Je commençai à apercevoir plus qu'on ne l'avait jamais encore constaté

l'immatérialité tremblante et l'inconsistance vaporeuse de ce corps

en apparence si solide, qui nous revêt. Je découvris que certaines

substances avaient le pouvoir de secouer et d'arracher ce vêtement de

chair aussi bien que le vent pourrait secouer et arracher les parois

d'une tente. Pour deux bonnes raisons, je n'insisterai pas sur le côté

pratique de ma découverte. D'abord j'ai appris à mes dépens que notre

destinée et le fardeau de la vie sont liés à jamais à notre existence,

et que lorsque nous essayons de nous en débarrasser ils retombent sur

nous plus lourdement. Ensuite, comme ma narration ne le rendra, hélas!

que trop évident, mes découvertes étaient incomplètes. C'est assez dire

que non seulement j'avais reconnu que mon corps matériel n'était que le

mirage ou l'ombre de certains éléments dont mon âme était constituée,

mais que j'étais même arrivé à composer un breuvage qui avait le

pouvoir de détrôner ces éléments, de m'arracher à leur domination, et

de me donner une seconde forme, une nouvelle physionomie, lesquelles ne

m'étaient pas moins naturelles, quoiqu'elles fussent l'expression et

portassent la marque des éléments les plus dégradants de mon âme.

J'hésitai longtemps avant de mettre cette théorie à l'épreuve de la

pratique. Je savais bien que je risquais la mort, car une drogue

pouvant si puissamment ébranler et maîtriser ce qui constitue le

côté fort de l'identité pouvait, soit par une dose prise à un moment

inopportun, soit encore par un soupçon d'erreur dans les quantités,

détruire de fond en comble ce tabernacle immatériel que j'avais la

prétention de changer. Mais la tentation d'une découverte si étrange,

ouvrant des horizons si profonds, triompha de mes hésitations. J'avais

depuis longtemps préparé mon essence; j'achetai de suite, dans une

pharmacie en gros, une quantité énorme de cette espèce de sel que je

savais d'après mes expériences être le dernier ingrédient dont j'avais

besoin; très tard alors, pendant une nuit maudite, je composai mon

mélange, surveillai son ébullition et les émanations vaporeuses qui

s'en échappèrent. Quand il eut jeté son dernier bouillonnement, et avec

une grande fièvre de courage, je l'avalai.

J'endurai alors d'affreuses tortures, mes os grincèrent; j'eus des

nausées terribles et un soulèvement de l'âme que rien ne pourrait

dépasser, ni les sensations de la naissance, ni celles de la mort.

Graduellement ces agonies me laissèrent et, en revenant à moi, je me

sentis comme une personne qui relèverait d'une grande maladie. Il y

avait quelque chose d'étrange dans mes sensations, quelque chose de

neuf et d'indescriptible, et cependant leur nouveauté les rendait

douces et agréables. Je me sentais plus jeune, plus léger et plus

heureux; il y avait du désordre dans mes idées; un torrent d'images

sensuelles se précipitait devant mon imagination; l'indépendance pour

moi n'avait plus de limites; je ressentais une liberté d'âme inconnue,

mais non innocente. Je reconnus au premier souffle de cette nouvelle

vie que j'étais plus vicieux, dix fois plus vicieux, et aussi je me

sentis l'esclave de mes vices; cette pensée au moment me mit en joie,

et m'excita autant qu'aurait pu le faire le vin. J'étirai mes mains,

me complaisant dans la fraîcheur de ces sensations, mais en faisant ce

mouvement je m'aperçus que j'avais perdu en stature.

Je n'avais pas de glace dans mon cabinet; celle qui est là, maintenant,

ne fut apportée que plus tard, dans le seul but de ces transformations.

Toutefois la nuit était fort avancée; il était tout près du matin,

et le matin, tout noir qu'il fût, allait engendrer le jour; mes gens

étaient encore plongés dans le sommeil. Je me décidai alors, tout

rempli que j'étais d'espoir et de triomphe, de m'aventurer sous ma

nouvelle forme jusqu'à ma chambre à coucher. Je traversai la cour,

où les constellations du ciel me regardèrent; j'aurais pu croire

avec étonnement que j'étais la première créature de mon espèce que

leur vigilance nocturne leur avait dévoilée; je me glissai à travers

les corridors, étranger dans ma propre maison, et, arrivant dans ma

chambre, je contemplai, pour la première fois, la personnification

d'Edward Hyde.

Je ne dois parler qu'en théorie, n'étant sûr de rien et me bornant à

dire ce que je crois le plus probable. Le côté mauvais de ma nature

auquel je venais de mettre l'estampille était moins robuste et moins

développé que le bon côté, que je venais de déposer momentanément; mais

ma vie ayant été, après tout, en grande partie, une vie d'efforts, de

vertu et de contrainte, il avait été beaucoup moins fatigué et épuisé;

il arriva donc que Edward Hyde était plus petit, plus mince et plus

jeune que Henry Jekyll. Autant l'image de la bonté se reflétait dans

les traits de l'un, autant les caractères du mal étaient imprimés

lisiblement sur le visage de l'autre. De plus, le vice, qui, je suis

encore porté à le croire, est le côté léthifère de l'homme, avait

laissé sur ce corps une empreinte de difformité et d'affaiblissement.

Malgré tout, en regardant dans la glace ce vilain masque, je ne

ressentais pas de répugnance, au contraire, je l'aimais. Cela aussi

était moi. Cela avait un air humain et naturel. A mes yeux, c'était

une image plus vivante et plus personnelle que le physique imparfait

et divisé que, jusque-là, j'avais eu l'habitude d'appeler: moi. Et

jusqu'à ce point j'avais sans doute raison. Je remarquai que quand

je personnifiais Edward Hyde, personne ne pouvait m'approcher sans

ressentir un malaise visible. La cause de cela, comme je le comprends,

est que tous les êtres humains que nous rencontrons sont un mélange de

bien et de mal, et qu'Edward Hyde, seul dans les rangs de l'humanité,

était le mal tout pur.

Je m'arrêtai un moment devant le miroir; j'avais à essayer la seconde

et concluante expérience, j'avais encore à voir si je n'avais pas perdu

mon identité sans retour, et si je n'allais pas être obligé de fuir,

avant qu'il fît jour, d'une maison qui ne serait plus la mienne. Donc,

retournant vivement à mon cabinet, une fois encore je préparai et bus

le breuvage; je repassai par toutes les souffrances de la dissolution,

et revins à moi avec le caractère, la stature et le visage de Henry

Jekyll.

Cette nuit-là j'étais arrivé à l'embranchement fatal de la route. Si

j'avais abordé ma découverte avec un esprit plus élevé, si j'avais

risqué l'expérience sous l'empire d'aspirations pieuses et généreuses,

tout eût été différent, et je serais sorti de ces agonies de mort

et de renaissance un ange au lieu d'un démon. Cette drogue n'avait

aucune action déterminée; elle n'était ni diabolique ni divine, elle

ne faisait qu'ébranler les portes de la prison de ma nature; comme les

captifs de Philippi, ce qui était renfermé s'échappait. A ce moment-là

la vertu sommeillait chez moi; et le mal, tenu en éveil par l'ambition,

il fut alerte et prompt à saisir l'occasion, et ce qui en résulta

fut Edward Hyde. Donc, quoique je possédasse deux caractères et deux

physionomies, l'un étant entièrement vicieux et l'autre étant toujours

Henry Jekyll, ce mélange malheureux pour l'amélioration duquel j'étais

sans espoir, cette expérience était donc entièrement défavorable.

Je n'avais pas encore conquis mon aversion pour la sécheresse d'une

vie d'études. J'étais toujours de disposition joyeuse à de certains

moments, et comme mes divertissements manquaient (pour ne pas trop

dire) de dignité, et que j'étais non seulement bien connu et hautement

considéré, mais qu'aussi je prenais de l'âge, cette incohérence de ma

vie devenait de plus en plus fâcheuse. Ce fut ce qui me fit succomber

à la tentation d'user de mon nouveau pouvoir et me rendit son esclave.

Je n'avais qu'à boire ma composition pour me débarrasser de suite du

corps du professeur en renom et me revêtir, comme d'un épais manteau,

de celui d'Edward Hyde. L'idée me sourit, cela me semblait plaisant; je

fis alors mes dispositions avec le plus grand soin. Je pris et meublai

cette maison dans Soho, dans laquelle Hyde fut traqué par la police,

et j'engageai, comme femme de ménage, une créature que je connaissais

pour être discrète et sans scrupules. D'un autre côté, j'annonçai à mes

domestiques qu'un M. Hyde (que je leur décrivis) devait avoir pleine

liberté et pouvoir dans ma maison, et de crainte d'accident, je me

présentai bientôt et me rendis familier dans mon second caractère.

Ensuite, je fis ce testament qui vous rendit si malheureux, afin que,

si quelque chose m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je

pusse, en celle d'Edward Hyde, prendre possession de mes biens, sans

subir aucune perte pécuniaire. A l'abri de toute surprise, comme je le

pensais, je me mis à jouir des privilèges de mon étrange situation.

Il y a eu des hommes avant moi qui ont payé des fripons pour accomplir

leurs crimes, pendant que leur propre personne et leur réputation

étaient à couvert. Je fus le premier qui usa de ce moyen pour servir

ses plaisirs. Je fus le premier qui pût ainsi aller son chemin sous

l'œil du public, couvert de l'estime générale, et, dans l'espace de

quelques instants, comme un écolier, se débarrasser de ce masque et

plonger tête en avant dans une mer de liberté.

Je jouissais d'une sécurité complète, sous mon manteau impénétrable.

Pensez donc!--je n'existais même pas! Le temps de me glisser par la

porte de mon laboratoire, de mélanger et avaler le breuvage que je

tenais toujours prêt, et Edward Hyde, eût-il commis les plus grands

crimes, s'effaçait comme un souffle sur un miroir, et là, à sa place,

paisiblement chez lui, préparant sa lampe pour l'étude du soir, il y

avait un homme au-dessus de tout soupçon, il y avait Henry Jekyll.

Le seul tort des plaisirs que je me hâtai de rechercher, sous mon

déguisement, était, comme je l'ai déjà dit, de manquer de dignité.

Mais dans les mains d'Edward Hyde ils ne tardèrent pas à tourner vers

le monstrueux. Souvent, en revenant de ces excursions, je me demandais

comment aucun lien pouvait m'unir à un être si dépravé. Cet être, que

je faisais sortir de mon âme et lâchais seul au gré de ses plaisirs,

était par nature méchant et vil; ses actes et ses pensées étaient

concentrées sur sa propre personne; il se jetait dans la débauche avec

une avidité bestiale, savourant les tortures qu'il pouvait infliger,

impitoyable comme un homme de pierre. Henry Jekyll était quelquefois

frappé de stupeur devant les actions d'Edward Hyde; mais la situation,

par cela même qu'elle était en dehors des lois ordinaires, amenait

insidieusement un relâchement des étreintes de ma conscience. C'était

Hyde, après tout, et Hyde seul qui était coupable. Jekyll n'en valait

pas moins, il se réveillait toujours avec ses bonnes qualités, en

apparence intactes; il se hâtait même, quand c'était possible, de

remédier au mal fait par Hyde. Et ainsi sa conscience s'endormait.

Je n'ai aucunement l'intention d'entrer dans les détails de l'infamie

sur laquelle je fermais les yeux (car, même maintenant, je puis à

peine admettre que j'y prisse part); je veux seulement indiquer les

avertissements qui précédèrent mon châtiment et par quelle marche

successive il approchait. Il m'arriva une aventure que je ne ferai que

mentionner, car elle n'eut pas de suites. Un acte de cruauté envers

une enfant excita contre moi la colère d'un passant, que je reconnus

l'autre jour dans la personne de votre cousin; le médecin, que l'on

avait envoyé chercher et la famille de l'enfant se joignirent à lui;

j'eus pendant quelques instants peur pour ma vie, ce qui fit que pour

calmer leur trop juste ressentiment, je dus les laisser m'accompagner

jusqu'à la porte du laboratoire, d'où je ressortis avec un chèque pour

les indemniser; ce chèque, je dus le signer du nom de Henry Jekyll.

Mais j'écartai aisément ce danger pour l'avenir, en ouvrant un crédit,

dans une autre banque, au nom d'Edward Hyde; et quand, après plusieurs

tentatives, j'eus réussi à créer une signature pour mon double, je me

crus à l'abri des atteintes du sort.

A peu près deux mois avant le meurtre de sir Danvers, j'étais sorti

pour un de mes exploits, et rentré le soir, quand le lendemain matin je

me réveillai avec des sensations quelque peu singulières. En vain je

regardai autour de moi, en vain les meubles respectables de ma grande

chambre dans le square frappèrent ma vue, en vain je reconnus la forme

de mon bois de lit en acajou et le dessin de mes rideaux; quelque chose

de plus fort que moi persistait à me faire croire que je n'étais pas où

j'étais, que je ne m'étais pas réveillé où je paraissais être, mais

dans la petite chambre dans Soho, où j'avais l'habitude de coucher

sous la forme d'Edward Hyde. Je me souris à moi-même, et avec ma manie

psychologique je me mis à chercher la cause de cette illusion, tout en

retombant de temps en temps dans un agréable assoupissement. J'étais

encore en train de débattre la question, quand, dans un intervalle de

réveil complet, mes yeux tombèrent sur ma main. La main de Henry Jekyll

(comme vous l'avez souvent remarqué) était professionnelle comme forme

et comme grandeur; elle était large, ferme, blanche et gracieuse. Mais

la main que j'avais devant moi, étendue à moitié fermée sur les draps

du lit, et que je voyais distinctement dans la lumière jaune d'un

matin de Londres, était maigre, cordée, noueuse, d'une pâleur terne,

et ombragée par une épaisse couche de poils noirs. Cette main était la

main d'Edward Hyde.

Je la contemplai pendant près d'une demi-minute, dans un ébahissement

stupide, avant que la terreur me saisît; alors elle s'éveilla en moi

tout à coup, soudaine et violente comme un coup de timbale. Je sautai

de mon lit et me précipitai vers le miroir. A la vue de l'image qu'il

me renvoya, mon sang se glaça dans mes veines. Oui, je m'étais couché

Henri Jekyll, je me réveillais Edward Hyde! «Comment expliquer cela?»

me demandai-je avec terreur.--«Comment y remédier?» La matinée était

déjà avancée; les domestiques étaient levés; toutes mes préparations

étaient dans mon cabinet.--Quel long voyage! Descendre deux étages par

l'escalier de service, traverser la cour et l'amphithéâtre! Je restai

un instant frappé d'horreur. Il est vrai que je pouvais me couvrir le

visage, mais à quoi bon? Je ne pouvais cacher ma taille. Avec une douce

sensation, il me revint à l'esprit que mes domestiques étaient déjà

habitués aux allées et venues de mon second moi-même. Je m'habillai

vivement, le mieux que je pus, dans des vêtements trop grands; je

traversai la maison rapidement; Bradshaw m'aperçut et m'examina

curieusement pendant un instant, évidemment étonné de voir M. Hyde à

une telle heure et dans un tel accoutrement. Dix minutes plus tard, le

docteur Jekyll avait recouvré sa forme, et était assis à sa table, les

sourcils froncés, faisant semblant de déjeuner.

Je n'avais certainement pas beaucoup d'appétit. Cet incident

inexplicable, ce renversement de mes expériences antérieures avait un

air du doigt Babylonien, écrivant mon jugement sur le mur; je me mis

à réfléchir plus sérieusement que je ne l'avais jamais fait sur les

suites possibles de ma double existence. Cette partie de moi-même,

que j'avais le pouvoir de faire ressortir, avait été dernièrement bien

exercée et fortifiée, et j'avais remarqué dans les derniers temps

que le corps d'Edward Hyde avait gagné en stature, et, quand j'étais

sous cette forme, je sentais un sang plus généreux couler dans mes

veines; je pressentis un grand danger, je fus convaincu que si je

prolongeais longtemps ce genre de vie, la balance de ma nature pourrait

être renversée à jamais, le pouvoir de la transformation perdu et le

caractère d'Edward Hyde devenir le mien irrévocablement. Le breuvage

n'avait pas toujours agi également. Une fois, dans les commencements,

il avait complètement manqué son effet; depuis lors, j'avais été obligé

plus d'une fois, au risque de la mort, de doubler et même tripler la

dose. Ces rares incertitudes avaient seules jeté une ombre sur ma

satisfaction. En me rendant un compte exact de l'état des choses, je

constatai qu'en premier lieu la difficulté était de rejeter le corps de

Jekyll, et que maintenant elle était décidément passée de l'autre côté.

D'où je conclus que petit à petit je perdais prise sur ma meilleure

nature, et m'incorporais par degrés dans la seconde, la plus mauvaise.

Je sentis qu'il me fallait choisir entre les deux natures. Elles

avaient la mémoire en commun, mais toutes mes autres facultés étaient

partagées d'une façon bien inégale.

Jekyll, qui était un composé, faisait rejaillir ses plaisirs sur

Hyde, et les lui faisait partager, tantôt avidement et tantôt avec

les appréhensions les plus vives; tandis que Hyde était indifférent

pour Jekyll, ou ne s'en souvenait que comme le bandit de la montagne

se souvient de la caverne qui le dérobe aux poursuites. L'intérêt de

Jekyll pour Hyde était, pour ainsi dire, plus que paternel, celui de

Hyde pour Jekyll était plus qu'indifférent. Me fixer définitivement

avec Jekyll était renoncer à la satisfaction de ces appétits, auxquels

je m'étais depuis longtemps secrètement livré, et que je commençais à

chérir. Me fixer avec Hyde était renoncer à mille intérêts, à mille

aspirations; c'était d'un coup et pour toujours me livrer au mépris, et

vivre sans amis. Le marché pouvait paraître inégal, mais j'avais encore

une autre chose à prendre en considération: je savais que, pendant que

Jekyll souffrirait douloureusement de la fièvre d'abstinence, Hyde

n'aurait même pas conscience de tout ce qu'il aurait perdu. Quelque

étrange que fût ma position, les termes de ce débat sont aussi vieux et

aussi communs que l'homme; à peu près les mêmes espoirs et les mêmes

craintes décident d'un coup de dé le sort du pécheur tenté et indécis;

mais il m'arriva, comme il arrive à la plus grande majorité de mes

semblables, de choisir le bon côté, et de désirer fortement d'y rester.

Oui, je préférai le docteur vieux et mécontent, entouré de ses amis,

et caressant des espoirs honnêtes; j'adressai un adieu résolu à la

liberté, à la jeunesse comparative, à la démarche légère et aux

plaisirs secrets, dont j'avais joui sous le déguisement de Hyde. Je fis

ce choix peut-être avec des réserves dont je n'avais pas conscience,

car je gardai la maison de Soho, et je ne détruisis pas les vêtements

d'Edward Hyde, que je tenais toujours prêts dans mon cabinet. Pendant

deux mois toutefois, je fus fidèle à ma détermination; pendant deux

mois, je menai une vie d'une sévérité à laquelle je n'avais jamais

atteint, et je jouis des compensations que vous apporte une conscience

tranquille. Mais le temps peu à peu atténua mes alarmes, les louanges

de ma conscience ne m'impressionnèrent plus autant; je subis les

tortures du désir et de l'angoisse: c'était Hyde, luttant pour la

liberté. Enfin je succombai et une fois encore je mélangeai et bus le

breuvage qui transformait.

Je ne crois pas qu'un ivrogne raisonnant avec lui-même sur son vice

soit, une fois sur cinq cents, affecté par les dangers que lui fait

courir son insensibilité physique de brute; je n'avais pas non plus,

malgré le temps que j'avais pris pour y penser, tenu assez compte de

la complète insensibilité morale, et de la propension sans bornes à la

perversité qui caractérisaient Edward Hyde. Cependant, de là vint ma

punition. Mon démon avait été longtemps en cage, il sortit rugissant.

Je ressentis même, en prenant le breuvage, un désir furieux et sans

frein de faire le mal. Il est même probable que ce fut ce qui souleva

dans mon âme cette tempête d'impatience avec laquelle j'écoutai les

civilités de ma malheureuse victime; au moins, je prends Dieu à

témoin qu'aucun homme sain d'esprit n'eût pu se rendre coupable de

ce crime, sur une provocation si futile, et que je frappais, aussi

dépourvu de raison qu'un enfant malade qui brise un jouet. Mais j'avais

volontairement rejeté loin de moi tous ces instincts d'équilibre à

l'aide desquels les plus méchants d'entre nous poursuivent leur chemin

avec quelque degré d'assurance, au milieu des tentations. Dans mon cas,

être tenté, aussi légèrement que ce fût, était succomber.

Un enfer s'éveilla en moi instantanément, et fit rage. C'était avec

un transport de joie que je meurtrissais le corps sans résistance de

ma victime, goûtant un plaisir extrême à chaque coup que je donnais,

et ce ne fut que quand la fatigue s'empara de moi soudainement, et

au plus haut degré de mon délire, que je fus frappé au cœur par un

tressaillement froid de terreur. Le jour se fit à mes yeux, je vis

ma vie entièrement perdue, et je fuis cette scène d'horreur, fier et

tremblant à la fois, mon appétit pour le mal satisfait et stimulé,

l'instinct de la conservation surexcité au plus haut degré. Je courus

à la maison dans Soho, et, pour plus de sûreté, je détruisis mes

papiers; ensuite, je me promenai par les rues éclairées, partagé entre

la joie et la crainte, le cœur léger, me réchauffant dans mon crime,

en imaginant d'autres pour plus tard; et cependant hâtant le pas et

prêtant l'oreille, me croyant poursuivi par la justice vengeresse.

Hyde avait une chanson sur les lèvres en composant le breuvage qu'il

but à la santé du mort. Les douleurs de la transformation n'étaient

pas encore passées, que Henry Jekyll tombait à genoux, ses mains

tendues vers le ciel, versant des larmes de gratitude et de remords.

Le voile du mensonge tomba et la vérité m'apparut. Je revis ma vie

toute entière; je la repris aux jours de mon enfance, quand, dans nos

promenades, mon père me tenait par la main; je revis les durs travaux

que m'avait imposés ma vie professionnelle, et je revenais toujours,

avec une même absence de réalité, aux horreurs maudites de la soirée.

J'avais des envies de crier; je priai et demandai avec des larmes,

que cette foule d'images hideuses, qui malgré moi remplissaient mon

imagination, fussent effacées, et sans cesse, entre mes prières, mon

iniquité se dressait devant moi dans son aspect repoussant et me

glaçait jusqu'au fond de l'âme. Cependant à mesure que la violence de

mes remords s'affaiblissait, ils étaient remplacés par une sensation

de bien-être. Le problème de ma conduite était résolu; Hyde était

devenu impossible; que je le voulusse ou non, j'étais maintenant réduit

à la meilleure part de mon existence; comme cette pensée me fit du

bien! Avec quelle bonne volonté je me soumis aux obligations d'une vie

naturelle, avec quelle sincère renonciation je fermai la porte par

laquelle j'étais si souvent entré et sorti, et écrasai la clef sous mon

talon!

Le jour suivant, j'appris que le meurtre avait été découvert, que la

culpabilité de Hyde était prouvée, et que la victime était tenue en

haute estime par le public. Ce n'était pas seulement un crime, cela

avait été une folie tragique; j'étais heureux d'avoir cette conviction;

j'étais aussi heureux, je crois, de savoir mes bonnes intentions

soutenues et gardées par la crainte de l'échafaud. Jekyll était mon

refuge; Hyde n'avait qu'à se montrer, et le monde entier se lèverait

pour le prendre et l'égorger.

Je résolus de racheter mon passé par l'avenir, et je puis honnêtement

dire que ma résolution porta des fruits. Vous savez vous-même comment,

pendant une bonne partie de l'année dernière, je travaillai à soulager

la souffrance; vous savez comme je m'employai à faire le bien, et vous

savez aussi comme les jours s'écoulaient paisiblement pour moi; j'étais

presque heureux. Je ne pourrais pas dire non plus que je me fatiguais

de cette vie bienfaisante et innocente; je pense qu'au contraire

elle me plaisait tous les jours davantage; mais cependant j'étais

encore hanté par mes idées de dualité, et à mesure que mon repentir

s'effaçait, mon côté bas et vil, qui avait pu satisfaire ses passions

pendant si longtemps, et qui n'était enchaîné que depuis si peu,

grognait après la liberté. Non pas que je songeasse à ressusciter Hyde

(cette seule pensée me rendait fou); non, c'était moi-même qui, une

fois de plus, avais des velléités de plaisirs; ce fut avec l'hypocrisie

ordinaire du pécheur que je succombai enfin à la tentation.

Le cas étrange du docteur Jekyll; Un logement pour la nuit · 第 5 / 8 段