Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la _Revue des

beaux-arts_, était enfant du quartier Clichy; il est mort dernièrement

à soixante ans à peine. Vingt fois je lui ai entendu raconter que rien

n'était plus facile que de compter les maisons de la rue des Martyrs à

la rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on n'y pensait

pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes, c'était la plaine ou à peu

près.

Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins

passaient dans un chantier de bois pour aller au collège

Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes, on verra que le récit de l'auteur

de la _Monographie des monuments de Paris_ n'avait rien d'exagéré.

Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et peut-être deux

ou trois autres; elles étaient peuplées de petits rentiers qui, après

avoir travaillé trente ans, venaient, au comble de leurs vœux, manger

leurs douze cents francs de rentes dans ce paradis... perdu.

Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher qu'à Paris, l'air

y était vif, la rue de Clichy n'est pas longue, si bien que le désert

se peupla vite et bien.

Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un conseil municipal

éclairé et d'habitants dévoués, trouva plus naturel de travailler à

l'accroissement de sa petite cité que de faire de la politique de

province. Le bourg devint bien vite une cité importante, quelque chose

d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans.

Une seule chose désolait cette _ville_, c'était son nom. Les

Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau: c'était

bien mieux.

Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous

Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier, Paris voulut

élargir sa ceinture, et les Batignolles devinrent un des plus beaux

arrondissements de la capitale.

Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer un pays;

l'habit ne fait pas le moine, et bien fou serait celui qui croirait

tromper quelqu'un en mettant du cirage dans un pot à confiture:

Batignolles et Paris, ça fait deux.

Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens, ils n'en pensent

pas un mot, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour bien démontrer que

s'ils ont bien voulu consentir à entrer dans la confédération, ils

n'ont entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner leurs

droits et prérogatives.

Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein Paris, on

couronnait une gentille et honnête jeune fille.

Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire; mais il semble

pourtant que les lois de la proportion n'ont pas été bien observées.

Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui sont des villages ou à

peu près, se contentent d'une rosière, c'est très bien; qu'on se trouve

heureux dans un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la

couronner, tout est pour le mieux.

Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une ville de

quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop exagérée ou une

pénurie inutile à constater.

Il serait naturel de procéder pour la vertu comme pour la députation,

bien que ces deux choses n'aient pas entre elles beaucoup de relations.

Dans les départements populeux, comme la Seine ou le Nord, on nomme un

bien plus grand nombre de représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse.

La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de jeunes et

jolis visages est impossible à dire.

Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple au moment où mille

jeunes filles descendent l'escalier, voyez-vous, dis-je, cet étranger

voulant se renseigner?

—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être assez aimables pour me

dire pourquoi l'on vient de couronner une de vos compagnes? Qu'a-t-elle

fait pour mériter une si grande récompense donnée publiquement dans la

maison de Dieu?

—Monsieur, elle a été vertueuse.

Cet étranger s'en ira en pensant:

—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille vertueuse, où il

n'y a pas de demoiselles jalouses, deux hypothèses bien inadmissibles.

Ou bien serait-ce que la couronnée est plus vertueuse que les autres?

Mais on ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou l'on

ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme la République

française.

LA ROSIÈRE DE SURESNES

L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans la nuit des temps

comme la rose de Nanterre; elle n'en est que plus fraîche, ce qui ne

l'empêche pas de vivre en parfaite intelligence avec ses aînées, les

roses de Nanterre et de Salency.

Cette origine est très authentique; il est bon de bien l'indiquer, afin

qu'elle ne soit pas faussée quand elle arrivera à l'état de légende.

Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns de Richemont, perdit

sa fille, une enfant de quatre ans, qu'elle adorait. Le pauvre petit

être succombait aux suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru

insignifiant d'abord.

Les habitants de Suresnes avaient été témoins de l'accident, ils

furent aussi témoins de la grandeur d'âme de cette malheureuse mère,

et, pleins d'admiration et de compassion pour elle, ils partagèrent sa

douleur.

La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un prix de vertu;

elle voulut qu'il y eût tous les ans une fille admirée dans ce village

où elle avait perdu sa fille; elle voulut qu'il y eût aussi une mère

heureuse là où elle avait tant pleuré.

Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que la première

fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait Camille, le nom de

sa chère regrettée.

C'est une idée qui viendrait à bien des mères.

ACTRICE ET GRANDE DAME

Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, parisienne entre

toutes, ou je ne m'y connais pas.

Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un des plus gais

théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, faisait la joie des yeux,

tant son visage était aimable, son sourire gai, ses yeux noirs et ses

dents blanches.

Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà cassé le

cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.

Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un attrait de séduction

tout à fait dangereux.

Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle avait ruiné bien

des gens, elle avait fait couler bien des larmes à de pauvres mères et

causé bien des insomnies à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En

un mot, c'était un monstre.

Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation ne changera

ce qui est.

Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et avait eu dans

sa vie quelques accès d'honnêteté.

Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, et, comme il faut

qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima réellement.

Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne vie et se

réfugia dans un petit appartement de la rue Bleue, où elle pensait que

nul ne viendrait troubler ses élans vers la rédemption.

Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, le bonheur fut

de courte durée.

Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui tout souriait,

devint malade. Elle lutta longtemps contre le mal. Les médecins lui

ordonnèrent le climat de Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher

Paris.

Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus bas. Le soir, on

ne parlait que de la jolie comédienne; on en parla même chez la blonde

madame de M..., qui pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice

de H..., de changer de conversation.

—Les filles nous envahissent, même après leur mort, dit-elle sèchement.

Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice une profonde émotion,

elle l'entraîna dans un petit salon, où ils causèrent longtemps. La

grande dame s'était fait raconter comment on aime une comédienne.

—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette pauvre enfant va mourir,

et, bien que je ne l'aie pas vue depuis deux ans, je ne voudrais pas

qu'elle meure sans avoir accompli un de ses vœux.

—Lequel?

—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus ardemment que jamais.

Je serais heureux, si elle me devait son dernier sourire.

—Que n'allez-vous la voir?

—C'est impossible, la porte est fermée à tout le monde.

—Où demeure-t-elle?

—Rue Bleue.

—J'y vais.

—Vous?

—Moi.

Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au chevet de la

mourante, gardé par deux dragons en pleurs, je ne sais; ce qui est

certain, c'est que non seulement elle s'approcha de la malade, mais

encore qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.

—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse de M...

—Vous l'aimez? demanda la malade.

—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un grand plaisir

hâterait votre guérison. Que voulez-vous? que désirez-vous? parlez

vite.

—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai envie de rien.

—Cherchez bien.

—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine en ai-je encore

pour quelques heures.

—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. Voyons, cherchez,

parlez.

—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.

La comtesse avait deux admirables diamants montés en goutte d'eau,

elle les retira tranquillement et les mit dans la main décharnée de

l'actrice.

—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, les yeux enfiévrés.

Elle mit les boucles d'oreilles, mais elle ne se vit pas; en se

soulevant pour se voir dans la glace, elle mourut.

—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à qui la comtesse

racontait la scène.

Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont fort blâmé la

conduite de la comtesse, d'autres l'ont approuvée; pour cette fois,

tout le monde a eu raison.

UN THÉATRE DE L'AVENIR

Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec quelques millions,

ce qui n'est rien, et une idée, ce qui est beaucoup.

Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon avis sur ce point.

Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite. On y chanterait

dans toutes les langues, et la musique étant la langue universelle,

tout le monde comprendrait.

Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente mille anglais.

Quarante-cinq mille Allemands;

Quinze mille Italiens;

Dix mille Espagnols;

Six mille Russes;

Douze mille Américains.

Sans compter les Français et les Parisiens.

La combinaison de cet excentrique est assez compliquée.

Voilà son plan.

Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à une troupe

anglaise.

Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches, réservés

aux Italiens, aux Espagnols et aux Russes, à tour de rôle.

Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une conviction robuste;

il croit en lui et a réponse à tout.

—Que jouerez-vous? lui demandait-on.

—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels chefs-d'œuvre de

Shakspeare.

—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise, une troupe française,

mais les autres?

—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit pour cent; en leur

donnant de l'or ils viendront; les Espagnols, je n'aurai qu'à choisir;

l'art ne vit pas de coups de fusil.

—Bien; mais les Russes?

—Je gratterai les Polonais.

—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à Londres.

—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre, on n'aime et on

ne protège que ce qui est anglais; en France, on aime tout le monde,

mais on ne protège que ce qui n'est pas français.

Monsieur Sikes, vous avez raison.

LES FAUX PAUVRES

Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour s'y amuser.

Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours sa curiosité

et flatte son amour-propre; il le regarde avec respect, l'examine avec

soin, et, toujours satisfait de son examen, il s'écrie:

—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne savait pas que

c'est un prince, on le prendrait pour un homme comme les autres.

Heureusement on est prévenu.

Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable que, dans les

autres pays, on n'agit pas différemment,—il est assailli par une foule

de mendiants éhontés.

Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des femmes de noble

extraction frappées par l'adversité, de pauvres artistes, des poètes,

de braves ouvriers infirmes, des banquiers ruinés, enfin toute la

séquelle des demandeurs.

Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une loi qui interdit

la mendicité à domicile comme sur la voie publique, pourquoi ne

l'applique-t-on pas avec sévérité?

Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un certain point,

lorsqu'il adresse une supplique à un homme riche et charitable, et il

est peut-être humain de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et

comprend que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les princes de

passage, ne sont pas de vrais pauvres, et qu'en débarrasser les princes

et même les simples étrangers, serait une œuvre méritoire.

Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on ne le pense, et

rien n'est plus tristement curieux à étudier que cette caste qui,

admirablement organisée, a élevé la mendicité à la hauteur d'une

institution.

Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de renseignements, et je

ne serais pas étonné qu'elle ne possédât aussi une caisse de secours

mutuels.

Mendier, dans cette société, s'appelle _faire la manche_. D'où vient

cette expression? J'ignore son origine, que j'ai vainement cherchée

dans le dictionnaire excentrique de mon éminent confrère Lorédan

Larchey.

Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept ou huit cents

individus qui «faisaient la manche» se réunissaient au passage Brady,

au faubourg Saint-Denis.

Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les célibataires

malheureux qui n'avaient pas de meubles à eux.

L'association les nourrissait, à la charge par eux de copier les

lettres destinées aux cœurs généreux.

Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant sept ou huit

formules qui, elles, ne variaient jamais.

Les _mancheurs_ achetaient ces lettres suivant les besoins de leur

clientèle. Non seulement ils achetaient des lettres, mais aussi des

clients.

—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai un banquier à

vendre, disait l'autre.—Je céderais une veuve pour un jeune homme dévot

ou contre une actrice superstitieuse.

Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le pourrait croire

et le _mancheur_ qui frapperait à des portes inconnues risquerait fort

de ne rien avoir.

Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage du Pont-Neuf

et qui prenait les femmes par la flatterie, cette industrie a fait de

grands progrès.

Les gens qui donnent sont connus, l'association sait leur fortune,

leurs vertus, leurs vices et elle spécule là-dessus.

Les membres de l'association se vendent des clients, par cette bonne

raison qu'un bon cœur ne se lasse jamais de donner, mais qu'il se

fatigue souvent de donner au même individu.

Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils unique, âgé de

vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion de poitrine. La pauvre mère

aimait ce fils à l'idolâtrie et pensa mourir elle-même.

Un matin, un individu se présente chez elle et la supplie de lui

trouver une place; la bonne dame s'excuse, dit qu'elle n'a plus de

relations et congédie le solliciteur.

Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:

—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; je suis bien

malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à travailler pour gagner

mon pain, j'avais un fils qui ne me laissait manquer de rien, je

l'ai perdu; il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait que

vingt-trois ans.

La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec le faux père et

vint à son secours; cela dura longtemps.

Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa plus demander, il

vendit la malheureuse mère à une femme de l'association qui, comme son

prédécesseur, joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son

tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.

Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de la sorte.

—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé que moi, mais le mal

des uns ne détruit pas le mal des autres.

La bande, qui est composée d'individus de tout âge et des deux sexes,

se divise en deux catégories, les _leveurs_ et les _sujets_.

Le _leveur_ est celui qui découvre une victime, le _sujet_ est celui

qui l'exploite.

Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, qui font

l'avocat de province tombé dans la misère après avoir enlevé une jeune

fille.

Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font le médecin de

province qui a perdu sa clientèle et qui a été forcé de fuir, à cause

de ses opinions avancées.

Il y a l'homme de lettres.

Il y a le peintre.

Il y a le graveur qui a perdu la vue.

Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un lâche séducteur.

Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.

Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer tous les

rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent le soir loyalement et

recommencent le lendemain.

Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au domaine de la

fantaisie, rien n'est plus tristement vrai.

Dans le temps, la _manche_ avait une reine. C'était une dame titrée,

qui avait un train de maison assez considérable, elle s'appelait la

baronne ***. Je ne mets point son nom en toutes lettres, parce qu'elle

était véritablement baronne et qu'elle appartenait à une excellente

famille.

Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, disaient:

—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle donne tant

qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; demandez-lui des

renseignements et ne me donnez qu'après sa réponse.

Les gens charitables allaient voir la baronne, qui donnait des détails

attendrissants et s'écriait:

—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à soulager et si peu

de fortune!

On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant bien longtemps,

cette baronne, cent fois misérable, qui partageait avec les mendiants,

passa dans le monde parisien pour une sainte.

Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle _travaille_ encore

un peu.

Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux dominos avec un

_mancheur_ célèbre dont ils ignoraient la profession.

C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure, l'œil vif, âgé

de cinquante-cinq à soixante ans, porteur d'une rosette multicolore.

Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder était

toujours la même.

Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la maison, et,

affectant d'être fort pressé, il lui disait:

—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est aujourd'hui dimanche,

l'ambassade est fermée; faites-moi donc la grâce de me prêter un louis

jusqu'à demain.

Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant de la maison,

soit que sa bonne mine en imposât, soit qu'on ne fût pas fâché d'être

agréable à un homme embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le

_mancheur_, sur vingt portes, ramassait dix louis.

Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.

—Votre profession? lui demanda le commissaire de police.

—Mendiant.

—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes un escroc.

—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est celui qui, par une

allégation fausse ou mensongère, tente de s'emparer de la fortune ou

d'une partie de la fortune d'autrui.

—Parfaitement.

—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon allégation est

mensongère et que l'ambassade n'est pas fermée le dimanche.

—Quelle ambassade?

—Celle que vous voudrez.

TABLEAUX VIVANTS

En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise réputation.

Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les mémoires du temps,

sans en défendre la vue aux pensionnats de demoiselles, donnent

suffisamment à comprendre que ce spectacle n'était pas dédié à la

jeunesse.

Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont il est fort

difficile de parler, parce que personne ne les a vus excepté la police

qui, comme on sait, a un œil partout.

Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car

l'établissement fut fermé.

Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces tableaux ont été

en faveur dans le grand monde parisien. Plus d'une belle patricienne

ne craignit pas de prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de

Prudhon.

La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est plus gracieux qu'un

tableau de maître bien reproduit par des êtres vivants, rien n'est plus

difficile à exécuter et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer

tant de peine.

Il faut d'abord faire construire une grande roue en fer qui tourne

lentement et sans bruit. C'est très cher, très embarrassant, et ça

abîme beaucoup les appartements.

La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent au moins

de loin aux personnages du tableau choisi.

Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour faire un Jupiter

présentable. Les Bacchus se trouvent, mais les Mercures et les Apollons

sont rarissimes.

Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves à remuer à la

pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis sont plus que difficiles

à trouver. Ce n'est pas que les sujets n'aient pas les qualités de

l'emploi, mais les maris du second empire y regardaient à deux fois.

Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière électrique pour

des tableaux historiques qui n'avaient pas le même charme, et la mode

passa sans être regrettée que par les couturiers, les couturières et

les coiffeurs, qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien

qu'ils prendraient leur revanche.

L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs jours pour

arriver à produire un spectacle de quelques secondes, tous ces ennuis

réunis n'auraient peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le

dernier coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes de rester

cinq minutes sans parler.

LE MURILLO VOLÉ

On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein jour. C'est-il vous

qui avez trouvé le fameux Murillo?

Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui qui le trouvera;

mais il me semble assez douteux qu'on le retrouve, à moins que le

gentilhomme qui l'a décroché, ne le vienne rapporter lui-même pour

toucher la récompense promise, ce qui serait assez espagnol.

Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre, nul n'a pensé à en

déplorer la perte irréparable. Tout le monde s'est écrié:

—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une toile de cette

dimension dans une chapelle fermée, dans une église fermée également?

Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché; on a roulé la

toile et on l'a emportée.

Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement général, on peut

croire que jamais personne n'aurait pensé qu'un audacieux larcin serait

chose possible.

Le vol le plus curieux dans ce genre fut exécuté sous le règne de S. M.

Louis-Philippe Ier.

C'était dans un corps de garde d'agents de police attachés à un

commissariat.

En plein jour, un ouvrier entra.

—Que voulez-vous?

—Je viens chercher le poêle.

—Tiens! pourquoi faire?

—Pour le nettoyer donc!

—Mais il est allumé.

—Nous allons l'éteindre.

—C'est juste.

Voilà les agents qui éteignent le feu et qui aident l'ouvrier à

démonter le poêle et à le charger avec ses tuyaux dans une charrette à

bras.

On n'aurait jamais connu ce vol, si le coupable ne l'avait avoué plus

tard dans l'espoir, sans doute, que ce trait de génie lui rendrait ses

juges plus favorables; mais on ne lui en tint pas bien compte, le génie

perce si difficilement.

UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME

J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme poitevin, homme

aimable et bien élevé, riche et insuffisamment bien tourné, qui, avec

tout ce qu'il faut au monde pour être heureux, ne rencontra jamais le

bonheur.

Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut, encore moins un

vice; c'était quelque chose de bien plus grave: il était affligé d'une

disgrâce assez singulière: il ne savait pas discerner de quel côté

venait le vent.

De prime abord on se rend difficilement compte de l'effet qu'une aussi

naïve ignorance peut produire sur une destinée. M. de La Tour-Villiers

en fit la triste expérience.

En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes

études, il fut présenté dans le monde; son apparition fit même

sensation. A Poitiers, comme partout où il y a des demoiselles à

marier, un jeune monsieur titré et riche ne laisse pas que de produire

un certain effet.

Paris tel qu'il est · 第 3 / 13 段