plus difficilement. Si nous avons été orangs-outangs, pourquoi ne
sommes-nous pas restés tels?
Qui a blanchi notre peau, qui a fait tomber notre fourrure, qui a
allongé nos nez, qui nous a donné la parole et tant d'autres vices?
la civilisation! C'est absurde. C'est toujours le vieux problème des
gamins:
—La première poule vient-elle d'un œuf ou le premier œuf vient-il d'une
poule?
On n'en saura jamais rien.
Peut-être serait-il plus simple de retourner la thèse, et de dire: le
satyrus a été homme. La solitude l'a abâtardi, la nature a développé
ses membres en faveur de ses besoins et lui a ôté une intelligence dont
il n'avait que faire.
L'orang-outang, le satyrus, est un communard oublié à Nouméa par un
gouvernement féroce, mais logique.
⁂
La guerre civile en Espagne continuait, en fournissant une série
d'originalités qui feraient la joie d'un chroniqueur qui aurait le
courage de rire au milieu de tant de tristesse.
Pour cette fois, j'en prends une que le cœur le plus sensible ne
saurait passer sous silence.
La scène se passe à S... La population est en train d'enterrer son
évêque.
Les républicains arrivent, la cérémonie est suspendue.
Les carlistes surviennent, qui chassent les républicains, la cérémonie
continue.
Les républicains reviennent, qui chassent les carlistes, et, après
avoir rossé les habitants, enterrent l'évêque... civilement!
Voyons, père Hyacinthe Loison, si le cœur vous en dit, ne vous gênez
pas!
⁂
Le pauvre Henry Monnier s'éteignait. Un instant, ses parents et ses
amis avaient espéré qu'il en serait quitte pour garder la chambre
quelques jours. Après différentes phases, le mal persiste, et l'éternel
rieur est cloué dans son lit; les jambes ne vont plus.
Monnier n'est plus jeune. Quand on lui demande son âge, il répond dans
son style prudhommesque:
—A _l'instar_ de M. Thiers, je suis né un an avant le siècle.
Le brave artiste a conservé son inaltérable gaieté; au milieu de ses
souffrances les plus aiguës, il plaisante, il plaisante encore, il
plaisante toujours.
Quand Monnier fut mort, bien des gens vécurent des bribes de ses
festins.
Personne n'a inventé plus d'histoires drôlatiques et personne ne
saurait raconter comme lui.
L'auteur de _la Famille improvisée_ a beaucoup produit, et,
naturellement, il a été beaucoup pillé.
Quelquefois il se plaint, mais sans amertume, des larcins de ses
confrères.
—Je ne réclame jamais, dit-il; maintenant, j'y suis habitué; mais dans
les commencements, c'était bien dur.
Un jour de plainte je lui demandais qui, le premier de lui ou de
Balzac, avait fait les _Employés_.
—C'est moi, je suppose.
—Pourquoi supposez-vous?
—Parce que mes employés, à moi, ont paru dix ans avant les siens.
—C'est une preuve.
—D'ailleurs, tout le monde sait que l'histoire du pantalon noisette est
de moi, je la racontais dans l'atelier de Gros.
—Alors Balzac vous a volé?
—Ah! celui-là, ça m'est égal; en mourant, il m'a laissé une lampe, la
lampe avec laquelle il travaillait.
—Précieux souvenir!
—Oui, très précieux, et puis si tous ceux qui m'ont volé m'avaient
donné une lampe, j'aurais pu faire une vente qui aurait attiré plus
de monde que celle de mademoiselle Duverger, où il n'y avait que des
diamants; et puis, ajouta-t-il mélancoliquement, une vente de lampes,
ça ne se voit pas encore tous les jours.
⁂
Madame B... était la plus aimable personne du monde. Elle avait pour
amis toutes les illustrations de son temps. Entre autres, Alexandre
Dumas était un des familiers de son salon. Madame B... quittait tout
pour entendre parler ce charmant et inimitable causeur.
Mais il arrivait quelquefois, rarement, mais enfin quelquefois, que
l'auteur d'_Antony_ n'était pas d'humeur parleuse. Ces jours-là, madame
B... avait un secret pour le faire sortir de son mutisme; ce secret
était des plus simples, elle lui disait:
—Cher monsieur Dumas, dites-moi donc la recette de ce fameux lapin à la
Monte-Cristo que vous faites si bien.
Le maître, bien plus enchanté de cette justice rendue à son talent de
cuisinier qu'il ne l'eût été d'une louange adressée à sa plus belle
œuvre, ne se faisait pas prier, il racontait sa recette.
Il racontait est bien le mot. Une fois parti dans la description de son
plat, il ouvrait mille parenthèses, dont chacune était une anecdote
intéressante ou un de ces mots brillants qu'il jetait avec tant de
prodigalité.
Un soir qu'après dîner madame B... employait sa petite ruse pour faire
parler le célèbre romancier, Dumas fit cette réflexion assez sensée:
—Comment se fait-il? demanda-t-il, que vous me réclamiez si souvent
la recette du lapin à la Monte-Cristo et que vous ne vous en fassiez
jamais servir?
—Oh! répondit madame B... toute embarrassée, je vais vous dire: c'est
que j'adore vous entendre parler et que je déteste le lapin.
⁂
On est en 1873; le maréchal de Mac-Mahon remplace M. Thiers.
Les partis se remuent.
Un duc disait à une altesse:
—Monseigneur, votre inaction est coupable, vous vous devez à la France.
—Quand la France voudra.
—Ah! monseigneur, où en serions-nous si votre aïeul Henri IV, de
glorieuse mémoire, eût tenu un pareil langage? Que serait-il advenu
s'il avait trouvé que Paris ne valait pas une messe, et qu'au lieu de
venir mettre le siège devant la Porte-Neuve, il eût attendu patiemment
qu'on le vînt chercher au fond du Béarn?
—Il serait advenu, monsieur, qu'au lieu de succomber sous le poignard
de Ravaillac, mon aïeul serait mort d'une maladie de Pau.
Cette phrase, qui a l'air d'une abdication, aurait été longuement
élaborée pour rallier ou railler M. de Tillancourt, le député aux jeux
de mots.
⁂
Encore un mot d'Henry Monnier, mais inédit.
L'autre jour, il dînait dans une maison où l'on parlait, à propos d'art
ou de bienfaisance, de sir Richard Wallace.
—Tiens! mais au fait, s'écrie Monnier; j'ai vu les fontaines de ce
_mossieu_-là; j'ai même goûté de son eau.
—Comment la trouvez-vous?
—Les journaux en avaient-ils assez parlé, hein? Eh bien, entre nous,
c'est de l'eau comme tout le monde.
⁂
Prenant pour modèle la Comédie-Française, qui ne vit que de reprises,
je vais reprendre un vieux mot de médecin légiste qui est du dernier
comique.
La révolution de 48 coupa en deux le succès d'un procès qui passionnait
l'attention publique.
Dans une ville du Midi, une jeune fille de quatorze ans avait été
trouvée assassinée derrière le mur d'une communauté.
Je ne veux citer ni les noms, ni l'endroit. C'est inutile.
La grande question des débats était de savoir comment la victime de
deux crimes horribles avait été assassinée.
Les médecins prétendaient qu'elle avait été assommée à coup de pierre.
L'instruction penchait à supposer que la pierre était étrangère à
l'affaire.
—Monsieur le docteur, dit le président, avant de vous féliciter sur
votre sagacité et sur la façon intelligente avec laquelle vous avez
procédé, la cour désirerait avoir encore un renseignement.
—Je suis aux ordres de la cour.
—Vous souvient-il exactement de la conformation des blessures?
—Comme si je les voyais.
—Eh bien, réfléchissez et dites-nous si le crime que vous et vos
confrères supposez avoir été commis avec l'aide d'une pierre, si le
crime, dis-je, n'aurait pas plutôt été perpétré avec une paire de
sabots?
Le docteur réfléchit deux minutes, l'auditoire entier palpitait. Enfin
il leva la tête et répondit avec la meilleure grâce du monde:
—Mon Dieu, monsieur le président, la paire de sabots me sourirait assez.
⁂
Dans les fêtes de province et des environs de Paris, on montre des
tableaux ou plutôt des groupes vivants. Les personnages doivent avoir
l'air en marbre.
Maillots blancs, visage poudrés, cheveux en coton blanc, tout est
blanc, excepté les mains.
La mort d'Abel est le sujet favori. On voit cet ignoble Caïn fuyant
sans bouger de place; Abel est étendu, et, ce qui prouve bien qu'il est
mort, c'est un écheveau de laine rouge qui lui sort de la poitrine et
figure le sang: un ange suspendu maudit le meurtrier. La toile tombe,
et l'enfant qui joue l'ange fait le tour de la société avec une sébile.
—N'oubliez pas l'ange, messieurs, mesdames; c'est mes petits profits.
⁂
Dialogue à la campagne:
—X... demande ma nièce en mariage.
—Ah!
—Oui. Je voudrais avoir des renseignements sur lui.
—C'est facile.
—Très facile. Je vais écrire au notaire de Berneville et au baron de
K..., qui est son voisin et mon ami.
—Moi, à ta place, je ne me donnerais pas tant de peine, n'est-il pas un
candidat au conseil général?
—Oui.
—Eh bien, fais-toi envoyer les deux journaux de la localité.
⁂
Un des thèmes favoris de Méry:—Figurez-vous, disait l'aimable conteur,
que Bonaparte, en Égypte, se réveille un matin disant à Kléber:
—Si nous allions visiter les Pyramides de Cheops?
Kléber, qui était le meilleur garçon du monde, comme tous les gens
doués d'une grande force physique, répond:
—Allons-y.
On arrive, et au moment de gravir la première marche on se trouve en
face de deux officiers anglais.
Les officiers français, qui croient que le monde leur appartient,
passent les premiers sans façon.
Les officiers anglais, qui sont pleins de morgue, leur barrent le
passage.
On dégaîne: Kléber tue le sien, l'autre, qui n'est autre que
Wellington, tue Bonaparte; qu'arrive-t-il?
—Ah diable!
—Eh bien il n'arrive rien du tout. Les pestiférés de Jaffa guérissent
comme ils peuvent, Kléber revient en France et se retire à Strasbourg,
où il fait tous les soirs sa partie de piquet avec Kellermann. Le fils
de la liberté ne dévore pas sa mère. Fouché, qui veut devenir duc à
tout prix, négocie avec l'abbé Montesquiou, Louis XVIII revient et tout
marche comme sur des roulettes.
—Que de gloires perdues pour la France, s'écriait Georges Bell.
—Allons donc, reprenait Méry qui a eu le bonheur de mourir avant 1870,
la France a toujours assez de gloire, mais voyez-vous la belle figure
que feraient les anglais s'ils n'avaient pas gagné la bataille de
Waterloo?
⁂
Henry Monnier dîne chez une dame. Au dessert, il sent une douleur
traverser sa botte; il donne un coup de pied; on entend un chien aboyer.
La dame est furieuse.
—Médor vous aura mordu? dit-elle.
—Pas précisément.
—Il n'est pas méchant, c'est un jeune chien. Il n'a qu'une manie: il
aime à mordre les chaussures.
Monnier regarde la dame amoureusement:
—Ce n'est pas là, dit-il, que je placerais mes affections.
⁂
Le peintre X.., qui ne vend pas sa peinture aussi cher que M. Bonnat,
au contraire, se promenait l'autre jour avec un chapeau roussi par
le temps et deux fois plus haut de forme que ceux qui sont de mode
aujourd'hui.
—Qu'as-tu donc de changé! lui demanda un de ses confrères.
—Rien.
—Si. Ah! c'est ton chapeau; où diable as-tu acheté ce chapeau-là?
—Je ne l'ai pas acheté, répondit X..., tristement. Je l'avais déjà.
Il y avait dans le temps un brave professeur d'histoire qui avait la
manie de souligner les faits les moins importants et de les admettre
comme ayant eu une influence énorme sur la destinée du monde.
—Voyez, s'écriait-il quelquefois, voyez, messieurs, à quoi tient la
destinée des empires!
—A un grain de sable! à un grain de sable! criait toute la classe.
—Vous l'avez dit. Supposons que Marat, qui était laid, chétif et
malingre, ait prêté sa baignoire à Saint-Just qui était beau et
entreprenant. Mademoiselle de Corday entre, elle s'étonne, regarde,
contemple.
Elle se demande si c'est bien là le monstre dont on lui a parlé. Elle
n'en peut croire ses yeux, elle chancelle.
Saint-Just, comprenant ce qui se passe dans le cœur de cette femme
sensible, s'élance à ses genoux.
Ici, messieurs, je glisse sur un tableau dont la grâce n'est pas à la
portée de vos âges.
Le bonhomme reprenait:
—Ah! messieurs, la Providence ne voulut pas qu'une erreur semblable pût
se produire; elle en avait d'avance calculé les résultats déplorables.
Non, la Providence ne voulut pas que Saint-Just réclamât ce léger
service de son collègue. Non, elle voulut, au contraire, que le tigre
buveur de sang fût justement indisposé ce jour-là, et qu'une vierge
qu'elle avait choisie délivrât la France de ce monstre, comme autrefois
Jeanne d'Arc la délivra de la présence de l'anglais.
Cette manière d'envisager l'histoire faisait la joie de la petite ville
où était le collège royal où ce brave homme enseignait l'histoire. On
riait de lui, mais on ne s'en plaignait pas autrement, et rien n'allait
plus mal.
—Supposez un professeur professant _différemment_, il dira à ses élèves:
—Hein! mes enfants, si Marat avait été un gaillard pourtant, tout ça ne
se serait pas passé comme cela; on en aurait vu de drôles.
Eh bien ensuite? Qu'est-ce que cela fera? Dites-moi un chrétien qui ait
appris l'histoire au collège.
Voici une historiette vraie qu'on pourrait intituler: _Les Parisiennes
en_ 1873.
Je la transcris comme un spécimen de nos mœurs bizarres.
C'est à la gare de Trouville. Deux dames montent en wagon, on les
prendrait pour les deux sœurs, tant leurs toilettes sont pareilles:
robes en velours anglais feuille d'ortie; chapeaux, ceintures, gants et
gibernes de même forme et de même couleur. Ces dames ne se connaissent
pas, le hasard n'est cependant pour rien dans la similitude de leur
toilette: c'est la couturière qui a fait la plaisanterie.
L'une de ces deux lionnes est madame ***, une veuve consolable;
l'autre, une comédienne qui ne manque ni de talent ni de distinction.
Comme les deux dames se regardent en souriant, un jeune avocat s'élance
en voiture avec tout l'entrain d'un jeune monsieur qui se promet un
voyage agréable.
Le train n'est pas plus tôt en route, que l'éloquent jeune homme
cherche à entamer la conversation. Après différents efforts, il
accouche de la turpitude suivante:
—Ces dames viennent de Trouville?
—Nous y allons, répond la comédienne.
L'avocat croit avoir mal compris, il reprend:
—Il me semble, mesdames, avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?
—Ce n'est pas étonnant, dit la jolie veuve, nous y étions encore hier
soir.
Maître O... comprend et se tait.
Après un long silence, les dames roulent une cigarette et se mettent
tranquillement à fumer. L'émule de Démosthène pâlit, sue à grosses
gouttes, il va se trouver mal, le tabac lui est antipathique.
—Ah! mon Dieu, s'écrie l'une des dames, la fumée vous incommode?
—Oui... non... merci.
—Heureusement, fait l'autre, voici la station, monsieur va pouvoir
monter dans le compartiment des hommes seuls.
Les deux belles voyageuses firent-elles plus ample connaissance? C'est
ce qu'on ne saurait dire. Toujours est-il que le hasard les faisait se
rencontrer le surlendemain à l'Opéra dans le couloir des premières.
Les messieurs qui leur donnent le bras se connaissent et se saluent;
à l'entr'acte, ils se retrouvent et vont causer au foyer. Pendant ce
temps, les deux dames se rapprochent, et l'une dit à l'autre:
—Il paraît que nos amis sont des amis?
—Oui, très amis.
—Dites-moi, chère madame, faites-moi donc le plaisir de ne pas dire
à X... que nous nous connaissons, il serait capable de croire que je
cabotine; il est si bizarre!
—J'allais vous faire la même prière: que R... ne sache jamais que je
vous connais, il croirait que je vais dans le monde, et il ne me le
pardonnerait pas.
⁂
Un mot! un mot!
En voici un de M. Prudhomme qui est assez joli pour avoir été dit.
Dans un musée, le petit Prudhomme demande à son père:
—Qu'est-ce que c'est que cet homme couché?
—Mon fils, c'est le patriarche Noë qui a oublié les lois de la sobriété.
—Pourquoi lui a-t-on mis cette feuille de vigne?
—Parce que c'est un ivrogne.
⁂
Dans la salle des Pas-Perdus:
1er _Prudhomme_.—Ne me parlez pas de ces démagogues.
2e _Prudhomme_.—J'aime à m'égayer à leurs dépens.
1er _Prudhomme_.—Égayez-vous, voyons!
2e _Prudhomme_.—Ce gros que vous voyez là-bas, c'est le député en
question.
1er _Prudhomme_.—Il en a bien l'air.
2e _Prudhomme_.—L'autre, c'est le député qui fait la cour à sa femme.
1er _Prudhomme_.—C'est son ami?
2e _Prudhomme_.—Parbleu!
1er _Prudhomme_.—Et il a réussi?
2e _Prudhomme_.—Au delà de ses désirs.
1er _Prudhomme_.—C'est beaucoup.
2e _Prudhomme_.—Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que la dame les
trompe tous deux.
1er _Prudhomme_.—Pas possible.
2e _Prudhomme_.—Aussi vrai que le ciel nous éclaire.
1er _Prudhomme_ (regardantes deux promeneurs avec dédain).—Et quand
on pense que ce sont de tels hommes qui veulent nous gouverner!
⁂
Levallois et Clichy ne sont point habités par l'élite de la noblesse
française; une foule de maraudeurs y commettent des attentats sur les
propriétés et sur les personnes.
Dernièrement, un de ces rôdeurs rencontre le facteur de la poste dans
un endroit désert:
—Toi tu vas me payer à boire, fait le bandit.
—Impossible, je n'ai pas le temps.
—Ça ne te dérangera pas, je n'ai pas besoin de toi pour boire.
—Alors, allez boire tout seul.
—Et de l'argent?
—Je n'en ai pas.
—Et dans ta boîte?
—C'est celui de l'administration; on n'y touche pas.
—C'est ce que nous allons voir; si tu n'aboules pas ton sac de bonne
volonté, je te crève la... peau; foi de Badouillard.
—Badouillard! s'écrie le facteur, attendez donc... Badouillard... J'ai
une lettre chargée pour vous.
⁂
Le comte D..., grand défenseur du trône et de l'autel, grand chasseur
devant l'Éternel et auprès des gens d'esprit, a étonné Paris, non
pas de ses fredaines, comme beaucoup de ses semblables, mais par la
magnificence de ses fêtes artistiques et splendides; vous savez de qui
je veux parler.
Ce comte D. était amoureux.
La femme aimée s'appelait Marie; le mois de mai allait sonner; le
comte s'imagina de faire célébrer, dans la chapelle de son château du
Nivernais, le premier jour du mois de la Vierge avec une pompe dont ses
voisins de campagne et ses tenanciers garderaient la mémoire.
La chapelle était tendue comme pour les plus grands jours. Charlotte
Dreyfus, l'incomparable artiste, avait bien voulu tenir l'orgue; des
chanteurs étaient venus tout exprès de Paris, l'encens brûlait, les
fleurs jonchaient la terre; rien de plus beau et de plus édifiant.
La bannière de la Vierge, portée et suivie par des enfants de
chœur, somptueusement vêtus et couronnés de fleurs, est promenée
triomphalement dans la chapelle. La procession s'arrête devant le banc
seigneurial, et l'assemblée entonne pieusement le cantique:
Reine des cieux,
Nous chantons tes louanges.
Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance, émue, goûte
les ineffables joies du recueillement.
Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte.
Cette fleur c'est une marguerite.
Cette marguerite est sur une couronne; la couronne est sur la tête d'un
enfant de chœur.
Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte?
Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant tout ce qui
l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre les pétales de la pauvre
fleur.
L'enfant lève la tête.
—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte!
Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt, ne bronche plus,
et se met à crier:
Protégez-nous, reine immortelle.
Le comte tire toujours:
—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas du tout—elle m'aime—un
peu—beaucoup!
⁂
Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de notre temps, assez
connue pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage.
L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de M. de B.....t.
Les hommes étaient contre, les femmes pour.
—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X..., qui a la plus
ravissante femme du monde et qui a été préfet de l'empire, on ne peut
avoir tous les bonheurs; mesdames, permettez-moi de vous conter un fait
qui est la condamnation du divorce.
Le silence se fit, M. de X... continua:
—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse, la plus douce du
monde, avait épousé un gentilhomme de fort grande maison, le marquis de
Trois-Étoiles.
—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce, fit la maîtresse de la
maison.
—Impossible, madame.
—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous raconter là?
—Mais non, au contraire.
Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée; le conteur
poursuivit:
—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans qu'on sût pourquoi, les
époux divorcèrent, et la marquise, un an après, épousait un diplomate
étranger, le comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le
bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme, mais voilà
qu'apprenant que la loi sur le divorce allait être supprimée, la
comtesse fit tant des pieds et des mains qu'elle obtint de divorcer une
seconde fois.
Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise des assistants. Un
sourire indécis parcourut le côté des hommes; le côté des dames ne
sourcilla pas.
—Après? demanda la maîtresse de la maison.
—Après, la comtesse se remaria une troisième fois.
—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire, et on ne
comprend guère que vous ayez caché les noms.
—Patience, mesdames; maintenant je vous donne en cent, je vous donne en
mille, comme disait cette femme qui écrivait tant de lettres, à deviner
qui la comtesse épousa en troisième noces?
—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes.
—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez mon histoire et vous me
la laissez dire, ce n'est pas charitable.
—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais la comtesse ne
pouvait épouser que son premier mari, dit une très jeune femme, ça
tombe sous le sens commun.
—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que vous le voulez
bien dire, je ne vois pas la nécessité de taire plus longtemps le nom
de la belle divorcée: c'était la marquise de L.., mère du prince de S.
actuel.
⁂
On disait à tort que l'opinion publique voyait tout avec indifférence.
La maladie de M. Thiers l'avait fort alarmée; aussi est-ce avec
satisfaction qu'elle a appris son rétablissement et lu dans les
feuilles publiques que M. le Président de la République avait dîné avec
les docteurs Barthe et Maurice.
—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique. On ne dira pas qu'il
a froid aux yeux celui-là!
FIN
TABLE
Pages.
PARIS TEL QU'IL EST
UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE 1
UN REPORTER 7
LES MANGEURS DE NEZ 14
JADIS ET AUJOURD'HUI 19
LES DEUX GENDARMES D'URI 24
L'HOMME AU SOU 27
UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES 30
PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE 33
GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS 44
LE NÉCROLOGISTE 49
UN PEU DE HIGH-LIFE 62
LES PETITS OISEAUX 67
LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES 70
LA ROSIÈRE DE SURESNES 75
ACTRICE ET GRANDE DAME 77
UN THÉÂTRE DE L'AVENIR 81
LES FAUX PAUVRES 83
TABLEAUX VIVANTS 91
LE MURILLO VOLÉ 94
UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME 96
LE JEU 104
LES FOLLES 110
LA QUESTION DES DIAMANTS 120
PETITS BONHEURS DU DEUIL 140
SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE 145
COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS 151
PARIS EST-IL UN GARGANTUA? 155
UN DUEL RUSSE 160
FAUX NOBLES ET CHAUVES 163
UN MARCHAND DE TABLEAUX 167
TÉMOIN DE TOUT LE MONDE 170
COMÉDIENS ERRANTS 172
L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE 177
FIGURES CONTEMPORAINES
LOUIS-PHILIPPE ET MARIE-AMÉLIE 183
LE DUC DE BRUNSWICK 188
A PROPOS DU SHAH DE PERSE 196
THÉODORE BARRIÈRE 201
PEPITA SANCHEZ 205
HENRI MÜRGER 208
LES AMIS D'HENRI MÜRGER 210
NAUNDORFF 222
JULES JANIN 225
FÉLIX PIGEORY 228
BERTALL 230
LISE TAUTIN 232
ARMAND BARTHET 234
MISS AMY SHERIDAN 241
ALFRED QUIDANT 245
EDMOND VIELLOT 248
MICHELET 257
LOUIS D'AVYL 259
LA REINE POMARÉ 266
MADAME THIERRET 270
EN FUMANT UN CIGARE 273
Imprimeries réunies, B.
JULES NORIAC
Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances sans nom, Jules
Noriac, on peut le dire, a été surpris par la mort. Encore jeune,
plein de vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute maître de
la plénitude de son vif esprit, il a pu espérer une guérison qu'on ne
cessait de lui promettre. Mais le mal implacable qui était tombé sur
lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par rendre impuissants
tous les efforts de la science, et ce vaillant conteur s'est éteint
quand il se sentait encore la force de bien tenir la plume qui a écrit
tant de belles choses.
Au milieu des angoisses de la dernière heure, Jules Noriac avait
surtout un amer regret; c'était de ne pouvoir achever plusieurs œuvres
commencées. Un grand roman, des pièces de théâtre, des souvenirs
anecdotiques, tout cela pour arriver à bonne fin n'attendait plus qu'un
retour à la santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré d'un faux
espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini sa journée.