une preuve de sympathie en assistant à leur mariage; ce n'est pas gai
un mariage, mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y arrive
pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas une raison pour être en
habit dans les rues à onze heures du matin.
Le faubourg Saint-Germain dit sèchement:
—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons pas.
Toujours cette diable d'histoire du drapeau.
Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines et les mariages
ont un petit air de fête tout à fait en harmonie avec l'acte en
question.
Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde.
Des habits noirs comme au Marais, et on les compte. C'est d'un triste!
cela ne ressemble plus aux belles messes d'antan. Ce n'est plus le
faubourg Saint-Germain; on dirait le Cherche-Midi épousant la rue
Plumet... en troisièmes noces.
Il y a pourtant une trêve.
Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et avait fait la
proposition suivante:
«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons pour médiatrice une
puissance amie. L'aristocratie anglaise est esclave de l'étiquette,
c'est un fait reconnu, eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle
fera au premier mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de
l'ambassade.»
Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit avec
impatience un mariage aristocratique; après deux mois d'attente un
membre du _Peerage_ a enfin épousé une jeune lady dont les aïeux
tutoyaient Guillaume le Conquérant.
Grande curiosité, mais aussi grande déception: en dehors des quatre
témoins, tous les assistants étaient dans un négligé que la chaleur
elle-même n'autorisait qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces
gentlemen pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de parasols
jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré triomphe, les
dissidents sont dans la joie.
LE NÉCROLOGISTE
Béranger disait:
Les maris me font toujours rire.
J'ai le regret profond de ne pas partager l'hilarité de ce barde.
Béranger a beau être chauve et être revêtu d'une prosaïque redingote à
la propriétaire, il n'en est pas moins un barde; il a chanté la gloire
et l'amour, et trempé les lauriers de la victoire dans la coupe de la
volupté; c'est donc un barde, on ne peut pas lui ôter ça.
Le métier de barde a disparu comme bien d'autres choses.
Un monsieur dont le permis de chasse porterait cette désignation: X...,
né à Paris le ... 18.., taille 1m, 70; profession: barde, serait fort
mal reçu dans les sociétés.
Il est vrai que le barde est devenu absolument inutile aux besoins du
moment.
Chanter la gloire serait une amère ironie, et nos jeunes crevés n'ont
pas le tempérament nécessaire pour tremper impunément leur lèvre pâle
dans la coupe de la volupté. Si, d'ailleurs, ils étaient tentés de se
livrer à ce passe-temps, Glycère, qui est devenue soucieuse de ses
charmes, mettrait vite bon ordre à cette fantaisie; Glycère est devenue
conservateur.
Mais, pour un métier disparu, que de métiers nouveaux!
L'autre jour, en chemin de fer, j'ai eu la bonne fortune de me trouver
en wagon avec une charmante jeune femme blonde, aux allures vives, mais
décentes, qui pendant un instant a été pour moi une énigme vivante.
Ce n'était pas une femme du monde, elle avait des gants trop frais.
Une femme du monde ne met pas ses gants au moment d'entrer dans un
compartiment.
Elle met ses gants chez elle, avant de partir, afin que, malgré leur
fraîcheur, ils aient déjà pris ces plis si gracieux que leur donne une
jolie main.
Ce n'était pas une bourgeoise, elle avait des gants trop frais.
Les bourgeoises ont ce qu'elles appellent des gants de chemin de fer;
ce sont des gants qui ne sont ni trop jeunes ni trop vieux; ce sont des
gants qui ont été une fois à la messe à Sainte-Cécile et une fois en
visite chez les Sémichard.
Quand les bourgeoises ne voyagent pas, elles les gardent pour aller aux
bains, ces gants là.
Cette dame n'était pas non plus une personne équivoque, elle avait des
gants trop frais.
Aussi frais que soient les gants d'une femme légère, ils ont toujours
fait le tour du lac; et puis les femmes légères se mettent toujours
dans le compartiment des _dames seules_.
Je creusais ma pauvre cervelle pour deviner, et je ne devinai pas.
Un instant je pensai à ce singulier aphorisme de Balzac: «La femme d'un
artiste est toujours une femme honnête.»
Ma voisine était peut-être la femme d'un artiste.
Mais depuis Balzac, bien des choses ont changé.
Une autre supposition: La jolie voyageuse était peut-être elle-même une
artiste.
Mais j'abandonnai bien vite cette idée, ma voisine n'ayant aucune de
ces façons garçonnières si désagréables chez les femmes peintres, et si
insipides chez les femmes poètes.
Fatigué de chercher, fort mécontent de mon manque de perspicacité, je
remis au hasard le soin de m'éclairer.
La dame ne bougeait pas et je ne pouvais décemment lui dire, comme le
brigadier de Pandore:
—Il fait bien chaud pour la saison.
Je l'ai dit: tout au contraire de Béranger, les femmes me font toujours
rire, celles des autres, bien entendu; cette fois je ne riais pas,
j'étais fort dépité.
Cependant, l'homme du train criait:
—Serquigny! dix minutes d'arrêt! les voyageurs pour Rouen et le Havre
changent de voiture!
La dame paraissait anxieuse.
—Monsieur, me dit-elle tout à coup, sommes-nous loin de Lizieux?
—Une dizaine de lieues, je crois, madame, répondis-je en prenant mon
air le plus aimable.
—Savez-vous, monsieur, si, de la voie, on peut apercevoir le Val-Richer?
—La propriété de M. Guizot?
—Oui, monsieur.
—Je ne crois pas, madame.
—Ah! quel malheur!
—Vous auriez voulu voir la demeure de cet illustre mort?
—J'aurais donné tout au monde.
—C'est beaucoup.
—C'est vrai, mais j'aurais été vraiment heureuse.
—Vous le connaissiez?
—Pas le moins du monde.
—Voulez-vous me permettre de m'étonner d'une admiration qui serait plus
naturelle chez un homme politique ou un historien que chez une jeune
femme.
—Mais je ne l'admire pas du tout.
—Ah!
—Au contraire, selon moi, M. Guizot a fait beaucoup de mal.
—Ah! madame!
—Sans lui, la révolution de 1848 n'aurait pas eu lieu, et
Louis-Philippe, ou son petit-fils tout au moins, serait sur le trône,
et nous aurions été bien plus tranquilles.
—Voulez-vous me permettre de vous dire que vous faites de la politique
comme ce bon Joseph Prudhomme, qui, vous le savez, prétendait que
si Bonaparte n'avait pas eu d'ambition et qu'il fût resté simple
lieutenant d'artillerie, il serait encore sur le premier trône du monde?
—Je ne vais pas si loin.
—A peu près.
—Puis M. Guizot, comme homme, ne me plaît pas; on dit qu'il était
austère.
—Oui, madame.
—Ce n'est pas gai; puis ses ouvrages sont un peu bien sérieux pour une
femme.
—Je voudrais bien être indiscret. Permettez-moi de vous demander
pourquoi, n'ayant pas de sympathie pour le célèbre défunt, vous
regrettez tant de ne pouvoir apercevoir sa demeure?
—Ah! je vais vous dire, répondit la dame, c'est que M. Guizot a été un
très bon mort.
De l'étonnement le plus sincère, je passai à une espèce d'ahurissement.
Ma voisine s'en aperçut et continua en souriant:
—Oui, monsieur, un très bon mort, il nous a rapporté plus de mille
francs.
—Ah! c'est très gentil de sa part, répondis-je.
Je me sentais devenir idiot.
—Mille francs, et peut-être plus aussi. Mon mari était bien content.
—Ah! votre mari était...
—Enchanté.
—Il y avait de quoi.
—Je crois bien, il y avait très longtemps que nous n'avions pas eu un
bon mort.
—Ah!
—Oui, il y a des morts qui paraissent très bons et qui ne valent rien
du tout.
—Tiens! tiens! tiens!
—C'est comme je vous le dis: ou ils meurent subitement, et alors on
n'a pas le temps de les préparer; ou ils mettent six mois à rendre le
dernier soupir, et alors ils sont trop préparés et ne sont pas curieux
du tout.
Je regardais ma voisine; son visage était calme, son regard limpide et
doux, ses cheveux blonds brillaient sous un rayon de soleil; elle était
charmante; rien dans son maintien n'annonçait la folie; je me reculai
épouvanté en me demandant quel pouvait être cet horrible ménage qui
gagnait 1000 francs à préparer les morts de choix.
Une idée assez naturelle passa dans mon esprit.
—Votre mari est embaumeur? m'écriai-je.
Et, dans l'intention de bien me poser dans l'esprit de la jolie
voyageuse, j'ajoutai, non sans orgueil:
—J'ai eu l'honneur d'être présenté au docteur Gannal; c'est un homme
charmant.
La dame riait à se tordre, j'étais fort embarrassé.
—Je ris de votre erreur, me dit-elle lorsqu'il lui fut possible de
parler; j'en rirai longtemps.
—Ne vous gênez pas, je vous en prie.
J'aurais voulu être sous terre.
—Mon mari, monsieur, n'est pas du tout ce que vous croyez.
—Il n'y a pas de sot métier.
—Sans doute, et, à dire vrai, celui de mon mari ressemble assez à celui
du docteur Gannal dans un autre genre.
—Dans un autre genre?
—Oui, mon mari est nécrologiste.
—Je ne saisis pas.
—Nécrologiste, c'est-à-dire embaumeur moral.
—Je saisis encore moins.
—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer que chaque fois
qu'un homme illustre se laisse mourir, tous les journaux publient juste
le jour de sa mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre
article; le surlendemain, autre article. Le premier est l'article
général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa famille, son entrée dans
le monde politique, scientifique, artistique ou littéraire, la part
qu'il prit à telle ou telle affaire, enfin comment il arriva à la
célébrité, et enfin sa maladie et sa mort.
—En effet, j'ai remarqué cela.
—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les bizarreries de l'homme,
ses manies, ses bons mots, tout y est.
—C'est vrai.
—Enfin le troisième jour, avec les détails de son enterrement, paraît
un article de haut goût où le mort est loué tour à tour et houspillé de
même; on y parle surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps,
et l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien cela,
n'est-ce pas?
—Parfaitement.
—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité avec laquelle ces
articles ont été conçus et exécutés?
—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un vrai tour de force.
—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est bien un tour, mais
il n'est pas de force.
—Expliquez-vous!
—Mon Dieu, ces articles, qui vous paraissent les spécimens les plus
complets de la facilité française, sont des impromptus faits à loisir,
comme ceux de Mascarille; on les prépare des mois, des années à
l'avance.
—Madame, je ne voudrais pas douter des paroles qui sortent d'une aussi
jolie bouche que la vôtre, mais vous me permettrez pourtant de me
montrer un peu étonné.
—Ne vous gênez pas, je vous en prie.
—Comment peut-il se faire?...
—Tenez, j'aime mieux vous expliquer ça tout de suite; je connais la
partie.
Je vous l'ai dit, mon mari est nécrologiste. Voici comment on procède.
C'est assez compliqué.
—Je le crois sans peine.
—Quand le dictionnaire Vapereau parut, mon mari comprit qu'il y avait
là une mine à exploiter. Il prit toutes les illustrations qui avaient
atteint la cinquantaine, et leur fit des dossiers qu'il eut soin de
tenir au courant jour par jour.
—C'est très ingénieux.
—Chaque fois qu'un fait, qu'un détail, un mot même, avait trait à l'une
des illustrations en question, mon mari le piquait et le mettait en
ordre; et chaque fois qu'une maladie arrivait, il faisait en sorte que
le dossier du malade fût à jour.
—Parfait, parfait!
—Ainsi M. Guizot a été très complet, parce qu'il s'y était pris à
plusieurs fois avant de quitter la terre, c'est pour cela que je vous
ai dit que c'était un bon mort.
—Ah! très bien; et quels sont les mauvais morts, je vous prie?
—Mais ceux qui partent sans tambour ni trompette; tenez, M. Beulé par
exemple, qui est mort sans crier gare. Aussi n'a-t-il eu ses articles
que huit jours après, parce que son dossier n'était pas à jour.
—C'est juste, et oserais-je vous demander à quel journal votre mari est
attaché?
—Mais à tous.
—Comment cela?
—Sans doute, tous les articles nécrologiques sont de mon mari, il les
varie suivant l'opinion des journaux. Ainsi il a fait quatre articles
Guizot: l'un pour les journaux conservateurs, l'autre pour les journaux
radicaux, le troisième pour les journaux sous-conservateurs, le
quatrième pour les sous-radicaux.
—C'est très ingénieux.
—Il en a même fait un cinquième pour les journaux napoléoniens.
—Votre mari est-il le seul qui s'occupe de ce genre de travail?
—Hélas! non, il y a des gâte-métier; mais aucun ne possède un _cabinet_
aussi complet que celui de mon mari.
—Il doit gagner beaucoup d'argent?
—S'il n'y avait pas de morte-saison.
—Vous avez toujours un petit courant.
—L'Académie française et l'Institut, mais il y en a de bien mauvais
dans tout ça.
—Pourquoi?
—Il y en a si peu de célèbres!
—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela.
—Sans compter qu'il y en a beaucoup qui ne sont pas sympathiques; et
puis nous n'avons pas de chance. Tenez, voici Bazaine; il aurait dû se
rompre le cou cent fois pour une; eh bien, non, il s'en tire.
—Oserais-je vous demander si c'est votre mari qui a inventé cette
profession?
—Pas tout à fait; le véritable inventeur, l'initiateur, comme dit M.
de Foy, ce fut Jules Lecomte, le chroniqueur. Quand Rachel fut envoyée
à Cannes par les médecins, parce qu'elle avait un poumon offensé, il
pensa qu'elle n'en reviendrait pas, et il prépara son «article». Le
midi de la France n'ayant rien fait, on envoya la grande tragédienne
en Égypte. Jules Lecomte perfectionna. Enfin elle mourut. Ayant appris
sa mort un des premiers, il porta son article au _Figaro_, qui n'était
alors qu'un petit journal. M. de Villemessant comprit; il n'est pas
long à comprendre, celui-là, il gratta ses tiroirs et donna cinq cents
francs à Lecomte.
Jouvin dit à Mürger:
«—Mon-beau père est devenu fou.»
Et Villemot, qui ne gagnait alors que cent francs par mois au _Figaro_,
s'écria:
«—Ce Jules Lecomte, quelle canaille!»
Le _Figaro_ tira à vingt mille: personne ne voulait croire à un pareil
succès. Mon mari, qui était l'ami du père Brégand, le portier du
_Figaro_, apprit par lui l'histoire et pensa qu'il y avait quelque
chose à faire; il quitta la quincaillerie, elle ne lui offrait que des
horizons bornés, et il commença son cabinet, qui, aujourd'hui, a une
valeur réelle.
—Je vous crois sans peine; et avez-vous en vue quelque bon mort.
—Trois ou quatre; mais, vous savez, avec ces gens-là, on ne sait sur
quoi compter: les grands hommes sont si bizarres!
—Le génie à ses prérogatives.
—Je ne dis pas, mais c'est ennuyeux.
Nous arrivions à Trouville; la dame fit ses préparatifs, elle prit son
sac, son en-tout-cas, sa couverture de voyage et son manteau, qu'elle
regarda avec mépris; puis, après avoir réfléchi un instant, et se
méprenant sur la direction de mon regard, elle me dit en souriant:
—Vous regardez mon _waterproof_. Ah! si M. Thiers n'était pas si
entêté, cet hiver, j'aurais une pelisse en fourrure!
Elle a fini par avoir sa pelisse.
UN PEU DE HIGH LIFE
J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur affirmais que
tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a un bois magnifique qui ne
le cède en rien au bois de Boulogne.
Ce bois s'appelle le bois de Vincennes.
Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui, le jour,
servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de Paul de Kock.
Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des rentiers et des
commerçants du faubourg, y vont bien encore le dimanche, mais ils n'y
mangent plus sur l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les
restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode.
Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III, après avoir
achevé le bois de Boulogne, improvisa pour son _bon_ peuple des
faubourgs.
Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait placé un champ
de course; il n'était pas juste, n'est-ce pas, que ce bon peuple des
faubourgs fût privé d'un hippodrome. Il faut bien éclairer les masses
en les amusant.
Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en voyant la grand-père
de _Mignonnette_ arriver bon premier; mais il me souvient que si les
masses ne s'amusèrent point, elles furent éclairées tout de suite, et
qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin et en couvrirent
les voitures de mesdames _Gredinette_, _Fille du Jour_, et autres
demoiselles, leurs sœurs, dont le luxe insolent leur déplaisait.
C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de vouloir éclairer
les masses en les amusant.
Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces demoiselles
déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les pieds, et les
entrepreneurs de courses, en gens bien avisés, fermèrent la barrière.
Le bois transformé reprit sa première manière, et seulement le dimanche
les éclats de rire de ceux qui ont peiné durant six jours et des nuits
viennent seuls troubler le silence des «doux bocages».
Autour du bois on a tracé d'immenses et belles avenues qui, un jour
peut-être, seront fort peuplées; en attendant, on y rencontre quelques
villas dont les briques rouges et les toitures d'ardoises jettent des
taches agréables dans l'horizon vert.
L'une d'elles se distingue par son apparence absolument bourgeoise. La
façade, illustrée d'un perron prétentieux et d'un balcon à jour, est
appuyée de deux pavillons bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme
si tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit dans
une manière de jardin anglais un bassin où le pauvre petit général Dol
aurait pu canoter, s'il n'était pas mort si vite et s'il n'avait pas
craint de briser son frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées
d'un rocher artificiel.
O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien, je vous aime,
parce que vous prouvez bien que l'âme naïve de celui qui vous fait
«construire» vogue à pleine voile sur l'océan du progrès.
O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez beau devenir radical, tant
que vous ferez «construire» des rochers artificiels, vous ne serez pas
dangereux.
A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit. Les
hôtes de cette demeure, qui ne sont que de simples locataires, semblent
dépaysés dans cette villa.
Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait, si leur
parfaite distinction pouvait laisser le moindre doute.
Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtes mystérieux,
c'est le silence; les domestiques marchent comme des ombres et les
chevaux, comme s'ils comprenaient la volonté du maître, remuent leurs
jambes fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent crier
le sable des allées.
Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux heures, la maîtresse
du logis, une jeune femme à la physionomie douce et triste, à la taille
élégante, sort à cheval et rentre deux heures après.
Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on le voit se
promener lentement suivi d'un chien, ami rare et fidèle, qu'il semble
aimer beaucoup. Sa démarche est régulière comme celle des gens qui ne
craignent pas le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son
regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part. Quoique
jeune, il inspire un grand respect aux gens du quartier qui s'écartent
pour le laisser passer et qui arrêtent leur conversation commencée pour
ne pas troubler ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne.
Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon, roi de Naples;
l'amazone, c'est la belle et touchante héroïne de Gaëte.
Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel de la reine
d'Espagne, un autre roi est venu s'installer; c'est le roi de Hanovre,
dont la vie deviendra une légende. On sait que ce prince a perdu la vue
depuis bien longtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier
de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde les desseins de la
Prusse et il voulut lutter.
Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien consolant pour les
cœurs français, de voir ces rois déchus choisir Paris de préférence à
toutes les capitales d'Europe pour y fixer leur séjour.
Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en hurlant, sans
respect pour leur âge ou pour la gloire du passé.
Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris de la Ligue, de
la Fronde, des massacres et du pétrole; ce Paris de toutes les audaces
et de tous les crimes, leur semble encore, malgré tout, le seul endroit
du monde où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté.
Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé aux yeux
même des rois, dont elle a la première ébranlé les trônes, un respect
inaltérable de la loi la plus sainte, la loi de l'hospitalité.
Dieu sauve la France!
LES PETITS OISEAUX
Ainsi voilà bien des années que les bons esprits font une croisade en
faveur des petits oiseaux, sans obtenir de grands résultats.
Après la promulgation de la loi Grammont, il s'est fondé une société
protectrice des animaux; son siège est à Paris, son influence partout,
grâce à des efforts persévérants. Tout les pays du monde profitent des
enseignements que leur prodiguent les hommes éminents qui sont à sa
tête, un seul reste rétif:
C'est la France.
Il faut en rire, tant c'est triste!
La société a répété sur tous les tons:
«Grâce pour les petits oiseaux; outre qu'il est cruel et odieux de
tuer ou de blesser ces infiniment petits, leur mort cause un véritable
préjudice. Ils vivent d'insectes qui détruisent les récoltes. Chaque
petit oiseau qui tombe emporte avec lui dix livres de pain et dix
litres de vin que mangeront les vers.»
C'est concluant pourtant. Eh bien, non, on continue à détruire ces
pauvres petits protecteurs, et l'on se plaint de la misère.
Jusqu'ici on s'était contenté de les tuer, de les manger; les fusils,
les lacets, les cages, la glue allaient leur train; mais il paraît que
ce n'était pas suffisant.
Maintenant, tenez, c'est à ne pas y croire: maintenant on les exporte!
On les exporte comme s'ils faisaient partie de l'article de Paris; on
les déporte comme s'ils avaient fait partie de la Commune.
«On vient d'embarquer au Havre une cargaison de petits oiseaux pour la
nouvelle-Zélande, qui est, paraît-il, ravagée par les chenilles.»
C'est un journal grave, sérieux, honnête, qui dit cela sans autres
commentaires.
La Nouvelle-Zélande est dévorée par les chenilles; et la France donc!
N'en a-t-elle pas de toutes les couleurs, des noires, des rouges, des
jaunes, des vertes, des bleues, sans compter les chenilles qui mangent
les budgets. Hélas! pour celles-là, les oiseaux n'y peuvent rien.
Il y a une conclusion toute simple à tirer de ce fait.
La Nouvelle-Zélande est dévorée de chenilles, la France aussi.
Les Nouveaux-Zélandais détruisent leurs chenilles avec les oiseaux des
Français, qui gardent leurs chenilles. Donc, les Nouveaux-Zélandais
sont très intelligents et les Français ne sont que des... gens moins
intelligents que les Nouveaux-Zélandais.—C'est bien dur tout de même.
LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES
Aimez-vous la vertu? on en a mis partout.
Il pleut des rosières.
Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé le doux privilège
de couronner l'innocence; aujourd'hui, tout le monde s'en mêle, et tout
le monde fait bien.
Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent avoir leur vertu,
il n'y a pas de mal à cela.
Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce Geneviève qui
protège Paris? Ah! l'heureux village! Il possède à lui seul de quoi
illustrer vingt bourgs; il a la vertu, il a ses gâteaux, il a sa
charcuterie; c'est de son sein que s'exportent à Paris tous les boudins
de Nancy, chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout, sans
en être plus fier.
Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le Clercq? Qui ne
connaît Suresnes, illustré par son vin, ami sûr, mais si perfide?
Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et du petit commerce
parisien, mais qui peut se vanter de connaître les Batignolles?
A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable prétention;
tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai connu autrefois un vieux
bonhomme, qui aujourd'hui aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé
avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique rue, la rue des
Dames, et il ajoutait en souriant avec la satisfaction inconsciente des
vieillards:
—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les dames qui n'y
étaient pas.