Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans la meilleure des

petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers fut invité à aller

chasser chez un châtelain de son voisinage; quelques loups échappés du

Limousin avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques du

Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand maître en l'art

d'écrire et deviser sur faits de vénerie.

Le matin, on distribua les places, en recommandant aux chasseurs

d'appuyer à gauche ou à droite, dans le cas fort probable où le vent

viendrait à tourner.

—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à son hôte, comment

pourrai-je savoir si le vent change?

Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un bœuf, regarda le naïf

jeune homme avec une admiration émerveillée, et lui répondit:

—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous le dira.

Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait y avoir de commun

entre le vent et son cœur, mais il était à un âge où les choses les

plus sérieuses traitent le cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que

le moins possible.

La chasse fut heureuse, on tua deux loups.

—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda quelqu'un.

—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer! il ne sait

seulement d'où vient le vent.

—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un seul homme.

—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le prouver.

Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur les lèvres, maniant

assez dextrement son cheval. Il avait vraiment bonne mine, malgré un

affreux vent du nord sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui

balayait le visage et lui faisait pleurer les yeux.

—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous, s'il ne vous

plaît pas d'être mouillé; voici un diable de vent du sud qui ne nous

promet rien de bon.

—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune homme, jamais je n'ai

vu vent du sud plus désobligeant.

Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent la tête pour

rire en gens bien élevés.

A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais on ne parla de

lui sans affirmer que c'était un niais, qui, malgré tout l'argent que

ses parents avaient dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le

vent.

Il demanda une jeune fille de condition en mariage, les parents de la

jeune personne étaient amis des siens, les positions, les dots, les

convenances s'équilibraient admirablement; on hésita longtemps, enfin

le père de la demoiselle s'expliqua:

—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne laisserai ma chère

Hortense épouser un monsieur qui ne sait seulement pas d'où vient le

vent.

Tout le département de la Vienne admira la sagesse et l'esprit de

conduite de ce père prévoyant.

M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu retiré malgré son

penchant pour le monde, qui ne le prit jamais au sérieux.

Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il son opinion

sur un cheval ou sur un coup douteux de bouillotte ou d'échecs, on

souriait: quel fond pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne

sait pas même d'où vient le vent?

Il échoua au conseil général, plus tard à la députation; il se rabattit

sur le conseil municipal et il échoua plus que jamais, parce qu'on est

bien trop avisé pour confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à

un homme qui ne sait même pas d'où vient le vent.

M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de la cause de tant de

guignon, si un domestique ivre qu'il venait de congédier ne lui avait

répondu:

—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore mieux être un ivrogne

que d'être comme monsieur, dont tout le monde se moque parce que

monsieur ne sait seulement pas d'où vient le vent.

Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un mot lui avait fait

comprendre le secret de ses malheurs. Ce fut toute une révélation.

Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme, je vais, pour

couper au court, raconter en quelques mots sa triste fin.

Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte, sur le bord

de la mer, une propriété qu'une de ses tantes lui avait laissée.

Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans lesquels il

supposait trouver la science qui lui manquait, mais aucun livre au

monde, même _l'Art de s'orienter dans les déserts_, par l'abbé Prugnot,

ne donne la manière d'apprendre d'où vient le vent.

Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un grand parti, il

alla questionner un capitaine au long-cours.

—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en mer, comment

faites-vous pour savoir d'où vient le vent?

Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un homme grave se voulût

moquer de lui, prit dans sa bibliothèque un petit pompon blanc fait de

plumes d'eider, et le lui montrant il lui dit:

—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger brin de brise le

fait frissonner; vous voyez que ce n'est pas malin, et il ne faut pas

avoir inventé la poudre pour s'en servir.

Le questionneur humilié fit semblant de comprendre et se retira plus

désolé que jamais.

Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux matelot de

le prendre avec lui dans son bateau pour faire une promenade en mer,

moyennant un bon louis d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille.

Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres de la côte et que M.

de La Tour-Villiers fut bien acertainé que personne, sauf le marin, ne

pouvait l'entendre, il demanda négligemment:

—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on pour savoir d'où vient le

vent?

—Puh! l'habitude.

—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude?

—Ils mouillent leur doigt, ceux-là.

—Et puis?

—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre doigt, tournez-le

comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce pas? tournez-le de l'autre

côté, vous sentez la fraîcheur de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que

le vent est nord, nord-est.

Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes.

—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter.

—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est le levant, il

s'en va là-bas, au couchant; entre les deux, c'est le nord, et le midi

est en face.

M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur.

—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais quand le soleil

est couché ou qu'il n'est pas encore levé, ou quand le ciel est

nuageux, comment peut-on bien faire pour savoir d'où vient le vent?

Il mourut encore jeune et véritablement bien à plaindre; que fallait-il

à ce galant homme pour être heureux? Bien peu de chose: une girouette.

Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans ce moment dans la

situation de cet infortuné gentilhomme?

On y a beau se remuer, prendre des airs capables, parler, hurler,

brailler, écrire—qui plus est—personne ne sait au juste d'où vient le

vent.

Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce ne sont pas les

girouettes qui manquent.

On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal comme le _Times_

de Londres, c'est-à-dire une feuille qui, sans aucun parti pris, soit

toujours à la tête de l'opinion publique.

Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile à faire,

mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il est impossible.

Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce que je nie,

elle n'a pas de tête.

Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part.

Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a reçu sur la tête un

violent coup de bâton et qui en est resté étourdi.

A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des événements qu'il

a acceptés semble s'éloigner de lui, il devient chaque jour plus rêveur

et plus indifférent.

Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point qu'il voit partir

ses milliards et qu'il se frotte les mains avec plus de satisfaction

qu'il n'oserait en témoigner si on les lui apportait.

«En voilà quatre de payés; tout va bien.»

Les grands crimes se succèdent, les catastrophes s'accumulent et

l'opinion publique ne bouge pas.

Comme cette infortunée princesse qui pleurait son époux assassiné, elle

pourrait prendre la fameuse devise:

_Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus._

C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui lui _est_ encore, c'est la

bande à Gélignier.

De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche: voilà les virtuoses

du jour.

LE JEU

Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge.

Les femmes pour la casaque bleue.

Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la casaque verte, et

cependant la casaque noire avançait, touchait le but et tout le monde

perdait; tant il est vrai que les couleurs ne signifient rien.

Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté laissée aux

joueurs et surtout aux gens qui donnent à jouer.

Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le droit de mettre

une somme considérable sur une casaque rouge ou noire qui galope, et ce

même homme ne peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans un

cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif.

Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience désastreuse, va

reprendre les jeux. La laissera-t-on faire tranquillement?

Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden agonise, Nauheim est

enterré.

Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert.

Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers gémissent; leurs

plaintes sont à ce point retentissantes qu'elles seraient parvenues

jusqu'au trône.

Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas l'avoir regardé

deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite, ce trône-là; il a toujours

besoin d'argent et l'acier des canons est bien cher.

Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser éparpiller nos

louis dans le pays de la choucroûte? En vérité, ce serait maladroit.

Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire.

Eh bien, ce n'est point mon avis.

Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur le vice que d'en

mettre un sur la vertu.

Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille, ne puisse boire

du vin et en faire boire à ses enfants?

Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes par litre sur

le vin?

Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix?

Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi de Paris?

Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par litre et les

cigares de choix de cinquante francs par boîte? Ce serait plus moral.

Qui oserait se plaindre?

On se gardera bien de faire cette cote bien taillée. Plus nous irons et

plus l'impôt sur les matières indispensables ira en augmentant.

Savez-vous pourquoi?

C'est que les économistes ont découvert cette vérité digne de la

Palisse, à savoir que les impôts qui portent sur la masse sont les plus

productifs.

Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup, et, après

avoir considéré que le riche paye en réalité bien moins d'impôts que

lui, il dit tout simplement:

—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant.

Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne comprend plus.

Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond des Batignolles,

et qui s'appelle la Société d'encouragement au bien. J'ignore quels

résultats heureux elle a pu obtenir; elle en a obtenu, sans aucun

doute, parce que ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui

mettent toute leur âme dans l'accomplissement du devoir; mais que ses

résultats eussent été différents, si au lieu de s'appeler Société

d'encouragement au bien, elle se nommait la Société de découragement au

mal!

Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la même chose, mais ce

serait le contraire.»

Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement son chemin, et

rien ne saurait le faire dévier. On ne peut sérieusement admettre qu'un

homme sera plus vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura

alloué en séance publique une médaille de quinze francs.

Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait pas à la

médaille.

S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux.

Reste la question des quinze francs, mais c'est bien peu de chose.

Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait pas un captif

de plus; avec cent sous, on peut arrêter le bras d'un assassin.

Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute heure et de

trouver un bandit juste au moment où il lève le bras pour lui dire:

—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez vous divertir un peu;

ça vaudra mieux que de tuer votre prochain.

Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de mettre le mal

hors de la portée de tout le monde.

Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie et le jeu.

Il serait donc bon, en imposant ces deux vices outre mesure, de les

rendre inaccessibles au peuple.

Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient gros à

l'État, semble assez puérile quand on voit le jeu installé partout.

On joue sur le turf.

On joue dans les cercles.

On joue dans les cafés.

On joue dans les fêtes de village.

On joue sur les places; dans les rues.

Là et là, pas le moindre contrôle.

Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les cercles. Dans les

cafés, tout le monde sait que quelques grecs seuls ne perdent point.

Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du lapin ou des

couteaux, des industriels ignobles dévalisent l'ouvrier.

Dans les rues, c'est mieux encore, on joue le _truc_.

Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes en mains, deux

noires et une rouge; il les mêle, et, en les posant par terre, il feint

par maladresse de montrer la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le

passant, alléché, met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il

est refait.

Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les semaines quelques

truqueurs. Ils feraient peut-être mieux de condamner le joueur, qui

n'est devenu la dupe que parce qu'il croyait voler sûrement le...

banquier.

LES FOLLES

Un journal, d'humeur douce ordinairement, vient d'adresser une

admonestation assez nerveuse à deux membres de la Faculté de médecine.

Cette feuille prétend que deux médecins, qu'il est inutile de nommer

ici, chefs de service dans un hôpital dont le nom importe peu, auraient

traité plus que légèrement le secret professionnel, une des mille

religions des matérialistes.

Voici le fait reproché:

La scène se passe dans un hospice d'aliénés, côté des dames; les

docteurs susdits ne se gêneraient en rien pour raconter aux étudiants

qui suivent leurs leçons les événements qui ont amené la folie dans le

cerveau de ces pauvres femmes.

Les chagrins d'amour et l'adultère règnent, dans ces histoires vraies,

aussi despotiquement que dans les romans qu'on achète trois livres dix

sous pour tuer un peu le temps.

Après ces orages du cœur, la mort est la pourvoyeuse la plus active

des maisons de force. Des tas de pauvres femmes sont là, grimaçantes,

horribles, grotesques et touchantes; les unes ont vu mourir ceux

qu'elles aimaient, mères, maris, enfants, et Dieu, peut-être par

miséricorde, ne leur a pas donné assez de raison pour accepter

chrétiennement ses terribles arrêts.

D'autres sont folles comme la jeune fille que Sganarelle prétendait

soigner était muette, c'est-à-dire sans qu'on sache pourquoi.

Eh bien, il paraîtrait que non seulement les deux docteurs livrent à

la curiosité de leurs élèves les faits particuliers qui ont entraîné

la folie, mais encore qu'ils appellent ces infortunées par leurs noms

de famille, et leur font quelquefois des questions ridicules qui sont

d'autant plus regrettables que ces intéressantes malades ont souvent

des éclairs de raison.

Il est impossible d'approuver la conduite de ces médecins, si toutefois

le journal dit vrai,—car le journal pourrait bien ne pas dire vrai, on

a vu des choses plus extraordinaires,—mais on aurait aussi grand tort

de donner à ce fait l'importance que notre grand confrère lui attribue.

C'est là un manque de goût, de tact, de convenance, de délicatesse,

tout ce qu'on voudra, mais le grand mot de secret professionnel n'a

rien à voir en cette affaire.

L'hôpital n'est pas une maison bourgeoise. Le médecin qui y professe y

est appelé par l'humanité et non par la famille.

Les malades qui y souffrent, y souffrent gratuitement.

L'humanité, après tout, n'est que l'humanité; elle fait en gros ce que

chacun de ses membres fait en détail; elle ne fait rien pour rien.

Au dix-neuvième siècle elle ouvre ses nombreuses maladreries «à tout

venant mal attigé».

—Entrez, entrez, dit-elle, vous serez logés, nourris, blanchis,

chauffés, éclairés, purgés, saignés, opérés, cautérisés, amputés,

inhumés pour rien, pour rien! On ne vous demande même pas de

trousseaux, pas de certificat de vaccination, au contraire; pas de

certificat de bonne vie, au contraire; mais il est bien entendu que

si vous n'êtes pas des lépreux vulgaires, des cloquets insignifiants

ardés par la fièvre quartaine ou le feu Saint-Antoine, si vous êtes

de vrais souffreteux couverts de maux étranges, inconnus, terribles,

épouvantements chers aux praticiens, en ce cas vous serez raisonnables

pour vous soumettre à l'analyse avant et à l'autopsie après.

Comme on le voit, c'est pour rien, en effet, et l'humanité n'est

vraiment pas exigeante en réclamant en son nom de si légers sacrifices.

Eh bien! il y a des malades égoïstes qui font des façons. Ah! c'est que

les enfants de l'humanité sont bien difficiles à contenter.

Les rédacteurs du journal en question sont des fils de l'humanité.

Comment veulent-ils, de bonne foi, qu'un professeur enseigne l'art de

guérir un mal s'il n'en recherche pas la cause?

Va-t-il dire à de jeunes étudiants venus de tous les coins du monde

pour surprendre les secrets de la science:

—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse, l'autre est

bruyante, la première ne veut rien manger, l'autre dévore, la grande

est douce comme un mouton, la seconde est presque furieuse: nous allons

leur faire suivre le même traitement.

Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient dans leur patrie

en disant:

—Ce grand homme est un cuistre.

Tandis que si le professeur s'exprime ainsi:

—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le premier est une jeune

fille honnête, qui est devenue amoureuse d'un jeune homme pauvre mais

indélicat; sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse est

devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée; entre deux folies,

elle a préféré la moindre. Nous allons peu à peu annoncer cette bonne

nouvelle à l'infortunée; puis le retour de sa famille, celui de son

amant adroitement ménagés, et enfin le mariage, amèneront une guérison

indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine voie de guérison;

cette malheureuse était devenue presque furieuse; de patientes

investigations m'ont démontré que la lecture d'un journal avancé

n'était pas étrangère à cet état que quelques-uns de mes confrères

plus empressés que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient à une

paralysie partielle. (_Mouvement dans l'auditoire._) Ici, messieurs, je

réclame votre attention.

Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour les esprits sains

et forts (_Applaudissements._), peuvent produire certains désordres

sur les cerveaux faibles, j'ai dû chercher à détruire les effets sans

avoir l'air de changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à

la fureur.

Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème assez

original: j'ai donné au sujet un journal un peu moins avancé que sa

feuille de prédilection, en ayant soin de faire coller sur ce journal

le titre de l'ancien que j'ai découpé moi-même.

Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai alors choisi un

nouveau journal un peu moins vif, puis un troisième. Aujourd'hui, le

sujet va presque bien, et chaque jour elle croit dévorer le _Rappel_ et

lit _le Siècle_.

Dans huit jours elle lira la _Liberté_; si dans quinze jours, à l'aide

du faux titre, on peut lui faire avaler _la Patrie_, elle est sauvée.

Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent, au grand

honneur de la France, les traits de savoir et de sagacité de ses

professeurs.

Maintenant est-il bien nécessaire, dira-t-on, d'appeler ces deux folles

par leur nom et de livrer ainsi le secret des familles à quelques

étudiants?

Cet argument est insignifiant. Ces étudiants deviendront docteurs et en

verront bien d'autres. Puis nous ne sommes plus aux temps barbares; on

n'est pas déshonoré pour avoir un fou dans sa famille, par cette bonne

raison qu'aujourd'hui chaque famille en a plusieurs.

Encore un souvenir d'hôpital.

Si vous n'aimez pas les choses gaies, vous pouvez passer à l'autre

alinéa, ne vous gênez pas, je vous en supplie.

Il y a une quinzaine d'années Alfred Delvau, ce pauvre cher esprit qui

eut tant de peine à vivre et dont les volumes de deux francs se vendent

trente aujourd'hui, Alfred Delvau vint me trouver.

—J'ai, me dit-il, une bonne occasion, une source à copie, viens.

—Où?

—Tu verras.

—Mais encore?

—Ah! méfiant! il faut tout te dire: à l'hôpital.

—Merci bien.

—Oh! pas un hôpital bête!

—Mais encore?

—Les femmes folles.

—Je croyais que c'était inabordable.

—J'ai mes entrées.

—Allons.

Bien que Delvau ait raconté cette visite dans le _Figaro_, je crois, je

ne me permettrai pas, malgré le temps écoulé, de nommer la maison que

nous visitâmes et à l'aide de quel moyen, bien pardonnable du reste,

nous y pénétrâmes.

Je dispenserai également mes lecteurs, que j'aime, du récit navrant

de toutes les infortunes qui se déroulèrent à nos yeux; des volumes

d'ailleurs ne suffiraient pas.

Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et Dieu pour tous»

n'avait pas encore racorni nos cœurs complètement. Nous nous tenions

la main en tremblant et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré

amèrement sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le seul tort

était d'avoir aimé passionnément.

Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous environnaient,

soixante-quinze étaient devenues folles par amour, trente parce

qu'elles avaient été abandonnées, quarante mères avaient vu mourir

leurs enfants de morts violentes.

Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus sinistre encore, et

l'horreur remplaça la pitié qui nous étouffait.

Nous étions dans le quartier des furieuses.

Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait remplacé la

créature.

Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris.

Comme nous pénétrions dans une autre cour qui, tout au contraire des

autres, était presque solitaire, nous remarquâmes une grande fille

assise sur un banc.

C'était une créature admirablement belle et étrange comme une héroïne

de madame Sand. A peine vêtue d'une chemise de grosse toile écrue et

d'un jupon de laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement

modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant à la manière

antique, et son dos arrondi était couvert par une chevelure abondante,

noire, aux reflets roux.

Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait fait avec ce modèle

un admirable tableau, aussi pur, aussi délicat que la Joconde, aussi

vif, aussi brûlant que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne

peuvent-ils tout voir?

—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami qui nous conduisait.

—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit celui-ci. C'est une

juive, fille d'un marchand assez riche; elle avait quitté le toit

paternel pour suivre son amant; elle était mère. Son père fut

inflexible; la misère arriva, elle n'était pas habituée à souffrir. Un

jour, ils eurent faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage,

ils décidèrent d'en finir.

Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent dans cette

petite boîte émaillée que vous voyez dans sa main, afin que le père eût

un remords, et, bras dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la

fête de Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait son

petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et s'élancèrent dans

l'autre monde. La Seine prit l'enfant et l'amant et rendit la femme à

un de ces stupides mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les

regarde pas et à qui l'on donne des médailles.

—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se trompent comme tout le

monde, voilà tout.

Paris tel qu'il est · 第 4 / 13 段