train d'enlever sa bourse à Villon, qui l'avait mise dans sa poche,
pendant qu'agité et tremblant ce dernier était assis sur le tabouret
où deux minutes auparavant il écrivait sa ballade. Tout en plaçant
le petit sac en dedans de sa robe, sur sa poitrine, le moine, d'un
clignement d'yeux promit de partager avec Montigny et Tabary, qui lui
en avaient fait la demande d'un geste silencieux. On ne peut nier qu'en
beaucoup d'occasions un tempérament artistique rend un homme peu propre
à l'existence pratique.
Bientôt cependant Villon se secoua, sauta debout et se mit en devoir
comme les autres d'éparpiller et d'éteindre le feu. Avec beaucoup de
précautions Montigny ouvrit la porte et attentivement examina la rue.
Le chemin était libre, il n'y avait aucune patrouille indiscrète en
vue. Toutefois on jugea plus sage de ne pas partir ensemble: Villon
lui-même ayant hâte de partir, et les autres ne demandant pas mieux
que d'être débarrassés de lui avant qu'il eût découvert le vol de son
argent, il fut le premier qui sortit. Le vent triomphant avait emporté
tous les nuages du ciel. Quelques vapeurs minces fuyaient rapidement
à travers les étoiles. Il faisait un froid glacial et, par un effet
d'optique assez commun, les objets apparaissaient plus définis, même
qu'au grand jour. La ville endormie était complètement silencieuse. Des
rangées de capuchons blancs, un champ rempli de petits monticules sous
les étoiles scintillantes.
Villon maudit son sort. Pourquoi ne neigeait-il plus? Maintenant,
n'importe où il irait, il laisserait une trace ineffaçable derrière
lui, dans les rues étincelantes; n'importe où il irait, il serait
toujours lié à la maison du cimetière Saint-Jean; n'importe où il
irait, de ses propres pieds il tisserait la corde qui l'attacherait au
crime et le conduirait au gibet. Le coin de l'œil ouvert du mort lui
revint à la mémoire avec une nouvelle signification. Il fit claquer ses
doigts comme pour ramasser ses esprits, et, prenant une rue au hasard,
il s'avança courageusement dans la neige.
Tout en marchant, deux choses le préoccupaient: d'abord l'aspect du
gibet de Montfaucon pendant cette nuit claire et pleine de vent, et
ensuite le regard du mort, avec sa tête chauve et sa guirlande de
cheveux rouges frisés; toutes les deux lui faisaient froid au cœur
et il marchait de plus en plus vite, comme si l'agilité de ses pieds
pouvait l'emporter loin de ses lugubres pensées. Quelquefois il se
retournait, regardant par-dessus son épaule par saccades nerveuses,
mais il était le seul être vivant dans les rues blanches, et le seul
mouvement perceptible était celui de la neige soulevée en poussière
brillante par les rafales.
Il distingua tout à coup devant lui une masse noire et deux lanternes.
La masse était en marche si l'on en pouvait juger par les lanternes qui
se balançaient comme portées par des hommes. C'était une patrouille.
Quoiqu'elle ne fît que traverser sa route, il jugea prudent de se
mettre hors de vue aussi vite qu'il le put. Il n'était pas d'humeur à
être questionné, et il laissait des traces très visibles dans la neige.
Directement à sa droite il y avait un grand hôtel avec des tonnelles
et un grand porche devant la porte; il se rappela que cet hôtel était
inhabité et à moitié en ruines, en trois enjambées il fut près du
porche et sauta sous son abri. Au sortir de la lumière reflétée par
la neige des rues, il y faisait très noir, et, les mains étendues, il
essayait de pénétrer plus avant, quand il se heurta à un objet offrant
un mélange inexplicable de résistance, dur et mou, ferme et branlant.
Le cœur lui sauta; il fit un saut en arrière et fixa un regard effrayé
sur l'obstacle. Il fit alors entendre un petit rire de soulagement. Ce
n'était qu'une femme et une femme morte. Il s'agenouilla à son côté
pour s'assurer de ce dernier point. Elle était glacée et rigide comme
un bâton. Un petit chiffon de parure flottait au vent dans ses cheveux
et elle avait une épaisse couche de fard sur les joues, appliquée sans
aucun doute cette même après-midi. Ses poches étaient entièrement
vides, mais dans son bas, sous la jarretière, Villon trouva deux
petites pièces de monnaie appelées des blancs. C'était bien peu, mais
c'était toujours quelque chose, et le poète fut remué d'un profond
sentiment de pitié en pensant qu'elle était morte sans pouvoir dépenser
son argent. Cela lui semblait être un mystère triste et impénétrable.
Il jeta les yeux sur l'argent et ensuite sur la femme, les reportant
sur l'argent, il secoua la tête à l'énigme de la vie humaine. Henri V
d'Angleterre mourant à Vincennes tout de suite après sa conquête de la
France, et cette pauvre coquine allant mourir de froid sous une porte
avant d'avoir pu dépenser ses deux blancs, lui semblaient une manière
cruelle de faire marcher le monde. Deux blancs à dissiper ne lui
auraient pourtant pris que peu de temps, et c'eût été pour sa bouche
une douce saveur de plus, encore un doux claquement des lèvres, avant
que le diable prît son âme et que son corps fût livré à la vermine et
aux oiseaux de proie. Il aimerait, pour lui, user tout le suif avant
que la lumière s'éteigne et que la lanterne se brise.
Pendant que ces pensées lui traversaient l'esprit, machinalement
il cherchait sa bourse. Son cœur tout à coup cessa de battre, une
sensation de froid lui passa sur les mollets et un coup glacial sembla
le frapper sur la tête. Pendant un instant, il resta pétrifié, puis
il se tâta de nouveau d'un mouvement fiévreux, et alors il comprit
sa perte; de suite il fut couvert de sueur. Aux dépensiers, l'argent
est si vivant, si palpable; il n'est qu'un voile si fin entre eux et
leurs plaisirs! Leur fortune n'a qu'une limite, celle du temps; et le
prodigue, avec quelques louis, est l'empereur de Rome jusqu'à ce qu'ils
soient dépensés. Pour un homme de cette sorte, la perte de son argent
est le plus cruel des revers, c'est tomber du ciel à l'enfer, de tout à
rien, dans l'espace d'un souffle. Il n'en souffre que davantage s'il a
exposé sa tête pour se le procurer, s'il court le risque d'être pendu
le lendemain pour cette même bourse gagnée si chèrement, partie si
stupidement. Villon laissa échapper tous les jurons de son vocabulaire;
il jeta avec fureur les deux blancs dans la rue, il montra le poing au
ciel, il frappa du pied, et ne ressentit aucune horreur quand il se
surprit piétinant sur le pauvre cadavre. Alors il remonta rapidement
le chemin qui menait à la petite maison du cimetière. Il avait oublié
toutes ses craintes de la patrouille, qui d'ailleurs était passée
depuis longtemps, et il ne pensait qu'à sa bourse perdue. Il regarda
en vain à droite et à gauche sur la neige, il ne vit rien. Il ne
l'avait pas perdue dans la rue. Serait-elle tombée dans la maison? Il
aurait bien voulu y rentrer et voir, mais la pensée de son sinistre
habitant lui ôta tout courage. Et de plus, en s'approchant, il vit
que leurs efforts pour éteindre le feu avaient été nuls, qu'il avait
repris au contraire avec une nouvelle vigueur, et la lumière, sortant
par les crevasses de la porte et des fenêtres, renouvela sa terreur des
autorités et de la potence parisienne. Il revint vers l'hôtel et se
traîna sur la neige pour retrouver l'argent qu'il y avait jeté dans sa
fureur enfantine. Mais il ne retrouva qu'un blanc; l'autre, sans aucun
doute, était tombé sur le côté et s'était enfoncé profondément dans
la neige. Avec un seul blanc dans sa poche tous ces projets pour une
nuit de débauche dans quelque taverne s'évanouirent. Non seulement le
plaisir s'échappait en riant de son étreinte, mais un certain malaise
l'envahit. La transpiration s'était séchée sur lui et quoique le vent
fût tombé, le froid devenait de plus en plus vif; il se sentit paralysé
et le cœur lui manqua. Que devait-il faire? Malgré l'heure avancée et
la réussite improbable, il se décida à essayer la maison de son père
d'adoption, le chapelain de Saint-Benoît.
Il courut tout le long du chemin et frappa timidement.
On ne répondit pas. Il frappa encore et encore, reprenant du cœur à
chaque coup, et enfin il entendit des pas s'approcher de l'intérieur.
Un guichet s'ouvrit sur la porte clouée de fer et laissa passer un jet
de lumière jaune.
«Approchez la figure du guichet,» dit le chapelain, de l'intérieur.
«C'est seulement moi,» pleurnicha Villon.
«Ah! c'est... c'est seulement vous?» répliqua le chapelain. Il
l'accabla alors d'une foule de jurons indignes d'un prêtre, pour
l'avoir dérangé à une telle heure, et l'engagea à retourner au diable,
d'où il venait.
«J'ai les mains bleues jusqu'aux poignets, mes pieds sont morts et me
font mal; l'air piquant me cause des douleurs au nez; j'ai froid au
cœur. Je serai peut-être mort avant le matin. Seulement pour cette
fois, mon père et, devant Dieu, je ne vous redemanderai plus jamais!»
«Vous auriez dû venir de meilleure heure,» dit froidement
l'ecclésiastique. «Les jeunes gens ont besoin d'une leçon de temps en
temps.» Il ferma le guichet et sans hésitation rentra dans l'intérieur
de la maison. Villon ne se possédait plus; il frappa des pieds et des
mains sur la porte, et à grands cris appela le chapelain.
«Vieux renard véreux!» s'écria-t-il enfin. «Si je pouvais t'attraper,
je t'enverrais la tête la première dans l'abîme sans fond.»
Le bruit faible d'une porte se fermant dans la maison, au bout de longs
corridors, arriva jusqu'au poète. Il s'essuya la bouche avec le revers
de la main tout en jurant. Et alors le côté ridicule de la situation
le frappa; il rit et leva les yeux au ciel où les étoiles semblaient
trembloter au malheureux résultat de son entreprise.
Qu'allait-il faire? Cela avait tout l'air d'une nuit à passer dans les
rues glacées. La pensée de la femme morte le frappa tout à coup, et
lui fit une belle peur; ce qui lui était arrivé à elle au commencement
de la nuit pourrait bien lui arriver à lui avant la fin. Lui si jeune!
avec tant de chances de plaisirs et de débauches devant lui! Il se
sentit plus touché à la pensée de ce que pourrait être son sort que si
c'eût été le sort d'un autre, et il se traça en imagination la scène
qui s'ensuivrait le matin quand on trouverait son corps.
Il passa en revue toutes ses chances, tournant et retournant son blanc
entre le pouce et l'index. Malheureusement, il était en de mauvais
termes avec de vieux amis qui auraient pu avoir pitié de lui dans
une telle calamité. Il avait écrit des satires contre eux en vers,
il les avait battus et dupés, et pourtant, en se sentant serré de si
près, il pensait qu'il y en avait un au moins parmi eux qui peut-être
s'attendrirait. C'était une chance à courir, mais elle valait la peine
d'essayer, et il irait voir.
En chemin il lui arriva deux petits incidents qui apportèrent une autre
couleur à sa rêverie. D'abord, il tomba sur les pas d'une patrouille
qu'il suivit pendant quelques centaines de mètres, quoiqu'elle allât
dans une direction opposée à sa route. Cela le rassura un peu, il
avait au moins confondu sa trace, car il était encore sous l'empire de
l'idée d'être traqué à travers tout Paris dans la neige et appréhendé
au collet le lendemain matin avant d'être éveillé. Il fut ensuite
frappé bien différemment. Il passa un coin de rue, où pas très
longtemps auparavant une femme et son enfant avaient été dévorés par
des loups. Il réfléchit que le temps était des plus propices pour le
renouvellement d'une telle aventure, et dans ces rues désertes un homme
n'en serait sûrement pas quitte pour la peur. Il s'arrêta et regarda
autour de lui avec un intérêt des plus désagréables. C'était un centre
où plusieurs ruelles s'entre-croisaient; il les scruta toutes d'un
bout à l'autre, retenant son haleine, se demandant s'il ne voyait pas
quelque objet noir, galopant sur la neige, ou s'il n'entendait pas
des rugissements entre lui et la rivière. Il se rappela sa mère lui
racontant cette histoire, quand il était encore enfant. Sa mère! Si
seulement il savait où elle demeurait, il serait sûr au moins d'un
abri. Il résolut de s'informer le lendemain; puis il irait la voir,
la pauvre vieille! Tout en faisant ces raisonnements il arriva à
destination, son dernier espoir pour la nuit.
Comme toutes les autres, la maison était dans une obscurité complète;
cependant, après quelques coups frappés, il entendit du bruit sur sa
tête, le bruit d'un volet, et une voix méfiante demanda qui était là.
Le poète se nomma, sur un ton bas, mais intelligible, et attendit non
sans un certain effroi le résultat. Il ne se fit pas attendre. Une
fenêtre s'ouvrit tout à coup et un baquet plein d'eau sale s'éclaboussa
sur le seuil de la porte. Villon s'était un peu préparé à quelque chose
de semblable et il s'était mis hors de portée autant que la structure
du porche le lui avait permis, mais malgré tout il fut déplorablement
trempé jusqu'à la ceinture. Son haut-de-chausse fut gelé presque
instantanément. Il se vit déjà mort de froid; il se souvint qu'il avait
une tendance à la phtisie, et il se mit à tousser en manière d'essai.
Mais la gravité du danger lui calma les nerfs. Il s'arrêta à quelque
cent mètres de l'endroit où il avait été si maltraité et il réfléchit
le doigt au nez. Il ne voyait qu'un moyen d'avoir un refuge pour la
nuit; c'était de le prendre. Il avait remarqué une maison non loin
de là, dans laquelle il paraissait assez aisé de s'introduire, il se
dirigea de ce côté promptement, s'amusant en route à s'imaginer une
chambre encore chaude, avec une table encore chargée des restants du
souper; il y passerait le restant de la nuit et il en sortirait le
lendemain, les bras pleins d'argenterie de valeur. Il considérait
même les mets et les vins qu'il préférerait, et tout en se rappelant
ses plats favoris, le poisson rôti se présenta à son esprit, dans un
mélange étrange d'amusement et d'horreur.
«Je ne finirai jamais cette ballade,» pensa-t-il et tressaillant à ce
souvenir. «Que le diable emporte sa tête de truie,» répéta-t-il avec
ferveur, et il cracha sur la neige.
La maison en question lui parut toute noire à première vue, mais comme
il faisait une inspection préliminaire en vue d'un bon point d'attaque,
un filet mince de lumière frappa son œil venant d'une fenêtre garnie de
rideaux.
«Diable! pensa-t-il. Des gens éveillés. Quelque étudiant ou quelque
saint; maudits soient-ils! Ne pourraient-ils pas tout aussi bien
se soûler, aller se coucher et ronfler comme leurs voisins! A quoi
servent le couvre-feu et les pauvres diables de sonneurs de cloches
sautant au bout d'une corde dans les tours? A quoi sert le jour, si
les gens veillent toute la nuit? Que la peste les étouffe!» Il ricana
en s'apercevant où sa logique le conduisait. «Chacun à ses affaires
après tout,» ajouta-t-il, «et s'ils sont éveillés, par Dieu, je puis
peut-être honnêtement bien souper pour une fois et attraper le diable.»
Il alla courageusement à la porte et frappa avec assurance. Dans les
deux premières occasions il avait frappé timidement, avec crainte
d'attirer l'attention, mais pour le moment, après avoir rejeté la
pensée d'une entrée par effraction, frapper à une porte lui semblait
être un procédé des plus simples et des plus innocents. Le bruit de
ses coups se répéta par toute la maison, et le son s'était à peine
éteint qu'un pas mesuré s'approcha, une ou deux barres de fer furent
ôtées et un côté de la porte fut grand'ouvert, montrant que les
habitants de cette maison ne connaissaient pas la peur. Un homme de
haute stature, musculeux, sec et un peu courbé dévisagea Villon. Sa
tête était massive et cependant finement sculptée, le nez, plat au
bout, avait une certaine distinction vers le haut où il joignait une
forte paire de sourcils respirant l'honnêteté, la bouche était entourée
de rides délicates; et l'ensemble du visage reposait sur une épaisse
barbe blanche d'une coupe carrée et hardie. La lumière vacillante de
la lampe prêtait peut-être à cette tête plus de noblesse qu'elle n'en
avait réellement; néanmoins c'était une belle tête, respectable plutôt
qu'intelligente, forte, simple et loyale.
«Vous frappez tard, Monsieur,» dit le vieillard d'un ton courtois.
Villon se fit petit, et murmura quelques mots serviles d'excuse; dans
une crise de cette sorte, le mendiant prenait le dessus chez lui et
l'homme de génie se cachait la tête avec confusion.
«Vous avez froid et faim?» répéta le vieillard. «Eh bien! entrez,» et
il l'invita à pénétrer dans la maison d'un geste noble.
«Quelque grand seigneur,» pensa Villon, pendant que le maître de la
maison, après avoir posé la lampe à terre, remettait en place les
barres de fer à la porte.
«Vous m'excuserez si je vais devant,» dit-il quand ce fut fait, et il
précéda le poète dans l'escalier et dans une grande pièce chauffée par
un réchaud rempli de charbon et éclairée par une grande lampe suspendue
au plafond. Il y avait peu de meubles, seulement quelque vaisselle d'or
sur un buffet, quelques volumes in-folio et une armure placée entre les
deux fenêtres. De belles tapisseries étaient pendues aux murs, une
représentant le crucifiement de Notre-Seigneur, une autre une scène de
berger et de bergères près d'un petit ruisseau. Sur la cheminée une
panoplie d'armes.
«Prenez la peine de vous asseoir,» dit le vieillard et excusez-moi si
je vous quitte. Je suis seul à la maison ce soir et si vous désirez
manger, il faut que j'aille vous chercher quelque chose moi-même.»
Il ne fut pas plus tôt parti que Villon sauta de la chaise sur laquelle
il venait de s'asseoir et se mit à examiner tout ce qu'il avait autour
de lui avec la prudence et la convoitise d'un chat. Il pesa les flacons
d'or dans sa main, ouvrit les livres, compta les armes sur la panoplie
et essaya de découvrir avec quoi les sièges étaient rembourrés. Il
souleva les rideaux et vit que les fenêtres étaient garnies de riches
vitraux composés de figures d'aspect martial, autant qu'il en put
juger. Il revint alors au milieu de la chambre, respira fortement
et, tournant à plusieurs reprises sur ses talons, examina bien le
tout, comme s'il eût voulu retenir dans sa mémoire chaque détail de
l'appartement.
«Sept pièces de vaisselle,» dit-il. «S'il y en avait eu dix je l'aurais
risqué. Une belle maison et un maître à l'avenant! que les saints me
viennent en aide!
A ce moment, il entendit les pas du vieillard revenant le long du
corridor. En un bond il fut sur sa chaise et humblement se mit à se
chauffer les jambes près du réchaud.
Le maître de la maison avait un plat de viande dans une main et un broc
de vin dans l'autre. Il posa le plat sur la table, faisant signe à
Villon d'approcher sa chaise, et, allant au buffet, il en rapporta deux
verres qu'il emplit.
«Je bois à votre meilleure chance,» dit-il gravement, touchant le verre
de Villon avec le sien.
«A une plus ample connaissance,» dit le poète s'enhardissant.
Un simple homme du peuple eût été embarrassé par la courtoisie du vieux
seigneur, mais Villon était vieux à ce jeu, il avait plus d'une fois
amusé des grands seigneurs et il les trouvait d'aussi grands fripons
que lui. Donc il se donna tout entier aux aliments posés devant lui,
les dévorant avec voracité, pendant que le vieillard, renversé sur sa
chaise, le regardait incessamment d'un œil curieux.
«Vous avez du sang sur votre épaule, mon garçon,» dit-il.
Montigny devait avoir posé sa main droite sur lui quand il était sorti
de la maison. Dans son cœur il maudit Montigny.
«Ce n'est pas moi qui l'ai versé,» bégaya-t-il.
«Je ne le pensais pas,» répondit le maître de la maison paisiblement.
«Une querelle?»
«Oui, quelque chose comme cela,» admit Villon avec un tremblement de
voix.
«Un meurtre, peut-être?»
«Oh! non pas un meurtre,» dit le poète de plus en plus confus. «Le
combat était loyal; tué par accident. Que Dieu me frappe de mort si j'y
ai pris part!» ajouta-t-il avec ferveur.
«Un fripon de moins, il est probable,» observa le maître de la maison.
«Là, vous avez raison,» dit Villon infiniment soulagé. «Le plus grand
fripon qu'il y ait d'ici à Jérusalem. Il est mort assez doucement.
Mais ce n'était pas une belle chose à voir. Sans aucun doute vous avez
vu des morts dans votre temps, monseigneur,» ajouta-t-il, jetant un
regard sur l'armure.
«Un grand nombre,» dit le vieillard. «J'ai suivi les guerres, comme
vous le voyez.»
Villon posa sa fourchette et son couteau.
«Y en avait-il de chauves?» demanda-t-il.
«Certainement, et il y en avait avec des cheveux aussi blancs que les
miens.»
«Il me semble que les cheveux blancs ne me feraient pas autant
d'impression,» dit Villon. «Les siens étaient rouges.» Et il eut un
retour de son tremblement et d'envie de rire, lequel il noya dans une
grande gorgée de vin. «Cela m'émotionne un peu, quand j'y pense,»
continua-t-il. «Je le connaissais... que le diable l'emporte! Et aussi
le froid vous donne des idées... ou les idées vous donnent froid, je ne
sais plus lequel.»
«Avez-vous de l'argent?» demanda le vieillard.
«J'ai un blanc,» répondit en riant le poète. «Je l'ai pris dans le bas
d'une coquine morte sous un porche. Elle était raide morte, pauvre
fille, et froide comme un marbre; elle avait des petits bouts de ruban
dans les cheveux. Ce monde est bien dur en hiver pour les loups, les
filles et de malheureux fripons comme moi.»
«Moi,» dit le vieillard, «je suis Enguerrand de la Feuillée, seigneur
de Brisetout, bailli du Patatrac. Qui et que pouvez-vous être?»
Villon se leva et fit une révérence appropriée à la circonstance. «On
m'appelle,» dit-il, «François Villon, je suis un pauvre maître-es-arts
de cette Université. Je sais un peu de latin et connais beaucoup de
vices. Je puis faire des chansons, des ballades, des lais, virelais
et rondeaux. J'aime le bon vin. Je suis né dans un grenier et très
probablement je mourrai sur le gibet. Je puis ajouter qu'à partir de
ce soir je suis le plus humble des serviteurs de Votre Seigneurie.»
«Non pas mon serviteur», dit le chevalier, «mon hôte pour ce soir, pas
davantage.»
«Un hôte très reconnaissant,» dit Villon poliment, et d'un geste
silencieux il but à la santé du maître de la maison.
«Vous êtes fin,» commença le vieillard en se tapant le front, «très
fin; vous avez du savoir, vous êtes un clerc, et cependant vous prenez
une petite pièce d'argent à une femme morte dans la rue. N'est-ce pas
une espèce de vol?»
«C'est une espèce de vol qui se pratique beaucoup dans les guerres,
monseigneur.»
«Les guerres sont le champ d'honneur,» reprit le vieillard avec
orgueil. «L'homme joue sa vie sur un coup de dés; il combat au nom de
son seigneur Dieu et toutes les seigneuries des saints et des anges.»
«Mettons,» dit Villon, «que vraiment j'aie été un voleur: ne jouais-je
pas ma vie aussi, et contre un nombre de points beaucoup plus grand?»
«Pour du gain, mais pas pour l'honneur.»
«Du gain?» répéta Villon avec un haussement d'épaules. «Du gain! Un
malheureux diable a besoin de souper et il le prend. De même fait le
soldat en campagne. Voyons, que veulent dire toutes ces réquisitions
dont nous entendons parler? Si ce n'est pas du gain pour ceux qui les
font, les pertes se font toujours sentir pour les autres. Les hommes
d'armes boivent près d'un bon feu pendant que le bourgeois se ronge
les ongles pour leur acheter du vin et du bois. J'ai vu pas mal de
laboureurs se balancer aux arbres dans la campagne; oui, j'en ai vu
trente sur un seul orme, et quand j'ai demandé ce qu'ils avaient fait,
on m'a répondu que c'était parce qu'ils n'avaient pas pu amasser tous
ensemble assez de pistoles pour satisfaire les hommes d'armes.»
«Ce sont les nécessités de la guerre, que les gens de basse naissance
doivent endurer avec résignation. Il est vrai qu'il y a des capitaines
qui vont trop loin; il y a des esprits dans toutes les classes qui ne
se laissent pas aisément émouvoir par la pitié, et il est vrai qu'il y
en a beaucoup parmi ceux qui suivent la profession des armes, qui ne
valent pas mieux que des brigands.»
«Vous voyez,» dit le poète, vous ne pouvez séparer le soldat du
brigand, et qu'est-ce qu'un voleur si ce n'est un brigand isolé avec
des manières circonspectes? Je vole deux côtelettes de mouton, sans
même déranger le sommeil des gens; le fermier grogne un peu, mais il
n'en soupe pas avec moins d'appétit du restant. Vous venez, soufflant
glorieusement de la trompette; vous prenez le mouton entier et battez
le fermier sans miséricorde par-dessus le marché. Je n'ai pas de
trompette. Je suis simplement Pierre, Jean ou Paul; alors je suis un
fripon, un chien, et la corde est encore trop bonne pour me pendre;--de
tout mon cœur, mais demandez au fermier lequel de nous deux il préfère
et lequel il maudit, la nuit, quand le froid le tient éveillé.