On en vint aux récriminations, et, de mots en mots, l'hôte infâme
s'écria:
—Vous en parlez bien à votre aise, mossieur, mais permettez-moi de vous
dire, mossieur, que, lorsqu'on ne fait pas honneur à sa signature, on
n'est pas un homme délicat, mossieur!
Colline, qui était le plus honnête garçon du monde, se sentit vivement
blessé, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, il crut se
mettre en colère et il répondit:
—Ah! je ne suis pas délicat, monsieur Malenson, je ne suis pas délicat,
moi; c'est sans doute vous, monsieur Malenson, qui êtes le type de la
délicatesse. Eh bien, monsieur Malenson, je vous prédis une chose,
c'est qu'un jour vous mourrez et sur votre tombe abandonnée il poussera
un gazon ridicule!
Et Colline remonta en grommelant:
—Oui, monsieur Malenson, un gazon ridicule!
Colline eut trois mois de tranquillité, il pensa avoir terrassé
l'infâme Malenson.
Il y avait du vrai dans cette supposition. Malenson avait parlé à
sa femme de l'horrible prédiction de l'étudiant, et le couple était
troublé. Cette horrible perspective de dormir pendant l'éternité sous
un gazon ridicule l'effrayait au delà de toute expression.
Colline était heureux, son hôte ne bronchait plus. Malheureusement, il
vint dans l'idée du jeune médecin que la gymnastique était absolument
nécessaire à la santé de l'homme, et il établit un gymnase dans sa
chambre.
Ce gymnase peu compliqué se composait d'un simple trapèze.
Quand Colline voulut opérer lui-même, il fut forcé de reconnaître qu'il
avait mal pris ses mesures; manquant tout à fait d'espace, il dut
ouvrir sa fenêtre.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, Colline devenait
d'une belle force, et il ne désespérait pas d'égaler un jour le fameux
Léotard.
Malheureusement un passant ayant levé les yeux aperçut deux pieds qui
se balançaient dans l'espace avec une régularité désespérante.
Cinq minutes après, la rue Saint-Jacques tout entière considérait
le singulier spectacle qu'offrait cette paire de pieds sortant d'un
fenêtre du sixième étage pour se balancer dans l'espace.
La police arriva, et, au lieu de décrocher un pendu, comme elle s'y
attendait, elle dérangea le plus inoffensif des hommes dans la plus
douce des distractions.
—Pour cette fois, dit le brigadier des sergents de ville, je ne dis
rien, mais que ça ne vous arrive plus, sans ça je verbalise.
En se retirant il dit à Malenson:
—Moi, si j'étais que vous, je le flanquerais à la porte, ce
particulier-là.
—Impossible, fit Malenson, il me doit de l'argent et il m'a prédit que,
si je le tourmentais, il pousserait sur ma tombe un gazon ridicule.
Le brigadier était sceptique, il haussa les épaules.
—Vous n'avez pas honte, dit-il, vous un homme établi, d'avoir des
superstitions comme ça; d'ailleurs est-ce que la police n'est pas là?
Malenson rassuré donna congé au pauvre Colline II.
Colline Ier, le vrai Colline, s'appelait et s'appelle encore, Dieu
merci, Vallon.
M. Vallon est un écrivain fort estimable, mais il est surtout un
philosophe catholique, spécialité assez rare aujourd'hui.
Il est né à Laon, pays de Champfleury, mais je ne saurais dire si ce
fut Champfleury qui l'introduisit dans la Bohême ou si ce fut lui qui
y guida les pas de l'auteur de la _Mascarade parisienne_, peut-être y
arrivèrent-ils l'un portant l'autre.
Non, cette dernière supposition est invraisemblable parce que, pendant
le temps que Vallon passa dans la Bohême, il ne porta que deux choses.
Un parapluie (vert!) et un traité de la philosophie nébuleuse d'Hoëné
Wronski.
En quittant cette société secrète de l'espérance, de la joie et des
chansons, M. Vallon s'affilia dans une société qui eut aussi son heure
de gloire: la réunion politique de la rue de Poitiers.
Plus tard, il devint rédacteur du _Journal des villes et campagnes_, du
_Pays_, etc.
En 1849, il écrivit une brochure qui fut tirée à plus de cent mille
exemplaires, elle était intitulée: _les Partageux_.
Le moment n'est peut-être pas bien favorable pour rappeler cette
publication qui, à coup sûr, nuirait à M. Vallon dans bien des esprits;
aussi ai-je la précaution de ne pas donner l'adresse de l'auteur.
Puisse cette attention faire excuser par ce galant homme mes petites
indiscrétions.
Voulez-vous me permettre, par le temps de politique qui court, de
demeurer encore dans la Bohême? Eh mon Dieu! je sais bien que tout a
été dit sur ces aventuriers de la plume et du pinceau, mais dussé-je
répéter ce que tout le monde sait, cela serait toujours aussi amusant
que les permutations ministérielles, les interpellations, et autres
fariboles sérieuses, mais navrantes.
Après Colline venait Marcel. Celui-ci était un peintre assez
insignifiant qui attendait l'héritage d'un oncle propriétaire rue
d'Enfer.
L'oncle ne voulant pas mourir, il s'entêta pendant des années, et
le neveu fut obligé d'accepter une place de professeur de dessin en
province. _Sic transit gloria mundi._
Mürger s'était peint lui-même dans le personnage de Rodolphe et il faut
bien avouer qu'il ne s'est pas fait ressemblant, heureusement pour lui.
Vous savez le proverbe: «On ne se voit pas.»
La physionomie la plus sympathique de la Bohême est sans contredit
celle de Schaunard; Schann de son vrai nom.
Ce bohème, d'une insouciance folle et d'une gaieté sans pareille,
appartenait à une bonne famille, et plus d'une fois la Bohême dîna des
reliefs dérobés par lui dans la cuisine paternelle.
Schann était le grand pourvoyeur.
Quant il échouait dans ses tentatives hasardeuses, il remplaçait le
dîner absent par des mots pleins d'esprit et de gaieté.
Schann faisait des mots sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de
la prose, ce qui rendait son esprit charmant, comme tous les esprits
dépourvus de prétentions.
Schann était peintre ou croyait l'être, ce qui revient au même. Il
était également musicien. Je n'ai jamais vu aucun tableau de lui, mais
il me souvient d'avoir entendu de charmantes mélodies échappées de son
cerveau, entre autres _les Amours de Rose et le Mariage dans les blés_.
Schann habitait au cloître Saint-Benoît, et il avait fondé des
concerts, véritable musique de chambre.
En compagnie du pauvre Barbara, dit _Barbemuche_, qui jouait le premier
violon, de Champfleury qui jouait du violoncelle, il s'était réservé
l'alto, instrument difficile et ingrat. Schann s'était mis dans l'idée
de résoudre le problème impossible d'exécuter un quatuor à trois.
Chaque soir, les trois artistes exécutaient avec rage, les fenêtres
ouvertes, les symphonies les plus étourdissantes; mais, à leur grand
déplaisir, aucune foule idolâtre ne s'assemblait sous leur fenêtre.
Ce que Schann eût donné pour entendre les passants applaudir, comme
applaudissaient les gondoliers de Venise en écoutant les psaumes de
Marcello, est inimaginable; mais le Cloître était désert, toujours
désert.
Désert n'est peut-être pas le mot; chaque soir, un homme, un seul, il
est vrai qu'il était ivre comme la bourrique à Robespierre, venait
danser, au son de la musique bohémienne, devant un arbre de la liberté,
que les frères et amis venaient de planter quelques mois auparavant.
La musique dura trois mois; l'ivrogne vint quatre-vingt-dix fois se
trémousser devant l'arbre de la liberté, pareil au roi David qui
dansait devant l'arche. Ce résultat ridicule dégoûta les virtuoses, qui
abandonnèrent la partie.
Schann, qui est un esprit droit, comprit bien vite que le bonheur de
faire danser un ivrogne n'est pas le sort le plus beau, le plus digne
d'envie, et, sans tambour ni trompette, il revint sous le toit paternel
apportant son inaltérable bonne humeur, ce qui ne gâte rien.
Aujourd'hui Schann gagne beaucoup d'argent; il emploie une centaine
d'ouvriers, et mettant au service de son commerce son goût et ses
réelles qualités d'artiste, il a poussé aux dernières limites de la
perfection une de ces intéressantes industries parisiennes qui rendent
les autres pays jaloux.
Il y a un an environ, j'étais en quête d'un joujou destiné à égayer un
adorable petit être qu'une fluxion de poitrine clouait au lit.
J'entrais chez le marchand de jouets du passage de l'Opéra.
—Je voudrais, dis-je, un joli joujou pour un enfant malade.
—Quel âge a l'enfant? demanda le marchand.
—Cinq ans.
—Je vais vous donner un pompier qui monte tout seul à l'échelle.
—Non, c'est pour une petite fille.
—Ah! très bien; voici un bébé qui nage tout seul dans l'eau; une belle
pièce mécanique.
—Non, un enfant malade ne peut toucher l'eau.
—C'est juste, je vais vous offrir une vache.
—Allons donc! une vache, cela n'a rien de bien amusant; si elle avait
du lait encore, je ne dis pas.
De cet air empressé mais légèrement narquois des commerçants de Paris,
le marchand répondit:
—Monsieur, nous avons cela.
Et il rapporta triomphalement une petite vache de 30 centimètres
de haut; non seulement il sortait du lait de ses pis d'ivoire, non
seulement elle ruminait en tournant ses gros yeux, mais elle était
admirable de forme et d'une merveilleuse beauté.
—Mais, m'écriai-je, c'est une vache de Barye, exécutée d'après Troyon.
—Non, répondit simplement le marchand, elle sort de la fabrique de M.
Schann, rue des Vieilles-Haudriettes, à Paris.
J'emportais la petite vache, et tout le long du chemin je me disais:
—Il est des hommes favorisés de Dieu et qui ont d'heureuses destinées,
vraiment.
Cet excellent Schaunard est bien de ceux-là. Il a fait rire toute une
bande de bons esprits qui crevaient de faim; sa gaieté les a soutenus
dans la lutte.
Imprimé tout vif, il a fait et fera bien longtemps encore tordre de
rire des générations pour qui le présent et l'avenir ont été et sont
encore chargés de nuages.
Et comme si ce n'était pas assez d'avoir jeté la gaieté dans l'esprit
des pères, le voilà qui sème la joie dans le cœur des petits enfants.
Et je me suis pris à aimer de tout mon cœur ce bon Schaunard, que je
n'ai jamais vu.
NAUNDORFF
Naundorff vient réclamer un état civil, se prétendant tout simplement
le fils du dauphin Louis XVII, mort au Temple, comme on l'avait cru
jusqu'à présent.
Il paraît que c'était une erreur.
On aurait fait un faux acte mortuaire, et le dauphin, le vrai dauphin,
aurait été enlevé du Temple dans un cercueil.
C'est en vain que, depuis 1851, on dit à ce brave lieutenant
hollandais:—Il y a un arrêt qui vous a débouté de vos prétentions.
Il répond:
—Oui, mais c'est un arrêt par défaut. Le comte de Chambord ne s'est pas
défendu.
—Jugez donc, s'il s'était défendu!
—Peu importe. J'ai des preuves; tous les monarques du Nord ont reconnu
mon père qu'ils ne connaissaient pas. Il a été enterré sous le nom
de Bourbon; je suis connu sous le nom de Bourbon. Demandez au roi de
Prusse.
Comme personne ne se soucie d'aller s'informer, le dauphin putatif
reste calme dans son opinion.
Vous verrez qu'il y aura des gens qui vont croire.
Hier, une dame disait:
—Enfin, si son père n'était qu'un simple horloger, pourquoi aurait-on
voulu l'assassiner?
Avec cet argument, on finirait par conclure que Peschard, l'horloger de
Caen, qui fut assassiné pour tout de bon, était bien plus dauphin que
Naundorff, qui n'a été assassiné que platoniquement.
La vérité, c'est qu'on se passionne peu pour le lieutenant Naundorff,
qui a déclaré qu'il ne tenait pas du tout à la couronne de France.
Ça été de sa part une maladresse. Que de partisans il aurait pu se
faire! Il y a tant de gens qui espèrent avoir un jour un ministère ou
un bureau de tabac!
Un homme qui peut dire: J'abaisserai les impôts, je supprimerai le
service militaire, je donnerai de l'avancement aux employés, cet homme
peut être sûr d'avoir des partisans.
Mais un prince qui ne réclame pas la couronne n'est pas un prince
intéressant du tout.
Le plus curieux, c'est que Naundorff a trouvé un avocat; cet avocat,
c'est M. Favre; il y a des fatalités.
Vous vous attendez à me voir injurier cet homme politique. Eh bien,
pas du tout; vous voilà bien attrapés.
D'abord je n'insulte personne. Cela ne sert à rien; puis je reconnais
à M. Favre un certain courage, celui de rechercher avec avidité toutes
les occasions d'exciter ses ennemis contre lui. Est-ce de sa part
bravoure, mépris ou inconscience? Ma foi, je n'en sais rien.
Dans ce procès, comme dans les autres, le membre de la Défense
nationale défend son client avec un talent indiscutable.
Pendant un moment, il a jeté le doute dans l'esprit de l'auditoire, à
ce point que plusieurs vieilles dames versaient des larmes abondantes.
Un soir, un député arrive tout effaré dans les couloirs de l'Assemblée.
—Jules Favre, s'écrie-t-il, vient de prouver d'une façon irréfutable
que Naundorff est vraiment le dauphin de France.
—Quelle plaisanterie!
—Ce n'est pas une plaisanterie, dit le baron Élizé de M..., intervenant
dans la conversation; la preuve, c'est que M. de C... vient de partir
pour demander à Naundorff s'il accepterait le drapeau tricolore.
JULES JANIN
Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des lettres. Il ne
s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais tout simplement d'une retraite.
Janin, Jules Janin, le prince des critiques et le roi des honnêtes
lettrés, quitte le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis?
Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi les plus
aimables, publiait dans les _Débats_ un feuilleton qui faisait la joie
des délicats et l'honneur des gens de notre profession.
Tout le monde connaît cette critique douce, fine, vivace, pleine
d'aperçus savants, de bonté et de justice.
Tout le monde a apprécié cette forme originale du maître, forme
élégante et bien à lui, musique adorable d'originalité et de grandeur.
Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille; mais, plus
heureux que Coriolan, il se relire vainqueur; il n'a voulu attendre ni
l'accablement des ans, ni le voile qui obscurcit les meilleurs esprits;
il part, sinon dans la force de l'âge, du moins dans toute la force de
l'esprit.
Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au revoir, car
ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême sonnera pour lui, il ne
partira pas davantage. Il restera comme Montaigne et comme Rabelais,
les deux plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire.
L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter plus de cent volumes, de
_l'Ane mort_ jusqu'à sa traduction d'Horace, sans compter des milliers
d'articles, de nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur
le théâtre moderne DEUX MILLE DEUX CENT QUARANTE feuilletons, soit
VINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTS colonnes, soit UN MILLION TROIS
CENT QUARANTE MILLE lignes; environ cent cinquante beaux volumes,
c'est-à-dire quatre fois plus de matière que le _Dictionnaire de la
conversation_, dont Balzac et lui furent les deux plus brillants
collaborateurs.
Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne voulez pas que M. votre
fils soit homme de lettres, parce que c'est «un métier de paresseux»,
monsieur Prud'homme, que dites-vous de cela?
Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense labeur ni une
injure, ni une vivacité même pouvant amener une passagère amertume dans
le cœur de ceux dont il était le juge.
Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands, juste pour tous.
Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce a fortifié
bien des accablés, et ses biographes futurs n'auront qu'un seul
embarras en racontant la noble carrière de cet écrivain extraordinaire
à tant de titres, celui de savoir s'ils parleront tout d'abord de
l'homme de lettres ou de l'homme de bien.
FÉLIX PIGEORY
Un architecte.
Félix Pigeory, après avoir été un jeune lion viveur et à la mode, entra
dans une excellente famille parisienne et se trouva, grâce à cette
alliance et aussi à la mort de son frère, à la tête d'une belle fortune.
Architecte habile, il créa le quartier Vintimille et bâtit tous
ces jolis hôtels Louis XV qui émaillent ce quartier jusqu'à la rue
Saint-Georges.
Ces énormes travaux ne l'absorbaient pas complètement; il trouvait
encore le temps de faire des livres, de diriger des journaux et de
donner des concerts qui sont restés célèbres.
Merveilleusement intelligent, il découvrait les jeunes artistes, il
les devinait, les encourageait si bien qu'il est peu d'artistes ayant
aujourd'hui une valeur reconnue, qui n'ait pas débuté dans l'hôtel de
la rue d'Amsterdam, que nous appelions le petit Conservatoire.
Un matin, Pigeory revint d'un voyage en Normandie, et il nous déclara
tranquillement qu'il allait fonder une ville. C'était vrai; il fonda
cette ravissante petite cité qui s'appelle Villiers-sur-Mer, entre
Trouville et Cabourg.
Conteur aimable, facile en affaires, extrêmement serviable, il amena
l'univers dans ce trou où il n'y avait pas dix maisons. Aujourd'hui, il
y en a mille, et les princes d'Orléans y ont passé la dernière saison.
Comme tout le monde, et peut-être parce qu'il avait été trop heureux,
Pigeory avait des ennemis; mais une chose doit consoler son jeune
fils, qui est entré au service pendant la dernière guerre et qui y est
resté, c'est que l'église de la Trinité était à peine assez grande pour
contenir tous les amis de son père.
BERTALL
Mieux que personne, Bertall connaît le monde parisien, et il faut voir
avec quel entrain il le fait danser sous les yeux étonnés du lecteur.
Singulier homme que ce Bertall! Il dessine comme Gavarni, il écrit
comme About, il a de l'esprit comme Karr, et il n'a pas l'air de s'en
douter autrement.
Il fait un livre qui est un monde, et il dit tranquillement: «Voilà!»
Et quand on lui fait des compliments, il a l'air de chercher dans son
cerveau de qui ou de quoi on lui veut parler.
Ce livre de _la Comédie de notre temps_ est, sans contredit, le grand
succès du jour, et voyez quelle chose étrange, ce succès ne fera pas de
jaloux, parce qu'il est vraiment mérité.
Puisque je tiens Bertall, j'en profite.
Un jour un collectionneur intelligent—il existe probablement—ramassera
toute son œuvre, c'est-à-dire les deux cent mille dessins qu'il a faits
depuis trente ans, sans compter ceux qu'il fera encore, car ce diable
d'homme a tout illustré! Il est vrai qu'il a eu le soin de ne pas
s'oublier.
Bertall eut un jour une idée qui a rapporté des millions... à l'éditeur.
Il pensa à illustrer l'œuvre de Paul de Kock en livraisons à bon marché.
La spéculation fut magnifique, elle dure encore.
Tout cela n'a rien de bien extraordinaire, mais voici le curieux de
l'affaire.
On apporte les premiers exemplaires à Paul de Kock, qui se met
tranquillement à relire son œuvre.
—Eh bien! êtes-vous content? lui demande l'éditeur.
—Ma foi oui, répondit l'auteur de _Mon Voisin Raymond_, depuis qu'il
y a des dessins dans mes livres, je les lis avec plaisir; je n'aurais
jamais cru que c'était aussi amusant; vous me croirez si vous voulez,
il y a des moments où je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
Jusque-là, il n'y avait que lui dans l'univers qui n'avait pas ri en
lisant ses livres.
LISE TAUTIN
Cette pauvre Lise Tautin vient de mourir à Bologne (1874).
Paris avait oublié cette étoile, disparue un beau soir sans qu'on sache
pourquoi.
C'était une charmante fille, enfant de la halle, folle du théâtre,
qu'elle adorait.
Jacques Offenbach, qui sait trouver les étoiles autrement que M. Le
Verrier, l'avait découverte à Bruxelles et l'avait amenée aux Bouffes à
raison de cent cinquante francs par mois; c'était le prix des étoiles
il y a dix-huit ans; mais tout a bien augmenté depuis.
Pendant sept ans, Tautin fut l'enfant gâtée du public.
Puis un jour, le capricieux la délaissa pour Schneider.
Le public resta froid.
—Allons, pensa la pauvre Lise, il n'y a plus rien à faire pour moi ici.
Et elle partit. Elle recommença sa vie nomade; mais elle devint triste.
—Ça ne durera pas, cette toquade-là, disait Tautin, qui avait vu
Schneider jouer des bouts de rôles au théâtre où elle était la reine.
Elle attendit en se mordant les lèvres que le caprice du maître passât;
mais le caprice persistait.
Un jour, Schneider fut malade, et sa rivale pensa que son tour était
revenu.
—Je vais leur faire voir, dit-elle, comment on _chante_ la _belle
Hélène_!
Je la rencontrai il y a deux ans. Elle me parla de ses succès, de ses
couronnes, de ses bouquets, de ses triomphes; et, quand elle eut fini
cette nomenclature, deux larmes lui vinrent aux yeux.
—C'est égal, fit-elle, il n'y a encore que Paris!
—Hélas! oui il n'y a que Paris pour les artistes.
Pauvre fille! qui pouvait lui faire croire, quand le public lui faisait
bisser l'air d'Évohé, qu'elle irait mourir oubliée dans le pays de la
charcuterie, à Bologne?
ARMAND BARTHET
Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait pu laisser un
grand nom, et qui, en somme, n'a laissé qu'un aimable souvenir.
M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le soir de la première
représentation du _Moineau de Lesbie_.
Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût longue. Ce début avait
été plus beau que celui d'Émile Augier.
On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français d'alors; on a
raconté de vingt manières différentes comment cette œuvre charmante
avait vu le feu de la rampe; la vraie vérité, la voici:
Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement riche; il en
était à sa sixième année de droit, qu'il avait encore quatre mille
francs de rentes, somme importante alors pour un vieil étudiant;
joignez à cela un excellent père, un frère abbé et un autre médecin
militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous verrez que
Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on s'est plu à représenter, je
ne sais pas pourquoi, «plus délabré que Job et plus fier que Bragance».
Barthet avait écrit le _Moineau de Lesbie_ à Besançon, à sa sortie du
collège; il l'avait fait imprimer à ses frais, et l'avait distribué à
tous ses amis.
En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français et à
l'Odéon.
Naturellement il n'en entendit plus parler.
Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un insuccès complet;
bref, il abandonna l'espoir insensé d'être joué.
Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, qu'il ne
considérait plus que comme un péché de jeunesse.
Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui rappelait les rêves
d'or et de gloire de sa prime jeunesse.
Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en défaire, il l'envoya à
Jules Janin.
—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus parler.
Il pensait mal.
Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était en révolution;
Janin avait consacré un feuilleton tout entier à l'œuvre du jeune
inconnu.
Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première fois ni la dernière
qu'il devait sauver un désespéré de talent.
Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, et le feuilleton
du philosophe aimable de Passy, du vrai prince des critiques en main,
il enfonça la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon de
temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.
M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire et son élégance
proverbiale quelques épisodes de la vie de Barthet, et cela m'a remis
en mémoire une anecdote que Barthet racontait de la façon la plus
plaisante et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry Houssaye,
l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, jouait le rôle
d'enfant terrible.
Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur du
Théâtre-Français.
Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux habits, comme il
convient à un jeune auteur qui va voir l'arbitre de ses destinées.
Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau neuf, un chapeau qui
eût été trop neuf pour un homme du monde, mais que le poète ne trouvait
pas trop brillant pour parer son front prédestiné.
On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé les
dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; mais dans les
grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices. D'ailleurs,
ce chapeau était appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de
la Comédie.
Arsène Houssaye était sorti.
Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne grâce, reçut le jeune
auteur avec une bonté parfaite; elle l'engagea à attendre son mari et
présenta son jeune fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.