Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune

Au lecteur:

Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre.

PARIS TEL QU'IL EST

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

JULES NORIAC

Format grand in-18

LA BÊTISE HUMAINE 1 vol.

LE CAPITAINE SAUVAGE 1 —

LE 101e RÉGIMENT 1 —

LE CHEVALIER DE CERNY 1 —

LA COMTESSE DE BRUGES 1 —

LA DAME A LA PLUME NOIRE 1 —

DICTIONNAIRE DES AMOUREUX 1 —

LA FALAISE D'HOULGATE 1 —

LES GENS DE PARIS 1 —

LE GRAIN DE SABLE 1 —

JOURNAL D'UN FLANEUR 1 —

MADEMOISELLE POUCET 1 —

LA MAISON VERTE 1 —

LES MÉMOIRES D'UN BAISER 1 —

SUR LE RAIL 1 —

LE 101e RÉGIMENT

Édition illustrée de 81 dessins, un volume grand in-16.

Imprimeries réunies, B.

PARIS

TEL QU'IL EST

PAR

JULES NORIAC

[Illustration: C · L]

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1884

Droits de reproduction et de traduction réservés.

PARIS TEL QU'IL EST

UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE

Une erreur télégraphique, bien insignifiante au premier abord, vient de

donner lieu à un procès qui a fait la joie de nos bons amis les anglais.

Une jeune lady se marie au commencement du printemps à un jeune

gentleman fort qualifié.

Cette union, admirablement assortie, ne tarda pas à être heureuse;

tout fait prévoir à l'heureux époux qu'il aura la joie de voir son nom

perpétué d'âge en âge, et que du haut du ciel, leur demeure dernière,

ses nobles aïeux vont sourire.

Or, tout le monde sait qu'il n'est pas sans danger de contrarier une

jeune lady dans une position intéressante.

La jeune lady en question n'avait qu'un désir, que dis-je? une simple

envie, mais passée à l'état d'idée fixe. Elle voulait éprouver les

douleurs de la maternité en Italie.

D'où venait cette envie de la jeune femme? Voulait-elle, à cet instant

suprême, lever ses yeux bleus vers un ciel plus bleu que ses yeux?

Croyait-elle que la terre classique des beaux-arts lui ferait enfanter

un chef-d'œuvre? Voulait-elle, après avoir connu le beau de l'amour,

se familiariser avec l'amour du beau? Toutes ces suppositions sont

également admissibles.

Le jeune époux résistait, non qu'il voulût contrarier en rien sa jeune

femme, mais tout simplement parce que les médecins de Naples n'avaient

pas sa confiance.

Il avait été jadis assez gravement indisposé dans la ville de

Masaniello, et il s'en souvenait. Néanmoins, voyant que l'envie de sa

moitié était invincible, il parvint à décider son médecin à faire le

voyage, quand le moment serait venu.

De Londres à Naples, il y a loin. Un médecin anglais appartient à ses

malades; mais le désir d'obliger et les offres généreuses du mari

décidèrent le praticien à consentir.

Les époux partent, la jeune femme est dans la joie, et son mari est

bien vite convaincu qu'elle avait raison, que l'air du golfe lui est

fort salutaire.

Si salutaire même, qu'un beau soir un petit anglais superbe arrive huit

jours avant d'être attendu.

L'heureux père se livre à sa joie pendant toute la nuit, et, le

lendemain, il songe à son médecin, dont le voyage n'aurait plus de but,

et il télégraphie en anglais, naturellement, la dépêche suivante:

_Honorable B..., docteur, rue ...., no .., Londres, Angleterre._

«Ne venez pas, trop tard!»

Le docteur ne voit-il pas la virgule? La virgule a-t-elle été omise

par le télégraphe italien ou par le télégraphe anglais? On ne sait.

Toujours est-il que le bon docteur lit:

«Ne venez pas trop tard.»

Et qu'il s'empresse de faire ses malles et de quitter les malades qui

sont à ses trousses, si j'ose m'exprimer ainsi.

Il arrive à Naples, et, pour un peu, ce serait le baby qui lui ferait

les honneurs de la maison.

Tableau!

De là, procès forcément.

Le docteur veut le prix de son voyage et de son temps, le gentleman

soutient son droit.

Pour peu que cela vous intéresse, on vous donnera connaissance de

l'arrêt des juges appelés à trancher la question.

En France, si toutes les dépêches mal rédigées entraînaient avec elles

des procès, on serait obligé d'installer des cours d'appel dans les

trente-deux mille communes, ce qui n'aurait rien de bien agréable pour

les conseillers et pour les contribuables.

On ferait le recueil le plus bizarre du monde, en feuilletant les

dépêches qu'on envoie quotidiennement.

Pour aujourd'hui, je me contenterai de donner deux spécimens dont je

garantis l'authenticité la plus parfaite.

Un jeune homme politique bien connu, propriétaire foncier bien apprécié

dans les départements de l'Ouest, vient remplir son mandat à Paris.

Au commencement de l'hiver, sa famille doit venir le rejoindre. Quand

l'appartement de Versailles sera prêt, il avertira.

Sa femme, impatiente, arrive la première, met la dernière main au

logis, et notre député télégraphie à sa belle-sœur:

_Madame ... X à X ..._

«Faites venir la bonne et les enfants par chemin de fer. Le cocher, la

voiture et les chevaux viendront à pied.»

La dépêche suivante est d'un inconnu, ou plutôt d'un ignoré portant un

nom des plus vulgaires; mais elle n'en est pas moins étrange:

_Monsieur B... rue du Jour, Paris._

«Mon oncle est mort. Apportez un cent d'escargots.»

Horrible! horrible!

Toutes les petites villes ont cinq ou six histoires sur lesquelles

elles vivent des années et qu'elles racontent volontiers aux étrangers.

En voici une qui ne sort pas du sujet et qui a fait la joie du Havre de

Grâce.

Une jeune femme fort jolie va passer un mois d'été à la campagne, au

château de R..., qui appartient à une de ses tantes.

Quand on va chez une tante, il est rare qu'on ne rencontre pas un

cousin.

Il est encore plus rare que le cousin n'ait pas plus ou moins aimé sa

cousine avant son mariage, parfois même il a dû l'épouser.

La jolie Havraise tomba sur un cousin charmant, un jeune capitaine qui

s'était admirablement conduit pendant la dernière guerre.

Le capitaine n'aurait pas fait son métier de cousin, et le cousin

n'aurait pas fait son métier de capitaine, s'il était resté insensible

devant les grâces de sa cousine.

La jeune femme d'abord charmée d'être admirée, se laisse aller aux

douceurs de la parenté, mais un beau soir elle aperçoit un sabre qui

passe comme le bout de l'oreille de l'âne à travers la peau du lion, et

elle commence à réfléchir.

De la réflexion à la peur il n'y a qu'un pas; de la peur à une bonne

résolution il y en a beaucoup.

Pourtant la dame s'arme d'indifférence, et tout va pour le mieux

pendant quelques jours.

Mais ce qui est écrit est écrit, disent les fatalistes, on n'échappe

pas à la destinée.

La pauvre femme n'a plus à lutter seulement contre son cousin, et avec

le beau capitaine son cœur l'abandonne et se met du côté le plus fort.

Enfin, un jour, vaincue par trois terribles adversaires, elle va

succomber, elle a accordé pour le soir un rendez-vous imploré le

respect au poing.

Mais la réflexion revient, l'honnêteté surnage, le remords la soutient;

la jeune femme prend un parti désespéré, elle court au télégraphe et

envoie à son mari la dépêche que voici:

_Monsieur X..., armateur au Havre._

«Je te supplie de me télégraphier à l'instant même: affaire grave,

reviens sur-le-champ, je t'attends à la gare, tu sauras tout. Réponse

payée.»

Et le mari répond:

«Impossible de partir, suis malade.»

Armateur, va!

UN REPORTER

M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle, ou plutôt un

drame: _Le Sphinx_, au Théâtre-Français.

La première représentation a été fort brillante; la Comédie-Française

a encore, Dieu merci, conservé les bonnes traditions. Ses loges ne

se vendent point hors de son bureau de location, et soit que sa

surveillance soit plus active, soit que son titre de première scène

parisienne en impose aux marchands de billets, ces industriels

trafiquent peu autour de son guichet.

Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une fois, ça vaut mieux et

cela repose.

La partie féminine se compose des dames de l'Académie française et des

femmes des hauts fonctionnaires, enfin des dames du monde à qui leurs

goûts ou leurs relations ouvrent à deux battants la porte de la maison

de Molière.

_Le Sphinx_, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet, avait mis sens

dessus dessous le faubourg Saint-Germain; on y savait que ce n'était

autre chose que la charmante nouvelle de _Julia de Trécœur_ mise en

pièce.

Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est une héroïne on ne

peut plus aristocratique. Quand dans un livre d'un auteur de marque,

l'héroïne est prise dans le grand monde, le noble faubourg s'émeut et

se demande qui l'auteur à voulu peindre.

Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive presque toujours

qu'au lieu de l'original demandé on en trouve trois ou quatre.

Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans les loges des

choses comme celles-ci:

—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son héroïne était si

admirablement faite, qu'on l'aurait pu habiller avec un gant de Suède:

ne serait-ce pas de mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler?

—Ah! comtesse, que dites-vous là?

—Je ne sais pas; je demande.

—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais je n'en crois rien.

Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que les jeunes et

jolies femmes sont d'autant plus remarquées les jours de première au

Français, qu'elles y sont plus rares.

Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plus aimable, car

elles n'ont pas à lutter avec les toilettes tapageuses des beautés en

renom.

Dans _le Sphinx_, une surprise attendait les spectateurs.

Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne, c'est

mademoiselle Croizette.

Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre des choses;

mais jamais, au grand jamais, on n'avait vu mourir comme sait mourir

cette demoiselle. C'est à croire que cette artiste, en sortant du

Conservatoire, allait prendre des répétitions à l'hôpital.

Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait.

Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste. Mademoiselle

Croizette meurt empoisonnée; elle roule, contracte et démène ses jolis

membres convulsés pendant cinq minutes qui paraissent cinq siècles.

On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son pauvre corps;

elle gémit et râle à donner le frisson, son joli visage, illustré par

Carolus Duran et si remarqué dans _Jean de Thommeray_, devient blanc,

pâle, livide, jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment.

Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le plus sombre mélodrame

du boulevard du crime.

Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval, les Laurent, les

Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art de produire de grands effets,

n'ont jamais tenté la moitié des efforts accomplis par la jeune

première des Français. Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort

était si saisissante dans la _Vie de Bohême_, aurait tout au plus l'air

de faire dodo.

Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce genre de mort

réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs, sublimes peut-être,

appartiennent plus particulièrement aux héroïnes du doux Feuillet

qu'à celles d'Émile Zola, je m'en lave les mains. Mais ce que je puis

constater sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort est

ou n'est pas le succès tout entier de la pièce.

Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la pièce trop petite

pour cette mort? Encore une fois je ne me veux point mêler de cela.

Toute la question est pourtant dans ce trépas sans pareil.

Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette ou tout Paris

préférera-t-il quelque chose de plus gai? Voilà la question.

Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une sensation telle,

que le lendemain tous les directeurs de journaux amusants mettaient

leurs reporters en campagne.

Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre de leur propre chef

et étaient partis de leur propre chef à eux.

La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien gagnée à la suite

des fatigues d'une importante création, qu'un violent coup de sonnette

l'éveillait sans pitié.

—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant effarée, c'est un

monsieur qui vient de la part de tel journal pour une chose importante.

Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait prier d'attendre,

ne tarde pas à paraître et demande au monsieur le motif d'une visite un

peu matinale.

—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est le journal le mieux

informé de Paris?

—Vous me le dites.

—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour.

—Pourquoi, je vous prie?

—A cause de votre mort d'hier soir.

—Vous croyez?

—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public sache tout,

jusqu'au moindre détail.

—Pardon, tout quoi?

—Où, quand et comment vous avez appris à mourir.

—Où j'ai appris à mourir?

—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon, à la Charité ou

à la Pitié?

—Mais...

—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vous étudié toute

seule ou avez-vous un professeur?

—Monsieur...

—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement un amateur?

—Mais, monsieur...

—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles coûté cher? Répondez,

je vous prie, et surtout mettez le comble à vos bonnes grâces en

répondant vite; il faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin,

il y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement, elles

ne sont pas graves.

—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter consent enfin à

céder la parole, je suis comédienne et je tâche de jouer mes rôles

le plus consciencieusement possible. Je n'ai ni professeur ni maître

et n'ai jamais fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche,

j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non, je

tâcherai de faire mieux une autre fois.

Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces renseignements

par trop simples.

Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter.

On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des reporters.

Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte; cela pourrait bien

lui coûter cher; les reporters sont rancuniers.

Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs de la maison.

—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de chambre, dites-moi où

votre maîtresse a appris à mourir, je vous donnerai une loge pour aller

à l'Odéon.

—Merci, a répondu la camériste avec une dignité parfaite, je ne vais

jamais dans les petits théâtres.

Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters ne se tiendront

pas pour battus; ils trouveront quelques bonnes histoires pour piquer

la curiosité du bon public.

Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque émule de Talbot

ne mette sur sa porte un avis ainsi conçu:

ADAMASTOR

_professeur de déclamation_.

_Trépas divers en vingt-cinq leçons._

LES MANGEURS DE NEZ

Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs de nez?

Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son livres des _Dessous

de Paris_, et mon pauvre camarade Alfred Delvau, qui savait mieux les

_Mystères de Paris_ qu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de

cette secte horrible.

Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec attention sur

les bas-fonds de la Babylone moderne et ce qu'il y avait vu de choses

étranges et incroyables, bien des étonnements et bien des épouvantes,

mais jamais ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont découvert

cette horrible corporation, ils en auraient parlé certainement.

Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non pas comme comestible.

De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du Palais, des

misérables coupant de leurs dents le nez ou le doigt de leur

adversaire, mais ce n'était qu'une de ces épouvantables exceptions que

la chaleur de la lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.

Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés ou

extraordinaires.

Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des francs-maçons ou des

musiciens.

La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, au moment où,

séduit par la couleur sans doute, il allait entamer un marchand de vin,

quand la police est arrivée.

Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a avoué, quand

on lui a demandé sa profession, non sans rougir un peu, qu'il était

pêcheur à la ligne pendant le jour, et que le soir il était secrétaire

de la Société des mangeurs de nez.

Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, qui n'a

pas compris comment on pouvait allier deux goûts aussi différents, a

envoyé l'abominable gastronome en prison.

Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice donnera un

fameux coup de dent à la liberté de ce bandit qui ne se contente pas de

son poisson.

Qu'aurait-il fait pendant le siège?

Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites que les

peuples deviennent cruels.

Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les rats avec leurs

dents à la grande joie des gamins qui suivent les chasseurs.

Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre de la Société

protectrice des animaux, ce dont je me vante, je vote leur mort avec

conviction, mais je persiste à trouver leurs bourreaux odieux.

—C'est une chasse, dira-t-on.

Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre l'homme et la

bête; il faut une grande adresse et, quelquefois, cet exercice n'est

pas sans danger.

Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de fer dans la

gargouille, le rat sort, le chien le broie et tout est dit.

D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence des bois et non

dans une rue fréquentée.

Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus combats de

taureaux, où les bouchers étaient habillés de velours, de grelots, et

ressemblaient à Figaro, fors l'esprit.

Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir absolument

ridicule, trouait à coups de cornes la veste ou la culotte de ces

cruels farceurs péninsulaires. C'était bien fait, sans doute, puisque

l'assemblée applaudissait avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était

répugnant à voir!

Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces représentations avec

une admiration émue.

Heureusement cette admiration s'est arrêtée à Bayonne et à Perpignan.

Le centre et le nord n'ont pas mordu.

Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés par trois fois

à Paris n'eussent été d'un ridicule achevé, ce spectacle aurait eu des

amateurs certainement, et, plus d'une fois, nous aurions mangé des

biftecks d'assassins.

La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs, ce qui fait qu'en

France et à Paris surtout, où l'on paye de gros droits d'entrée, il

faut faire des sacrifices sérieux pour regarder une cuisse de poulet;

nous n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît que cela a

de grands avantages, que les économistes ont seuls le droit de voir et

de comprendre: tant mieux.

Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais qu'ils les fassent

couver pour nous envoyer leurs coqs, non; ce n'est plus de jeu.

Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons sur les drapeaux,

dans la casserole, et non pas dans l'arène.

Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs aux pattes, pour

qu'il se charcutent!

Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai, mais pas la chair

avec.

M. Belmontet dirait:

Les canifs ne sont pas instruments de bataille:

C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.

JADIS ET AUJOURD'HUI

Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il est bien évident

que les artistes de nos jours ne suivent pas les errements de leurs

devanciers. Au lieu de s'imposer à la foule, comme les maîtres d'hier,

ils s'agenouillent devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il

plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre qu'ils

imposent à leur talent, à leur nature et à leur conscience pour arriver

à un résultat plus bruyant que durable!

Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques et les

romantiques, entre les amants de la ligne et les fanatiques de la

couleur; on a bien d'autres chats à fustiger. Qu'importe le dessin,

qu'importe la couleur, qu'importe la composition, qu'importe la

recherche de l'idéal? Fadaises que tout cela.

Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux: les tableaux

qui se vendent et les tableaux qui ne se vendent pas.

On ne dit plus d'un peintre:

—Que fait-il?

On se contente de demander:

—Vend-il cher?

S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas de lui.

Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait des livres:

c'était plus amusant et moins dangereux.

L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a pour titre: _les

Mystères de l'Hôtel des ventes_. L'auteur y dévoile toutes les ruses

des vendeurs de ce temple. Dans le même esprit, il y aurait à faire un

bien joli volume intitulé: _les Mystères de la Réputation_. Ce serait à

en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer.

Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres.

Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq ans et qui

commence à vivre heureux.

Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent, il

s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq cents francs.

Aujourd'hui la même toile avec les mêmes petits animaux, un peu moins

bien faits pourtant,—l'âge est venu,—vaut quinze mille francs, et

l'artiste qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui se

fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux commandes.

Voici l'explication du mystère:

Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant de si jolis petits

animaux finiraient, dans un temps plus ou moins long, par voir venir

leur jour de gloire, et il acheta les animaux du maître par troupeaux.

Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient, augmentèrent les

prix; le public, qui vit l'augmentation, se hâta de se mettre de la

partie, et l'homme qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de

deux cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la patience

d'engraisser.

Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par suite de je

ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne regarde que lui, eut

absolument besoin d'une soixantaine de mille francs. Dans le cas où

ce grand artiste se reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir

si je divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien. Que ceux

qui n'ont pas besoin de soixante mille francs lui jettent la première

pierre.

En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre où il excellait,

le peintre aurait eu pour deux ans de travail avant d'arriver à ses

fins.

Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution, il

changea non seulement de manière, mais de genre: il fit du paysage.

Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, qui prétend qu'on n'a

plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on a fait sa première communion.

En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui furent exposées à

l'hôtel des Ventes.

L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître d'abord parce

qu'on ne permet pas à un seul homme d'avoir deux talents, et aussi

parce que les paysages, tout en étant faits par un habile peintre,

étaient bien au-dessous de ses tableaux de genre.

Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur illustre camarade

allait subir; ils comptaient sans les amateurs qui possédaient les

principales toiles du renégat.

Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se vendaient pas, la

réputation du maître en souffrirait et qu'une grande dépréciation

atteindrait son œuvre tout entière: ils achetèrent les paysages 80,000

francs.

Le lendemain, les marchands et le public se pressaient à la porte du

maître en demandant des paysages.

Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté de rien, n'a pas

cessé de faire des arbres noirs et bruns fort prisés des amateurs.

J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que personne n'a rien

eu à perdre de ces petites comédies. Si ceux au profit desquels elles

ont été jouées en ont largement profité, il faut convenir que ce sont

deux hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout point d'occuper

une place distinguée dans le mouvement artistique.

Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune, que

de gens sans valeur ont été portés au pinacle par des combinaisons

bizarres dont le secret ne sera connu que le jour où les toiles

dépréciées, ou plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans

la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne seront certes pas

le plus bel ornement.

En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est pas loin, que

certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre d'or, seront couvertes de

quolibets; et encore!...

LES DEUX GENDARMES D'URI

Un philosophe a dit:

«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi qu'on voit l'étendue

de son bonheur ou celle de son infortune.»

Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, et je ne suivrai

son conseil qu'à demi, ou du moins en variant un peu sa manière.

Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus on peut rencontrer

l'envie. Je vais regarder à côté.

Il est impossible que vous ne connaissiez pas la Suisse, la terre

classique de la liberté?

Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous connaissez le canton

d'Uri, où est né Guillaume Tell?

Uri est la république la plus démocratique qui soit au monde.

S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution qui a été

révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme en frémirait.

Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. A vingt ans, il vote

directement les lois, sa journée étant finie.

La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif perd tout son

prestige.

Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le premier

arrondissement, dit _l'ancien pays_, et l'arrondissement d'Useren; pour

garder Altorf, où tous les chemins sont ouverts, eh bien, il y avait

deux gendarmes.

Attendez donc, vous allez voir.

Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient de la douce

vallée de Schacken à celle d'Useren, chassant parfois ou se livrant au

doux plaisir de la pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus

heureux.

Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs compatriotes et

qu'ils avaient chacun le même grade, ce qui permettait au Pandore de

l'endroit de ne pas être obligé hiérarchiquement de donner raison à son

supérieur.

Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; celui des deux

gendarmes commençait à se faisander.

En effet, les habitants du canton avaient fini par envier la vie

paisible des deux gendarmes.

Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine, considérant qu'il

était complètement inutile d'entretenir deux gendarmes dans un pays où

il n'y a ni voleur, ni assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste,

l'Assemblée souveraine supprima un des deux gendarmes.

Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les anciens affirmaient

qu'il avait rendu un service dans le temps.

Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça ne pouvait pas

durer longtemps. Ce gendarme, habitué depuis de longues années à se

promener avec son camarade, se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au

point que ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa santé.

On assembla les chambres.

Elles interrogèrent le gendarme.

Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci déclara que,

n'ayant absolument rien à faire et n'ayant plus son camarade pour

causer un peu, la vie était devenue bien amère pour lui.

La chambre souveraine, touchée par tant de franchise et d'infortune,

nomma son dernier gendarme inspecteur des cheminées de la république.

Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes dans la

république d'Uri.

Si vous saviez comme elle s'en passe!

L'HOMME AU SOU

Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine

idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une

étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse.

Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de

sous sont transformés en cartes d'adresse.

Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter

la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer.

Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.

Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur

adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en

dessaisir.

Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les

refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des

rixes.

Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et

dans les omnibus.

Vous verrez ça au premier jour de pluie.

Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés

de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus

et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier

détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être

favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être

désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour

celles qui auront des mains.

Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.

Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs

casques, et il fit mettre dans le _Figaro_, quelques jours après la

prise de Sébastopol:

«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de

bataille, les Russes disaient:

«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et

demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.»

Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:

«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des

grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!»

Il est probable que le marchand qui a inventé cette désastreuse

plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi.

Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou

dénaturent les monnaies publiques.

Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût

été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme

une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite.

UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES

Un frémissement de colère vient de parcourir le monde féminin; une

révolution terrible se prépare, et deux camps sont déjà formés et prêts

à combattre.

Dans le premier, on veut le _statu quo_.

Dans le second, on veut quitter le sentier battu.

Question de chiffon, vous l'avez deviné.

Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; il veut tout

renverser. Ne lui parlez ni de transaction ni d'essai loyal, ce serait

peine inutile.

Voici son programme:

ART. 1er

La robe à plis est et demeure abolie.

ART. 2

Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais supprimés et ne

pourront être rétablis.

ART. 3

Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou moins gracieux

seront expédiés en province et ne pourront pénétrer dans Paris que dans

les circonstances exceptionnelles.

ART. 4

M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé de présenter le

nouveau projet de soie destiné à charmer l'avenir.

Le spirituel rédacteur du _Sport_ ne s'est pas fait prier.

Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, il a présenté

le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:

«La robe classique a cessé d'exister.

Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni en rond d'une

façon uniforme, mais dont les ornements seront très variés.

Corsage _corselet_, très ajusté sur les hanches, formant pointe devant

et boutonné du haut en bas, à moins qu'il ne soit garni du col gilet.

La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni tablier. C'est une

robe courte. Elle a des volants au bas, et la partie supérieure de la

jupe est tantôt lisse, tantôt coulissée, ce qui est d'un très joli

effet. Son complément est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe

souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, soit en

dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant les épaules,

et se noue opulemment derrière; ce nœud vient orner la jupe et

l'accompagne fort gracieusement.

A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, une taille et des

allures d'une grâce particulière, on pourra porter sur la robe-cloche

de petits mantelets en étoffe brodée. On peut réellement dire que cette

nouveauté échappe à la description, par la raison qu'elle se compose de

fins détails dont le charme est surtout dans leur agencement.

La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un chapeau très orné

de fleurs; plus que jamais, au surplus, les fleurs sont bien portées.»

Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves gens de la campagne

en choisissant des étoffes pour les toilettes du dimanche; mais c'est

égal, au premier abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour

avoir beaucoup de succès.

Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer par là. Les

entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, et enfin, quand

tout le monde portera des fourreaux, elles en commanderont à leurs

couturières; il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les

user.

PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE

M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, me semble,

_à l'instar_ de M. Prudhomme, assez disposé à les combattre.

«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays artiste comme la

France, on soit obligé de payer des claqueurs chargés de faire les

succès des pièces et la réputation des artistes?»

La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé de se passer de

ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.

Il n'y a qu'à Paris où la _claque_ soit une institution permanente et

organisée.

Étant donné—hypothèse bien contestable—que le peuple français est le

peuple le plus spirituel de l'univers, on tombera facilement d'accord

que le peuple parisien est le peuple le plus spirituel de France.

Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni louer, ni admirer,

sans que la claque donne le signal.

Tout le monde applaudit, mais personne ne veut commencer.

Bien des artistes en renom passeraient inaperçus, si la _claque_ ne

faisait pas leur _entrée_. L'actrice la plus à la mode, la plus gâtée,

la plus fière, celle qui traite les princes comme des palefreniers, les

simples gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois aussi

des garçons coiffeurs comme des gentilshommes, celle-là, aussi fière et

aussi capricieuse qu'elle soit, est toujours douce et polie avec son

chef de claque; elle sait bien que sans lui elle _n'étrennerait_ pas.

Elle sait aussi que _s'il_ voulait bien, sa rivale ferait vite des

progrès dans l'esprit du public.

Une artiste a beau être l'idole du public et de son directeur dont

elle emplit la caisse, elle a beau avoir du talent et faire beaucoup

d'argent, elle est obligée d'être bien avec le chef de claque.

S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni moins, elle

aurait absolument son compte, mais rien que son compte, et ce ne serait

pas assez.

Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée, chanter faux,

manquer de mémoire, avoir enfin un de ces mille accidents dont les

planches sont émaillées, si la claque ne la repêche point, elle est

perdue.

Le chef de claque assiste aux répétitions et donne parfois son avis,

qui est toujours écouté.

Il note les passages importants, les mots à effets et les points

d'orgue.

Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement et sans art; sa

mission est des plus délicates.

Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement de mains gâterait

tout. C'est,—en termes de coulisses,—le _chatouilleur_.

D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu; c'est lui qui le

pousse; fait par un de ses hommes, cet éclat de rire serait commun,

peut-être choquant.

D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce n'est pas

facile; il faut la pousser petit à petit dans la voie de l'admiration,

et ne l'y lancer que lorsqu'elle est suffisamment entraînée. Un zèle

mal calculé peut indisposer le public et faire tomber la pièce.

Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner le public tout

d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter toujours, ne le forcer

jamais.

C'est d'autant mieux compris, que le public qui entend applaudir

frénétiquement une mauvaise chose, devient féroce.

Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la vérité me

force de dire qu'on ne paye ni le chef de claque ni les claqueurs. Ce

qui va paraître plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui

payent.

La place de chef de claque s'achète.

Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs pour un laps de

temps qui varie de trois à cinq ans.

Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui lie un directeur

de spectacle et son chef de claque, cette affaire se fait sur

parole, il n'y a pas d'exemple qu'une des parties n'ait pas tenu ses

engagements.

Maintenant, comment font les chefs de claque pour s'enrichir, tout en

payant une aussi forte redevance? C'est assez difficile à dire.

On peut consulter tous les artistes des deux sexes des théâtres de

Paris, ils répondront invariablement:

—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie, j'aimerais mieux

quitter le théâtre!

Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que les chefs de claque

sont des amateurs déguisés qui se ruinent en faveur de l'art.

Malheureusement cette supposition est tout à fait dénuée de bon sens

parce que tous les chefs de claque s'enrichissent.

Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche. M. David, son

successeur, un homme fort distingué et fort connaisseur, passe pour

avoir une belle fortune fort honnêtement acquise.

M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également fort à son aise

en laissant, au théâtre, le souvenir de son rire qui éclatait comme la

capsule d'un fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour les

artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il avait eu les relations

les plus loyales et les plus aimables.

J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter cinq ou six qui

sont les commanditaires de leurs théâtres.

On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les artistes jurent

leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent pas un sou.

Quel est donc ce mystère?

Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en veine

d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps à pénétrer le

mystère susdit:

Où votre étonnement va prendre certaines proportions, c'est lorsque je

vous affirmerai que, non seulement les chefs de claque payent, mais

que leurs hommes, leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent

également.

Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des âmes vénales. Pas

un n'entre pour rien dans une salle de spectacle.

Ils se divisent en trois classes:

_Les intimes._

_Les habitués._

_Les solitaires._

Les _intimes_, leur nom l'indique, sont des familiers sur lesquels on

peut compter.

Ils sont au _rendez-vous_ dans un café voisin du théâtre, où ils sont

forcés de consommer au moins un petit verre ou tout au moins de le

payer.

Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats aguerris qui ont

vu le feu plus d'une fois, des hommes dévoués dont l'enthousiasme ne

boude jamais et que l'admiration qu'ils éprouvent pour _leurs_ artistes

pousserait depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing inclusivement.

En 1852, un _intime_ se battit en duel pour madame Ugalde qui ne s'est

probablement jamais doutée de ce dévouement inconnu et désintéressé.

Il se battit à l'épée et désarma son adversaire.

—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée tombée, qu'_elle_

chante mieux que madame Cabel, et il ne vous sera rien fait.

—Jamais de la vie, répondit l'autre.

Le vainqueur réfléchit et dit gravement.

—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir des affaires et

que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre à rien.

L'_habitué_ ne vient pas tous les soirs comme l'intime. Il se contente

de deux ou trois soirées par mois; aussi est-il, non seulement forcé

de prendre le petit verre, mais encore de payer sa place dont le prix

varie depuis cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la pièce.

L'_habitué_ sait tous les airs d'opéras et d'opérettes. Il sait l'âge

des actrices et les époques de leurs débuts; il affecte un profond

mépris pour les jeunes artistes qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les

applaudisse à tout rompre.

Quand l'_habitué_ est vieux, il est absolument impossible; le présent

n'existe pas pour lui; il n'admet pas qu'un monsieur se permette de

jouer un rôle de Roger ou de Massol.

Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout d'arguments, il

a une phrase pour réduire ses adversaires au silence, qui ne manque

jamais son effet.

—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins avec orgueil;

moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet dans le _Postillon de Longjumeau_.

Le _solitaire_ est le claqueur qui ne claque pas. C'est un jeune faquin

qui a la maladie des premières représentations.

Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une.

Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations, il fait

partie du fameux _tout Paris_, et qu'à force de se montrer dans des

endroits où, à certains jours, on ne rencontre que des notoriétés

artistiques ou financières, il finira par passer pour quelque chose

comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et se mêle à des

groupes où on ne s'occupe pas de lui le moins du monde.

Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau ou de son magasin en

leur disant:

—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat!

—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais bien, mais je ne

le connais pas de vue. Comment est-il?

—Mais c'est un grand blond.

On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois ou quatre places

de _solitaires_ aux premières représentations que les chefs de claque

peuvent faire de grands bénéfices.

D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les soirs, à quinze sous

l'un dans l'autre, ce n'est pas la fortune.

Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle des théâtres

de Paris qui ne déclare de la façon la plus formelle n'avoir

jamais payé les bravos qu'on lui prodigue. Alors, comment font les

entrepreneurs de succès pour s'amasser de bonnes rentes?

Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes comme la mère

Thierret.

Un jour de l'an, cette estimable dame était dans sa loge en train de se

raser; le chef de claque survient:

—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite bonne et heureuse.

—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes étrennes.

—Ah! par exemple!

—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse?

—Oh non!

—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce que tu le dis: «Elle ne

donne pas à la claque, c'est une crasseuse.»

—Mais je vous jure...

—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par ladrerie que je ne

donne pas, c'est par principe. J'ai assez de talent, je pense, pour ne

pas être obligée de payer pour me faire applaudir.

—Certainement, le public s'en charge...

—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des manies; on me

couperait en deux que je ne donnerais pas deux liards.

—Mais, madame, je vous assure...

—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100 francs, parce que je

n'y suis pas forcée. Si j'y étais forcée, je ne les donnerais pas.

Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait trouvé un moyen

assez original pour ne pas payer la claque.

—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien le public m'aime.

Je n'ai donc pas besoin de votre ministère; mais voici 500 francs;

faites-moi donc le plaisir de chauffer cette pauvre madame X... J'ai

remarqué qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de

notre duo.

Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient; beaucoup

d'artistes débutants ne peuvent payer la claque, et jamais, lorsque ces

nouveaux venus ont eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des

claqueurs.

Un chef de claque sert son administration avant tout, et nulle part on

ne trouverait de plus honnêtes gens.

Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir combien

l'argent coûte peu à certaines étoiles pour comprendre les énormes

bénéfices qu'un chef pourrait encaisser en faisant tomber une rivale.

Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent; jamais elle n'a

été acceptée.

Il est encore mille circonstances que je ne saurais citer sans risquer

de blesser certaines susceptibilités, où un manque de probité d'un

entrepreneur de succès pourrait être très lucratif pour lui et très

désavantageux à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer un

fait de cette nature.

Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains amoureux peu

délicats aient fait siffler des rivales et fait tomber des pièces.

Jamais, dans les siffleurs enrôlés, on n'a trouvé un _intime_ ou un

_habitué_.

Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui ne songent pas

que sa mauvaise réputation date du XVIIIe siècle où

des particuliers organisaient des _cabales_ dans un intérêt tout

particulier.

Ce temps est loin.

GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS

Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans l'air.

Une question, comment dirai-je? une question sociale, oui, sociale,

c'est bien le mot.

La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain et le

faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.

Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans cesse déchiré par

des querelles intestines?

N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de la politique et

des autres fléaux qui ont désolé la France depuis tantôt dix ans?

O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions et des

concessions sans nombre pour arriver à la conjonction des faubourgs, et

voilà que tout se détraque; c'est terrible.

Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient donné la main,

le faubourg Saint-Germain avait avancé la sienne avec dignité, mais

sans enthousiasme.

Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à certains jeunes

novateurs qui, ayant un pied dans les deux camps, il y a de jolies

femmes partout, avaient prêché la concorde.

«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils écriés;

aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le repaire exclusif de la

finance, et vous n'êtes plus vous-même, tout noble faubourg que vous

êtes, la terre absolument classique de l'aristocratie.

«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est vrai; mais le

prince de L..., le comte de M..., la baronne de M..., le vicomte de

T..., habitent les Champs-Élysées.

«Le quartier François Ier est émaillé d'hôtels armoriés.

«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant de couronnes

à perles et de tortils que de la rue de Babylone à l'abbaye de

Saint-Germain des Prés.

«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous l'avez cru, et vous

vous obstinez à prendre le pont Royal pour une frontière.

«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez vos filles,

elles s'en vont tout droit par devers la Madeleine habiter un logis

confortable, sans doute, mais où le suisse traditionnel serait une

véritable curiosité.

«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de saison. Faubourg

Saint-Germain, soyez bon garçon; le soleil ne se lève plus dans la rue

du Bac.»

Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était embrassé, et

tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsqu'un

événement insignifiant est venu allumer la guerre à nouveau.

Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que c'est très grave.

Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit avoir aux messes

de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.

Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et la cravate blanche.

Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate blanche ni à

l'habit noir. Il préfère tout à cela.

On a commencé par rire. De part et d'autre on se décochait de petits

traits malins.

—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le faubourg

Saint-Germain.

—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait le faubourg

Saint-Honoré.

C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on fini par se

fâcher.

Les deux camps se regardent et tiennent bon.

De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un pseudo-martyr de

la Commune, vient d'être nommé curé, jusqu'à Passy, de Passy à

Saint-Philippe-du-Roule, de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et

de la Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en redingote,

en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète ce laisser aller de

cravates toutes plus fantaisistes les unes que les autres.

A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue officielle; la

cravate noire, ce _mezzo_ des faux-cols, y est prohibée.

Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant:

Paris tel qu'il est · 第 1 / 13 段