puissant et honoré. Si demain j'étais sans maison, des centaines de
gens seraient fiers de m'abriter. Les pauvres iraient passer la nuit
dans la rue avec leurs enfants, si seulement je faisais entendre que
je désirais être seul. Et vous je vous trouve errant, sans domicile
et volant des blancs à une femme morte sur les grands chemins! Je
n'ai peur ni de l'homme ni de rien; je vous ai vu trembler et perdre
contenance à un mot. J'attends content dans ma maison les ordres de
Dieu ou un appel du roi m'envoyant encore sur le champ de bataille.
Vous, vous attendez la potence, une mort rude et rapide, sans espoir ou
honneur. N'y a-t-il aucune différence entre nous deux?»
«Comme entre le jour et la nuit, j'en conviens,» dit Villon. «Mais
si j'étais né seigneur de Brisetout, et que vous ayez été le pauvre
écolier François, la différence eût-elle été moindre? N'aurais-je pas
été en train de me chauffer les genoux près de ce réchaud, pendant
que vous vous seriez traîné dans la neige pour ramasser des blancs?
N'aurais-je pas été le soldat et vous le voleur?»
«Un voleur?» cria le vieillard. «Moi, un voleur! Si vous compreniez vos
paroles, vous vous repentiriez de les avoir dites.»
Villon, de la main, fit un geste d'une impudence inimitable. «Si Votre
Seigneurie m'avait fait l'honneur de suivre mon argument!» dit-il.
«Je vous fais trop d'honneur en me soumettant à votre présence,» dit
le chevalier. «Apprenez à retenir votre langue quand vous parlez à des
hommes vieux et honorables, ou quelqu'un plus vif que moi pourrait vous
réprimander d'une façon qui vous toucherait de plus près.» Il se leva
alors et se mit à aller à l'autre bout de la chambre, combattant sa
colère et son antipathie.
Villon, à la dérobée, remplit son verre, s'assit plus à son aise,
croisant les jambes et appuyant sa tête dans une main et le coude sur
le dos de la chaise. Il était rempli et il avait chaud. La nuit, après
tout, s'était très bien passée, et il était moralement sûr qu'il ne
serait aucunement molesté dans son départ le lendemain.
«Dites-moi une chose,» dit le vieillard, s'arrêtant dans sa marche.
«Êtes-vous vraiment un voleur?»
«J'ai réclamé les droits sacrés de l'hospitalité», répond le poète.
«Monseigneur, je suis un voleur.»
«Vous êtes bien jeune,» continua le chevalier.
«Je ne serais jamais devenu si vieux,» répliqua Villon, «si je ne
m'étais servi de ces dix talents;» montrant ses doigts. «Ils m'ont
donné à manger et à boire.»
«Vous pouvez encore vous repentir et changer.»
«Je me repens tous les jours,» dit le poète. «Il y a peu de gens autant
adonnés au repentir que le pauvre François. Quant à changer, que
quelqu'un d'abord change ma condition. Un homme est obligé de continuer
de manger, quand ce ne serait que pour lui permettre de continuer à se
repentir.»
«Le changement doit commencer dans le cœur,» dit le vieillard
solennellement.
«Mon cher Seigneur,» répondit Villon, «vous imaginez-vous que vraiment
je vole par plaisir? Je hais de voler autant que je hais tout autre
travail et danger. Mes dents claquent quand j'aperçois un gibet. Mais
il me faut manger et boire, il faut me mêler à quelque espèce de
société. Que diable! Un homme n'est pas un animal solitaire.
«Cui Deus feminam tradit. Faites-moi le panetier du roi, faites-moi
abbé de Saint-Denis, faites-moi bailli du Patatrac, sûrement alors je
changerai. Mais tant que vous me laisserez le pauvre écolier François
Villon, sans un blanc, dame! naturellement je resterai le même.»
«La grâce de Dieu est toute puissante.»
«Je serais un hérétique, si je le mettais en question,» dit François.
«Il vous a fait seigneur de Brisetout, bailli du Patatrac, il ne m'a
donné rien que mon esprit vif sous mon chapeau et ces dix doigts sur
les mains. Puis-je me verser du vin? Je vous remercie respectueusement.
Par la grâce de Dieu, vous avez un vignoble très supérieur.»
Le seigneur de Brisetout reprit sa marche, les mains derrière le dos.
Peut-être son esprit n'était-il pas encore très édifié sur le parallèle
existant entre un soldat et un voleur; peut-être Villon lui avait-il
inspiré quelque sympathie; peut-être ses idées étaient elles confondues
dans sa tête par ce raisonnement si peu familier. Mais quelle que
fût la cause, il désirait ardemment convertir le jeune homme à de
meilleurs sentiments et il ne pouvait se décider à le renvoyer dans la
rue.
«Il y a dans tout ceci quelque chose de plus que je ne puis
comprendre,» dit-il enfin. «Vous avez la bouche pleine de subtilités
et le diable vous a mené loin sur le mauvais chemin, mais le diable
est un esprit très faible devant la vérité de Dieu, et toutes ses
subtilités s'évanouissent à un mot de véritable honneur, comme la nuit
fait place au jour. Ecoutez-moi une fois de plus. J'ai appris il y a
longtemps qu'un gentilhomme doit vivre chevaleresquement pour son Dieu
et l'aimer, de même pour le roi et sa dame, et, quoique j'aie vu des
choses bien étranges, j'ai toujours fait en sorte de régler ma vie
sur ce précepte. Ce n'est pas écrit seulement dans toutes les nobles
histoires, mais dans le cœur de tout homme, s'il veut se donner la
peine de le lire. Vous parlez d'aliments et de vin; je sais très bien
que la faim est une grande souffrance à endurer, mais vous ne parlez
pas d'autres nécessités: vous ne dites rien de l'honneur, de la foi
à Dieu et aux autres hommes, de courtoisie, d'amour sans reproche.
Peut-être ne suis-je pas très éclairé,--et cependant je crois que je
le suis,--vous me paraissez être un homme qui a perdu son chemin et
fait une grande erreur dans sa vie. Vous pensez à vos petits besoins et
vous avez complètement oublié les grands, les vrais, les seuls; vous
êtes comme un homme qui voudrait se guérir du mal de dents le jour du
jugement dernier. Car de telles choses, comme l'honneur, l'amour et la
foi, ne sont pas seulement plus nobles que le boire et le manger; mais
il me semble que vraiment nous les désirons davantage et souffrons
plus intolérablement de leur absence.
«Je vous parle comme je crois que vous me comprendrez le mieux.
N'oubliez-vous pas, quand vous avez le soin de vous remplir le ventre,
un autre appétit de votre cœur qui gâte tout le plaisir de votre vie et
vous tient continuellement malheureux?»
Villon se sentit visiblement blessé par tout ce sermon. «Vous croyez
que je n'ai aucun sens de l'honneur,» s'écria-t-il. «Je suis assez
pauvre, Dieu le sait! C'est dur de voir les gens riches avec des gants
et de se souffler dans les doigts. Un ventre vide est une chose bien
amère, malgré que vous en parliez si légèrement. Si vous l'aviez eu
autant de fois que moi, vous changeriez de ton. Dans tous les cas je
suis un voleur, faites-en ce que vous voudrez; mais je ne suis pas un
réprouvé de l'enfer, ou que Dieu me frappe de mort! Je veux vous faire
savoir que j'ai mon honneur à moi aussi bon que le vôtre, quoique je
n'en fasse pas parade tout le long du jour, comme si c'était un miracle
de Dieu d'en avoir. Cela me semble tout naturel à moi et je le tiens
renfermé jusqu'au moment du besoin. Enfin, voyons, regardez, combien
de temps ai-je été avec vous ici dans cette pièce? Ne m'avez-vous pas
dit que vous étiez seul dans cette maison? Regardez votre vaisselle
d'or. Vous êtes fort, si vous voulez, mais vous êtes vieux, désarmé,
et j'ai mon couteau. Qu'avais-je à faire, rien qu'un petit mouvement
de l'épaule, et vous étiez là, avec l'acier froid dans le corps, et
moi marchant par les rues les bras pleins de coupes d'or. Croyez-vous
que je n'avais pas assez d'esprit pour voir cela? Et j'ai dédaigné
l'action. Les voilà, vos gobelets, sains et saufs, vous voilà, vous,
votre cœur battant comme s'il était neuf, et me voilà, moi, prêt à
sortir, aussi pauvre que je suis entré, avec mon blanc que vous m'avez
jeté au visage. Et vous croyez que je n'ai aucun sens d'honneur! Que
Dieu me pardonne!»
Le vieillard étendit le bras droit. «Je vais vous dire ce que vous
êtes,» dit-il. «Vous êtes un fripon, mon garçon, un fripon fini et un
vagabond. J'ai passé une heure avec vous. Eh bien! croyez-moi, je me
sens taché! Et vous avez bu et mangé à ma table. Maintenant j'en ai
assez de vous, le jour est venu, et l'oiseau de nuit doit retourner à
son nid. Voulez-vous passer devant ou marcher derrière moi?»
«Comme vous voudrez,» répliqua le poète en se levant. «Je vous crois
strictement honorable.»
Pensivement il vida son verre. «J'aurais voulu pouvoir ajouter que vous
étiez intelligent,» continua-t-il, se cognant la tête du poing. L'âge,
l'âge, la cervelle se raidit et devient rhumatisante.
Le vieillard le précéda, par respect pour lui-même. Villon suivit,
sifflant, les pouces dans sa ceinture.
«Que Dieu ait pitié de vous!» dit le seigneur de Brisetout à la porte.
«Au revoir, papa,» répliqua Villon en bâillant. «Beaucoup de
remerciements pour le gigot froid.»
La porte se referma derrière lui. Le point du jour se faisait sentir
sur les toits blancs. Un froid vif et pénétrant accompagnait la venue
de la lumière. Villon s'arrêta au milieu de la rue et se détira avec
bonheur. «Ce vieux Monsieur n'est pas des plus gais,» pensa-t-il. «Je
me demande combien valaient ses gobelets.»
FIN
TABLE
Le cas du Docteur Jekyll. 1
Un logement pour la nuit. 205