Il nous le rend dans ces charmantes réunions académiques, où il convoque

régulièrement l’élite de la classe pour quelque travail supplémentaire,

pour une lecture intéressante, une causerie littéraire, et qui se

terminent quelquefois--voudras-tu le croire?--par l’épuisement... d’une

boîte de dragées, offerte au Père en souvenir du baptême d’un de nos

petits frères et qu’il nous offre à son tour. Tu conçois bien que ce

n’est pas la dragée qui fait plaisir: c’est de la croquer en famille.

Après cela, tu es libre de m’appeler fanatique. Mais là, entre nous

deux, s’il prenait envie demain à mon brave papa de me renvoyer au lycée

de Z..., ὦ πόποι! Quelle culbute je ferais! Celle du petit Vulcain, qui

tomba de l’Olympe pendant neuf jours de suite, ne serait rien en

comparaison.

Pardonne mon impertinente franchise.

Ton ami,

PAUL.

18. _Au même._

22 décembre.

Mon cher Louis,

Il vient de m’arriver une histoire désagréable qui aurait pu avoir un

dénouement tragique. Je veux te la conter, pour pénitence.

J’ai un faible que tu connais: sans rime ni raison, je fais encore

quelquefois des vers. Ce serait une manie bien innocente, vu la qualité

de mes produits, si je bornais ma verve soi-disant poétique à des sujets

inoffensifs, cantiques, pastorales, ou épopée. Mais, quelque diable sans

doute me poussant, il se trouve que mes préférences décidées vont à la

satire. Quand je vois certaines gens qui font certaines choses, j’enrage

et j’ai envie de mordre, comme un vulgaire toutou. C’est un fort vilain

défaut: vais-je m’en corriger, après la leçon que j’ai reçue? Je le

souhaite, mais je crains que ça ne soit dans le sang.

Donc, avant-hier, le petit _grand homme_ dont je t’ai parlé posait,

faisait de l’_épate_, devant quelques illustres membres de la confrérie

des _grosses moules_. Il s’agissait de son poète favori: il est

hugolâtre. Je ne déteste pas Victor Hugo: si les poètes sont tous plus

ou moins fous, lui, c’est un fou puissant. Ainsi pense notre professeur.

Le _grand homme_ de quatre pieds six pouces admet la puissance, mais non

la folie, et, au moment où je passais, il déclamait avec un lyrisme tout

à fait convaincu la lugubre rencontre de l’âne et du crapaud martyrisé

par des gamins. Les autres béaient d’admiration, comme des huîtres à

marée montante. Je haussai les épaules: il s’en aperçut et se mordit les

lèvres.

Mais je fis mieux, c’est-à-dire plus mal. Rentré à l’étude, j’utilisai

un moment de loisir à aiguiser une épigramme qui se terminait par ces

deux vers:

Royal dindon qui fait sa roue

Devant sa cour d’oisons.

Pas bien méchants, n’est-il pas vrai? Et puis les vers sont des vers: on

ne les prend pas à la lettre. Malheureusement ils circulèrent; un

artiste malicieux les aggrava, en y adaptant un air connu, et, à la

récréation suivante, quinze élèves le fredonnèrent, l’un après l’autre,

au nez de mon _grand homme_. Au quinzième, il perdit patience, vint

droit à moi, qui ne lui disais rien, et essaya de me cracher au visage.

Dame! je répondis du tac au tac--et sa joue claqua. Il cria: «Lâche!» et

esquissa un coup de pied, qui ne réussit point: seconde claque. Alors le

pauvret se mit à pleurer. Cela me calma net.

Mais le mal était fait et le feu dans la ruche, je veux dire dans la

division. La majorité des élèves, par antipathie pour l’autre, tenaient

pour moi: quelques-uns, les oisons, m’en voulaient. J’allais devenir un

brandon de discorde, l’auteur d’une guerre civile.

Les deux surveillants, qui, au fond (je m’en doutais bien), n’étaient

pas trop fâchés de la leçon donnée au royal dindon, mais qui

regrettaient l’esclandre, se consultèrent; puis le vieux vint me dire:

«Paul, je ne veux pas apprécier votre conduite: mon devoir est d’en

référer au P. Préfet.» Je voulus me justifier: «Non, fit-il doucement;

ce n’est pas le lieu ni le moment: je crains que vous ne soyez pas

encore assez maître de vous pour bien voir les choses. Allez trouver

votre Père spirituel: il vous dira ce que vous devez penser et ce que

vous devez faire. On n’en parlera qu’après au P. Préfet.»

J’obéis sans difficulté. Le Père spirituel m’écouta, comme toujours,

avec attention et bienveillance. Quand j’eus tout loyalement raconté:

«Mon fils, dit-il gravement, êtes-vous fier de ce que vous avez fait?»

J’avais grande envie de répondre que oui: je ne sais pourquoi je n’en

eus pas le courage. Le Père continua:

«Qui de vous deux était le plus fort?»

Voyant venir le coup, je pris la tangente:

«Pouvais-je me laisser cracher à la figure sans châtier ce bout d’homme

rageur?

--Peut-être que non. Mais à qui la faute, si le bout d’homme rageait? A

sa place, ridiculisé et chansonné publiquement, auriez-vous gardé votre

sang-froid?»

Je répondis par un signe de tête négatif.

«Eh bien, mon fils, de quel droit demandez-vous à d’autres un effort

dont vous ne vous sentez pas vous-même capable?... Cet enfant a eu tort

de vous insulter comme il l’a fait; mais, évidemment, il ne se possédait

pas--et il avait été provoqué.» Le Père insista: «Il avait été

provoqué.»

Je comprenais trop bien ce qu’il voulait dire et ne pouvais nier qu’il

eût raison: sans mon épigramme, rien ne serait arrivé. Je baissai la

tête et attendis mon arrêt. Il reprit:

«Vous êtes venu pour savoir mon avis?

--Oui.

--Et vous voulez que je vous le dise franchement?

--Oui.

--Eh bien, vous devez à votre condisciple et à toute la division une

réparation.»

Et comme je me révoltais:

«Mon fils, je ne vous l’impose pas, je n’en ai pas le droit; mais je

l’attends de votre loyauté de cœur et de votre bon sens. Et pour avoir

le courage de demander pardon aux hommes, venez d’abord demander votre

pardon à Dieu.»

Ce disant, il m’attira doucement à son prie-Dieu, s’agenouilla à côté de

moi devant son pauvre Christ de cuivre et prononça d’une voix où

tremblait un peu d’émotion: _Seigneur, pardonnez-nous nos offenses,

comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés._» Je te laisse à

deviner ce qui suivit.

Le même jour, après la classe du soir, pendant que la division

silencieuse entrait dans la cour sur deux rangs, je sortis de ma place

et m’avançant vers ma victime, je dis très haut:

«N..., je te fais mes excuses pour les ennuis que je t’ai causés; je les

regrette et te prie, devant tous nos camarades, de me pardonner.»

Il prit la main que je lui tendais et la serra avec une vivacité qui me

donna bonne opinion de son cœur: «Merci», dit-il, et un peu plus bas il

ajouta: «Pardonne-moi aussi.»

Sur ce dernier mot, que je n’attendais pas, tout ce que j’avais contre

lui s’envola; je l’embrassai franchement, la division applaudit et nous

célébrâmes tous ensemble la fin de la guerre civile par une partie de

ballon trois fois plus joyeuse que toutes les précédentes.

Le P. Préfet, averti par le Père spirituel, n’eut pas le temps

d’intervenir, et, je crois, n’en eut pas de regret: nulle mesure

disciplinaire ne pouvait produire un effet aussi rapide et aussi

complet. Je me rends fort bien compte que, dans la circonstance,

personne autre que mon directeur de conscience n’eût obtenu de mon

amour-propre un acte de réparation: devant une sommation officielle,

j’aurais cassé, mais non plié.

Tu vois à quoi sert, en dehors même du confessionnal, un Père spirituel.

Il est le tampon qui amortit ou prévient les gros accidents, comme dans

mon cas; il est, en tout temps, le médiateur naturel entre les

faiblesses du jeune âge et les rigueurs du Code pénal écolier. Les

professeurs et surveillants sont des pères, sans doute, mais aussi des

maîtres: gants de velours, mains de fer. Lui n’est que père: il n’a que

du velours.

Et pourtant--je t’en reparlerai peut-être--ce velours a quelquefois

d’assez rudes passes: il le faut, quand on veut être loyal avec

soi-même. J’ai dans mon directeur une confiance absolue: il me connaît

de fond en comble. Il a été convenu entre nous que je ne lui cacherais

rien et qu’il ne me passerait rien: car je veux me faire un caractère,

et, sans lui, je n’y arriverais jamais.

Toi, mon bon, qui est-ce qui te rabroue, te relève et te soutient? Je

sais que tu ne hantes pas beaucoup l’aumônier: tu serais mal vu--et un

aumônier pour trois ou quatre cents élèves n’a pas le temps de s’occuper

beaucoup de chacun. Je te plains; car je t’assure que c’est bon, par

moment, d’avoir son déversoir. Adieu, Louis.

Ton ami,

PAUL.

19. _De ma sœur Jeanne._

4 janvier.

Mon petit frère chéri,

Je ne veux pas attendre à demain pour te dire, sous le secret de la

confession, que papa est revenu ce soir enchanté de toi et de tout ce

qu’il a vu et entendu au collège. Quand maman lui a demandé comment il

t’avait trouvé, il a répondu: «Pas reconnaissable. C’est maintenant un

garçon rangé, parfaitement rangé, et intelligent. Je n’aurais pas cru!»

Tu juges si maman était contente. Pour allonger son plaisir et le mien,

elle a fait parler papa, qui de sa vie ne s’est montré aussi

communicatif:

«Est-ce qu’il n’a plus ses petits airs mauvais, vous savez, quand on le

contrariait un peu?

--Rien, plus rien. J’ai essayé deux fois, dans le courant de la sortie,

de le taquiner: il n’a pas bronché. Les Jésuites l’ont dompté.

--Il avait peut-être peur de vous?

--Lui? Jamais il n’a été aussi affectueux. Il m’a raconté toutes ses

petites affaires: il cause très bien. Je l’ai laissé commander notre

dîner à l’hôtel: il s’est rappelé tous les plats que j’aime. Et ce qu’il

y a de plus fort... Tu sais quelle moue désagréable il nous grimaçait,

quand nous avions ici de la tête de veau, dont je raffole et où il ne

touchait jamais? Eh bien, il m’en a fait servir et il en a mangé, tout

comme moi, sans l’ombre d’un dégoût. Tout le temps, d’ailleurs, il a été

pour moi aux petits soins.

--En quoi faisant?» demandai-je.

--«Par exemple, pour leur comédie, il s’est ingénié à me trouver la

meilleure place, une première, d’où je n’ai perdu ni un mot ni un geste.

--Oh!» hasardai-je avec intention, «il a fait ça par coquetterie, pour

être vu dans son rôle!»

Cela me valut un regard... Brrr!

--«Tu ne seras jamais qu’une petite sotte. Va le dire à tes Ursulines!»

Tu te rappelles qu’après ce gros mot-là, il est toujours prudent pour

moi de ne pas pousser plus loin mes plaisanteries. Maman se hâta

d’intervenir:

«A-t-il bien joué?

--Je ne devrais pas le dire... Ces jeunes gens, ma foi! ont un jeu fort

naturel, agréable, distingué; mais il m’a semblé que Paul les dépassait

tous, sauf peut-être un seul, Jean X...

--Ils ne font qu’un,» dis-je.

--«En tout cas, ils font une belle paire d’acteurs, mon fils dans le

rôle du valet Scapin, Jean dans celui de M. Géronte.

--Vous avez fait connaissance avec ce Jean X...?

--Paul me l’a présenté comme son ami et son mentor: c’est un jeune homme

parfait et je souhaite que mon fils lui ressemble. Il paraît que c’est

le coq de la division des grands élèves, _préfet_ de je ne sais plus

quel département.

--Du département de la Congrégation?

--Possible. A ce titre, je l’ai entendu débiter au P. Recteur, au nom de

tout le collège, un compliment de bonne année fort bien tourné et plein

de beaux sentiments. Ces messieurs ont l’air de s’entendre à développer

le cœur des jeunes gens.

--Comme les Ursulines.

--Avec une petite différence que le P. Recteur, dans sa réponse, a

nettement accentuée: «Vous dites, mes enfants, que vous nous aimez, que

vous aimez vos parents, et je vous crois, parce que vous avez le cœur

_bon_. Cela suffit-il? Pour des femmes peut-être...» Vous entendez,

mademoiselle?... «Pour des hommes, non. Il faut que vous ayez le cœur

_fort_ et que votre amour, dépassant le domaine du pur sentiment,

s’affirme par l’énergie des actes.» Et il leur a déduit les applications

pratiques. Cela m’a fixé sur la manière dont ces messieurs comprennent

l’éducation.

--Y avait-il des dames dans l’auditoire?

--Oui.

--Elles n’ont pas dû être flattées de la différence.

--Oh! Tu penses bien que ce P. Recteur n’est pas Jésuite pour rien et

qu’il a trouvé moyen de dire, par manière de parenthèse, que beaucoup de

femmes ont des cœurs d’homme. Et celles qui étaient là n’auront pas

manqué de se caser du côté le plus flatteur pour elles.

--Alors, vous avez eu du plaisir?

--Un peu, surtout lorsque...» Ici, un petit chat dans la gorge.

--«Racontez-nous donc ça, papa.»

Quand le petit chat eut passé: «Eh bien, le matin de la comédie, j’ai

assisté à la proclamation solennelle qui termine le trimestre. Les

parents sont invités. Il m’avait fait mettre à côté de son professeur,

qui est un homme fort aimable. Ces messieurs sont tous très aimables et

gens de bonne compagnie. Le Révérend Père m’expliquait les choses, à

mesure qu’elles se déroulaient. On proclama d’abord les places obtenues

dans chacun des cours: composition de la semaine, travail de la

quinzaine (cela s’appelle la _diligence_), excellence du mois. Le

premier vient se présenter au P. Recteur, qui lui attache sur la

poitrine une croix d’or ou d’argent et lui donne l’accolade. Le second

n’a qu’un ruban, dont la couleur varie avec chaque branche--et celui-là,

on le reçoit de la main de quelque professeur. Paul a été décoré de la

croix de composition en discours français par le P. Recteur, et grâce à

mon aimable voisin le professeur de rhétorique, qui m’a cédé son droit,

c’est papa qui a eu l’honneur exceptionnel de fleurir son fils des deux

rubans de diligence et d’excellence.

--Sans émotion aucune?» demanda maman.

--«Je ne dis pas cela.

--Oh! Papa a le cœur _fort_, comme tous les hommes. Moi, simple fille,

je ne me serais pas gênée pour y aller d’une petite larme au coin de

l’œil. C’est bien permis!

--Petite perfide!... Eh bien, oui... Mais c’était la première fois.

--Espérons que ce ne sera pas la dernière. Et après?

--Après, sont venus les témoignages de bonne tenue et d’application, les

_bien_, les _très bien_, les _parfaitement bien_, et j’ai encore eu la

faveur de remettre à Paul... Devine quoi, Jeanne.

--Oh! un _bien_, tout au plus.

--Ce serait encore trop pour toi... Un _parfaitement bien_, qui est dans

ma valise et que je veux faire encadrer.

--Nous irons prier devant, n’est-ce pas, chaque soir, en pèlerinage?

--A propos de prière», interjeta maman, «ne l’avez-vous pas trouvé

trop... jésuite?

--Que veux-tu dire?

--Eh bien, trop... pieux?

--Trop, non; assez, oui. Il m’a mené voir la chapelle.

--Ah!

--J’ai admiré les lustres et les vitraux.

--Et lui, qu’a-t-il fait?

--Lui? Il m’a offert de l’eau bénite, en entrant, puis s’est mis à

genoux, la tête dans ses mains... Je ne sais ce qu’il faisait.

--Il priait pour quelqu’un... qui ne prie pas beaucoup», fis-je. Papa me

regarda; mais moi je regardais Minet, qui faisait des ronrons sur mes

genoux. Il se tira d’embarras en disant avec énergie:

--«Allons dîner: ce voyage m’a creusé l’estomac... Mais je n’aurais pas

cru!... Ces messieurs ont vraiment le tour de main.»

Je te conte tout cela, mon petit frère, au long et au large, parce que

cela m’intéresse énormément et que tu ne seras sans doute pas fâché

toi-même de savoir au juste l’impression de papa. Il est gagné,

sûrement, et tu verras que tout finira bien.

Après dîner, l’oncle Barnabé est venu. Quand papa lui eut refait son

récit avec le même enthousiasme, le brave homme eut le malheur de dire:

«Les Jésuites sont des enjôleurs: c’est reconnu.»--«Il est reconnu,

répliqua papa de son petit ton des jours maigres, qu’en fait

d’éducation, tu n’as jamais eu le sens commun et que tu n’as pas su

empêcher ton Ernest de devenir un crétin de première force, malgré les

trois lycées où tu l’as mis successivement». Le pauvre oncle Barnabé n’a

pas demandé son reste.

Ton ami Louis a été fort ennuyé de ne pas te trouver ici et m’a chargé

de te faire savoir que les Jésuites, qui ne donnent pas de vacances pour

le nouvel an[3], sont des esprits chagrins. C’était aussi l’idée de

papa, avant la visite qu’il t’a faite. Il n’en a plus parlé, ce soir; je

vois bien pourquoi: si tu avais eu des vacances, il ne t’aurait ni

applaudi ni décoré! Maman et moi, qui n’avons pas eu les mêmes bonheurs,

nous penchons à dire comme Louis. Je t’en demande pardon pour tes

maîtres, que j’estime tout de même, puisqu’ils te font du bien. Ils

doivent avoir des raisons. Mais je prendrai ma revanche aux jours gras.

[3] Ils n’en donnaient pas à la date de ces lettres. Depuis, il paraît

qu’on leur a forcé la main.

Je t’embrasse un peu, beaucoup, passionnément.

Ta sœur JEANNE.

* * * * *

Papa nous a fidèlement rapporté la recette de ton Frère cuisinier pour

le gâteau de macaroni. Nous l’étudions, maman et moi, avec la vieille

Fanchon, en vue des prochaines vacances. Ça ne paraît pas bien

extraordinaire, quoi que tu en dises merveille.

20. _A mon père._

10 janvier.

Mon cher papa,

Avez-vous fait bon voyage? N’avez-vous pas pris de rhume en route? Je

vous reste bien reconnaissant d’avoir bravé l’hiver pour venir de si

loin procurer à votre fils quelques bonnes heures--je n’ose pas dire de

vie de famille, puisque maman et Jeanne y manquaient--mais de tête à

tête et de cœur à cœur filial. Le beau temps est parti avec vous: je

l’ai senti le lendemain. Autrefois, je n’aurais pas supporté le vide

poignant que laisse après elle une visite comme la vôtre; aujourd’hui,

j’accepte tout, parce que c’est le devoir.

Mais que n’avez-vous pu prolonger votre séjour à H. jusqu’à mon

avènement au trône!

--«Quel trône?»

Dame! j’y suis monté si inopinément et j’en suis descendu si vite que

j’ai eu à peine le temps de m’apercevoir qu’il avait des pieds et des

bras dorés et qu’on y est fortement secoué par les porteurs. Quant à mon

royaume, je ne l’ai jamais vu et n’en sais même pas le nom: c’était très

loin, du côté de l’Orient, patrie des Rois Mages. Voici comment, sans le

savoir, vous êtes devenu l’illustre père d’un illustre potentat.

Au dîner de l’Épiphanie, chaque table a tiré son roi: le dixième et

dernier morceau de brioche, qui me revenait comme chef de ma section,

contenait la fève enviée. Il n’y a pas eu de triche: j’avais fait les

parts avec une précision géométrique et surveillé rigoureusement la

distribution. Je pris pour reine un garçon qui me déteste et que je

n’aime guère, pour figurer les ménages qui ne ressemblent pas au vôtre.

Je bus, on but, on cria: _Vive le roi!_ et _Vive la reine!_ Puis, les

trente monarques furent convoqués autour d’une autre brioche, immense,

mystérieusement recouverte d’une serviette, sous laquelle, tour à tour,

nos mains tremblantes et fiévreuses plongèrent. Un génie bienfaisant

guida la mienne: je ramenai la fève des fèves et je fus le roi des rois.

Les roitelets évincés absorbèrent avec résignation un nouveau petit

verre en l’honneur de Sa Majesté Ker Ier. Après quoi, on me mit au front

un diadème, tout flamboyant de pierres précieuses et de papier d’or; sur

les épaules un manteau de pourpre qui, jusque-là, couvrait prosaïquement

un lit de dortoir; dans la dextre, un sceptre, redoutable aux méchants,

clément aux bons. Puis, on apporta mon trône à brancards; j’y pris place

avec la solennité convenable; quatre vigoureux gaillards, costumés à la

dernière mode du moyen âge, m’enlevèrent comme une plume, et précédé

d’un long cortège d’hommes d’armes et de pages, qui blancs, qui noirs,

qui bronzés, guidé par l’étoile de Jacob au sommet d’une bonne perche,

traînant à ma suite mes trente vassaux princiers, fièrement drapé dans

ma grandeur, le poing gauche sur la hanche, l’œil haut, je parus sur le

grand perron. Mon nom avait déjà circulé avec la rapidité d’une traînée

de poudre; je fus acclamé comme aurait pu l’être Charlemagne, Napoléon

ou tout autre.

Pour ne pas me laisser griser par cette gloire subite: «Sire, me

disais-je tout bas, prenez garde! Le peuple est comme l’Océan, mobile et

perfide: méfiez-vous de sa faveur et soyez _maître de vous comme de

l’univers_!» Ainsi affermi dans l’humilité, je pus savourer à mon aise

le plaisir de voguer au-dessus de la houle de mes sujets empressés. On

me fit faire le long tour des préaux, des jardins et des corridors,

entre deux haies de curieux et de curieuses (car toute la ville y

était), dont je recueillais les hommages avec une aimable

condescendance.

Tout à coup, les vivats cessèrent et je me trouvai en face du Père

Recteur, qu’entourait tout le corps professoral. Je faillis saluer, par

habitude, mais me rappelai à temps que le gros personnage ici, pour le

quart d’heure, c’était moi. Je m’inclinai simplement, de l’air

protecteur qui convenait à ma dignité.

Par dignité encore, je jugeai bon de me taire. Mon grand vizir

Joannès-Pacha, que vous connaissez bien, parla pour moi. Il apprit au

Père Recteur que j’arrivais en droite ligne des pays où le soleil se

lève, à seule fin de lui témoigner ma haute faveur, avec mon estime pour

ses éclatantes vertus et ma satisfaction de le voir à la tête d’un jeune

peuple si bien discipliné, si intelligent, si parfait. En souvenir de ma

visite, je sollicitais de sa bonté paternelle pour eux un congé

extraordinaire.

Le Père Recteur, tout confus de l’honneur que lui faisait un si grand

prince, offrit à Ma Majesté ses plus humbles actions de grâces et se

déclara charmé de pouvoir m’être agréable en accordant ce que je

souhaitais. Je le remerciai d’un sourire bienveillant de mes augustes

lèvres, tandis que le peuple donnait carrière à un enthousiasme délirant

pour son royal bienfaiteur.

Un quart d’heure après, dépouillé de ma couronne, de mon manteau et de

mon sceptre, je rentrais dans ma plus simple expression, et feu

Joannès-Pacha me disait avec mélancolie:

«Hein! mon gros sultan de carton, c’est dommage que ça s’arrête là! A

nous deux, nous ferions peut-être le bonheur d’une grande nation.

--Pourquoi pas?... Mais ce brancard sur ces quatre chameaux du désert a

failli me donner le mal de mer! Non, j’en ai assez de la royauté.»

Le profit le plus clair de ma splendeur d’un jour, ç’a été une bonne

demi-journée de patinage dans les fossés de la citadelle, mis

gracieusement à la disposition du collège par le commandant de place,

qui a son fils en Humanités. Pour glace un miroir, devant nous un espace

magnifique, point de faiseurs d’embarras, et, comme bouquet, une

conférence pratique, sur le terrain même, par le P. L..., auteur estimé

d’un _Art de patiner_ et patineur sans rival. Aussi, on s’en est donné à

cœur joie. Mais les jambes au retour! Aïe!... Des morceaux de bois

rhumatisés!

Le lendemain, reprise générale des affaires sérieuses. En rhéto, où l’on

n’a pas l’habitude de lambiner, ç’a été vite fait: en un instant, la

machine est visitée, graissée, chauffée, le personnel au poste, le coup

de sifflet donné et le train en route... vers les vacances de Pâques!

Quelle charmante perspective au bout de ce voyage!

Mais, auparavant, il faudra trimer. Aux élections d’hier pour

l’Académie, mon grand vizir a été nommé président à l’unanimité. Je lui

sers de _vice_: il n’en a pas d’autre! Au travail ordinaire du cours,

nous allons joindre la préparation d’une séance littéraire. Y

viendrez-vous? Je le voudrais bien, si la saison le permettait, et, en

attendant, je vous embrasse tous trois comme si vous étiez trente-six.

Votre fils PAUL,

ancien sultan, vice-président d’Académie.

21. _A Louis._

16 janvier.

Mon cher ami,

Tu me fais dire par ma sœur que les Jésuites sont des _esprits

chagrins_! Pour le coup, mon bon, je ne reconnais plus ta subtilité

ordinaire de jugement: car tu t’es mis, non pas à côté, mais aux

antipodes de la vérité.

Si les jésuites ne donnent pas de vacances au nouvel an, c’est, m’a-t-on

dit, parce que, dans leur système d’études, le premier semestre est

sacré: il représente le grand effort de l’année scolaire et n’admet pas

d’interruption notable. Le programme de chaque classe doit être parcouru

une première fois tout entier avant Pâques: alors seulement on a mérité

quelques jours de repos complet. Après Pâques, on n’a plus qu’à revoir,

à parfaire l’œuvre.

Cette méthode semble avoir du bon, et, quoiqu’il soit très doux (je le

sais par expérience) de retrouver pour un peu de temps, après ces trois

premiers mois d’absence, le nid de famille, je comprends qu’on sacrifie

ce plaisir à un intérêt plus sérieux.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 3 / 24 段