En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces: _Madame de Régis_,

qu'on jouera demain à la Renaissance, _les Rebelles_, empêchés par la

catastrophe du Châtelet; _Madeleine_, un grand drame, et enfin _le

Dernier Gascon_.

Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, envoyait à la

_République Française_ des articles fort remarqués, entre autres une

série de portraits véritablement remarquables. Je me rappelle parmi

plusieurs celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable

éclat de rire.

Il débutait ainsi:

«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait le lac d'Enghien.»

Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du conseil général et

bien connaître les bords du lac d'Enghien, pour comprendre ce que ces

deux lignes renferment de fine raillerie parisienne.

Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre maisonnette comme

on regarde un ami qu'on ne doit plus revoir, et il rentra dans Paris.

Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion plus heureuse ne

devait se présenter.

Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps respectable, d'Avyl,

qui possède un courage éprouvé, pouvait prétendre à tout.

Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le chemin de

l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la tranchée, où il resta,

le brave garçon, jusqu'à la fin du siège.

Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la tranchée! Un

jour peut-être, on racontera l'histoire de ces nuits si longues et

si terribles passées sous la mitraille prussienne par un froid tel

que lorsqu'un homme mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat

d'obus, de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de reste.

Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation cela fût plus

triste qu'autre chose; mon Dieu non, au contraire. Parfois même un

formidable éclat de rire sortait des entrailles de la terre, et

l'officier de ronde, habitué à cette musique qui couvrait quelquefois

le bruit du canon, l'officier disait:

—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui raconte une fable.

Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment de talent s'il

n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis pas fâché de lui jeter cette

injure à la face.

Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère anglaise, si

bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé à sa guise avec un

accent, trempé dans la Garonne et dans la Tamise, de l'effet le plus

pittoresque.

Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, en ce sens qu'elles

sont en prose.

En voici un échantillon:

«LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

«Autrefois le rat de ville

»Invita le rat des champs

»D'une façon fort civile

»A des reliefs d'ortolans.

«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis de Turquie, mais

enfin il y avait des jours où on n'était pas trop mal. Voilà mes

gaillards qui venaient d'achever le gigot, quand Dinochau se mit à

faire une scène au rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat

des champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la rapidité de

la foudre:

»Le rat de ville lui criait:

»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! Ça ne sera

rien, remontez donc!

»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un paysan, moi, je n'aime

pas ces machines-là; j'aime mieux m'en aller sans payer que d'avoir des

histoires.»

Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais il n'en est pas

moins vrai que la manière d'apprécier le paysan rat ou le rat paysan

est peut-être supérieure dans la fable de Bénassit à celle du grand

fabuliste.

LA REINE POMARÉ

Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une reine vient de

mourir sans que personne y prenne autrement garde.

Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine qui avait vu à ses

pieds, qui étaient très petits, toutes les castes assemblées.

Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature fléchir le genou

devant elle. Elle avait usé de l'armée plus que princesse au monde. Il

faut bien avouer que si le clergé était resté froid, le peuple l'avait

acclamée bien souvent.

Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et la volonté

nationale.

Elle avait régné sans opposition.

Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée, les parlements,

tout l'abandonna à la fois.

Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se rendit pas dans ses

comices, et son pouvoir tomba devant les abstentions des conservateurs,

gens ainsi nommés parce qu'ils ne savent rien conserver.

Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant à retrouver un

sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré, et qui était bien perdu.

Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un bouge garni, comme

Napoléon mourut à Sainte-Hélène, avec cette différence pourtant que

Montholon et Bertrand lui manquèrent absolument.

C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou avoir eu un bien

grand cœur pour que deux amis vous suivent sur un rocher.

Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille Louise Birat;

elle avait été couronnée sous celui de Pomaré. Son sacre avait eu lieu

à la Chaumière; le champagne avait remplacé l'huile sainte.

Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles de T..., ancien

préfet de l'empire, et M. B..., qui devint plus tard un magistrat

irréprochable et qui occupa de grandes situations. Que ces gentlemen ne

disent pas non, ou je les imprime tout vifs...

Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante comme lui, et

elle dansait à ravir. Son teint bistré, son nez plat et ses cheveux

d'un noir à irriter le cirage.

C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser, moyennant une

somme insignifiante, un certain Pritchard, pasteur protestant, plutôt

que d'avoir la guerre avec l'Angleterre.

Les esprits étaient fort excités contre le ministre. Pendant un mois on

ne parla que de cela.

Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer Louise Birat, cria:

—Tiens! la reine Pomaré.

Le nom lui resta.

Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait toujours été

aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt au pouvoir, qu'elle

devint insoutenable. Pour parler le le langage des sujets de cette

majesté, «elle croyait que c'était arrivé».

Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une natte de cheveux

tressée en manière de couronne, et elle affectait volontiers de dire:

«Nous voulons,» ainsi que font les vrais rois.

Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du plaisir sont

encore celles qui durent le moins, et bien peu de gens, à l'heure

présente, ne sauraient point de qui je veux parler sans le couplet de

Gustave Nadaud:

Pomaré, Maria,

Mogador et Clara,

A mes yeux enchantés

Apparaissez, belles divinités.

Tout passe!

MADAME THIERRET

On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, une artiste

qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis vingt ans. Elle

s'appelait madame Thierret. Tout le monde l'a connue, et ceux qui ne

la connaissaient pas ne pourront jamais se faire une idée passable de

l'originalité bizarre de cette comédienne.

Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait un véritable

talent.

On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; je ne sais pas si

elles sont toutes vraies, mais elles pourraient l'être toutes, tout

pouvait lui arriver.

Jugez-en plutôt par ceci:

Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est l'avait favorisée

d'une place de première, moyennant le prix d'une seconde.

À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de première classe. Un

employé allemand lui demande son billet et lui fait une scène.

—Quand _tu_ crieras deux heures, dit la brave femme, qu'est-ce que ça

me fait, puisque je ne te comprends pas?

L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. Une vénérable

calotte l'envoie rouler à dix pas.

Un commissaire tout galonné survient et interpelle vivement la

comédienne en assez bon français.

—Pourquoi j'ai frappé _ton_ employé? répond la mère Thierret, parce

qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.

—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez ne pas comprendre

l'allemand?

—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien veut _te_ mordre,

_tu_ le comprends bien, et cependant tu ne sais pas parler chien.

Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, avoir calotté un

Allemand.

EN FUMANT UN CIGARE

Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité.

Hier matin, il se lève et demande à son domestique ce qu'il y a de

nouveau «dans les feuilles».

—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier qui sait ce que

son maître entend par du nouveau, mon général, il y a une nouvelle

invention qui va faire révolution dans l'armée.

—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai? s'écrie le général, ce

n'est pas vrai! Ceux qui disent cela sont des misérables qui calomnient

l'armée.

—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu dire une invention

qui va faire sensation.

—A la bonne heure! Quelle invention?

—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon qui enfonce tous

les autres canons de l'Europe.

—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se mêle-t-il celui-là?

⁂

Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait, le lion des salons

aristocratiques.

Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain, et que l'assemblée

encore émue attendait pour le féliciter qu'il eût essuyé son front, une

vieille marquise s'approche de lui:

—Ah! monsieur _Ravignan_, dit-elle, que de talent et que de grâce! je

suis encore sous le charme; mais dites-moi, je vous prie, êtes-vous

parent de notre cher grand prédicateur, l'abbé de Ravignan?

—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre: c'était mon père!

⁂

Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin.

La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie, entre un

monsieur insignifiant et une dame de bon monde.

—Madame ne danse pas?

—Mais, pardon.

—Oserais-je?...

—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons qu'en famille.

—C'est un vœu?

—Oh! un tic tout au plus.

—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos la société est un

peu bien mêlée.

—Oui, monsieur.

—Mais, madame, permettez-moi de regretter une prudence que j'approuve,

mais que je déplore.

—Vous êtes trop poli.

—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je ne suis pas un muffle;

je suis le préfet de Châteauvert.

⁂

Un mot superbe à propos de mariage.

Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour, pour légitimer un

jeune enfant qu'il aimait tendrement.

Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère, une vive

altercation à propos de rien; on se dispute, on se chamaille; bref, on

se sépare, ce qu'on n'avait pas osé faire quand on n'était pas forcé de

rester ensemble.

B... prend une plume et écrit:

«Monsieur le maire du 9e arrondissement,

»Un incident particulier me fait fort regretter la visite que j'ai eu

l'honneur de vous faire.

»Je vous prie de vouloir bien considérer la _démarche_ que j'ai faite

comme nulle et non avenue.

»Recevez, etc.»

Le maire ne répondit pas.

—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un ami à sa dernière

demeure.

Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque nous

entendîmes un bruit de voix qui venait de l'allée voisine (au

cimetière, il n'y a que les gens de l'endroit qui parlent haut); nous

entendîmes un bout de la conversation d'un fossoyeur qui venait de

rencontrer un ami:

L'ami disait:

—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce?

—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne marche pas.

—C'est comme ça partout.

Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros soupir:

—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne demandent qu'à

reprendre.

⁂

Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une vente de tableaux où

quelques toiles ont été poussées à des prix formidables.

—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on aurait pour moins

cher, et qui est peut-être plus beau.

—Où est cette merveille? demande un amateur forcené.

—Chez un pharmacien de chez nous.

—De qui est cette toile?

—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié.

—Ça représente?

—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un homme, et un amour, et un

lion.

—Le propriétaire en connaît-il le prix?

—Il s'en doute.

—Est-ce un tableau ancien?

—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois cents ans.

—Diable, il doit être en bien mauvais état.

—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a pas de danger que

celui-là laisse abîmer son tableau; il le fait restaurer tous les ans.

⁂

Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait en France?

Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un artiste d'une grande

valeur, fort estimé de ses confrères. Ses admirables plaques peintes

sur émail cru lui ont valu une réputation universelle. L'Angleterre le

flatte, l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et la

Hollande l'adopterait volontiers.

Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait satisfait. En bien,

non, Michel Bouquet ne se contente pas pour si peu. Le soir, le peintre

disparaît pour faire place à un philosophe aimable, à un conteur

charmant.

Il nous racontait hier un mot adorable de finesse, jugez-en:

—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il, et je lui

demandais: «Voyons, vous qui avez eu toutes les grâces, infiniment

d'esprit et une grande fortune, c'est-à-dire vous qui avez dû goûter

toutes les joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je vous

prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la vie?

La dame réfléchit.

—Le plus beau jour de la vie? fit-elle.

—Oui.

—C'est la veille.

⁂

Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur reprochait assez

sottement à M. Gambetta d'être monté en ballon.

—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait pas s'en aller

autrement, et un voyage en ballon n'est pas une petite fête; bien des

gens qui plaisantent Gambetta n'auraient pas le courage de s'exposer

ainsi.

—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à

Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait bien les

prendre quelque part.

⁂

M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y a quelques

années; c'était avant de mourir, bien entendu.

M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne.

Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848!

Ah! dame, écoutez donc!

Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les Jocrisses.

Brunet était sourd.

Après trente ans de repos, il remonta sur les planches, il avait

quatre-vingt-deux ans.

Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les Jocrisses.

Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition de _Jocrisse

maître et valet_, il dit à l'acteur qui lui donnait la réplique:

—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que je dis: «Tiens!

elle est ébréchée!» le public se tord; tu attendras qu'il ait fini de

rire pour me donner la réplique, sans ça tu me ferais manquer mon effet.

Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette; il prit son air

le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,» puis il saisit le bras de

son camarade et lui dit tout bas:

—Laisse-les rire, laisse-les rire.

Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient passé par là, le

public ne riait plus pour si peu.

Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore mieux que d'être

aveugle.

⁂

Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des livres oubliés

aujourd'hui, dont les héros étaient des revenants. Ces romans étaient

plus ou moins bien écrits, plus ou moins intéressants; mais la

conclusion était la même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient

été bien plus heureux en restant sous terre.

En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux sont en

possession; un mari, quand sa femme commence les cols blancs!

Et tant d'autres.

Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte Caseaux de la

Varlaye, racontée si plaisamment par les auteurs du temps?

Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente, pleure, se

désole et, le lendemain, suit, les yeux humides, sa chère compagne

jusqu'au champ du repos.

Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est situé au haut

d'une colline; les porteurs sont harassés, l'un d'eux fait un faux pas

et entraîne les autres; le cercueil tombe et va se briser contre un mur.

Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la terreur; seul,

le comte a conservé son sang-froid; il s'élance et reconnaît que la

comtesse est encore vivante.

Quelle joie!

Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent, la comtesse se

rétablit et vit encore dix ans dans le plus parfait bonheur.

Enfin, elle meurt pour _de bon_; la douleur du comte, moins bruyante,

est aussi sincère que la première fois.

Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions.

—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner?

—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme, sinon que les porteurs

fassent bien attention en passant auprès du mur qui est au tournant du

chemin.

⁂

Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait, non à Paris,

mais au chef-lieu de Seine-et-Oise.

Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait toujours des

drôleries.

—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher collègue, nos opinions

politiques diffèrent.

—Vous me permettez d'en être flatté.

—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur le terrain des

questions sociales.

—C'est invraisemblable.

—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train de faire un

travail des plus importants en faveur de l'abolition de la fosse

commune.

—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux abolir la vraie.

⁂

Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais il est

impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste de mérite, à

l'exécration publique.

On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse fourchette, et

le conteur ajoutait:

—C'est une chose bien particulière!

—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose particulière (partie

cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie et que c'est une fourchette?

Si j'étais du jury!...

On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur qui refusait

absolument de reconnaître la République.

—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un gouvernement qui a

toujours besoin de quelqu'un pour le sauver.

Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le pays avec une

facilité des plus remarquables.

Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un communiqué en citant

le mot suivant, que je trouve un chef-d'œuvre de naïveté ou de malice,

comme on voudra:

—Messieurs, disait dernièrement un député, nous sortirons de là, n'en

doutez pas; le bon sens ne meurt pas; d'ailleurs, nous avons passé par

des situations plus difficiles.

—Jamais!

—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation était plus tendue.

—A quel moment?

—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que quelqu'un était

en train de sauver la France; mais je ne me rappelle plus qui.

⁂

L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués jugeaient assez

sévèrement les œuvres de leurs confrères.

—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que j'éreinte K..., et je me

souviens maintenant que vous êtes très liés.

—En effet.

—Vous m'en voulez?

—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que j'aie le caractère

bien mal fait pour me fâcher parce qu'on dit du mal de mon meilleur ami.

⁂

Un mot de portière.

—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et qu'on ne s'en soit

pas aperçu puisque c'était pendant la répétition?

—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un parent qui est de

l'Opéra.

—Mais c'est dans l'_Union_.

—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant celui-là est le journal

des prêtres.

—On ne peut plus avoir confiance en personne.

⁂

Mot d'un bas bleu à son mari.

—Quand passe votre pièce?

—Dans un mois.

—C'est important?

—Cinq actes.

—Beaucoup de monde?

—Six ròles.

—Non, sept.

—Pardon, chère amie, six seulement.

—Sept.

—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le marquis, Cécile et

Antoine, ça ne fait que six.

—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui vous faites jouer un

rôle ridicule.

⁂

Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher.

Dans une réception semi-officielle, une dame curieuse prend des

informations sur les invités:

—Quel est donc, demande-t-elle à son voisin, ce personnage tout chargé

de décorations?

—Où ça?

—Là, près de la cheminée, ce grand monsieur noir qui a toutes ces

plaques.

—C'est le consul général des républiques de l'_Épateur_.

⁂

Barnum, le roi des puffistes,—autrefois on disait l'empereur,—a passé

par Paris.

A peine sa présence a-t-elle été signalée, que tous les monstres de la

vieille Europe, tous les phénomènes de l'ancien monde, se sont mis en

marche pour venir s'incliner devant ce glorieux montreur.

Mais Barnum est très-difficile, et, d'ailleurs, sachant les phénomènes

vaniteux et les monstres doués d'un caractère insoutenable, il préfère

fabriquer lui-même.

Il est reparti, nous laissant une série, au milieu de laquelle se

distinguent _l'homme chien_ et M. son fils.

Ils sont bien laids. Pourtant on va les voir.

Ne voulant pas interroger leur cornac, trop intéressé à mentir, je

questionnai un employé de l'établissement où on les exhibe.

—Mon Dieu, me répondit le brave homme, si ce n'est qu'il est couvert de

poil, il n'en est pas plus chien qu'un autre; il m'a donné dix sous de

pourboire.

⁂

Un avis émané de la préfecture annonce que, par suite des fêtes de

la Toussaint et des Morts, le public ne sera pas admis à visiter les

Catacombes pendant quelques jours.

Pourquoi avoir changé la fameuse formule et n'avoir pas mis comme à

l'ordinaire:

«MM. les Morts de l'intérieur ne recevront pas mercredi prochain ni les

mercredis suivants.»

⁂

Le dernier mot de la comtesse Feuille d'Ortie.

La comtesse tient par la famille de son mari au faubourg Saint-Germain,

et par la sienne au boulevard de la Villette.

—Croyez-vous au retour de votre roi? lui demandait-on.

—Henri V n'est pas mon roi. C'est celui de M. d'Ortie.

—Enfin croyez-vous à son retour?

—Absolument.

—Qui vous donne cette certitude?

—C'est que j'ai reçu ce matin une lettre d'Angoulême dans laquelle

on m'affirme sérieusement que M. Ravaillac est en train de faire ses

malles.

⁂

Un mot bizarre qui aurait dû trouver sa place plus haut:

Une jeune mariée disait à un de ses parents, le comte C..., attaché

d'ambassade:

—Mon cousin, il me semble que je ne vous ai pas aperçu à ma messe de

mariage?

—En effet, ma cousine; je l'ai bien regretté, mais, figurez-vous que

j'ai appris la bonne nouvelle à Pétersbourg. J'ai fait diligence pour

revenir, comme bien vous pensez; mais, malgré tout mon bon vouloir, je

ne suis arrivé à Paris que le lendemain de votre inauguration.

⁂

Le vicomte Paul de B..., étant du jury, reconnaît dans le président un

ancien camarade de l'École de droit. Pendant les délibérations, il va

lui serrer la main; grande joie des deux côtés.

—Te souviens-tu? Comme il y a longtemps!

—Hélas!

—Quand je pense à nos folies! Te rappelles-tu la Chaumière?

—Certes, répond le président avec regret, tout est changé.

—Ne m'en parle pas.

—Autrefois nous pardonnions aux coquines, et maintenant nous condamnons

les coquins.

⁂

Deux petits animaux arrivés au Jardin d'acclimatation, deux chimpanzés,

deux orangs-outangs, deux hommes des bois, je ne sais au juste comment

on les nomme, ont été cause que la thèse désespérante de M. Littré a

été remise sur le tapis.

Ces deux animaux ressemblent à des enfants, ils ont des mains comme les

hommes et surtout des pouces.

Les singes ordinaires n'ont pas de pouces; donc si les orangs-outangs

ont des pouces, ce sont nos pères.

Ils ont le visage comme des hommes, donc ce sont des hommes.

Une seule chose a semblé dérouter les savants. Ces deux animaux sont

soignés par un matelot qui est pour eux une véritable mère; il leur

prodigue tous les soins et les tendresses imaginables, et ces affreux

singes se montrent pleins de reconnaissance envers lui.

Cette reconnaissance pour celui qui les nourrit jette les libres

penseurs dans une grande perplexité.

«Ils sont reconnaissant, donc ils ne sont pas des hommes.»

⁂

Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui ne servirait à rien, on

peut pourtant poser une question bien simple:

Pourquoi les hommes descendraient-ils des chimpanzés, et pourquoi ne

seraient-ce pas pas les chimpanzés qui descendraient des hommes?

Prendre un horrible animal et dire, voilà le père de l'humanité, est

une proposition bien excessive.

Paris tel qu'il est · 第 11 / 13 段