que cette vieille, M. Hyde n'occupait que deux pièces, mais elles
étaient meublées avec luxe et goût. Un placard était rempli de vin,
la vaisselle était en argent, le linge de table de la toile la plus
fine; un tableau de mérite était accroché au mur, un cadeau (comme le
supposait M. Utterson) de Henry Jekyll, qui était un fin connaisseur;
les tapis étaient moelleux et d'une couleur agréable. En ce moment,
toutefois, on distinguait partout les marques d'un pillage rapide et
récent; des vêtements avaient été laissés pêle-mêle sur le parquet
après qu'on en avait retourné les poches, des tiroirs à fermoir secret
avaient été ouverts et laissés sans être refermés, et dans l'âtre on
apercevait un amas de cendres grises, comme si beaucoup de papiers
avaient été brûlés. Parmi ces cendres encore chaudes, l'inspecteur
déterra un morceau de couverture vert, ayant appartenu à un livre de
chèques, lequel avait résisté à l'action du feu. L'autre moitié de la
canne fut trouvée derrière la porte; ceci confirmant les soupçons de
l'officier de police, il se déclara plus que satisfait. Une visite à la
banque, où on apprit que plusieurs mille livres étaient inscrites au
crédit du meurtrier, rendit sa satisfaction complète.
«Vous pouvez être sûr que je le tiens, Monsieur,» dit-il à Utterson.
«Il doit avoir perdu la tête, ou il n'aurait jamais laissé le bout
de canne derrière lui, ou surtout il n'aurait pas brûlé le livre de
chèques. Voyons! l'argent c'est la vie pour cet homme. Nous n'avons
plus qu'à aller l'attendre à la banque, et faire circuler son
signalement.»
Cette dernière formalité toutefois n'était pas chose aisée, car M.
Hyde avait peu de familiers; même le maître de la jeune servante ne
l'avait vu que deux fois; on ne trouvait nulle trace de famille, on ne
connaissait de lui aucune photographie, et le peu de gens qui pouvaient
donner quelques renseignements sur sa personne différaient grandement,
comme d'ailleurs le font toujours ceux qui observent sans intérêt. Ils
ne s'accordaient que sur un point, sur cette impression obsédante d'une
difformité inexprimable, existant quelque part dans son être, que le
fugitif donnait à tous ceux qui le voyaient.
V
L'INCIDENT DE LA LETTRE
L'après-midi touchait à sa fin quand M. Utterson sonna à la porte du
docteur Jekyll. Ce fut Poole qui lui ouvrit et l'admit de suite; il le
fit descendre par l'office et traverser une cour qui, dans le temps,
avait été un jardin et au fond de laquelle se trouvait le bâtiment
indifféremment appelé laboratoire ou salle de dissection. Le docteur
avait acheté la maison aux héritiers d'un chirurgien célèbre; mais ses
goûts étant plutôt portés vers la chimie que l'anatomie, il changea
la destination de cette partie de son habitation. C'était la première
fois que l'avocat pénétrait dans le sanctuaire de son ami; il examina
cette sombre construction sans fenêtres avec curiosité, et il fut
pris d'un sentiment de dégoût en traversant l'amphithéâtre, autrefois
rempli d'étudiants avides de science, et maintenant vide et silencieux,
les tables surchargées d'appareils chimiques, le parquet encombré
de paniers vides et de paille à emballer, éclairé faiblement par la
lumière nébuleuse venant de la coupole. A l'autre bout, un escalier
conduisait à une porte recouverte de serge par laquelle enfin M.
Utterson pénétra dans le cabinet du docteur. C'était une grande pièce
garnie d'armoires vitrées; les meubles se composaient, entre autres,
d'une psyché et d'une table couverte de papiers; la lumière pénétrait
à travers les vitres poussiéreuses de grandes fenêtres garnies de
barreaux de fer et donnant sur la cour. Il y avait un bon feu dans la
grille, et une lampe tout allumée était posée sur la cheminée, car le
brouillard devenait très épais, même à l'intérieur; le docteur Jekyll
était assis près du feu et paraissait mourant. Il ne se leva pas pour
aller au-devant de son visiteur, mais lui tendit une main glacée, et
lui souhaita la bienvenue d'une voix altérée.
«Eh bien!» dit M. Utterson, aussitôt que Poole les eut laissés seuls,
«vous savez la nouvelle?»
Le docteur haussa les épaules. «On la criait dans le square,» dit-il.
«Je l'entendais pendant que j'étais dans la salle à manger.»--«Un mot,»
dit l'avocat: «Carew était mon client, mais vous l'êtes aussi, et je
ne veux pas marcher à l'aveuglette. Vous n'avez pas été assez fou pour
cacher cet individu?»
«Utterson,» s'écria le docteur, «Utterson, je prends Dieu à témoin
que je ne le reverrai de ma vie. Je vous donne ma parole d'honneur
que toutes relations entre lui et moi sont finies en ce monde. Tout
est fini. Je vous assure qu'il n'a pas besoin de mon aide, vous ne le
connaissez pas comme moi, il est en sûreté, tout à fait en sûreté;
retenez ce que je vous dis, on n'entendra plus jamais parler de lui.»
L'avocat écoutait d'un air sombre; il n'aimait pas les manières
fiévreuses de son ami. «Vous paraissez assez sûr de lui,» dit-il, «et
dans votre intérêt j'espère que vous ne vous trompez pas. S'il y avait
jugement, votre nom pourrait être mêlé à toute cette affaire.»
«Je suis tout à fait sûr de lui,» répliqua Jekyll; «je ne puis
communiquer à personne sur quoi ma certitude se fonde; mais cependant
il y a une chose sur laquelle je veux que vous me conseilliez. J'ai
reçu une lettre, et je me demande s'il faut en faire part à la police.
Je voudrais la remettre entre vos mains, Utterson, vous jugerez
sagement, j'en suis certain, j'ai tant de confiance en vous.»
«Vous avez probablement peur que cette lettre donne quelque indice sur
lui?» dit l'avocat.
«Non,» répondit l'autre, «et le fait est que je ne me soucie pas
beaucoup de ce que deviendra Hyde; c'est bien fini entre nous. Non, je
pensais tout simplement à ma réputation que cette affaire détestable a
tant soit peu exposée.»
Utterson réfléchit un instant; l'égoïsme de son vieil ami le surprenait.
«Enfin,» dit-il, «faites-moi voir la lettre.»
L'écriture de cette lettre était bizarre et raide, elle était signée
du nom d'Edward Hyde; elle disait assez brièvement que le bienfaiteur
de l'auteur de ce message, le docteur Jekyll, lequel avait été payé si
indignement de ses mille générosités, n'avait nul besoin de s'alarmer
pour la sûreté de son protégé, car il avait des moyens de s'échapper,
dans lesquels il avait pleine confiance. L'avocat fut assez content de
cette lettre; elle présentait l'intimité sous un jour meilleur qu'il
n'eût osé l'espérer et il se blâma pour quelques-uns de ses doutes
passés.
«Avez-vous l'enveloppe?» demanda-t-il.
«Je l'ai brûlée sans y penser,» répliqua Jekyll, «mais il n'y avait pas
de marque de poste. La lettre a été apportée par un commissionnaire.»
«Si j'attendais à demain pour prendre une décision?» fit Utterson. «La
nuit porte conseil.»
«Je m'en rapporte entièrement à vous,» lui répondit Jekyll. «J'ai
perdu toute confiance en moi-même.»
«Eh bien! je prendrai toute l'affaire en considération,» dit l'avocat.
«Maintenant, dites-moi, une chose: ne fut-ce pas Hyde qui dicta les
termes de votre testament à propos de la disparition?»
Le docteur sembla saisi de faiblesse, il pressa les lèvres et fit de la
tête un signe d'assentiment.
«Je le savais,» s'écria Utterson. «Il avait l'intention de vous tuer.
Vous l'avez échappé belle!»
«J'y ai gagné ce qui vaut beaucoup mieux, répondit solennellement le
docteur, j'y ai gagné une leçon. Oh! mon Dieu, Utterson, quelle leçon!»
Et pendant un instant il se couvrit le visage de ses deux mains.
En sortant, l'avocat s'arrêta pour dire un mot ou deux à Poole. «A
propos,» demanda-t-il, «on a apporté une lettre aujourd'hui; quelle
espèce d'homme l'a remise?»
Mais Poole affirma que tout ce qui était venu était arrivé par la
poste, «et encore ce n'étaient que des circulaires,» ajouta-t-il.
Après avoir reçu ces renseignements, le visiteur s'éloigna, avec
toutes ses inquiétudes renouvelées. Il était clair que la lettre avait
été apportée à la porte du laboratoire, peut-être même avait-elle
été écrite dans le cabinet, et s'il en était ainsi on devait juger
différemment et agir avec précaution. Les marchands de journaux
criaient à s'époumoner: «Édition spéciale. Horrible assassinat!»
C'était l'oraison funèbre d'un ami et client, et malgré lui l'avocat
ressentait une grande appréhension de voir le nom d'un autre entraîné
dans le tourbillon de ce scandale. Dans tous les cas, il avait à
trancher une question délicate, et aussi sûr qu'il fût de lui-même,
il avait un désir ardent de pouvoir se confier à un autre, et
demander conseil. Cet autre-là ne lui tomberait pas des nues, mais il
chercherait.
Peu d'instants après, il était assis à un coin de sa cheminée, avec M.
Guest, son premier clerc pour vis-à-vis; et entre eux, à une distance
du feu bien calculée, se trouvait une bouteille d'un vin d'une qualité
et d'un crû particuliers, laquelle avait été depuis longtemps à l'abri
du soleil dans les fondements de sa maison. Le brouillard sommeillait
toujours sur la ville, les lumières des réverbères luisaient comme
autant d'escarboucles, et à travers l'étouffement de ces nuages
abaissés, le mouvement de la ville continuait, grondant sourdement
comme une violente tempête. Mais la pièce où ils se trouvaient était
égayée par la lueur du feu. Dans la bouteille, les acides étaient
dissous depuis longtemps, la couleur s'était adoucie avec les années,
comme le fait la couleur des anciens vitraux, et le reflet de chaudes
après-midi d'automne, sur les coteaux plantés de vignes, était prêt
à sortir de sa prison et à disperser les brouillards de Londres.
Insensiblement l'avocat s'amollissait. Il y avait peu d'hommes en qui
il eût autant de confiance qu'il en avait en M. Guest, et il n'était
pas sûr de lui avoir toujours caché autant de secrets qu'il l'eût
voulu. Guest avait souvent été chez le docteur pour affaires; il
connaissait Poole, il était presque impossible qu'il n'eût pas entendu
parler de la familiarité de M. Hyde dans la maison; il pourrait tirer
des conclusions. Ne valait-il pas mieux qu'il vît une lettre pouvant
donner quelque explication à ce mystère? Surtout Guest, étant grand
observateur et critique en écritures, considérerait la démarche qu'il
méditait comme naturelle et flatteuse. En plus, le clerc était homme
de bon conseil, il était presque impossible qu'il lût un document si
étrange sans faire quelque remarque, et cette remarque révélerait
peut-être à M. Utterson sa future ligne de conduite.
«C'est une triste chose, l'affaire de sir Danvers,» dit-il.
«Oui, Monsieur, c'est vrai. Elle a excité une vive émotion dans le
public,» répliqua Guest. «Naturellement l'homme était fou!»
«Je voudrais bien savoir ce que vous en pensez,» reprit Utterson.
«J'ai là un document écrit par lui; ceci est entre nous; car je n'ai
pas encore pris de détermination; c'est une mauvaise affaire en la
prenant par son meilleur côté. Tenez, le voilà; contemplez à l'aise
l'autographe d'un meurtrier.»
Les yeux de Guest s'illuminèrent, il s'assit vivement, et se mit à
étudier avec passion le contenu de la lettre. «Non, Monsieur,» dit-il
enfin, «cette écriture est bien bizarre, mais ce n'est pas celle d'un
fou.»
«Dans tous les cas, d'après tout ce que j'ai entendu, c'est un drôle de
corps,» fit l'avocat.
En ce moment, le domestique entra avec une lettre.
«Est-ce du docteur Jekyll, Monsieur?» interrogea le clerc; «j'ai cru
reconnaître l'écriture. Est-ce quelque chose de confidentiel, Monsieur
Utterson?»
«Seulement une invitation à dîner. Pourquoi? Voulez-vous la voir?»
«Pour un instant. Je vous remercie, Monsieur.» Alors le clerc posa les
deux feuilles de papier l'une à côté de l'autre, la lettre du docteur
Jekyll et celle de Hyde, et compara leur contenu avec avidité. «Merci,
Monsieur,» dit-il enfin en le rendant; «c'est un autographe bien
intéressant.»
Il y eut une pause pendant laquelle M. Utterson combattit avec
lui-même. «Pourquoi les avez-vous comparées, Guest?» demanda-t-il tout
à coup.
«Eh bien! Monsieur, il y a une ressemblance assez singulière entre les
deux écritures,» répondit le clerc; «elles sont en beaucoup de points
identiques; il y a seulement une différence d'inclinaison.»
«C'est drôle!» fit Utterson.
«En effet, c'est drôle!» répéta Guest.
«Vous savez, je ne parlerai de cette lettre à personne,» dit le maître.
«Non, Monsieur,» répondit le clerc, «je comprends.»
Ce soir-là, aussitôt qu'il fut seul, M. Utterson enferma la lettre dans
le coffre-fort où elle resta depuis lors. «Quoi!» pensait-il; «Henry
Jekyll faire un faux pour un meurtrier!» Et son sang se glaçait dans
ses veines.
VI
REMARQUABLE INCIDENT DU DOCTEUR LANYON
Le temps passait, on avait offert plusieurs mille livres de récompense
pour la capture de M. Hyde; car la mort de sir Danvers avait été
ressentie comme une calamité publique; mais il était à l'abri de
l'atteinte de la police; il s'était éclipsé comme s'il n'eût jamais
existé. Beaucoup de son passé fut mis à jour, toutes choses peu
honorables; on racontait des histoires de cruauté qu'avait commises
cet homme, cet homme à la fois endurci et violent, des histoires de
son existence vile et basse, de ses étranges associations, et de la
haine qui semblait avoir entouré sa carrière. Mais de son présent
lieu de refuge, pas un mot. Depuis le moment où il était sorti de la
maison dans Soho, le matin du meurtre, il s'était simplement évanoui.
Et graduellement, avec le temps, M. Utterson se remit de son alerte et
se sentit plus à l'aise. A son point de vue, la mort de sir Danvers
était plus que compensée par la disparition de M. Hyde. Maintenant que
la mauvaise influence était éloignée, le docteur Jekyll commençait une
nouvelle vie; il sortit de sa réclusion, renouvela ses relations avec
ses amis, devint une fois de plus leur amphytrion et leur hôte familier.
Très renommé pour sa charité, il n'était pas moins remarqué maintenant
pour sa religion; il avait beaucoup à faire, sortait beaucoup, son
visage était plus ouvert et rayonnait de la joie intérieure d'une
conscience satisfaite; et pendant plus de deux mois le docteur connut
la paix.
Le huit janvier, Utterson avait dîné chez le docteur, en petit comité;
Lanyon était là, et les regards de leur hôte allaient de l'un à
l'autre de ses amis, comme autrefois, quand ils formaient un trio
d'amis inséparables. Le douze et le quinze de ce même mois, la porte
fut fermée pour l'avocat. Le docteur était renfermé à la maison,
disait Poole, et il ne voyait personne. Le quinze, il essaya encore et
l'admission lui fut de nouveau refusée. Ayant eu l'habitude, pendant
les derniers deux mois, de voir son ami presque tous les jours, ce
retour à la solitude lui pesa. Le cinquième soir, Guest dîna avec lui,
et le sixième, il alla voir le docteur Lanyon.
Là au moins on ne lui refusa pas l'entrée de la maison; mais, à
première vue, il fut frappé du changement qui s'était opéré dans
l'apparence du docteur. Son arrêt de mort se lisait visiblement sur sa
figure. L'homme à la face rubiconde avait pâli, sa chair était flasque,
il était certainement plus chauve et plus vieux; mais ce ne fut
cependant pas à ces détails d'une ruine physique que s'arrêtaient les
réflexions de l'avocat; il remarqua l'étrangeté du regard de son ami,
et les manières qui semblaient indiquer quelque terreur profondément
enracinée dans son esprit. On ne pouvait supposer que le docteur
craignît la mort; toutefois ce fut la première pensée de Utterson.
«Oui,» se disait-il, «il est médecin, il doit connaître son état, ses
jours sont comptés, et cette certitude est cause de ses souffrances.»
Malgré cela, quand Utterson fit une remarque sur sa mauvaise mine, ce
fut avec une grande fermeté que Lanyon se déclara un homme perdu:
«J'ai été frappé,» dit-il, «et jamais je n'en reviendrai. Ce n'est une
question que de quelques semaines. Enfin! la vie m'a été agréable, je
l'aimais; oui, mon ami, je l'aimais. Quelquefois je pense que si l'on
pouvait tout savoir on serait plus content de partir.»
«Jekyll aussi est malade,» observa Utterson. «L'avez-vous vu?»
Le visage de Lanyon changea; il étendit une main tremblante: «Je ne
voudrais plus voir ou entendre parler du docteur Jekyll,» dit-il d'une
voix forte et tremblante à la fois; «il m'est tout à fait indifférent
à présent, et je vous prie de m'épargner toute allusion à une personne
que je regarde comme morte.»
«Voyons, voyons,» dit M. Utterson; et après une longue pause: «Puis-je
être bon à quelque chose?» demanda-t-il. «Nous sommes trois vieux amis,
Lanyon, nous ne vivrons plus assez longtemps pour en faire d'autres.»
«Il n'y a rien à faire,» répliqua Lanyon; «demandez-le à lui-même.»
«Il ne veut pas me voir,» dit l'avocat.
«Cela ne me surprend pas,» fut la réponse. «Un jour, Utterson, après ma
mort vous arriverez peut-être à connaître le pour et le contre de tout
ceci; je ne puis vous le dire. Et maintenant si vous pouvez rester et
causer d'autre chose, pour l'amour de Dieu, faites-le; mais si vous ne
pouvez vous empêcher de revenir à ce sujet maudit, eh bien! je vous en
prie, allez-vous-en; car je ne pourrais le supporter.»
En arrivant chez lui, Utterson s'assit et écrivit à Jekyll; se
plaignant de son exclusion de la maison, et demandant la cause de
cette rupture malheureuse avec Lanyon; le jour suivant lui apporta
une longue réponse, rédigée en termes très souvent pathétiques, et
souvent d'un style sombre et mystérieux. La querelle avec Lanyon était
irrémédiable. «Je ne blâme point notre vieil ami,» écrivait Jekyll;
«mais je partage son opinion; nous ne devons plus nous rencontrer
jamais. Je me suis décidé à mener dorénavant une vie de réclusion
extrême; ne soyez pas surpris et ne doutez pas de mon amitié, si ma
porte est souvent fermée, même pour vous. Laissez-moi parcourir ma
route ténébreuse. J'ai amené sur ma tête une punition et une calamité
que je ne puis expliquer; si je suis le premier des pécheurs, je suis
aussi le premier des damnés. Je n'eus jamais cru qu'il y eût un coin
dans le monde pour des souffrances et des terreurs si inexplicables;
vous ne pouvez faire qu'une chose pour alléger ma destinée, Utterson:
c'est de respecter mon silence.»
Utterson fut ahuri; la sombre influence de Hyde était détournée, le
docteur était revenu à ses anciennes amitiés, retourné à ses anciens
travaux; huit jours auparavant l'avenir souriait avec toutes les
promesses d'une vieillesse heureuse et honorée, et il n'avait fallu
qu'un moment pour que ses amitiés, sa tranquillité d'esprit et tout
ce qui constituait le cours de sa vie régulière fussent engloutis.
Un changement si grand et si imprévu indiquait la folie, mais si on
considérait les paroles et les manières du docteur Lanyon, on devinait
qu'il devait y avoir des causes plus graves.
Huit jours après, le docteur Lanyon se mit au lit; en moins de quinze
jours il était mort; le soir de l'enterrement, auquel il avait assisté
et avait été tristement affecté, Utterson s'enferma à clef dans son
cabinet, il s'assit, et là, à la lueur mélancolique d'une bougie, il
posa devant lui une enveloppe scellée et adressée par les mains de son
ami défunt; la suscription portait ces mots: «Confidentiel, ne devant
être lu que par J.-G. Utterson; seulement, en cas que le décès dudit
Utterson précédât la lecture de ce document, il devra être détruit sans
être lu.» L'avocat appréhendait cette lecture. «J'ai enterré un ami
aujourd'hui,» pensait-il, «si ceci allait m'en coûter un autre!» Alors
il condamna ses hésitations comme une trahison, et brisa le cachet. En
dedans il trouva une autre enveloppe, scellée aussi; la suscription de
celle-ci recommandait de ne l'ouvrir qu'après la mort ou la disparition
du docteur Jekyll.
Utterson ne pouvait en croire ses yeux. Oui, il y avait disparition;
ici encore, comme dans le testament insensé qu'il avait depuis
longtemps restitué à son auteur, l'idée d'une disparition était mêlée
au nom du docteur Henry Jekyll. Dans le testament, cette idée était
issue de la sinistre suggestion de cet individu Hyde; et elle avait
été mise là dans un but qui n'était que trop évident et horrible. Mais
écrite par la main de Lanyon que pouvait-elle signifier? Une grande
curiosité envahit le dépositaire, une grande envie d'aller contre
l'interdiction et de plonger d'un seul coup au fond du mystère le
saisit; mais l'honneur professionnel, et la foi à son ami mort, lui
imposaient de strictes obligations; il ensevelit donc le paquet dans le
coin le plus profond de son coffre-fort.
On peut mortifier sa curiosité, mais c'est autre chose de s'en rendre
le maître; et il est douteux qu'à partir de ce jour Utterson désirât
la société de son ami Jekyll avec autant d'ardeur. Son amitié pour
lui était toujours aussi vive, mais ses idées étaient troublées
et craintives. Il est vrai qu'il alla pour le voir, mais peut-être
éprouva-t-il un soulagement, quand on refusa de le recevoir; peut-être,
au fond, préférait-il s'entretenir avec Poole à l'entrée de la porte,
entouré de l'air et des sons de la ville, à ciel découvert, que
d'entrer dans cette maison de captivité volontaire, de s'y asseoir
et d'y converser avec son reclus insondable. Il est vrai que Poole
n'avait pas de nouvelles bien agréables à communiquer; apparemment le
docteur était plus que jamais confiné dans son cabinet au-dessus du
laboratoire, il y couchait même, de temps en temps; il était triste
et silencieux, il ne lisait pas; on eût dit qu'il était tourmenté par
quelque peine secrète. Utterson s'habitua tellement à entendre ces
mêmes rapports que peu à peu il espaça de plus en plus ses visites.
VII
INCIDENT A LA FENÊTRE
Un dimanche, en faisant leur promenade habituelle, le hasard amena
M. Utterson et M. Enfield dans le voisinage de la porte mystérieuse.
Comme ils passaient devant, d'un commun accord ils s'arrêtèrent pour la
contempler.
«Enfin,» dit Enfield, «cette histoire est finie, nous n'entendrons plus
jamais parler de M. Hyde.»
«J'espère que non,» répondit Utterson. «Vous ai-je jamais dit que je
l'avais vu une fois, et que j'avais ressenti la même répulsion que vous
à sa vue?»
«Il était impossible de regarder l'homme sans éprouver ce sentiment,»
fit Enfield. «A propos, vous avez dû me prendre pour un fameux
imbécile, de ne pas savoir que cette porte donne sur le derrière de la
maison du docteur Jekyll! Et encore, quand je m'en suis aperçu, c'était
en partie grâce à vous.»
«Alors, vous vous en êtes aperçu?» dit M. Utterson. «S'il en est ainsi,
nous pouvons entrer dans la cour et jeter un coup d'œil aux fenêtres.
Pour parler franchement, je ne suis pas tranquille sur le compte du
pauvre Jekyll, et il me semble que même du dehors la présence d'un ami
devrait lui faire du bien.»
La cour était froide, un peu humide, et quoiqu'il y fît déjà sombre, le
ciel au-dessus de leurs têtes était brillamment éclairé par le soleil
couchant. La fenêtre du milieu était entr'ouverte, et assis dans
l'embrasure, prenant le frais, Utterson aperçut le docteur Jekyll. Sa
figure portait, comme celle d'un prisonnier sans espoir, l'expression
d'une tristesse infinie.
«Eh! Jekyll,» cria-t-il, «j'espère que vous allez mieux?»
«Je suis très mal, Utterson,» répliqua lugubrement le docteur; «très
mal. Cela ne sera pas long, Dieu merci!»
«Vous vous enfermez trop,» dit l'avocat; «vous devriez sortir et
fouetter la circulation du sang, comme nous le faisons, M. Enfield et
moi. (Laissez-moi vous présenter mon cousin,--Monsieur Enfield,--le
docteur Jekyll.) Allons, venez, prenez votre chapeau et faites un tour
avec nous.»
«Vous êtes bien bon,» soupira l'autre; «je voudrais bien; mais non,
non, non, c'est tout à fait impossible; je n'ose pas. Dans tous les
cas, Utterson, soyez sûr que je suis très content de vous voir, cela
me fait vraiment grand plaisir; je vous demanderais bien, ainsi qu'à
M. Enfield, de monter; mais ce n'est pas un endroit convenable pour
recevoir personne.»
«Eh bien! alors,» dit l'avocat avec bonté, «la meilleure chose que nous
puissions faire, est de rester où nous sommes et de causer ainsi.»
«J'allais justement vous le proposer,» répondit le docteur avec un
sourire. A peine avait-il proféré ces mots que le sourire disparut et
fit place à une expression de terreur et de désespoir, si abjects,
qu'elle glaça le sang des deux hommes, dans la cour. Ils n'eurent
le temps que de l'entrevoir, car la fenêtre fut instantanément
fermée; mais cet aperçu fut suffisant, ils tournèrent sur leurs
talons et sortirent de la cour, sans une parole. En silence aussi
ils traversèrent la rue, et ce ne fut que quand ils arrivèrent à un
endroit un peu animé, même le dimanche, que M. Utterson se retourna
pour regarder son compagnon. Ils étaient pâles tous les deux et leurs
yeux à tous deux avaient une expression d'horreur.
«Que Dieu ait pitié de nous! que Dieu ait pitié de nous!» exclama M.
Utterson.
M. Enfield secoua gravement la tête et continua de marcher en silence.
VIII
LA DERNIÈRE NUIT
Un soir, après dîner, M. Utterson était assis près du feu, se
chauffant, quand il fut surpris de recevoir une visite de Poole.