionne ainsi jusqu’au bout des quarante pages?

Si oui, je te préviens que j’entends être payé de ma peine, à tant la

ligne, vu que, pour faire ce métier-là gratis, j’aimerais mieux casser

des cailloux sur une grande route, à cinquante centimes par jour,--ou

préparer un baccalauréat en plus du mien.

Sans rire, Jeanne, quelle idée de vouloir prendre ton petit frère pour

ton père spirituel! En me moquant un peu de toi, je ne fais que te

rendre la pareille.

Je ne dis rien des compliments invraisemblables que les bonnes dames de

Z..., en quête d’un sujet de conversation nouveau, sont venues faire à

maman sur mon dos: j’espère bien que maman et papa sont trop avisés pour

donner dans le piège. Ils savent à quoi s’en tenir. Quant à toi, ma

petite sœur, ta perspicacité d’espionne (le joli rôle que tu jouais là!)

a été singulièrement égarée par le sentiment fraternel. Si je t’ai

apparu si parfait, c’est que tu avais d’avance grande envie de me

trouver conforme à tes rêves. Mais rêve et réalité, c’est deux.

Dans la réalité, Jeanne, pour te parler franc, je sais très bien ce que

je vaux et mieux encore ce que je ne vaux pas. Tu m’ouvres ta

conscience, pauvre chérie, avec une candeur et un abandon qui m’ont

profondément ému: veux-tu un aperçu de la mienne? Écoute.

J’ai si longtemps vécu en païen dans ce malheureux lycée que ma prière

se réduit ordinairement à deux mots: «_Pardon_, mon Dieu, et _pitié_!»

Je me confesse et je communie par devoir, par besoin. Je trouve dans les

sacrements la force, celle du bœuf qui trace laborieusement le sillon de

chaque jour; mais bien rarement j’y goûte ces divines douceurs qui font

oublier le terre à terre et le poids de soi-même. Quelquefois, le

croirais-tu? je me prends d’envie pour les alouettes que je vois monter

si joyeuses dans le ciel pur en chantant leur alléluia...

Sentimentalité, n’est-ce pas, et vaine ambition! Cependant, Jeanne, tu

sais mieux que moi combien ces douceurs rafraîchissent le cœur desséché

et facilitent le rude chemin du devoir. Mais c’est une rosée

bienfaisante que je ne mérite pas, à cause de ces éruptions trop

fréquentes encore de mon orgueil, de mon égoïsme, de ma méchanceté

naturelle, de tout ce fond mauvais qui reste incrusté dans mon être

depuis ma conversion.

Converti! Le suis-je? Tu me félicites d’être maître de moi et tu me

crois fort! Hélas! bonne petite sœur, toi qui as toujours vécu pure et

calme sous l’aile des anges visibles et invisibles, tu ne peux savoir

tout ce qui bout dans les veines d’un garçon de seize ans qui a vu le

mal de près et dont l’âme a gardé des cicatrices encore fraîches. Je ne

tiens debout qu’avec l’appui constant de mon directeur et grâce à

l’encouragement journalier des amitiés sûres qui m’entourent. Il se

passera du temps avant que je puisse marcher sans béquilles, avec la

seule grâce de Dieu: comment veux-tu donc que j’aide les autres à

marcher?

Peut-être as-tu pensé, Jeanne, que je pourrais te faire bénéficier, par

ricochet, de la direction nette et ferme qu’on me donne ici? Mais ce qui

me convient ne saurait te convenir. Tu es quelque chose comme une rose

blanche, à peine agrémentée de trois ou quatre petites épines, juste ce

qu’il en faut pour sauver le proverbe. Moi, je suis un buisson de houx!

Cela ne se traite pas de même façon.

Pourtant je ne voudrais pas te faire de la peine, ma chère bonne Jeanne,

et nous pourrions nous entendre, moyennant un amendement à ta

proposition. En somme, tu veux rendre nos relations plus sérieuses, plus

utiles à notre bien mutuel: je signe cela des deux mains. Mais

qu’importe à ce noble but l’épithète que nous nous donnerons? Ne

sommes-nous pas assez grands, pas assez raisonnables tous deux, pour

qu’il n’y ait plus ni petite sœur ni petit frère? Restons simplement

frère et sœur.

Tu m’aideras comme tu l’as toujours fait; je t’aiderai, si je puis, et

nous tâcherons de nous rendre meilleurs l’un l’autre en nous disant à

l’occasion nos petites vérités et en priant beaucoup, toi pour moi et

moi pour toi.

Nous commencerons tout de suite, si tu veux, par faire un bon mois de

Marie en vue de notre perfection commune. Au collège, il a été inauguré,

aujourd’hui même, par un beau salut à la chapelle. Le soir, petits et

grands élèves se sont rangés aux pieds de la Vierge, brillamment

illuminée, qui domine nos cours de récréation, et là nous avons lancé, à

plein cœur et à pleine voix, dans la nuit qui tombait, un _Magnificat_

qui a dû faire plaisir aux anges et peut-être à tout le quartier, un bon

kilomètre à la ronde.

Dans notre étude, contre le mur en face, nous avons élevé, à grands

frais de vieilles caisses, de papier peint et de génie, un véritable

monument, une grotte de Lourdes. Sur le rocher se dresse majestueuse la

basilique, fidèlement reproduite en carton d’après les dessins d’un

artiste fameux, M. Paul Ker. Dans le bas, le gave impétueux roule en

silence, sur un lit de sable et de cailloux naturels, ses flots de

cristal tortillé. Au milieu s’ouvre la grotte miraculeuse, dominée par

l’Immaculée Conception, qui sourit à Bernadette et à une soixantaine de

moutons blancs, figurant notre division. Tout autour, des sapins, des

fougères, des fleurs, témoignages volontaires de notre dévouement filial

à la Reine du lieu. Sur le devant enfin, un petit panier doublé de satin

rose, où viennent tomber les billets anonymes, dans lesquels chacun,

selon l’inspiration de son cœur, présente à Marie ses requêtes et les

petits actes de vertu pratiqués journellement en son honneur. Tu auras

ta bonne part dans les miens.

Ces manifestations pieuses, qui jadis m’auraient fait hausser les

épaules, me plaisent aujourd’hui singulièrement et forment un stimulant

très sérieux à ma bonne volonté. Je sais fort bien qu’elles ne sont pas

la religion, qu’elles ne sont même pas toute la piété, qu’elles

demandent des esprits simples et droits; mais j’ai été si longtemps un

esprit orgueilleux et frondeur que j’éprouve maintenant une vraie

jouissance, et comme l’âcre plaisir d’une vengeance satisfaite, à me

faire petit et naïf devant le Maître qui m’a rendu ses grâces et devant

sa douce Mère, qui m’a ramené à lui et qui veut bien aussi m’adopter

pour fils. Demande à Marie pour moi, Jeanne, de garder jusqu’au bout de

ma vie une âme d’enfant et de ne jamais en rougir.

J’embrasse ta belle âme de sœur.

Ton _frère spirituel_,

PAUL.

32. _De ma sœur Jeanne._

3 mai.

Mon frère.

Que tu es bon! Tu as beau me plaisanter et te calomnier, va, une sœur ne

s’y méprend guère. Ta lettre vaut bien pour moi quatre sermons de M.

l’aumônier des Ursulines, qui est un saint homme et mon confesseur

ordinaire. Je ne prétends pas que tu prennes sa place au confessionnal:

comment ferais-tu pour m’absoudre? Mais j’ai besoin comme toi d’une

amitié jeune et sûre, pour m’aider à traduire en actes les sages

conseils de mon père spirituel et de mes parents. Toi tu as pour cela

ton impeccable ami Jean, ton second ange gardien: je n’ai personne.

Parmi les jeunes filles que je vois, il n’y en a pas une à qui je

voulusse parler de mes défauts: elle irait en rire avec les autres, et

je n’en vaudrais pas mieux.

Ta réponse, Paul, me montre le fond de ton âme droite et de ton cœur

aussi fort que tendre: j’ai toute confiance en toi, j’accepte sans

réserve les conditions que tu poses et je compte définitivement que tu

me prêteras désormais ta force, ta franchise et ta bonté pour m’aider à

marcher dans le devoir toujours, comme toi et avec toi. La Reine des

anges, dont nous sommes tous deux les enfants, bénira nos bons désirs et

nos efforts: je l’en prierai tous les jours de son beau mois et après.

Quant aux piquants du buisson de houx, ils ne m’effrayent guère et ne

m’empêchent pas de t’embrasser mille fois.

Ta sœur,

JEANNE.

33. _De Louis._

5 mai.

Mon cher Paul,

Je n’y tiens plus: il faut que je te vide mon cœur. Il est plein, non

pas d’amertume ni d’angoisse, mais d’un sentiment indéfinissable,

poignant, mélange de l’une et de l’autre.

Tu es donc sorcier? Je me croyais pourtant préparé par ta chère

correspondance à trouver en toi des changements considérables; mais il

ne reste rien de mon ancien ami, rien que son amitié. Oh! ce n’est pas

un reproche, Paul: si tu es changé, tu ne l’es pas à ton désavantage.

Mais cet abîme qui nous sépare, ce contraste loyal qui existe entre nos

deux âmes, tandis que nos cœurs, je le sens bien, restent aussi

fraternels qu’autrefois, me torture.

Ta première vue m’avait seulement un peu saisi, étonné. Je pouvais

mettre cette impression sur le compte des effets naturels de l’âge: en

six mois, le physique d’un jeune homme peut se modifier beaucoup. Mais

en t’écoutant parler, en observant surtout ton attitude si réservée et

pourtant si franchement cordiale à l’égard de nos camarades communs, en

constatant sur les points délicats cette intransigeance si aimable et si

calme, il m’a bien fallu convenir qu’il s’est opéré chez toi une

réaction profonde, et ma surprise est devenue de la stupéfaction, une

stupéfaction obsédante.

Je n’ai pas seul éprouvé cette impression: tous nos copains l’ont

exprimée devant moi. Quelques-uns, par habitude, ont essayé d’en

blaguer: cela n’a pas pris sur les autres, qui m’ont paru plutôt

préoccupés de ta conversion. Ils savent que tu n’appartiens pas au

troupeau des sots. L’un d’eux a dit carrément: «Il vaut mieux que nous.»

Et il avait raison: tu vaux incontestablement mieux que nous tous, bien

mieux que moi. Tu es dans le vrai: nous sommes, non pas dans le

faux,--car chez nous il serait inutile de chercher un principe ferme de

conduite,--nous sommes dans les hasards du _lâchez-tout_! Où va le vent,

nous allons.

Moi, je ne veux plus de cette situation équivoque, intolérable. Tes

lettres ont depuis longtemps remué ce qui peut rester en moi de

sentiments _honnêtes_ (j’emploie un terme large). C’est en vain que j’ai

essayé parfois de couvrir ce travail intime sous de mauvaises

plaisanteries qui n’ont pas trompé ta clairvoyance. J’en suis arrivé à

ce même état où, naguère, tu te sentais le plus malheureux des hommes de

ne pas ressembler à tes bons amis de là-bas, et je me rends parfaitement

compte, à mon tour, qu’il n’existera plus pour moi de repos jusqu’au

jour où mon âme sera libre comme la tienne.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 7 / 24 段