clef des champs, c’est une excellente recette pour s’épargner la peine
de les amuser _intra muros_; mais quand on réduit les plaisirs des
élèves à _sortir_, on les habitue à ne voir dans leur collège qu’une
cage ou une prison. Les Jésuites ne traitent pas leurs oiseaux ou leurs
captifs en condamnés: ils dorent volontiers les barreaux, les
agrémentent de quelques verdures et de fleurs, y laissent pénétrer le
soleil, la musique et les francs éclats de rires. Je constate qu’ils se
donnent presque autant de mal pour nous délasser, à certains jours,
qu’aux autres jours pour nous instruire. Et de la sorte ils arrivent à
faire, non pas seulement supporter, mais aimer le collège. Tout y gagne:
les esprits sont plus libres, les cœurs plus ouverts, par conséquent le
travail et le bon ordre mieux garantis, tout l’homme mieux formé.
Preuve:
Dans les lycées, il y a aussi des jeux qui exercent et assouplissent le
corps, des leçons d’agrément qui développent les goûts artistiques et
constituent de véritables divertissements; mais je n’ai pas souvenance
d’y avoir jamais vu donner par les élèves une séance littéraire ou
dramatique. La grande raison de cette absence, je la conçois très bien
depuis un mois: c’est que la préparation, avec la bonne volonté des
acteurs, réclame une somme extraordinaire de dévouement, de savoir-faire
et d’autorité chez le professeur. Or, mon bon, il est certain que ces
qualités-là ne courent pas les rues--ni les établissements d’instruction
où les maîtres jouissent d’un traitement pour faire leur devoir, sans
plus. Tu as compris.
Je sais bien que vous êtes libres d’aller au théâtre, parfois même avec
des billets de faveur: j’y suis allé, malheureusement. Mais qu’est-ce
qu’on en rapporte pour son perfectionnement intellectuel ou moral? Dans
nos petites soirées dramatiques, on s’amuse peut-être moins, on
s’instruit davantage et l’âme n’y perd rien.
Un théâtre de collège, évidemment, ne peut offrir qu’un très modeste
reflet des merveilles que savent opérer sur les grandes scènes les
machinistes, les costumiers et les décorateurs; les jeunes artistes qui
assument la charge d’intéresser un auditoire plus difficile parfois
qu’on ne pense ne songent point à se comparer, même de fort loin, à un
Coquelin; enfin les productions qu’ils ont à interpréter ne constituent
pas toujours des chefs-d’œuvre d’art littéraire ou dramatique, et même
quand elles sont empruntées aux grands auteurs, d’impitoyables ciseaux
leur enlèvent plus d’un élément d’intérêt piquant ou croustillant.
Mais le but n’est pas de fournir aux collégiens ou à leurs familles un
équivalent du théâtre où ils ne vont pas. Il s’agit de leur donner, pour
une circonstance exceptionnelle, une petite fête joyeuse, honnête,
distinguée, qui puisse, selon le précepte antique, les divertir en les
instruisant.
Je soupçonne les Pères de ne pas faire grand fond sur l’efficacité de la
comédie pour la réforme des défauts de leurs élèves; ils ont d’autres
moyens plus sûrs. Que les pièces n’aient rien d’immoral: cela peut
suffire. Si, en outre, elles sont spirituelles et bien interprétées,
elles rendront toujours deux services précieux: aux jeunes spectateurs,
celui d’affiner leur esprit; aux acteurs, celui de développer leur
talent d’expression.
Mon père t’a certainement parlé de la comédie à laquelle il a assisté,
le jour de l’an. Je garde une vive reconnaissance au professeur qui m’a
appris là, non sans peine et fatigue, à me présenter correctement devant
le public, à dominer le _trac_, à parler au naturel--toutes choses que
j’ignorais et que je suis enchanté de savoir un peu mieux qu’avant.
Après la représentation, mon père a bien voulu me dire que mon avenir ne
l’inquiétait plus, attendu que sûrement je gagnerais ma vie comme
avocat, député ou comédien. Député, je veux bien; avocat, peut-être
encore, si tu ne me fais pas une trop rude concurrence; mais comédien,
merci! C’est bon au collège, un jour de l’an ou de carnaval. _Dulce est
desipere in loco_, pour mieux travailler après.
La semaine prochaine, grand branle-bas pour la préparation d’une séance
solennelle, dont le sujet est encore un mystère impénétré. Elle aura
lieu le 29 janvier, fête de saint François de Sales, ancien élève des
Jésuites et patron de toutes les Académies des classes supérieures. Nous
serons une douzaine de rhétoriciens. Il paraît que les traditions nous
obligent à faire très bien: on s’y emploiera de son mieux. La comédie
m’a mis en appétit--quoique la future séance ait une bien autre
signification. Nous en reparlerons avant ou après, si tu veux.
Adieu.
Ton ami,
PAUL.
22. _Au même._
30 janvier.
Mon cher ami,
Ainsi donc, _flafla_ et _temps perdu_! Voilà comme tu as entendu
qualifier les séances littéraires des Jésuites. Tu ne dis point par qui:
il serait pourtant intéressant de savoir si c’est par des gens qui
parlent d’expérience. Ils l’ont peut-être entendu dire à d’autres qui
n’en avaient pas vu plus qu’eux!
Du _flafla_! C’est un mot d’épicier: on pourrait l’appliquer à tout ce
qui ne rapporte pas des écus ou des sous. Mais, mon ami, tout le monde,
plus ou moins, dans les grandes circonstances, fait du _flafla_! Les
banquets, les punchs, les cavalcades et les revues, la musique et les
lampions, et les ronflants discours des quarante Immortels, des
candidats en tournée, des inaugurateurs de statues ou de chemins de fer,
des présidents de sociétés utiles ou inutiles, de congrès savants ou
ignorants, de comices agricoles ou de distributions de prix quelconques:
tout cela, n’est-ce pas du _flafla_? On le trouve bon quand même.
Pourquoi? Parce que _ça chauffe l’enthousiasme_.
Eh bien, la jeunesse est le bel âge de l’enthousiasme: elle a besoin
d’enthousiasme pour élever son âme encore neuve au-dessus des vulgarités
de la vie, jusqu’à la région sereine des grandes pensées, des saintes
causes et des nobles ambitions. Si dans ces ardeurs juvéniles un peu
d’illusion vient se mêler, où est le mal? Les beaux rêves ne font pas
toujours tort à la réalité: je viens d’en avoir la preuve personnelle.
Quand on s’est appliqué pendant trois semaines à entrer dans la peau
d’un personnage intéressant, qu’on s’en est approprié les sentiments
généreux et qu’on est arrivé enfin à les exprimer dans toute leur
énergie ou leur délicatesse, tu ne saurais croire comme on est empoigné!
Je me suis ému pour tout de bon, dans mon rôle, et je garde, après
plusieurs jours, la très vive impression des belles choses que j’ai
dites. Les mots mêmes reviennent parfois, tout naturellement, dans mes
conversations et mes compositions. Chose plus étonnante encore: je
m’inspire à moi-même le respect et je ne voudrais pas faire une chose
indigne de ce que j’ai été au théâtre, un soldat loyal et chrétien.
Jean, notre président, a été superbe dans le rôle du gouverneur de
province: à certains moments, il a enlevé toute la salle. Il était
visible, d’ailleurs, que les applaudissements ne s’adressaient pas
seulement à la perfection du jeu de l’acteur, mais aussi et surtout à
l’élévation des idées et à la noble franchise des sentiments qu’il
exprimait. D’où il faut conclure, mon ami, qu’une académie de rhétorique
peut devenir une leçon de haute morale et un sérieux moyen d’éducation.
C’est déjà quelque chose; mais il y a plus, je crois.
Je t’ai envoyé notre programme. Un esprit fin comme le tien n’aura pas
eu beaucoup de peine à y discerner deux éléments, la littérature et le
drame, et à comprendre le but de l’un et de l’autre.
Il paraît qu’ailleurs la partie dramatique est quelquefois absente ou
empruntée à un auteur quelconque et sans rapport bien intime avec le
sujet, qui souvent même ne comporte pas de mise en scène: elle vient là
pour faire passer le reste. Notre professeur n’aime pas ces séances
exclusivement littéraires ou critiques: il les appelle une concession
fâcheuse à l’esprit d’érudition germanique, qui envahit l’enseignement
français, et leur reproche d’ennuyer l’auditoire, jeune et vieux, sans
grand profit pour les orateurs.
D’après lui, une séance académique doit être, dans le sens primitif du
mot, le _chef-d’œuvre_, la _pièce de maîtrise_, où une classe,
représentée par l’élite de ses élèves, déploie tout ce qu’elle a de
meilleur dans la cervelle et dans le cœur, pour sa propre instruction,
pour l’instruction et le plaisir des autres, pour l’honneur des _Bonnes
Lettres_. Donc, avant tout, il faut un sujet capable d’intéresser
acteurs et spectateurs, assez riche aussi pour fournir matière à tous
les talents. C’est la tâche du professeur de le découvrir, de le
distribuer, puis de coordonner, de revoir et de parfaire le travail des
élèves.
On s’accorde à dire que notre séance _Honneur et Patrie_ réunissait
toutes les conditions de succès. Elle roulait sur l’un des épisodes les
plus émouvants que renferme l’histoire de notre vaillante province.
Toutes les formes que peuvent revêtir les exercices littéraires dans un
cours de rhétorique, y ont trouvé leur place naturelle: la prose
française dans le tableau historique, dans les discours du conseil de
guerre, dans la lettre en vieux _françois_, dans le récit poétique de la
bataille; la prose latine, d’ordinaire peu goûtée des dames et des
queues de classe, dans les portraits et dans le dialogue nocturne; la
poésie des deux langues dans le chant du barde, dans l’hymne triomphal
et l’épilogue à la France. Les lettrés de l’assistance ont pu être
satisfaits; les autres, chez qui l’amour du _beau parler_ ne va pas
jusqu’à la passion, n’ont pas dû être trop mécontents: car, sauf peu
d’exceptions, nos exercices littéraires n’étaient pas lus, mais parlés,
et formaient autant d’épisodes naturels entre les trois actes déclamés
que comportait l’action.
Le plan général et les principaux détails de cette séance avaient été
préalablement discutés en conseil académique. Les trois plus gros
bonnets (j’ai la toque de vice-président) furent invités à fournir,
d’après un canevas donné par le professeur, chacun un acte, travaillé à
fond: il s’en inspira comme il put et comme il voulut pour la rédaction
définitive. Nous eûmes le plaisir d’y retrouver nos idées sous une forme
sensiblement perfectionnée, parfois toute nouvelle, et la comparaison
avec notre ébauche nous profita. Les devoirs littéraires sont davantage
notre œuvre personnelle, quoique plus d’une fois remaniée sur les
indications du maître.
En somme, durant ces trois semaines, le travail de la composition et
celui de la déclamation nous ont fait remuer bon nombre d’idées que nous
ne perdrons plus, et cette gymnastique de l’esprit nous a donné à tous
un nouvel entrain pour l’étude. La contagion s’est étendue à toute la
classe, fière des compliments que lui a valus son académie, et a gagné
les classes de littérature voisines, désireuses de nous imiter ou de
nous surpasser. Preuve que nous n’avons pas perdu notre temps.
Tu me demandes à ce propos, non sans malice, je crois, ce que devenait
la rhéto, pendant que le professeur avec sa tête de classe préparait
cette belle académie. Mais rien n’est plus simple, mon ami: le
professeur continuait à faire sa rhéto, et les élèves aussi, tous sans
exception. Jamais, en classe, il n’a été question de la séance. Le
professeur travaillait double, les académiciens travaillaient double: il
a probablement pris un certain nombre d’heures sur le repos de ses
nuits, nous en avons pris quelques-unes sur nos récréations et nos
congés. Voilà tout le secret: propose-le à ton professeur et dis-moi des
nouvelles de l’accueil qu’il y fera!
Non, vois-tu, mon ami Louis--il faut que je te l’avoue--je finirai par
devenir féroce pour l’_Alma Mater_. Ce ne sera pas la faute des
Jésuites; car depuis que je suis à leur école, je n’ai jamais entendu de
leur bouche un mot injurieux à l’adresse de cette Université qui les
déteste. Et c’est leur faute pourtant, d’une autre manière: car entre
leurs procédés d’instruction ou d’éducation et les siens, je découvre
tous les jours des contrastes plus violents, qui irritent mon regret de
les avoir connus si tard.
Que veux-tu? Je suis franc.
Ton ami,
PAUL.
23. _Au même._
12 février.
Mon cher ami,
Merci pour tes multiples compliments: je transmettrai à Jean la part qui
lui en revient et je suis sûr qu’il t’en sera reconnaissant. Quel bon
type et quel brave cœur! Je voudrais bien qu’il fût ton ami aussi.
Maintenant je m’empresse de répondre compendieusement aux deux aimables
questions, par lesquelles tu me prouves ta sollicitude pour mon avenir
et pour mon présent. L’avenir, c’est le baccalauréat; le présent, c’est
l’ennui. Procédons par ordre.
1º Tu veux savoir si je ne crains pas que tous ces exercices
«extra-classiques» m’empêchent de conquérir à la fin de l’année le
parchemin officiel?
Ta préoccupation, mon ami,
_Part d’un bon naturel: mais quitte ce souci._
Je suis tellement sûr de me doubler, dans six mois, de cette
bienheureuse peau d’âne que... je n’y pense même pas. Dès le premier
jour de classe, notre professeur nous a dit: «Mes amis, vos parents
tiennent à ce que vous soyez bacheliers; vous y tenez également, moi de
même. Mais, écoutez bien ceci: la meilleure manière, la plus sûre et la
plus courte, de préparer son baccalauréat, c’est de ne pas y songer et
de songer beaucoup à faire une bonne rhétorique. C’est à moi, selon la
direction des supérieurs, de régler votre travail et mon enseignement de
façon à concilier tous vos intérêts. Je l’ai fait pour vos devanciers,
qui n’ont pas eu à s’en plaindre: je le ferai pour vous. Mais je vous
défends formellement à tous, tant que vous êtes, de jamais prononcer
devant moi le mot de baccalauréat, pas plus que je ne le prononcerai
devant vous, d’ici à Pâques.»
Il a tenu parole et nous aussi. Nous faisons du latin et du grec à
loisir et à plaisir; de la littérature ancienne et moderne, de
l’histoire et de la géographie, avec intérêt; de l’allemand, sans trop
rechigner; des sciences, autant qu’il faut; tout cela d’après un plan
parfaitement ordonné et ponctuellement suivi, sans fatigue et sans
inquiétude, sûrs d’arriver, comme si nous voyagions dans un de ces
trains d’Angleterre, qui partent, s’arrêtent, repartent, sans un instant
de retard et sans un cri. Notre conducteur veille: cela nous suffit, et
cette absence de préoccupation favorise bien autrement le bon travail
que la sotte fièvre dont on se laisse parfois tourmenter, sans autre
profit que des pertes de temps.
Mais, pour te rassurer plus complètement, je dois ajouter que notre
professeur a fait ses preuves. L’an dernier, tous ses élèves, moins un,
ont été reçus au baccalauréat--et ils avaient fait des thèmes grecs et
des vers latins jusqu’à l’avant-veille des examens!
2º Tu désires savoir combien de fois par semaine je m’ennuie en classe?
Le compte est facile: je ne m’ennuie jamais. Il y a des matières qui me
plaisent moins que d’autres: à celles-là je m’intéresse par devoir. Mais
l’étude des auteurs classiques, qui _t’assomme_, est précisément ce que
je préfère à tout le reste. Il est vrai qu’elle ne se réduit pas, comme
trop souvent chez vous, à une sèche traduction faite par l’élève,
maintes fois préparée à l’aide d’un corrigé juxtalinéaire, agrémentée de
quelques rares explications du professeur et se traînant ainsi au milieu
de l’indifférence générale jusqu’au moment où l’heure sonne. Cela fait
songer au macaroni des mendiants napolitains. Tu ne sais pas? La
marchande tire délicatement de sa marmite un de ces succulents petits
tuyaux et en met l’extrémité dans la bouche du client, avec défense aux
mains d’intervenir; le client avale, avale à même, les yeux fermés.
Quand il en a pour ses deux sous, la bonne femme coupe au ras des
lèvres; le suivant rattrape le bout disponible, et le macaroni continue
à se développer uniformément.
Nous avons plus de variété. Le professeur nous explique ou nous fait
expliquer par nous, en traduction courante, les auteurs secondaires,
historiens et petits poètes: c’est la _lecture_. Aux grands classiques,
orateurs et poètes, qui offrent l’application plus parfaite des règles
qu’on étudie en rhétorique, on réserve l’honneur de la _prélection_. Tu
vas saisir par un exemple.
Le programme de rhétorique comprend, pour le premier trimestre, les
principes généraux de l’art oratoire et les règles du discours; pour le
second trimestre, les genres d’éloquence. Concurremment avec la théorie,
nous étudions la pratique dans Cicéron, Démosthène et Bossuet. Voici
comment notre professeur applique la méthode au plaidoyer _pro Milone_,
que tu connais bien.
Il ne commence point par perdre son temps à nous débiter une savante
dissertation sur ce chef d’œuvre qui... que... dont... Qu’est-ce que
nous en retiendrions à ce moment? Il vaut bien mieux nous faire assister
au procès.
Il ouvre donc son livre et nous lit avec intelligence (ce n’est pas
rien!) la première page de l’_exorde_. Qui est l’orateur? Qui est le
prévenu? Qui sont les juges? Où se passe la scène et avec quel appareil?
Dans quel état d’esprit sont les assistants? La réponse à ces diverses
questions fournit déjà une somme considérable de notions utiles sur
l’histoire et les institutions romaines, en même temps qu’elle pique la
curiosité. Que va dire Cicéron--non pas le vrai Cicéron, dont la peur
valut à son client le plaisir d’aller manger de si bon poisson à
Marseille--mais le Cicéron de cabinet, en pleine possession de son
sang-froid et de son talent?
Le professeur attaque alors le texte, phrase par phrase, et le fouille à
fond, au point de vue du sens et de la valeur de l’expression. Puis il y
montre, sous le trouble apparent des idées et l’embarras voulu de la
structure, un art profond pour tourner en faveur de la cause tout ce qui
semble contre elle et pour faire partager aux juges intimidés
l’assurance qu’affecte l’orateur. Tu vois qu’il ne s’agit plus d’une
traduction plus ou moins littérale ou d’une simple étude de langue:
l’auteur devient le modèle, et la prélection vient à l’appui des
principes oratoires. Quant à la sauvegarde nécessaire du principe moral,
le professeur aura soin de noter comme il convient les entorses que
l’avocat de Milon donne à la vérité des faits.
Une seconde et peut-être une troisième et une quatrième prélection
semblables seront consacrées à étudier le reste de l’exorde. Ce ne sera
pas trop: car il est l’œuf d’où sortira tout le discours, et il fournira
matière à bien d’autres observations intéressantes.
De la _réfutation_ qui suit l’exorde, on extraira un beau modèle de
discussion oratoire, à propos du droit de légitime défense en cas
d’agression.
La _narration_ de la rencontre de Milon avec Clodius, y compris les
antécédents et les suites, amènera une foule de détails sur les mœurs
politiques et autres des Romains et mettra de nouveau en lumière
l’habileté consommée de ce roi des avocats sans scrupule.
Dans le _corps du discours_, on choisira quelques modèles
d’argumentation et de développement oratoire, auxquels on joindra les
endroits les plus pathétiques de la _péroraison_, et ainsi l’on aura sur
l’auteur et sur son œuvre des idées claires, complètes, solides, qu’on
pourra désormais formuler en connaissance de cause.
Mais comment retenir une pareille quantité de notions en tout genre?--On
y a pourvu, mon ami. D’abord, il n’est pas défendu de prendre des notes,
au moins pour les questions plus difficiles. Puis, après chaque
prélection, quelques élèves sont interrogés sur les choses principales
qu’ils viennent d’entendre. Le lendemain, avant la prélection du jour,
la précédente est répétée tout entière, rapidement, mais à fond, souvent
avec addition de nouvelles remarques. Enfin, chaque samedi, il y a revue
générale de tout ce qui a été expliqué ainsi pendant la semaine. Il faut
bien que l’essentiel finisse par vous rester.
Parallèlement au chef-d’œuvre de l’orateur romain, nous étudions le
modèle de l’éloquence grecque, cet immortel discours de la _Couronne_,
moins régulier et moins châtié que la _Milonienne_, mais la dominant, à
mon humble avis, de toute la distance qui sépare la raison de la phrase,
l’émotion naturelle de la passion savante, le torrent impétueux du
fleuve canalisé, et, somme toute, le génie du talent. Les deux orateurs
déploient dans la bataille une habileté merveilleuse; mais on sent que
Démosthène défend son honneur et la patrie, tandis que Cicéron a plutôt
l’air de lutter pour un parti politique et pour sa clientèle. Quand le
grave consulaire, pour épouvanter les juges, fait sortir des enfers
l’ombre de Clodius, on sourit, et cet artifice quelque peu puéril
diminue ensuite l’effet grandiose de l’auguste Jupiter qui, du haut des
montagnes latines, ouvre enfin les yeux pour voir et punir les crimes du
tribun révolutionnaire. Mais lorsque, pour se justifier d’avoir organisé
contre l’envahisseur Philippe une résistance impossible et voulu, au
défaut de la victoire, sauver du moins l’honneur de la patrie,
Démosthène en appelle solennellement aux héros tombés à Marathon, que
l’assurance de mourir n’a pas empêchés de faire leur devoir de soldat,
je dois avouer qu’il me donne la chair de poule, comme si je voyais
passer dans un éclair la charge de Reichshoffen.--«Ah! les braves gens!»
s’écriait Guillaume; moi aussi j’ai l’envie de dire: «Ah! l’éloquent
patriote!»
De Marathon à Rocroi et à «cette redoutable infanterie de l’armée
d’Espagne, dont les gros bataillons serrés ressemblaient» à ce que tu
sais, il n’y a pas loin. Notre professeur ne nous sature pas non plus de
belles critiques générales sur Bossuet: il le lit avec nous en classe,
nous le fait saisir sur le vif et nous promène à loisir dans les
mystères de ses hauteurs et de ses profondeurs.
Nous ne sortons pas de ces splendeurs intellectuelles, quand ensuite
nous entrons dans l’étude du _Cid_, des _Horaces_, de _Polyeucte_:
Corneille et Bossuet sont de la même famille de grands esprits. Après
Corneille vient l’émouvant et séduisant Racine, qui fait mieux
comprendre et parfois admirer à ses propres dépens ses modèles grecs,
Euripide et Sophocle.
Ne ris pas, mon ami, de cet enthousiasme un peu nouveau chez moi pour
les Grecs! Depuis que je les entends expliquer par un homme qui les
connaît et qui, à travers leurs formes encore ingrates pour des élèves,
nous fait apprécier cet art à la fois simple et profond qui cherche le
beau, non pas dans les effets d’à côté, mais dans la pure expression de
la nature idéalisée, comme Phidias dans ses marbres immortels, je suis
tenté de mésestime pour les Latins. Mais je ne veux pas être injuste
envers eux: ils ont bien profité des Grecs. Virgile se lit après Homère,
avec le même plaisir que Racine après les tragiques athéniens. Néanmoins
je comprends qu’après avoir lu Virgile une fois, on relise trois fois le
bon Homère.
Il y a pourtant un Latin qui me plaît, et beaucoup: mais c’est encore
parce qu’il a éminemment l’esprit grec et (passe-moi l’énormité de
l’anachronisme) l’esprit français. C’est ce païen d’Horace: non point
assurément dans ses gaillardises, mais dans les nobles envolées de ses
odes patriotiques ou morales, dans les gracieuses ou touchantes
échappées de son imagination de poète et de son brave cœur d’ami, dans
ces épîtres et ces satires où le bon sens le plus naturel fait assaut
avec la plus franche gaîté, mélange de sel attique et de sel gaulois. Je
ne sais pas, mon cher, combien tu admires Nicolas Despréaux: il versifie
avec une correction que ne devait guère dépasser sa perruque Louis XIV,
et je trouve même qu’il accommode fort proprement les reliefs d’Horace;
mais quand je voudrai faire bien dîner mon esprit, c’est à la table
d’Horace que je le mènerai, avec l’espoir secret d’y rencontrer La
Fontaine et Molière, ses deux cousins du grand siècle: la fête alors
sera complète.
Je ne me doutais pas autrefois de cette parenté si étroite qui relie nos
classiques les plus véritablement français à l’antiquité grecque et
latine; je répétais sottement avec mes camarades:
_Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?_
Je blasphémais ce que j’ignorais. Mais j’en suis revenu depuis six mois,
et à présent, ignorant un peu moins, j’apprécie mieux et j’admire
sincèrement.
Je ne t’ai parlé que des grands classiques: nous ne négligeons pas ceux
du second rang. Ils servent à reposer l’esprit, durant les derniers
quarts d’heure d’une classe déjà bien remplie. Mais, même pour ceux-là,
on ne prend pas le macaroni _à la défilade_: on choisit le meilleur. Le
professeur a d’ailleurs soin de maintenir toujours, par des résumés ou
des lectures courantes, les liaisons et les vues d’ensemble.