Mais Nicolas employait mieux son temps. Il était tranquillement en

train d'enlever sa bourse à Villon, qui l'avait mise dans sa poche,

pendant qu'agité et tremblant ce dernier était assis sur le tabouret

où deux minutes auparavant il écrivait sa ballade. Tout en plaçant

le petit sac en dedans de sa robe, sur sa poitrine, le moine, d'un

clignement d'yeux promit de partager avec Montigny et Tabary, qui lui

en avaient fait la demande d'un geste silencieux. On ne peut nier qu'en

beaucoup d'occasions un tempérament artistique rend un homme peu propre

à l'existence pratique.

Bientôt cependant Villon se secoua, sauta debout et se mit en devoir

comme les autres d'éparpiller et d'éteindre le feu. Avec beaucoup de

précautions Montigny ouvrit la porte et attentivement examina la rue.

Le chemin était libre, il n'y avait aucune patrouille indiscrète en

vue. Toutefois on jugea plus sage de ne pas partir ensemble: Villon

lui-même ayant hâte de partir, et les autres ne demandant pas mieux

que d'être débarrassés de lui avant qu'il eût découvert le vol de son

argent, il fut le premier qui sortit. Le vent triomphant avait emporté

tous les nuages du ciel. Quelques vapeurs minces fuyaient rapidement

à travers les étoiles. Il faisait un froid glacial et, par un effet

d'optique assez commun, les objets apparaissaient plus définis, même

qu'au grand jour. La ville endormie était complètement silencieuse. Des

rangées de capuchons blancs, un champ rempli de petits monticules sous

les étoiles scintillantes.

Villon maudit son sort. Pourquoi ne neigeait-il plus? Maintenant,

n'importe où il irait, il laisserait une trace ineffaçable derrière

lui, dans les rues étincelantes; n'importe où il irait, il serait

toujours lié à la maison du cimetière Saint-Jean; n'importe où il

irait, de ses propres pieds il tisserait la corde qui l'attacherait au

crime et le conduirait au gibet. Le coin de l'œil ouvert du mort lui

revint à la mémoire avec une nouvelle signification. Il fit claquer ses

doigts comme pour ramasser ses esprits, et, prenant une rue au hasard,

il s'avança courageusement dans la neige.

Tout en marchant, deux choses le préoccupaient: d'abord l'aspect du

gibet de Montfaucon pendant cette nuit claire et pleine de vent, et

ensuite le regard du mort, avec sa tête chauve et sa guirlande de

cheveux rouges frisés; toutes les deux lui faisaient froid au cœur

et il marchait de plus en plus vite, comme si l'agilité de ses pieds

pouvait l'emporter loin de ses lugubres pensées. Quelquefois il se

retournait, regardant par-dessus son épaule par saccades nerveuses,

mais il était le seul être vivant dans les rues blanches, et le seul

mouvement perceptible était celui de la neige soulevée en poussière

brillante par les rafales.

Il distingua tout à coup devant lui une masse noire et deux lanternes.

La masse était en marche si l'on en pouvait juger par les lanternes qui

se balançaient comme portées par des hommes. C'était une patrouille.

Quoiqu'elle ne fît que traverser sa route, il jugea prudent de se

mettre hors de vue aussi vite qu'il le put. Il n'était pas d'humeur à

être questionné, et il laissait des traces très visibles dans la neige.

Directement à sa droite il y avait un grand hôtel avec des tonnelles

et un grand porche devant la porte; il se rappela que cet hôtel était

inhabité et à moitié en ruines, en trois enjambées il fut près du

porche et sauta sous son abri. Au sortir de la lumière reflétée par

la neige des rues, il y faisait très noir, et, les mains étendues, il

essayait de pénétrer plus avant, quand il se heurta à un objet offrant

un mélange inexplicable de résistance, dur et mou, ferme et branlant.

Le cœur lui sauta; il fit un saut en arrière et fixa un regard effrayé

sur l'obstacle. Il fit alors entendre un petit rire de soulagement. Ce

n'était qu'une femme et une femme morte. Il s'agenouilla à son côté

pour s'assurer de ce dernier point. Elle était glacée et rigide comme

un bâton. Un petit chiffon de parure flottait au vent dans ses cheveux

et elle avait une épaisse couche de fard sur les joues, appliquée sans

aucun doute cette même après-midi. Ses poches étaient entièrement

vides, mais dans son bas, sous la jarretière, Villon trouva deux

petites pièces de monnaie appelées des blancs. C'était bien peu, mais

c'était toujours quelque chose, et le poète fut remué d'un profond

sentiment de pitié en pensant qu'elle était morte sans pouvoir dépenser

son argent. Cela lui semblait être un mystère triste et impénétrable.

Il jeta les yeux sur l'argent et ensuite sur la femme, les reportant

sur l'argent, il secoua la tête à l'énigme de la vie humaine. Henri V

d'Angleterre mourant à Vincennes tout de suite après sa conquête de la

France, et cette pauvre coquine allant mourir de froid sous une porte

avant d'avoir pu dépenser ses deux blancs, lui semblaient une manière

cruelle de faire marcher le monde. Deux blancs à dissiper ne lui

auraient pourtant pris que peu de temps, et c'eût été pour sa bouche

une douce saveur de plus, encore un doux claquement des lèvres, avant

que le diable prît son âme et que son corps fût livré à la vermine et

aux oiseaux de proie. Il aimerait, pour lui, user tout le suif avant

que la lumière s'éteigne et que la lanterne se brise.

Pendant que ces pensées lui traversaient l'esprit, machinalement

il cherchait sa bourse. Son cœur tout à coup cessa de battre, une

sensation de froid lui passa sur les mollets et un coup glacial sembla

le frapper sur la tête. Pendant un instant, il resta pétrifié, puis

il se tâta de nouveau d'un mouvement fiévreux, et alors il comprit

sa perte; de suite il fut couvert de sueur. Aux dépensiers, l'argent

est si vivant, si palpable; il n'est qu'un voile si fin entre eux et

leurs plaisirs! Leur fortune n'a qu'une limite, celle du temps; et le

prodigue, avec quelques louis, est l'empereur de Rome jusqu'à ce qu'ils

soient dépensés. Pour un homme de cette sorte, la perte de son argent

est le plus cruel des revers, c'est tomber du ciel à l'enfer, de tout à

rien, dans l'espace d'un souffle. Il n'en souffre que davantage s'il a

exposé sa tête pour se le procurer, s'il court le risque d'être pendu

le lendemain pour cette même bourse gagnée si chèrement, partie si

stupidement. Villon laissa échapper tous les jurons de son vocabulaire;

il jeta avec fureur les deux blancs dans la rue, il montra le poing au

ciel, il frappa du pied, et ne ressentit aucune horreur quand il se

surprit piétinant sur le pauvre cadavre. Alors il remonta rapidement

le chemin qui menait à la petite maison du cimetière. Il avait oublié

toutes ses craintes de la patrouille, qui d'ailleurs était passée

depuis longtemps, et il ne pensait qu'à sa bourse perdue. Il regarda

en vain à droite et à gauche sur la neige, il ne vit rien. Il ne

l'avait pas perdue dans la rue. Serait-elle tombée dans la maison? Il

aurait bien voulu y rentrer et voir, mais la pensée de son sinistre

habitant lui ôta tout courage. Et de plus, en s'approchant, il vit

que leurs efforts pour éteindre le feu avaient été nuls, qu'il avait

repris au contraire avec une nouvelle vigueur, et la lumière, sortant

par les crevasses de la porte et des fenêtres, renouvela sa terreur des

autorités et de la potence parisienne. Il revint vers l'hôtel et se

traîna sur la neige pour retrouver l'argent qu'il y avait jeté dans sa

fureur enfantine. Mais il ne retrouva qu'un blanc; l'autre, sans aucun

doute, était tombé sur le côté et s'était enfoncé profondément dans

la neige. Avec un seul blanc dans sa poche tous ces projets pour une

nuit de débauche dans quelque taverne s'évanouirent. Non seulement le

plaisir s'échappait en riant de son étreinte, mais un certain malaise

l'envahit. La transpiration s'était séchée sur lui et quoique le vent

fût tombé, le froid devenait de plus en plus vif; il se sentit paralysé

et le cœur lui manqua. Que devait-il faire? Malgré l'heure avancée et

la réussite improbable, il se décida à essayer la maison de son père

d'adoption, le chapelain de Saint-Benoît.

Il courut tout le long du chemin et frappa timidement.

On ne répondit pas. Il frappa encore et encore, reprenant du cœur à

chaque coup, et enfin il entendit des pas s'approcher de l'intérieur.

Un guichet s'ouvrit sur la porte clouée de fer et laissa passer un jet

de lumière jaune.

«Approchez la figure du guichet,» dit le chapelain, de l'intérieur.

«C'est seulement moi,» pleurnicha Villon.

«Ah! c'est... c'est seulement vous?» répliqua le chapelain. Il

l'accabla alors d'une foule de jurons indignes d'un prêtre, pour

l'avoir dérangé à une telle heure, et l'engagea à retourner au diable,

d'où il venait.

«J'ai les mains bleues jusqu'aux poignets, mes pieds sont morts et me

font mal; l'air piquant me cause des douleurs au nez; j'ai froid au

cœur. Je serai peut-être mort avant le matin. Seulement pour cette

fois, mon père et, devant Dieu, je ne vous redemanderai plus jamais!»

«Vous auriez dû venir de meilleure heure,» dit froidement

l'ecclésiastique. «Les jeunes gens ont besoin d'une leçon de temps en

temps.» Il ferma le guichet et sans hésitation rentra dans l'intérieur

de la maison. Villon ne se possédait plus; il frappa des pieds et des

mains sur la porte, et à grands cris appela le chapelain.

«Vieux renard véreux!» s'écria-t-il enfin. «Si je pouvais t'attraper,

je t'enverrais la tête la première dans l'abîme sans fond.»

Le bruit faible d'une porte se fermant dans la maison, au bout de longs

corridors, arriva jusqu'au poète. Il s'essuya la bouche avec le revers

de la main tout en jurant. Et alors le côté ridicule de la situation

le frappa; il rit et leva les yeux au ciel où les étoiles semblaient

trembloter au malheureux résultat de son entreprise.

Qu'allait-il faire? Cela avait tout l'air d'une nuit à passer dans les

rues glacées. La pensée de la femme morte le frappa tout à coup, et

lui fit une belle peur; ce qui lui était arrivé à elle au commencement

de la nuit pourrait bien lui arriver à lui avant la fin. Lui si jeune!

avec tant de chances de plaisirs et de débauches devant lui! Il se

sentit plus touché à la pensée de ce que pourrait être son sort que si

c'eût été le sort d'un autre, et il se traça en imagination la scène

qui s'ensuivrait le matin quand on trouverait son corps.

Il passa en revue toutes ses chances, tournant et retournant son blanc

entre le pouce et l'index. Malheureusement, il était en de mauvais

termes avec de vieux amis qui auraient pu avoir pitié de lui dans

une telle calamité. Il avait écrit des satires contre eux en vers,

il les avait battus et dupés, et pourtant, en se sentant serré de si

près, il pensait qu'il y en avait un au moins parmi eux qui peut-être

s'attendrirait. C'était une chance à courir, mais elle valait la peine

d'essayer, et il irait voir.

En chemin il lui arriva deux petits incidents qui apportèrent une autre

couleur à sa rêverie. D'abord, il tomba sur les pas d'une patrouille

qu'il suivit pendant quelques centaines de mètres, quoiqu'elle allât

dans une direction opposée à sa route. Cela le rassura un peu, il

avait au moins confondu sa trace, car il était encore sous l'empire de

l'idée d'être traqué à travers tout Paris dans la neige et appréhendé

au collet le lendemain matin avant d'être éveillé. Il fut ensuite

frappé bien différemment. Il passa un coin de rue, où pas très

longtemps auparavant une femme et son enfant avaient été dévorés par

des loups. Il réfléchit que le temps était des plus propices pour le

renouvellement d'une telle aventure, et dans ces rues désertes un homme

n'en serait sûrement pas quitte pour la peur. Il s'arrêta et regarda

autour de lui avec un intérêt des plus désagréables. C'était un centre

où plusieurs ruelles s'entre-croisaient; il les scruta toutes d'un

bout à l'autre, retenant son haleine, se demandant s'il ne voyait pas

quelque objet noir, galopant sur la neige, ou s'il n'entendait pas

des rugissements entre lui et la rivière. Il se rappela sa mère lui

racontant cette histoire, quand il était encore enfant. Sa mère! Si

seulement il savait où elle demeurait, il serait sûr au moins d'un

abri. Il résolut de s'informer le lendemain; puis il irait la voir,

la pauvre vieille! Tout en faisant ces raisonnements il arriva à

destination, son dernier espoir pour la nuit.

Comme toutes les autres, la maison était dans une obscurité complète;

cependant, après quelques coups frappés, il entendit du bruit sur sa

tête, le bruit d'un volet, et une voix méfiante demanda qui était là.

Le poète se nomma, sur un ton bas, mais intelligible, et attendit non

sans un certain effroi le résultat. Il ne se fit pas attendre. Une

fenêtre s'ouvrit tout à coup et un baquet plein d'eau sale s'éclaboussa

sur le seuil de la porte. Villon s'était un peu préparé à quelque chose

de semblable et il s'était mis hors de portée autant que la structure

du porche le lui avait permis, mais malgré tout il fut déplorablement

trempé jusqu'à la ceinture. Son haut-de-chausse fut gelé presque

instantanément. Il se vit déjà mort de froid; il se souvint qu'il avait

une tendance à la phtisie, et il se mit à tousser en manière d'essai.

Mais la gravité du danger lui calma les nerfs. Il s'arrêta à quelque

cent mètres de l'endroit où il avait été si maltraité et il réfléchit

le doigt au nez. Il ne voyait qu'un moyen d'avoir un refuge pour la

nuit; c'était de le prendre. Il avait remarqué une maison non loin

de là, dans laquelle il paraissait assez aisé de s'introduire, il se

dirigea de ce côté promptement, s'amusant en route à s'imaginer une

chambre encore chaude, avec une table encore chargée des restants du

souper; il y passerait le restant de la nuit et il en sortirait le

lendemain, les bras pleins d'argenterie de valeur. Il considérait

même les mets et les vins qu'il préférerait, et tout en se rappelant

ses plats favoris, le poisson rôti se présenta à son esprit, dans un

mélange étrange d'amusement et d'horreur.

«Je ne finirai jamais cette ballade,» pensa-t-il et tressaillant à ce

souvenir. «Que le diable emporte sa tête de truie,» répéta-t-il avec

ferveur, et il cracha sur la neige.

La maison en question lui parut toute noire à première vue, mais comme

il faisait une inspection préliminaire en vue d'un bon point d'attaque,

un filet mince de lumière frappa son œil venant d'une fenêtre garnie de

rideaux.

«Diable! pensa-t-il. Des gens éveillés. Quelque étudiant ou quelque

saint; maudits soient-ils! Ne pourraient-ils pas tout aussi bien

se soûler, aller se coucher et ronfler comme leurs voisins! A quoi

servent le couvre-feu et les pauvres diables de sonneurs de cloches

sautant au bout d'une corde dans les tours? A quoi sert le jour, si

les gens veillent toute la nuit? Que la peste les étouffe!» Il ricana

en s'apercevant où sa logique le conduisait. «Chacun à ses affaires

après tout,» ajouta-t-il, «et s'ils sont éveillés, par Dieu, je puis

peut-être honnêtement bien souper pour une fois et attraper le diable.»

Il alla courageusement à la porte et frappa avec assurance. Dans les

deux premières occasions il avait frappé timidement, avec crainte

d'attirer l'attention, mais pour le moment, après avoir rejeté la

pensée d'une entrée par effraction, frapper à une porte lui semblait

être un procédé des plus simples et des plus innocents. Le bruit de

ses coups se répéta par toute la maison, et le son s'était à peine

éteint qu'un pas mesuré s'approcha, une ou deux barres de fer furent

ôtées et un côté de la porte fut grand'ouvert, montrant que les

habitants de cette maison ne connaissaient pas la peur. Un homme de

haute stature, musculeux, sec et un peu courbé dévisagea Villon. Sa

tête était massive et cependant finement sculptée, le nez, plat au

bout, avait une certaine distinction vers le haut où il joignait une

forte paire de sourcils respirant l'honnêteté, la bouche était entourée

de rides délicates; et l'ensemble du visage reposait sur une épaisse

barbe blanche d'une coupe carrée et hardie. La lumière vacillante de

la lampe prêtait peut-être à cette tête plus de noblesse qu'elle n'en

avait réellement; néanmoins c'était une belle tête, respectable plutôt

qu'intelligente, forte, simple et loyale.

«Vous frappez tard, Monsieur,» dit le vieillard d'un ton courtois.

Villon se fit petit, et murmura quelques mots serviles d'excuse; dans

une crise de cette sorte, le mendiant prenait le dessus chez lui et

l'homme de génie se cachait la tête avec confusion.

«Vous avez froid et faim?» répéta le vieillard. «Eh bien! entrez,» et

il l'invita à pénétrer dans la maison d'un geste noble.

«Quelque grand seigneur,» pensa Villon, pendant que le maître de la

maison, après avoir posé la lampe à terre, remettait en place les

barres de fer à la porte.

«Vous m'excuserez si je vais devant,» dit-il quand ce fut fait, et il

précéda le poète dans l'escalier et dans une grande pièce chauffée par

un réchaud rempli de charbon et éclairée par une grande lampe suspendue

au plafond. Il y avait peu de meubles, seulement quelque vaisselle d'or

sur un buffet, quelques volumes in-folio et une armure placée entre les

deux fenêtres. De belles tapisseries étaient pendues aux murs, une

représentant le crucifiement de Notre-Seigneur, une autre une scène de

berger et de bergères près d'un petit ruisseau. Sur la cheminée une

panoplie d'armes.

«Prenez la peine de vous asseoir,» dit le vieillard et excusez-moi si

je vous quitte. Je suis seul à la maison ce soir et si vous désirez

manger, il faut que j'aille vous chercher quelque chose moi-même.»

Il ne fut pas plus tôt parti que Villon sauta de la chaise sur laquelle

il venait de s'asseoir et se mit à examiner tout ce qu'il avait autour

de lui avec la prudence et la convoitise d'un chat. Il pesa les flacons

d'or dans sa main, ouvrit les livres, compta les armes sur la panoplie

et essaya de découvrir avec quoi les sièges étaient rembourrés. Il

souleva les rideaux et vit que les fenêtres étaient garnies de riches

vitraux composés de figures d'aspect martial, autant qu'il en put

juger. Il revint alors au milieu de la chambre, respira fortement

et, tournant à plusieurs reprises sur ses talons, examina bien le

tout, comme s'il eût voulu retenir dans sa mémoire chaque détail de

l'appartement.

«Sept pièces de vaisselle,» dit-il. «S'il y en avait eu dix je l'aurais

risqué. Une belle maison et un maître à l'avenant! que les saints me

viennent en aide!

A ce moment, il entendit les pas du vieillard revenant le long du

corridor. En un bond il fut sur sa chaise et humblement se mit à se

chauffer les jambes près du réchaud.

Le maître de la maison avait un plat de viande dans une main et un broc

de vin dans l'autre. Il posa le plat sur la table, faisant signe à

Villon d'approcher sa chaise, et, allant au buffet, il en rapporta deux

verres qu'il emplit.

«Je bois à votre meilleure chance,» dit-il gravement, touchant le verre

de Villon avec le sien.

«A une plus ample connaissance,» dit le poète s'enhardissant.

Un simple homme du peuple eût été embarrassé par la courtoisie du vieux

seigneur, mais Villon était vieux à ce jeu, il avait plus d'une fois

amusé des grands seigneurs et il les trouvait d'aussi grands fripons

que lui. Donc il se donna tout entier aux aliments posés devant lui,

les dévorant avec voracité, pendant que le vieillard, renversé sur sa

chaise, le regardait incessamment d'un œil curieux.

«Vous avez du sang sur votre épaule, mon garçon,» dit-il.

Montigny devait avoir posé sa main droite sur lui quand il était sorti

de la maison. Dans son cœur il maudit Montigny.

«Ce n'est pas moi qui l'ai versé,» bégaya-t-il.

«Je ne le pensais pas,» répondit le maître de la maison paisiblement.

«Une querelle?»

«Oui, quelque chose comme cela,» admit Villon avec un tremblement de

voix.

«Un meurtre, peut-être?»

«Oh! non pas un meurtre,» dit le poète de plus en plus confus. «Le

combat était loyal; tué par accident. Que Dieu me frappe de mort si j'y

ai pris part!» ajouta-t-il avec ferveur.

«Un fripon de moins, il est probable,» observa le maître de la maison.

«Là, vous avez raison,» dit Villon infiniment soulagé. «Le plus grand

fripon qu'il y ait d'ici à Jérusalem. Il est mort assez doucement.

Mais ce n'était pas une belle chose à voir. Sans aucun doute vous avez

vu des morts dans votre temps, monseigneur,» ajouta-t-il, jetant un

regard sur l'armure.

«Un grand nombre,» dit le vieillard. «J'ai suivi les guerres, comme

vous le voyez.»

Villon posa sa fourchette et son couteau.

«Y en avait-il de chauves?» demanda-t-il.

«Certainement, et il y en avait avec des cheveux aussi blancs que les

miens.»

«Il me semble que les cheveux blancs ne me feraient pas autant

d'impression,» dit Villon. «Les siens étaient rouges.» Et il eut un

retour de son tremblement et d'envie de rire, lequel il noya dans une

grande gorgée de vin. «Cela m'émotionne un peu, quand j'y pense,»

continua-t-il. «Je le connaissais... que le diable l'emporte! Et aussi

le froid vous donne des idées... ou les idées vous donnent froid, je ne

sais plus lequel.»

«Avez-vous de l'argent?» demanda le vieillard.

«J'ai un blanc,» répondit en riant le poète. «Je l'ai pris dans le bas

d'une coquine morte sous un porche. Elle était raide morte, pauvre

fille, et froide comme un marbre; elle avait des petits bouts de ruban

dans les cheveux. Ce monde est bien dur en hiver pour les loups, les

filles et de malheureux fripons comme moi.»

«Moi,» dit le vieillard, «je suis Enguerrand de la Feuillée, seigneur

de Brisetout, bailli du Patatrac. Qui et que pouvez-vous être?»

Villon se leva et fit une révérence appropriée à la circonstance. «On

m'appelle,» dit-il, «François Villon, je suis un pauvre maître-es-arts

de cette Université. Je sais un peu de latin et connais beaucoup de

vices. Je puis faire des chansons, des ballades, des lais, virelais

et rondeaux. J'aime le bon vin. Je suis né dans un grenier et très

probablement je mourrai sur le gibet. Je puis ajouter qu'à partir de

ce soir je suis le plus humble des serviteurs de Votre Seigneurie.»

«Non pas mon serviteur», dit le chevalier, «mon hôte pour ce soir, pas

davantage.»

«Un hôte très reconnaissant,» dit Villon poliment, et d'un geste

silencieux il but à la santé du maître de la maison.

«Vous êtes fin,» commença le vieillard en se tapant le front, «très

fin; vous avez du savoir, vous êtes un clerc, et cependant vous prenez

une petite pièce d'argent à une femme morte dans la rue. N'est-ce pas

une espèce de vol?»

«C'est une espèce de vol qui se pratique beaucoup dans les guerres,

monseigneur.»

«Les guerres sont le champ d'honneur,» reprit le vieillard avec

orgueil. «L'homme joue sa vie sur un coup de dés; il combat au nom de

son seigneur Dieu et toutes les seigneuries des saints et des anges.»

«Mettons,» dit Villon, «que vraiment j'aie été un voleur: ne jouais-je

pas ma vie aussi, et contre un nombre de points beaucoup plus grand?»

«Pour du gain, mais pas pour l'honneur.»

«Du gain?» répéta Villon avec un haussement d'épaules. «Du gain! Un

malheureux diable a besoin de souper et il le prend. De même fait le

soldat en campagne. Voyons, que veulent dire toutes ces réquisitions

dont nous entendons parler? Si ce n'est pas du gain pour ceux qui les

font, les pertes se font toujours sentir pour les autres. Les hommes

d'armes boivent près d'un bon feu pendant que le bourgeois se ronge

les ongles pour leur acheter du vin et du bois. J'ai vu pas mal de

laboureurs se balancer aux arbres dans la campagne; oui, j'en ai vu

trente sur un seul orme, et quand j'ai demandé ce qu'ils avaient fait,

on m'a répondu que c'était parce qu'ils n'avaient pas pu amasser tous

ensemble assez de pistoles pour satisfaire les hommes d'armes.»

«Ce sont les nécessités de la guerre, que les gens de basse naissance

doivent endurer avec résignation. Il est vrai qu'il y a des capitaines

qui vont trop loin; il y a des esprits dans toutes les classes qui ne

se laissent pas aisément émouvoir par la pitié, et il est vrai qu'il y

en a beaucoup parmi ceux qui suivent la profession des armes, qui ne

valent pas mieux que des brigands.»

«Vous voyez,» dit le poète, vous ne pouvez séparer le soldat du

brigand, et qu'est-ce qu'un voleur si ce n'est un brigand isolé avec

des manières circonspectes? Je vole deux côtelettes de mouton, sans

même déranger le sommeil des gens; le fermier grogne un peu, mais il

n'en soupe pas avec moins d'appétit du restant. Vous venez, soufflant

glorieusement de la trompette; vous prenez le mouton entier et battez

le fermier sans miséricorde par-dessus le marché. Je n'ai pas de

trompette. Je suis simplement Pierre, Jean ou Paul; alors je suis un

fripon, un chien, et la corde est encore trop bonne pour me pendre;--de

tout mon cœur, mais demandez au fermier lequel de nous deux il préfère

et lequel il maudit, la nuit, quand le froid le tient éveillé.

Le cas étrange du docteur Jekyll; Un logement pour la nuit · 第 7 / 8 段