ses yeux étaient _faits_ comme ceux d'une fille, que sa barbe était
vernie comme une paire de bottes, ses joues fardées comme la vérité
dans un discours de démagogue, sa perruque en soie lisse.
Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. On sentait que
l'homme capable de se peinturlurer ainsi chaque jour avait perdu depuis
longtemps tout sentiment de dignité.
Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques,
surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui saluait le _colonel
belge_, qui souriait au _vieux marquis_, qui s'inclinait devant le
_Persan_ de la Bibliothèque nationale, et qui considérait le Persan de
l'Opéra-Comique, Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris avait
raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.
Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs cris l'altesse
maquillée, et. nul passant n'intervenait pour faire cesser ces
agissements peu hospitaliers.
On a déjà raconté bien des choses sur ce prince gommé et dégommé: on en
racontera encore d'autres, et l'on n'aura pas tout dit.
Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre chocolat.
L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, peintes en vert
céladon, se cachaient des ferrures fantastiques dont l'acier poli et
huilé évitait les grincements désagréables des portes de prisons de
l'Ambigu.
A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se serait cru
dans le logis d'une merveilleuse, si un goût détestable et criard
n'avait présidé à l'arrangement du lieu.
Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes quelque chose d'étrange.
C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun d'eux n'était né
sous le même ciel que ses compagnons, aucun ne parlait la même langue;
on eût dit une de ces galères sans pavillon écumant les mers du Levant,
commandée par un pirate sinistre et dont l'équipage est formé de hardis
et douteux compagnons de tous les pays.
Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux jaunes étaient
intéressants: c'étaient deux chevaux du Quercy dont Louis XIV avait
fait présent à l'électeur de la Hesse et dont la race avait été
précieusement conservée.
Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui
n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de
leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient
maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il
n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur naturelle, et ils
avaient été renouvelés quatre fois.
Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres
choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait
privé le dernier étalon de son plus précieux ornement.
Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me
trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant
regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur
tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les
chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans
les tableaux du temps.
L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à
prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à
deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que
l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il
désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait.
Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les
diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance,
l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée,
et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre
de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste.
Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate
rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des
choses s'ils avaient su parler.
A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès.
Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense,
surtout quand le mérite l'accompagne.
Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place
ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable
princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice,
qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui
n'était pas sa sœur.
C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de
l'opinion publique.
Un jour, il demanda à son coiffeur:
—Que dit-on de moi dans Paris?
—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre Altesse est
toujours très bien coiffée.
—Ah! Et puis?
—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.
—Et ensuite?
—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants qu'on puisse voir.
—Est-ce tout?
—A peu près.
—Que dit-on de mon hôtel?
—On le trouve superbe.
—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?
—Ah si! Monseigneur.
—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.
—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit le pauvre merlan, qui
ne s'attendait pas à soulever une pareille fureur.
—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, parle, ou je te chasse.
Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de ce duc qui
portait plus de perruques qu'aucun homme de France, répliqua en
tremblant:
—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait quelque chose,
j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque chose, ce qui est bien
différent.
—C'est bon. Que manque-t-il?
—On dit que ça manque de femme.
Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma soudain et dit
simplement:
—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.
Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux bleus, d'une figure
fort ordinaire, mais jeune et douée de la beauté du diable, venait
égayer l'hôtel par sa présence.
On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.
Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.
Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait en voiture et
allait montrer ses toilettes tapageuses presque toujours ridicules aux
badauds du boulevard.
Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai succès de
curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc la congédia en la payant
assez chichement.
Voici l'histoire de cette fille.
Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait de femme, il en
demanda une à son intendant, qui lui répondit que rien n'était plus
facile que de contenter Son Excellence; le bonhomme se trompait.
Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le duc désirait que
la personne qu'il demandait fût muette ou qu'elle ne sût point parler
français. On lui présenta une muette, mais elle se faisait si bien
comprendre avec ses yeux que le duc n'en voulut pas.
On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, alléguant bien à
tort qu'à Paris tout le monde entend l'anglais.
Une Allemande, il ne fallait pas y songer.
Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était dangereux.
Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.
Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa une jeune fille
du val d'Andore, pays où, disait-il, on parle une langue que personne
ne comprend.
Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une jeune fille vêtue
comme Georgette, la reine des moissons. Vous savez, cette belle
Georgette qui avait traversé l'opéra-comique d'Halévy sous les traits
jeunes et radieux de madame Cabel, alors inconnue.
Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les langues venues,
elle ne répondit pas un mot.
Le prince doutait encore; il lui dit:
—Si vous saviez parler français je vous donnerais deux billets de mille
francs.
La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.
Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut permis d'emporter ses
toilettes et quelques rares bijoux et une somme de dix mille francs
pour les dix mois qu'elle avait été emprisonnée.
—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, je commençais à
m'ennuyer.
—Elle parle! s'écria le duc.
—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. Je
suis venue gagner une dot pour me marier avec mon cousin Benoît.
Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, mais son
cocher fut inconsolable.
A PROPOS DU SHAH DE PERSE
Les Parisiens sont toujours les mêmes.
Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir tendre la main aux
peuples d'Occident, et l'on ne trouve rien de mieux, pour reconnaître
cette avance faite à la civilisation européenne, que de défiler
l'un après l'autre cet horrible chapelet de vieux calembours qui
illustrèrent les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts
d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour les portiers.
«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre la mi-août.»
«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame Carvalho-Miolant.»
«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se tenir.»
«On prétend que l'Opéra va donner une représentation de gala. Tout au
contraire du proverbe, les rats danseront, parce que le shah y sera.»
C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent plutôt une idée du
mal de mer que de l'esprit français.
Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela lui évitera la
peine d'entendre la plaisanterie.
Au commencement du siècle, un Français, nommé Boredon, natif de
Montauban, fut pris de la manie des voyages. Tailleur de son métier
et n'ayant pas grand argent, il fit de véritables tours de force
pour satisfaire sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez
misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état de détresse
inimaginable.
Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, le fit venir et
lui fit toutes sortes de questions touchant sa patrie.
Mais comme le shah n'entendait pas le français et que Boredon ne savait
pas un mot de persan, la conversation ne fut pas aussi intéressante
qu'on aurait pu s'y attendre.
Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements au pauvre diable et
ordonna qu'on ne le laissât pas mourir de faim.
Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix fois mieux
qu'un professeur de langues orientales.
Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le plus grand bonheur
d'un Persan est d'écouter une fable, il se mit sans plus attendre à
raconter des fables qui obtinrent un succès tellement prodigieux, que
Feth-Ali le fit mander près de lui.
—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir est arrivée jusqu'à
moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un an je te fis donner des habits et
des vivres, j'avais deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi
donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si bien.
Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. Il s'agissait d'un
corbeau qui tenait à son bec un fromage, et d'un renard qui, désirant
beaucoup s'approprier ce mets délicat, flattait tant et si bien
l'oiseau, que celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.
Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon de continuer;
mais celui-ci était trop avisé pour dépenser tout son bien en un seul
jour. Il allégua une foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une
fable par mois.
Le mois suivant il dit _la Cigale et la Fourmi_; enfin, après un an, il
n'en était qu'à _l'Alouette, ses petits et le maître du champ_.
Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu qu'en France
comme en Perse les plus grands hommes d'État sont ceux qui font des
fables, il nomma Boredon ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre
chose.
La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment d'oubli vint à jamais
le brouiller avec son maître.
Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un accroc à la
tunique du shah.
Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en faveur de son bon
cœur qu'en faveur de sa finesse, prit son étui dans sa poche et se mit
à raccommoder la tunique endommagée.
Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire.
—Que veut dire cela? demanda-t-il.
Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant qu'en son pays les
plus grands personnages savaient coudre les habits sans avoir jamais
appris.
Vers 1816, une mission composée de savants et de voyageurs français
arriva à Téhéran et réclama l'honneur de saluer le prince.
Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il se trouvait un
poète capable de lui improviser des fables.
Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas, Feth-Ali se montra
désappointé; néanmoins, voulant cacher son mécontentement et donner à
la mission française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya
tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes reprises qui
seraient bien payées.
La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder les vieux
habits.
—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce ne sont pas des
Français.
Et, sans plus d'explications, on mit les savants en prison.
Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté.
Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas une déception
complète; il peut se faire lire les feuilles et il verra que, si les
Français ne sont pas tous tailleurs, ils sont tous bavards, ce qui ne
vaut pas mieux.
THÉODORE BARRIÈRE
A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de vous dire une
historiette qui peint mieux l'auteur des _Faux Bonshommes_ que tout ce
qu'on pourrait dire de lui dans un gros volume.
Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le boulevard
Montmartre; je sentis une main s'appuyer sur mon épaule.
—Vous êtes Jules Noriac?
—Oui, monsieur.
—Je suis Théodore Barrière.
—Enchanté de faire connaissance avec vous.
—Ça tombe bien, je viens _te_ demander un service.
—Tant mieux, de quoi s'agit-il?
—Lis.
Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait, un article
où l'on maltraitait fort les nouveaux académiciens et les nouveaux
chevaliers de la Légion d'honneur.
—Eh bien?
—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne veux pas laisser
passer ça.
—Tu as raison.
—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander raison de ma
part au signataire de cet infâme article; il est là assis au café des
Variétés, il prend du café, l'animal!
Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement des choses de ce monde,
je demeurai stupéfait.
—Mais, _cher ami_, tu n'y penses pas m'écriai-je; d'abord, je n'ai pas
d'ami dans ma poche, et aller demander raison à un monsieur qui prend
sa demi-tasse me semble impossible et en dehors de toute convenance.
—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que tu arrangerais tout
ça; débrouille-toi comme tu voudras, pourvu que l'affaire ait lieu
sur-le-champ.
—A dix heures du soir?
—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave; l'obscurité ne me
gêne pas; va, je t'attends chez Véron.
Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya Charles de Courcy,
le plus aimable garçon du monde; quoique fort jeune, il avait autant de
raison que d'esprit.
—Tu arrives bien, lui dis-je, _nous_ allons demander raison à ce
monsieur que tu vois là, de la part de Barrière; et je lui racontai les
griefs du collaborateur de Mürger.
Charles de Courcy riait à se tordre.
Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons de faire
les excuses les plus plates ou d'avoir à mettre l'épée à la main
sur-le-champ.
Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon blond et doux qui a
du talent et qui, pendant le siège, a fait acte de bravoure; il nous
regardait stupéfait en murmurant:
—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous n'avez donc pas lu la
note?
—Quelle note?
—Tenez.
Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait la note
suivante:
«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés nous ne comptons
pas M. Théodore Barrière; son esprit et son grand talent l'ont mis
depuis longtemps au-dessus de toute récompense.»
Charles de Courcy riait à se tordre.
Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière qui nous crie:
—Pour quelle heure?
—Relis ton journal.
—Je l'ai lu.
—Non, il y a une note.
—Qu'est-ce que ça me fait?
—Ça nous fait beaucoup.
Barrière se décide enfin et lit la... note.
—Eh bien, dit-il, après?
—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te battre avec celui
qui a écrit ça?
—Pourquoi donc, pourquoi donc?
—Ça ne se peut pas.
Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur arguments.
—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux aller jusqu'au bout;
_je ne peux pas entrer dans tout ça_.
Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que tous mes
raisonnements; Barrière alla se coucher; mais je n'assurerais pas qu'à
l'heure qu'il est il soit convaincu que nous avions raison.
PEPITA SANCHEZ
Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui croyait coucher
dans son lit et qui s'est endormie sur le trottoir.
Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort jolie il y a
quelques années; elle n'était plus de la première jeunesse; encore
quelques jours, elle passait dans la vieille garde du demi-monde.
Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez n'avait rien de
bien particulier; elle avait fait dépenser beaucoup d'argent, là était
toute sa gloire.
—Triste gloire! disent les gens vertueux.
—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou les pratiques
philosophes, ce qui n'est pas la même chose; hé! les créatures comme la
Sanchez ont un grand poids dans le monde.
Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction qu'une
fille qui a pris cinq ou six millions dans la poche d'autrui, et qui
les a jetés par la fenêtre à toutes sortes de gens qui tendaient les
mains, est autrement utile, socialement parlant, que les personnes qui
vont à la messe.
Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain que c'est la
vierge folle qui porte des fichus brodés, qui nourrit la vierge sage
qui les brode.
Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.
En admettant que les étoiles du demi-monde soient une nécessité
sociale, un mal nécessaire, comme dit Prudhomme, je trouve qu'on
arrive à leur donner une importance tout à fait ridicule. Elles sont
charmantes, je veux bien; mais elle tiennent trop de place.
Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est pas de
l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait être fixé sur un
point:
La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou par dépit, ou bien
est-elle tombée accidentellement de sa fenêtre en voulant appeler
quelqu'un?
Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela peut faire à tout
Paris?
Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la ville une statue
d'or?
A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes jalouses?
A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, par la causticité de
son esprit?
Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au coin de la Chaussée
d'Antin un temple à Terpsichore avec l'argent de Vénus Vénale?
Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout cela.
Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui vint jamais
dans l'esprit de les offrir au conseil municipal et elle fit bien. M.
Marmotan ne les eût pas acceptées, et il aurait eu mille fois raison.
Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement qu'en paroles.
Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met pas dans ses
pièces.
Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; elle demeurait
boulevard Hausmann, au premier, au-dessus de l'entre-sol.
Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? Dans trois
jours, on n'y pensera plus.
Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune monsieur de
bonne famille qui se trouve mêlé à cette mort.
Il accompagnait la dame, le soir.
Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard Haussmann
a-t-elle cédé au simple désir de rappeler un volage ou au lugubre
dessein de mourir sous ses yeux?
HENRI MÜRGER
Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très vaniteux aussi,
comme nous tous, avait dans son ventre littéraire un ver rongeur.
Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez si l'espèce en
est grande,—ne trouvaient rien de mieux à lui dire, pour le flatter
extrêmement, que ceci:
—Vous savez, mon cher, que _la Dame aux Camélias_ c'est tout simplement
_la Vie de Bohême_, et que Dumas fils est un filou.
Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui était une véritable
grimace.
C'est que _la Dame aux Camélias_ n'avait fait son trou qu'au théâtre;
cela la rendait plus jeune; mais le volume de _la Dame aux Camélias_
était plus vieux que le volume de _la Vie de Bohême_, et le pauvre
brave garçon se disait en lui-même:
—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être moi.
Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas plus que Dumas.
Ils avaient fait le même livre, parce que rien ne ressemble plus au
cœur d'un homme que le cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une
femme qu'une autre femme.
LES AMIS D'HENRY MÜRGER
Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait mon souvenir en faveur
du pauvre Colline II.
Colline II n'était pas le vrai Colline, mais ce qu'il faut dire c'est
comment Charles Lourdes de la Place, fils du pasteur protestant, qui
a eu la bonté de laisser faire à son nez et à sa barbe le miracle de
Lourdes, était devenu sans préméditation un personnage de la Bohême.
Vous connaissez, à n'en pas douter, les deux Lionnet. Au temps où l'on
nommait ces deux artistes, les petits Lionnet, c'est-à-dire vers 1853,
l'un deux, Hippolyte, je crois, eut le choléra. L'autre, Anatole, qui
aimait tendrement son frère, tomba dans une profonde désolation.
Pendant qu'il pleurait à chaudes larmes, la porte s'ouvrit et Charles
de la Place apparut avec sa douce et bonne figure; en apprenant le
malheur qui frappait les deux jeunes gens, il ne dit rien sinon qu'il
était bien heureux d'être arrivé juste au moment où l'un de ses amis
avait besoin de consolation, et l'autre de soins.
La Place était parti de son hôtel du quartier Latin avec un livre sous
le bras pour tous bagages: il resta deux ans chez les Lionnet.
La vérité, c'est que son maître d'hôtel lui avait donné congé.
Au milieu de sa douleur, Anatole Lionnet avait fait un vœu qui ne va
pas le mettre très bien dans l'esprit des libres penseurs; il avait
fait le vœu d'aller à la messe de six heures du matin, à Notre-Dame de
Lorette, pendant un mois.
Les gens de théâtre, qui ne s'endorment jamais avant deux heures du
matin, comprendront seuls que le vœu était sérieux. Un mieux sensible
se manifesta dans l'état du malade et son frère suivit la messe avec
une exactitude complète pendant un mois.
Les quinze premiers jours la Place l'accompagne:
—Je suis venu pour te consoler, disait-il, je ne veux pas te quitter.
Pourtant au bout de quinze jours, il _canna_ la messe.
—Oh! tu te fatigues? lui demanda son ami.
—Non, répondit la Place; mais je vais te dire, je crois avoir fait
suffisamment mon devoir; prolonger mon dévouement, ce serait vouloir
affaiblir le tien, et d'ailleurs... je suis protestant.
Au rétablissement d'Hippolyte, on fut très surpris sur le boulevard de
voir trois Lionnet au lieu de deux.
Deux, c'était déjà bien gentil.
On s'enquit du nouveau venu, qu'on baptisa du nom de Colline, parce
qu'il portait toujours son inévitable livre.
Les Lionnet sont très aimés dans le monde artiste, parce que nul plus
qu'eux n'est empressé à rendre service. Depuis vingt-cinq ans, ces deux
braves garçons ont chanté à plus de mille représentations à bénéfices.
Grâce à ses parrains et à la douceur inaltérable de son caractère,
jointe à un mérite incontesté, la Place fut adopté à l'unanimité.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire pourquoi le nouveau
Colline avait émigré du quartier Latin pour arriver au quartier Trévise.
Colline n'était pas riche; il habitait une pauvre chambre de la rue
Saint-Jacques, non loin du cloître Saint-Benoît.
Cette chambre était au sixième étage, et bien qu'elle ne fût encombrée
que par un petit lit et une apparence de commode, l'homme qui la louait
à Colline, moyennant vingt-cinq francs par mois, était aussi exigeant
pour le payement de son loyer, que si l'appartement de l'étudiant eût
été situé au premier.
Un jour, Colline, étant gêné, ne put adoucir son hôte qu'en
souscrivant à son profit un billet de trente-trois francs.
L'heure fatale de l'échéance arriva, Colline n'avait pas les fonds.