Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, il le fit

jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du monde.

La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.

Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet fort encouragé par le

bon accueil, faisait de louables efforts pour être aimable.

Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment agitait son

âme; il sentait l'approche d'un malheur. Il tourne machinalement la

tête, et il pâlit.

Voilà ce qui s'était passé:

Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le chapeau neuf du

poète, et, armé d'une paire de baguettes, il tambourinait, joyeux, sur

le couvre-chef devenu horriblement chauve.

—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame Houssaye. Henry,

maudit enfant! qu'as-tu fait là?

—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. Et il se remit

tranquillement à battre un pas redoublé.

—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, je le vois encore

cisaillant mon chapeau; on n'a pas idée combien il était gentil.

Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet aurait certainement

conservé sa fortune, car il ne serait jamais sorti de prison.

Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous les duels.

Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; ils ont empêché

bien des combats, le premier par ses emportements fantastiques, l'autre

par son inaltérable sang-froid.

Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet allait

chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand peintre que vous savez.

Les témoins se réunissaient, et, après les salutations d'usage, l'un

d'eux prenait la parole:

—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les circonstances qui

nous rassemblent, nous pensons que notre premier devoir est d'essayer

de concilier autant que possible...

Barthet s'élançait comme un chacal.

—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner ce que nous avons

à faire?

—Pas le moins du monde.

—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé comme ça.

—Mais...

—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons commencer tous

deux, et mon ami se chargera de monsieur.

Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que Barthet se battait

lui-même.

Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges façons, se

récusaient ou signaient ce qu'on voulait.

Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il était ainsi fait.

Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours vert et son fusil

de chasse sur l'épaule: il voulait tuer un Prussien; c'était une idée

fixe.

Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du café hanté par les

officiers allemands.

Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et sortit.

Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, sans être même

interrogé; enfin, après un mois, il revint chez lui, et jeta son fusil

avec tristesse.

—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se mit à pleurer.

C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme hardi; ils

l'avaient pris pour un fou.

Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, Barthet est mort

privé de sa raison!

MYSS AMY SHERIDAN

Une jeune et belle personne qui paraît avoir très envie de vivre, c'est

mademoiselle Amy Shéridan.

Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée d'une très jolie

figure, et certainement la plus belle femme de la Grande-Bretagne; elle

a six pieds de haut.

Les formes de son corps sont admirables...

Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure beaucoup en

donnant ce renseignement intime, ou que je suis un vaniteux qui veut à

tout prix avoir l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.

Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers en savent

autant que moi sur ce chapitre. Vous voyez que j'aurais bien tort de

prendre un petit air mystérieux.

Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs talents à sa grâce,

entre autres celui de monter à cheval comme Ducrow. Aussi a-t-elle un

succès immense dans cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans

les fêtes de Noël à Londres.

Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le peuple le plus

pudibond du monde, choisit ses affarouchements. Il a une censure sévère

qui interdit les pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait

_la Timbale d'argent_, je veux bien être pendu, si je sais comment vous

raconter la pièce dans laquelle joue la belle Amy, pièce destinée aux

joies des petits réformés en congé ou des jeunes misses de la cité.

Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, c'est tout ce que je

puis faire pour vous. Voici l'histoire:

Le comte de je ne sais quel comté possède une femme charmante et qui

est bonne. Voilà un comte régnant qui, au premier abord, a l'air d'être

heureux. Eh bien, non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte

n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et trop charmante.

Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. Ainsi, un matin,

elle se lève avec le désir d'affranchir tous les serfs de sa ville.

Elle rêve une ville où il n'y ait que des bourgeois.—Drôle de goût!

Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré mal gré, il lui faut

céder, en pensant qu'il ne profitera pas de l'affranchissement général.

Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce qu'elle désire, il lui

passe par la tête une autre vision.

Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une épreuve qui lui

réponde de leur respect et de leur obéissance; alors elle fait

proclamer qu'elle va se promener dans les rues de la ville, montée

sur son cheval blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point

regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le temps qu'il lui

plaira de chevaucher dans les rues.

Tous les habitants se cachent avec empressement, bien contents

d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice si facile.

Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! voilà le

difficile qui arrive,—la comtesse a eu une autre vision; elle est

sortie à cheval, mais sans vouloir faire toilette. Ne croyez pas

qu'elle ait un négligé galant; non, elle n'a pas voulu faire toilette

du tout, elle n'a même pas de selle à son cheval.

Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les rues, il y a un

tailleur,—on sait combien l'engeance est indiscrète,—il y a un tailleur

qui regarde à travers les carreaux.

Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la ville, fait adopter

cette mode nouvelle, Worth lui-même pourrait bien faire faillite.

La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à tout autre chose,

descend de cheval, et flanque à l'artisan curieux une roulée de coups

de poings, mais de si bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en

emporter pour les placer à la Caisse des consignations, en attendant

qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les mérite réellement.

Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; tous les ans,

on la représente dans plusieurs théâtres à la fois.

On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme la Shéridan!

La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et elle racontait

ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, et ce cher grand homme,

qui était doux et bon comme personne, peut-être parce qu'il était

si admirablement doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre

Dumas disait, en entendant les récits du théâtre contemporain des

compatriotes de Shakspeare:

—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les anglais.

Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, les pièces de

son fils ne trouveraient pas grâce devant l'hypocrisie britannique?

ALFRED QUIDANT

Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de l'aventure bizarre

arrivée dernièrement à l'un de nos artistes les plus aimés.

Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner à sa

porte. Toute la maison est en l'air, et lui-même se lève croyant que le

feu est au logis.

—Qui est là?

—Ouvrez vite!

—Mais encore!

—Est-ce ici chez le pianiste?

On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:

—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez vite chez la

princesse.... off.

—Pour quoi faire?

—Pour les faire danser.

—Vous êtes fou!

—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a invité du monde à

dîner, maintenant ils veulent danser; on m'a dit d'aller chez un bon

pianiste et je suis venu chez vous.

—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel auteur du _Petit

enfant_.

—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, mais je connais bien

monsieur; j'étais chez le comte de V... où monsieur donnait des leçons

à la demoiselle.

—Mais...

—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame la princesse est

très généreuse.

—Mais, mon ami, vous confondez, je...

—Monsieur! la voiture est en bas.

—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde de réflexion.

Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à l'hôtel de la

princesse, et entre gravement au salon où les convives sont en liesse.

A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.

—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant en s'inclinant avec

la grâce qui le caractérise, je suis à ses ordres.

—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu son professeur

d'autrefois, vous n'y pensez pas; pardonnez, je vous prie, c'est une

erreur; je ne sais comment m'excuser.

Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka des plus

entraînantes, puis une polka, puis une valse; on ne vit plus dans le

salon, on tourne.

Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce charmante, dit au

brillant pianiste.

—Cher maître, votre bras.

Étonnement des convives étrangers, sourire des invités parisiens,

stupéfaction du domestique.

Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande son pardessus dans

l'antichambre.

Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.

—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché d'être venu.

—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un louis dans la main.

Je vous remercie d'avoir pensé à moi.

—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le bien; mais,

voyez-vous, moi, j'aime les artistes!

EDMOND VIELLOT

Un très bon garçon.

Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond Viellot. C'était une

nature douce, honnête et timide, serviable et désintéressée.

La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être citée.

Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847. _Monte-Cristo_ et

_les Mousquetaires_ venaient de faire fureur, et tous les journaux

de Paris cherchaient à arracher au _Siècle_ l'illustre romancier qui

faisait sa gloire.

Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne que Maquet et autres

préparaient pour lui. Dumas était obligé de recopier jusqu'à la ligne

la plus insignifiante, le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il

n'accepterait la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas

lui-même, sachant bien que le cher grand homme ne copierait jamais les

autres et serait ainsi forcé de donner du sien.

Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne prit pas le temps

de se mettre à table. Celui qui devait plus tard faire un dictionnaire

de cuisine de mille pages déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.

En coupant un morceau de galantine, il poussa un cri, s'empara de la

feuille de papier qui l'enveloppait, et, l'ayant regardée, il s'écria:

—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que c'est que la gloire!

Le grand romancier se trompait; le papier graisseux n'était pas un

autographe de lui. Bocage et Philibert Audebrand l'avaient examiné:

c'était un mémoire d'entrepreneur de bâtiment.

Dumas sonna son domestique.

—Où as-tu acheté cela?

—Chez un charcutier.

—Je m'en doutais. Quel charcutier?

—Le charcutier du coin?

—Quel coin?

—Rue Saint-Lazare.

—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers de la maison,

Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi l'homme qui a écrit cela.

Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère de la rue

d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait le papier du marchand de

tabac, lequel marchand affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur

vérificateur qui demeurait vis-à-vis.

Fontaine alla chez le toiseur.

—Qui a écrit cela? demanda-t-il.

—Moi, dit un grand jeune homme pâle.

—Suivez-moi.

En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:

—Voilà le bonhomme.

—Qui es-tu? demanda l'auteur d'_Antony_; moi, je suis Alexandre Dumas.

—Moi, Edmond Viellot.

—Me connais-tu?

—Quelle bêtise! je sais _les Mousquetaires_ par cœur, et, toutes les

fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les quais pour lire _Térésa_,

_Angèle_ ou _Don Juan de Marana_.

—Tu n'es pas courtisan.

—Je suis toiseur.

—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs et nourri, c'est

trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans me donnait lorsque j'avais

ton âge.

—Accepté, fit Viellot avec joie.

Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers qu'il ne gagnait

que cent francs par mois chez son vérificateur et qu'il n'était pas

nourri du tout.

Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre garçon rester maçon,

puisque c'était son métier. On a tant démoli pendant vingt ans, qu'il

aurait probablement trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens

camarades; mais la gloire de servir un aussi illustre maître lui tourna

la tête, et franchement il y avait de quoi.

Viellot copia, copia à la toise la moitié des _Quarante-Cinq_,

vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent par les mains sans

compter la moitié de _la Dame de Monsoreau_, _Pitou_, _Joseph Balsamo_

et quantité d'autres récits du prestigieux conteur.

Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait de bonne foi

être le collaborateur de Dumas.

Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient la même

illusion, que Viellot était bien pardonnable.

Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. Bien nourri,

bien ou à peu près exactement payé, bien traité par tout le monde en

considération du maître, il n'était pas trop à plaindre.

Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude du lecteur et des

dissensions intestines suspendirent les travaux de Dumas, qui, après

avoir fait le journal _le Mousquetaire_, se reposa sur ses lauriers.

Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue d'Amsterdam, très

convaincu qu'il se reposait sur sa part de lauriers.

Un matin, Dumas lui dit:

—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici pour vous, vous

devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.

Viellot répondit:

—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.

Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:

—Ah! et pourquoi donc?

—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce que j'ai partagé

tous vos succès, parce que je vous suis dévoué comme un chien, et que

je mourrai sur le paillaisson de votre porte, à moins que vous ne me

chassiez, ce qui ne serait pas à souhaiter.

—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.

—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le plus grand et le

meilleur d'entre nous.

Le soir, Dumas disait:

—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!

Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares commissions,

n'était plus payé; de temps en temps, le bon maître, s'apercevant que

les souliers de son secrétaire étaient par trop éculés, lui donnait

un louis; quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; à

l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se disait:

—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé régulièrement; mais

enfin _il_ fait ce qu'il peut, ce n'est pas moi qui _le_ tourmenterai

jamais.

Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à moins qu'il n'y

fût convié; or, comme la table d'Alexandre Dumas était autrement facile

à prendre que Sébastopol, il s'ensuivait qu'il y avait toujours du

monde; ce qui faisait que Viellot dînait assez rarement.

Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, il allait chez

un des cent mille amis de Dumas.

—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque chose comme une

dizaine de mille francs, parce que j'ai touché des à-compte; je suis

sans argent. Si vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais

une délégation sur mes appointements.

—Que désirez-vous?

—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache pas que j'aurais

besoin d'une pièce de quarante sous.

Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; l'oisiveté

usait son caractère, si bon et si honnête. Il se mit à boire. Dumas

détestait les ivrognes; il commença par tenir Viellot à distance: la

maison était pleine de farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux

mieux, et qui naturellement se détestaient les uns les autres.

Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot en lui disant:

—Tiens, va payer ma voiture.

—Combien?

—Une heure: 2 francs 50.

Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau et sortit.

—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites indignés, il

n'a pas rendu la monnaie!

—Bah! fit Dumas, la belle affaire!

Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre Dumas continua:

—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes à Viellot, peut-être

deux millions; je lui en confierais encore, et il mourrait de faim

avant d'y toucher.

L'auditoire était incrédule.

—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement Alexandre Dumas, qu'on

peut confier un million à Viellot, mais...

—Mais?

—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.

Pendant que les rats de la maison riaient à gorge déployée de la

plaisanterie du maître, Viellot consommait dans une gargote du quartier

un dîner qui lui semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de

comparaison à craindre avec le déjeuner du matin.

Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier cinq francs

au brave secrétaire, et, comme les gens qui peuvent prêter un million

sont très rares, il perdit beaucoup de clients.

Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. Quand on parlait

devant lui de l'illustre maître, il fondait en larmes, et ses pleurs

étaient si sincères, qu'ils donnaient envie de pleurer.

A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue maladie, aggravée

par une poignante misère.

La veille de sa mort, il disait:

—Je vais aller _le_ retrouver là-haut; c'est _lui_ qui sera étonné

quand je _lui_ dirai comment ses amis m'ont lâché, moi, _son_ plus

vieux _collaborateur_.

Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.

Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:

—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu pas à la _Revue des

Deux Mondes_?

—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!

—Bah! tu dis cela.

—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous me croirez si vous

voulez, si Buloz m'offrait dix sous la ligne, je refuserais.

—Et s'il t'en offrait vingt?

—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais les oreilles et

je _m'ensauverais_.

MICHELET

Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet l'historien,

est mort.

Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs, néanmoins on

a vendu sa bibliothèque aux enchères.

Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur du Collège

de France, madame Janin offrait ceux de son mari à l'Académie française.

Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas.

A cela on dira que madame Janin est riche.

C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de _Barnave_ est d'un prix

inestimable, celle de Michelet, ou du moins ce qui a été vendu, n'a pas

atteint trois cents francs.

On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me regardent point.

Eh bien! si, cela me regarde parce que dans ces volumes, vendus à un

prix si infime que le commissaire-priseur et les commissionnaires ont

dû faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs.

Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le respect ou

l'admiration, avaient inscrit leurs noms au bout d'une formule,

grotesque peut-être, mais, à coup sûr, honorable pour celui auquel elle

s'adressait.

Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de ceux qui les ont

signés, on les brûle, on en fait des allumettes, mais on ne les vend

pas.

LOUIS D'AVYL

La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, il y a quelque

vingt ans de cela, ce jeune gentleman portait un habit marron à boutons

d'or; déjà, à cette époque, c'était assez étrange.

C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il passait alors

pour étudier le droit, et délaissait volontiers l'école de la place du

Panthéon pour les bureaux des petits journaux.

Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, Jules Vallès, et

une plaisanterie faite à l'auteur de ses jours lui avaient constitué

une certaine célébrité parmi nous.

Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des deux adversaires

devenus grands amis depuis. La plaisanterie paternelle s'était terminée

par un immense éclat de rire.

Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans l'Ouest, arrive chez

son fils au quartier Latin.

Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père arrivait justement

le lendemain d'une orgie, les bouteilles vides encombraient la table et

jonchaient le sol.

—Hum! fit le président, qu'est cela?

—Des bouteilles.

—Je vois bien; mais quel désordre!

—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon temps à ranger tout

cela.

—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, mais il ne faut pas

se tuer.

En faisant cette sage recommandation, les pieds du magistrat

rencontrèrent un objet sans nom.

Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si crottées, si

trouées, que Privat d'Anglemont lui-même en eût rougi.

Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; mais il sentit

une résistance.

—Qu'est-ce encore? fit-il.

—Des bottes.

—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?

—Oui, papa: des pieds.

—A qui?

—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès que les malheurs

de sa patrie empêchent de dormir depuis bien longtemps.

—Ça, un duc?

—Oui, c'est un duc.

—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible bohème

déguenillé qui dormait les poings fermés.

—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas plus tard

qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les Medina-Cœli, lui ont

envoyé un demi-million de réaux, soit cent vingt-cinq mille francs,

pour mettre de l'ordre dans ses petites affaires; mais le duc les a

malheureusement refusés, ne voulant rien accepter d'une famille rivale

qui a abandonné la cause du roi.

—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses yeux. Grands cœurs,

ces Olivarès!

Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa de s'habiller,

et, prétextant ne pouvoir manquer le cours, il s'éclipsa, laissant son

père avec le dormeur.

Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne le sut

jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze heures,

le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, sortait de la

Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie du magistrat, son

hôte, dans un restaurant du Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda

dix-sept fois du pain.

Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand de cuirs à Privas,

un propriétaire à Landernau, cela n'a rien de bien extraordinaire; mais

mettre dedans un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera

que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa un éclat de

rire qui fit trembler Paris.

Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et le président,

pas content du tout, lança l'anathème sur son fils.

Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se mettre dans

l'industrie, de devenir un homme sérieux, afin d'apaiser la colère

paternelle. Il eut la faiblesse de suivre ce conseil.

La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa pas. Elle ne

voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, n'ayant pu devenir ni

homme de lettres, ni avocat, la prenait comme pis aller.

Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le grand-livre aux

orties et s'en alla, dans la forêt de Fontainebleau, s'enfermer dans

une petite maison ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.

La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète Charles Bataille, que

d'Avyl avait recueilli à la mort de son père, ne fut-il pas étranger à

cette visite.

Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! si choyée,

qu'elle s'établit dans l'endroit.

Paris tel qu'il est · 第 10 / 13 段