Il y a une fin à toutes choses; la mesure la plus grande finit par

s'emplir, et cette brève condescendance à mes mauvais penchants

détruisit l'équilibre de mon âme. Cependant, je ne m'alarmai pas; la

chute me parut naturelle, ce fut comme un retour aux anciens jours,

avant que j'eusse fait ma découverte. Un beau matin de janvier, quand

l'hiver touchait à sa fin, et qu'il n'y avait pas un nuage au ciel,

quoique l'humidité se fît un peu sentir aux endroits où la gelée avait

fondu, Regent Park était plein de gazouillements et l'air empli d'un

parfum printanier. Je m'assis sur un banc, au soleil; l'animal en moi

se pourléchait au souvenir de mes méfaits; mon être spirituel, tout

en se promettant un repentir subséquent, se laissait aller un peu à

l'engourdissement, et ne se pressait pas d'entrer dans cette voie. Au

beau milieu de ce contentement de moi-même, une faiblesse me saisit,

j'eus une horrible nausée et un frissonnement me passa par tout le

corps. Ces symptômes se calmèrent, mais me laissèrent le cœur sur les

lèvres; à son tour la faiblesse me quitta; je remarquai un changement

dans le cours de mes pensées, je me sentais une plus grande hardiesse,

du mépris pour le danger, et une sorte d'affranchissement de toute

espèce de frein. Je baissai les yeux, mes vêtements pendaient, sans

aucune forme, sur mes membres rétrécis; la main posée sur mon genou

était noueuse et couverte de poils. Je me trouvais une fois de plus

Edward Hyde. Un moment avant, je pouvais prétendre au respect de tout

le monde: j'étais riche, estimé, chez moi la table était servie et

m'attendait; maintenant, j'étais à la merci de tous, poursuivi, sans

abri, un meurtrier signalé, pour qui l'échafaud était dressé.

Ma raison chancela, mais ne m'abandonna point entièrement. J'ai

remarqué plus d'une fois que, dans mon second caractère, mes facultés

semblaient aiguisées, et que mon esprit était plus souple; ce qui

fit que, là où Jekyll eût succombé, Hyde s'éleva à la hauteur de

la situation. Mes drogues étaient dans une des armoires de mon

cabinet. Comment y atteindre? Ce fut le problème que, pressant ma

tête entre mes mains, j'essayai de résoudre. J'avais fermé la porte

du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par la maison, mes propres

serviteurs m'enverraient à l'échafaud. Je vis qu'il fallait employer un

intermédiaire et je pensai à Lanyon. Comment pourrais-je l'approcher?

Comment le persuader? Même en supposant que l'on ne m'arrêtât pas

dans la rue, comment me faire admettre en sa présence? Et comment

pourrais-je, moi, visiteur inconnu et déplaisant, persuader ce

praticien célèbre de dévaliser le cabinet de son collègue le docteur

Jekyll? Je me souvins alors que de mon caractère original une chose me

restait: j'avais conservé ma propre écriture, et une fois que cette

idée lumineuse m'eut traversé l'esprit, je vis clairement ce qui me

restait à faire d'un bout à l'autre.

J'arrangeai mes vêtements aussi bien que je pus, et appelai un fiacre

qui passait; je me fis conduire à un hôtel dans Portland Street, que

je me rappelai par hasard. A mon aspect (lequel en effet était assez

comique, quelque tragique que pût être le sort qu'il recouvrait) le

cocher n'avait pu retenir un accès de gaieté. Je grinçai des dents

avec un transport de furie diabolique, le sourire disparut de son

visage,--heureusement pour lui,--plus heureusement encore pour moi, car

une minute de plus et je l'aurais sans doute arraché de son siège. Je

jetai des regards si farouches autour de moi, en entrant dans l'hôtel,

que les domestiques tremblèrent n'osant échanger un coup d'œil en ma

présence; ils prirent obséquieusement mes ordres, me conduisirent à

une chambre et m'apportèrent tout ce qu'il faut pour écrire. Hyde en

danger de vie était une créature toute nouvelle pour moi; secoué par

une colère désordonnée, prêt au meurtre, si on l'entravait dans ses

desseins, se réjouissant même à cette idée; il avait cependant conservé

toute son intelligence: il maîtrisa sa fureur par un grand effort de

volonté, composa ses deux lettres si importantes, une à Lanyon, l'autre

à Poole, et, pour plus de sûreté, les envoya à la poste avec l'ordre de

les faire enregistrer.

Il passa la journée assis près du feu dans sa chambre, rongeant ses

ongles, et dîna en tête-à-tête avec ses craintes; le garçon tremblait

visiblement devant lui. A la nuit noire, il partit, enfoncé dans un

coin d'une voiture fermée, et il se fit promener par les rues. Je dis

lui,--car je ne puis pas dire moi. Ce produit de l'enfer n'avait rien

d'humain, il n'avait rien, en lui, que de la peur et de la haine.

Quand enfin il pensa que le cocher commençait à devenir méfiant, il

le renvoya et s'aventura à pied, vêtu de ces habits qui lui allaient

si mal, un objet remarquable, parmi les passants nocturnes. Ces

deux passions viles firent rage dans son cœur. Il marchait vite,

chassé par l'effroi, se parlant à lui-même, se cachant dans tous les

renfoncements, comptant les minutes qui le séparaient encore de minuit.

Il rencontra une femme qui lui adressa la parole, lui offrant, je

crois, d'acheter une boîte d'allumettes; il lui donna un coup en pleine

figure et elle s'enfuit.

Lorsque je revins à moi chez Lanyon, la répugnance de mon vieil ami

m'affecta peut-être un peu, je ne sais pas; dans tous les cas, ce ne

fut qu'une goutte d'eau dans la mer d'horreur qui m'envahit quand

je repassai dans ma mémoire les quelques heures qui venaient de

s'écouler. Un changement survint en moi. Je n'avais plus la peur de

l'échafaud; c'était la pensée terrible d'être Hyde qui maintenant me

mettait au supplice. Ce fut presque comme dans un rêve que je reçus

la condamnation de Lanyon, ce fut presque dans un rêve que j'arrivai

chez moi et me couchai. Après les prostrations de la journée, je dormis

d'un sommeil profond et complet, dont je ne pus être tiré même par les

cauchemars affreux qui m'assaillirent. Je me réveillai le lendemain

matin, secoué et affaibli, mais cependant rafraîchi. Je haïssais et

craignais toujours la brute qui dormait en moi et, naturellement, je

n'avais pas oublié les dangers effrayants de la veille; toutefois, me

retrouvant chez moi, dans ma propre maison, près de mes drogues, le

bonheur que j'éprouvais d'être échappé au péril n'était égalé que par

mon espoir dans l'avenir.

Je traversai la cour avec lenteur, après déjeuner, aspirant avec

plaisir l'air, un peu frais, quand je me sentis ressaisi de ces

sensations qui précédaient la transformation. Je n'eus que le temps de

m'abriter dans mon cabinet, et je me retrouvai en proie à toute la

fureur des passions de Hyde. Cette fois, je dus prendre la dose double,

pour me rappeler à moi-même; et, hélas! six heures après, j'étais

assis devant la cheminée, regardant tristement le feu; les douleurs me

reprirent, et il me fallut de nouveau m'administrer le breuvage.

Bref, à partir de ce jour, ce ne fut que par de grands efforts, une

contrainte continuelle et seulement sous l'influence immédiate de la

drogue, que je pus conserver l'apparence de Jekyll; à toutes les heures

du jour et de la nuit, je ressentais le frisson avertisseur; surtout

si je dormais, ou même m'assoupissais un instant dans ma chaise, je me

réveillais toujours Hyde. Sous la menace de cette catastrophe, et par

le manque de sommeil auquel je me condamnais, même au delà de ce que je

croyais possible à l'homme, je ne tardai pas à être rongé et épuisé

par la fièvre, affaibli au physique et au moral, et n'ayant plus qu'une

pensée: l'horreur de mon autre moi-même; quand je dormais, ou quand la

vertu du médicament s'affaiblissait, j'entrais presque sans transition

(car les douleurs de la transformation devenaient tous les jours moins

fortes) en la possession d'une imagination débordant de terreur, d'une

âme bouillant de haines sans cause, et d'un corps ne semblant pas assez

fort pour contenir les énergies impétueuses de la vie. La puissance de

Hyde semblait augmenter avec la disposition maladive de Jekyll. Et la

haine qui les divisait était certainement égale de chaque côté. Chez

Jekyll, c'était un instinct vital. Il avait vu pleinement la difformité

de cette créature qui partageait avec lui quelques-uns des éléments

de la vie, qui comme lui était cohéritier de la mort; et au delà de

ces liens communs, lesquels par eux-mêmes formaient la partie la plus

poignante de sa détresse, il ne regardait Hyde, malgré son existence

palpable, que comme une chose non seulement monstrueusement diabolique,

mais inorganique. Ce qu'il y avait de plus écœurant, c'était que, de

la vase de l'autre, il semblait que des voix sortaient qui proféraient

des cris, que les cendres gesticulaient et prêchaient, que ce qui

était mort et sans forme usurpait les fonctions de la vie. Et plus

encore cette horreur qui s'insurgeait était liée avec lui par des liens

plus intimes que ceux qui l'eussent lié à une femme; elle lui était

plus proche que ses yeux, elle était emprisonnée dans sa chair, où il

l'entendait murmurer et se débattre pour se faire jour, et à chaque

heure de faiblesse aussi bien que dans l'abandon du sommeil, elle

s'élevait contre lui et le dépossédait de la vie. La haine de Hyde

pour Jekyll était d'un ordre différent. La terreur de l'échafaud lui

faisait continuellement commettre un suicide temporaire et retourner

à la position subordonnée de n'être qu'une partie d'un être, au lieu

d'être cet être en entier; mais cette nécessité lui inspirait du

dégoût; il avait en aversion l'abattement dans lequel Jekyll était

maintenant tombé, et il ressentait l'injure de la répugnance avec

laquelle Jekyll le considérait. Ce fut ce qui lui inspira tous les

tours de singe qu'il me joua: traçant avec mon écriture des blasphèmes

sur les pages de mes livres, brûlant les lettres de mon père et

détruisant son portrait, et s'il n'avait pas eu une si grande peur de

la mort, il se fût livré il y a longtemps, à seule fin de m'entraîner

dans sa perte. Son attachement à la vie est vraiment merveilleux; je

dis plus, moi qui ai le cœur soulevé et le sang glacé à sa seule

pensée, quand je me représente l'agitation et la passion de cet

attachement, connaissant la crainte qu'il a du pouvoir que j'ai de lui

échapper par le suicide, j'arrive même à avoir pitié de lui.

Le temps me manque terriblement pour prolonger cette description,

d'ailleurs inutile; personne n'a jamais éprouvé de tels tourments:

que cela suffise; et cependant l'habitude m'avait apporté non de

l'adoucissement mais une espèce de callosité de l'âme, une certaine

acquiescence de désespoir, et ma punition eût pu durer des années

sans une dernière calamité qui vient d'arriver et qui m'a finalement

séparé et de mon propre visage et de ma propre nature. Ma provision de

sels, qui n'avait jamais été renouvelée depuis ma première expérience,

diminua sensiblement. J'en envoyai chercher d'autres; je mêlai le

breuvage, l'ébullition eut lieu et le premier changement de couleur

suivit, non le second; je le bus quand même, mais sans effet. Poole

vous dira comment j'ai en vain fouillé tout Londres; je suis maintenant

persuadé que ma première provision était impure, et que cette impureté

ignorée avait donné son efficacité à mon breuvage.

Voilà huit jours de passés et je finis ce compte-rendu sous l'influence

de la dernière des anciennes poudres. C'est alors la dernière fois que,

à moins d'un miracle, Henry Jekyll peut penser ses propres pensées,

voir son propre visage (bien tristement altéré maintenant) dans la

glace. Je ne dois pas non plus tarder de terminer mes écritures; car

si jusqu'ici ma narration a échappé à la destruction, ce n'est que

grâce à une combinaison de grande prudence et d'heureux hasard. Que

les angoisses de la transformation me prennent pendant que j'écris,

Hyde la déchirera en morceaux. Mais si, après que je l'aurai mise

de côté, il se passe un certain temps, son égoïsme étonnant et son

instinct de préservation momentanée la sauveront peut-être une fois

de plus de l'action de sa colère de singe. Sans aucun doute, le sort

qui nous enveloppe tous les deux l'a déjà changé et accablé. Dans

une demi-heure, quand je serai, et pour toujours, réintégré dans

cette détestable personnalité, je sais que je m'assoirai, pleurant

et frissonnant, dans ma chaise, ou continuerai, avec l'angoisse la

plus contrainte et la plus craintive, d'écouter, d'aller et venir

dans ce cabinet, mon dernier refuge sur cette terre, et de prêter

l'oreille à chaque bruit menaçant. Hyde mourra-t-il sur l'échafaud?

Ou trouvera-t-il le courage de se libérer au dernier moment? Dieu le

sait, cela m'est égal. Je suis maintenant à l'heure véritable de ma

mort, et ce qui suivra concerne un autre que moi. Ici alors, en posant

ma plume, et terminant ma confession, j'amène à sa fin la vie de ce

malheureux Henry Jekyll.

UN

LOGEMENT POUR LA NUIT

Le mois de novembre de l'année 1456 touchait à sa fin. La neige tombait

sur Paris avec une persistance rigoureuse; de temps en temps un coup

de vent furieux la faisait voltiger en tourbillons; la rafale passée,

elle recommençait à descendre lentement en flocons interminables dans

l'air noir et silencieux de la nuit. Les pauvres gens qui, le nez en

l'air et les sourcils humides, la regardaient venir avaient peine à

comprendre d'où une telle masse pouvait tomber. Maître François Villon

avait, cette après-midi là, à la fenêtre d'une taverne, proposé un

problème. Etait-ce le païen Jupiter plumant ses oies sur l'Olympe? Ou

étaient-ce les saints anges en train de muer? Il n'était qu'un pauvre

maître-ès-arts, avait-il ajouté, et comme la question touchait quelque

peu à la divinité, il n'osait s'aventurer à conclure. Un simple,

vieux prêtre qui se trouvait parmi la compagnie, paya une bouteille

de vin au jeune coquin en honneur de la plaisanterie et des grimaces

qui l'avaient accompagnée; il jura sur sa barbe blanche qu'il avait

été lui-même un chien aussi irrévérent que Villon quand il était de

son âge. L'air était vif et piquant quoiqu'il ne gelât pas très fort,

et les flocons tombaient larges, humides, adhérents. Toute la ville

était comme recouverte d'un drap blanc. Une armée en marche eût pu la

traverser d'un bout à l'autre, sans qu'un bruit de pas donnât l'éveil.

S'il se trouvait au ciel quelques oiseaux retardataires, l'île devait

leur sembler un linceul immense, et les ponts, sur le fond noir de la

rivière, de minces barres blanches. Tout en haut au-dessus de la tête,

la neige s'amoncelait parmi les réseaux des tours de la cathédrale.

Plus d'une niche était pleine, plus d'une statue était coiffée d'un

chapeau blanc, qu'elle portât une tête de saint ou de grotesque. Les

gargouilles étaient transformées en d'énormes faux nez, s'affaissant

vers la pointe. Quand le vent cessait de souffler, on entendait tout

autour de l'église un son lourd d'eau dégouttante. Le cimetière

Saint-Jean avait bien pris sa part de la neige, toutes les tombes en

étaient recouvertes d'une couche épaisse. Les hauts toits des maisons

aux alentours s'élevaient majestueux dans leurs vêtements blancs.

Les bons bourgeois étaient couchés depuis longtemps, en bonnet de

nuit, comme leurs domiciles; on ne voyait aucune lumière dans tout

le voisinage, que celle venant d'une lampe suspendue dans le chœur de

l'église, laquelle déplaçait les ombres au gré de ses oscillations.

L'horloge marquait bien près de dix heures quand la patrouille, battant

des mains, armée de hallebardes et d'une lanterne, passa par là; elle

ne vit rien de suspect aux alentours du cimetière Saint-Jean.

Cependant, adossée au mur du champ de repos se trouvait une petite

maison encore éveillée; pas éveillée pour un bon motif, dans ce

quartier où tout ronflait. Elle ne se trahissait que par un jet de

vapeur chaude sortant par le haut de la cheminée, quelques endroits

faisant tache sur le toit, là où la neige avait fondu; devant la porte,

où des traces de pas à moitié effacées étaient visibles. A l'intérieur,

derrière les contrevents, maître François Villon le poète, avec

quelques-uns des bandits qu'il fréquentait, prolongeait la veillée et

on buvait à la ronde.

Une grande masse de charbons ardents envoyait de la cheminée voûtée

une forte lueur vermeille, devant laquelle dom Nicolas, le moine de

Picardie, la robe relevée, exposait au bien-être de la chaleur ses

grosses jambes nues. Son ombre dilatée coupait la salle en deux, la

lumière ne s'échappant que de chaque côté de sa large personne, et

en un petit filet, entre ses deux pieds écartés. Il avait le visage

couvert d'un réseau de veines congestionnées ordinairement pourpre,

mais pour le moment d'un violet pâle (car quoiqu'il eût le dos au feu

le froid le pinçait par devant); il portait, fortement accusées, les

traces meurtries et contusionnées d'un buveur avéré. Son capuchon, à

moitié retombé, produisait une excroissance étrange sur son cou de

taureau.

Donc il se chauffait, les jambes écartées, grommelant, coupant la salle

en deux par l'ombre de sa forme puissante. A droite, Villon et Guy

Tabary, pressés l'un contre l'autre, étaient penchés sur un bout de

parchemin. Villon faisait une ballade qu'il allait appeler «La ballade

du poisson rôti». L'admiration de Tabary éclatait à chaque mot trouvé

par son ami.

Le poète n'était qu'un lambeau d'homme, petit, brun et maigre; il avait

les joues creuses et la tête garnie de petites boucles de cheveux

noirs. Il portait ses vingt-quatre ans avec une animation fiévreuse.

La convoitise lui avait creusé des rides autour des yeux, de mauvais

sourires lui avaient grimacé le contour de la bouche. Un curieux

mélange de grossièreté et de cruauté luttaient ensemble sur sa figure;

toute sa personne révélait éloquemment son caractère rusé, méchant

et sensuel. Il agitait constamment devant lui, dans une pantomime

expressive, ses mains aux doigts noueux, petites et préhensiles. Quant

à Tabary, sa grande admiration, complaisante et imbécile, soufflait de

son nez aplati et de ses lèvres baveuses; il était devenu voleur tout

aussi bien qu'il fût devenu le plus honnête des bourgeois par un coup

du destin.

A gauche du moine, Montigny et Thevenin Pensete jouaient à un jeu de

hasard. Il y avait dans le premier, comme un parfum d'homme bien né et

de bonne éducation, qui sentait l'ange déchu; une certaine souplesse

d'allures, un reste de courtoisie annonçaient le gentilhomme; quelque

chose de fin et d'obscur caractérisait son visage. Thevenin le pauvre

diable était en veine; il avait fait un bon coup dans la journée, au

faubourg Saint-Jacques, et toute la nuit il avait gagné Montigny.

Un sourire plat illuminait sa figure; sa tête chauve luisait, teintée

de rose, couronnée d'une guirlande de boucles rouges; son petit ventre

proéminent tressaillait à petits coups silencieux pendant qu'il

ramassait son gain.

«Quitte ou double?» dit Thevenin.

Montigny consentit de la tête, d'un air farouche.

_D'aucuns peuvent préférer dîner grandement_, écrivit Villon, _avec du

pain et du fromage sur des plats d'argent._

_Ou....., ou....._, «aide-moi donc, Guy»! Tabary ricana.

_Ou persil sur un plat d'or_, griffonna le poète.

Le vent devenait plus frais au dehors; il chassait la neige devant lui

et de temps en temps élevait la voix dans un sifflement victorieux, qui

faisait entendre des gémissements sépulcraux dans la cheminée. Villon,

avançant les lèvres, imita ce son lugubre. Ces petits talents du poète

étaient cordialement détestés par le moine.

«L'entendez-vous mugir dans le gibet,» dit Villon. Ils sont tous

là-haut en train de danser la danse infernale, sans plancher. Allez,

dansez mes enfants, vous n'en aurez pas plus chaud. Ouf! quelle rafale!

En voilà un qui vient de tomber! Une nèfle de moins sur le néflier!

Dites donc, Nicolas, il fera froid ce soir sur la route de Saint-Denis?»

Dom Nicolas cligna ses deux grands yeux et sembla vouloir avaler sa

pomme d'Adam. Montfaucon, la grande et hideuse potence de Paris, était

tout près de la route de Saint-Denis, et la plaisanterie touchait

une plaie à vif. Quant à Tabary, l'idée des nèfles le fit rire

immodérément; il n'avait jamais rien entendu dit de cœur plus léger;

il se tint les côtes et se mit à croasser. Villon lui envoya une

chiquenaude sur le nez qui changea sa joie en une attaque de toux.

«Oh! finis tout ce bruit,» dit Villon, «et cherche des rimes pour

poisson.»

«Quitte ou double,» dit Montigny avec aigreur.

«De tout mon cœur,» répondit Thevenin.

«Y a-t-il encore quelque chose dans la bouteille?» demanda le moine.

«Débouches-en une autre,» dit Villon. «Comment espères-tu jamais

emplir ton grand tonneau de corps avec des choses si petites que des

bouteilles? Et comment peux-tu espérer aller au ciel? T'es-tu jamais

demandé de combien d'anges on pouvait disposer pour y monter un simple

moine de Picardie? Te crois-tu un autre Élie et qu'on t'enverra un

chariot?»

«Hominibus impossibile,» répliqua le moine en emplissant son verre.

Tabary était en extase.

Villon lui envoya une autre chiquenaude.

«Ris de mes blagues si tu veux,» dit-il. «Mais c'est très bien ce qu'il

vient de dire,» objecta Tabary.

Villon lui fit une grimace.

«Cherche des rimes pour poisson,» dit-il. «Qu'as-tu à faire de latin?

Tu serais bien content de n'en pas savoir quand, au grand jugement, le

diable appellera Guido Tabary, clericus, le diable avec sa bosse et ses

ongles rougis au feu. A propos de diable», ajouta-t-il à voix basse,

«regardez Montigny.»

Tous les trois examinèrent le joueur en dessous. Sa mauvaise chance

n'avait pas l'air de lui sourire. Sa bouche était toute de côté, une de

ses narines était presque fermée et l'autre tout enflée. Le chien noir

était sur son dos, comme dit la nourrice dans sa métaphore terrifiante,

et il respirait péniblement sous son fardeau sinistre.

«Il a l'air de vouloir lui envoyer un coup de couteau,» murmura Tabary.

Le moine tressaillit, se retourna, et étendit ses mains ouvertes vers

les charbons rouges. C'était le froid qui affectait ainsi Dom Nicolas,

et non pas un excès de sensibilité morale.

«Voyons», dit Villon, «et cette ballade? Où en sommes-nous?» Et battant

la mesure de la main, il la lut tout haut à Tabary.

Ils furent interrompus à la quatrième rime par un mouvement vif et

fatal des joueurs. La partie était finie et Thevenin ouvrait la bouche

pour proclamer une autre victoire, quand Montigny sauta debout,

souple comme une vipère et le frappa d'un coup de couteau au cœur.

Il fut tué instantanément sans avoir le temps de pousser un cri. Un

tremblement ou deux lui convulsèrent le corps, ses mains s'ouvrirent et

se fermèrent, ses talons résonnèrent sur le plancher, ensuite sa tête

retomba en arrière sur son épaule, les yeux grands ouverts et l'esprit

de Thevenin Pensete retourna à son Créateur.

Les quatre hommes se regardaient avec effroi; le mort, d'un coin de

l'œil, fixait un point du plafond avec une expression singulière et

horrible. Toute l'affaire s'était passée en un instant!

«Grand Dieu!» dit Tabary, et il se mit à réciter des prières en latin.

Villon tout à coup éclata d'un rire hystérique. Il s'avança, fit à

Thevenin un salut ridicule et se mit à rire plus fort. Alors il tomba

comme une masse sur un tabouret, et continua de rire amèrement, le

corps secoué comme s'il allait éclater.

Montigny retrouva du calme le premier.

«Voyons ce qu'il a sur lui,» remarqua-t-il, et il se mit à fouiller les

poches du mort d'une main habile au métier; il partagea l'argent en

quatre parts égales et les posa sur la table. «Voilà pour vous,» dit-il.

Le moine reçut ce qui lui revenait avec un profond soupir, et jeta un

regard furtif sur Thevenin, qui commençait à s'affaisser et pencher de

côté sur la chaise.

«Nous voilà tous dedans,» cria Villon, réprimant son accès de gaieté.

«C'est la corde pour nous tous ici présents, et même pour ceux qui n'y

sont pas. Il éleva la main avec un geste de répugnance, tira la langue

et pencha la tête de côté, pour imiter l'apparence d'un pendu; puis

il empocha sa part du butin et se mit à battre des pieds en dansant

comme pour activer la circulation de son sang. Tabary fut le dernier

à prendre sa part; il sauta sur l'argent et se retira à l'autre bout

de la salle. Montigny fixa Thevenin droit sur la chaise et retira sa

dague, qui fut suivie d'un jet de sang.

«Vous ferez bien de quitter la place, mes camarades,» dit-il en

essuyant la lame sur le pourpoint de sa victime.

«C'est ce qu'il me semble,» répondit Villon avec un étouffement. «Le

diable emporte sa tête de truie,» s'écria-t-il ensuite avec rage. «Elle

me tient à la gorge comme une pituite. De quel droit un homme a-t-il

des cheveux rouges quand il est mort?» Et il retomba lourdement sur le

tabouret, se couvrant la figure de ses mains.

Montigny et Dom Nicolas rirent très fort; même Tabary, faiblement, se

joignit à eux.

«Pleure, bébé,» dit le moine.

«J'ai toujours dit que c'était une femme,» ajouta Montigny avec un

geste de mépris. «Tiens-toi droit, veux-tu?» continua-t-il en secouant

le cadavre. «Éteins le feu, Nicolas!»

Le cas étrange du docteur Jekyll; Un logement pour la nuit · 第 6 / 8 段