«Comment, Poole, qu'est-ce qui vous amène ici?» s'écria-t-il, et,

l'examinant de plus près, il ajouta: «Qu'y a-t-il? Le docteur est-il

malade?»

«Monsieur Utterson,» répondit Poole, «il y a quelque chose

d'extraordinaire.»

«Asseyez-vous, et buvez un verre de vin,» dit l'avocat; «maintenant

prenez votre temps et expliquez-moi ce qui vous amène.»

«Vous connaissez les habitudes du docteur,» poursuivit Poole; «et

particulièrement celle qu'il a de s'enfermer. Eh bien! il est encore

en ce moment-ci enfermé dans son cabinet, et,--je n'aime pas cela,

Monsieur,--que je sois frappé de mort si je l'aime! Monsieur Utterson,

j'ai peur.»

«Allons, mon garçon,» dit l'avocat; «soyez plus clair. De quoi

avez-vous peur?»

«Voilà plus de huit jours que j'ai peur,» fit Poole, s'obstinant à ne

pas entendre la question qui lui était posée; «et je ne puis plus le

supporter.»

Sa contenance appuyait la sincérité de ses paroles; ses manières

étaient toutes changées, et il n'avait pas regardé l'avocat en face,

sauf au moment où il lui avait, au début, fait part de sa terreur. Il

était assis, tenant sur son genou le verre de vin auquel il n'avait

pas touché, les yeux rivés au parquet. «Je ne puis plus le supporter,»

répétait-il.

«Voyons,» dit l'avocat, «je crois que vous avez de bonnes raisons,

Poole. Je vois qu'il doit être arrivé quelque chose de sérieux. Essayez

de me dire ce que c'est.»

«Je crois que mon maître est victime de quelque machination

abominable,» dit Poole d'une voix rauque.

«Victime!» s'écria l'avocat très effrayé. «Quelle machination? Que

veut-il dire?»

«Je n'ose rien dire, mais voulez-vous venir avec moi et vous rendre

compte par vous-même?»

Pour toute réponse, M. Utterson se leva, prit son chapeau et son

pardessus, tout en constatant avec étonnement l'expression de

soulagement immense qui transforma le visage du maître d'hôtel; mais

son étonnement ne fut pas moindre quand, pour le suivre, il le vit

poser son vin sur la table sans même y avoir goûté.

Il faisait froid au dehors, une vraie soirée de mars; la lune était

pâle, penchée en arrière, comme si elle avait été renversée par

le vent, lequel soufflait avec tant de violence qu'il rendait la

conversation difficile, et marbrait la figure des passants; ceux-ci

du reste étaient rares, chassés qu'ils avaient été par cette brise

glaciale; ce qui faisait penser à M. Utterson qu'il n'avait jamais vu

cette partie de Londres si déserte et si vide. Il aurait désiré bien

ardemment qu'il en fût autrement, car de sa vie il n'avait éprouvé

un tel besoin de voir et de coudoyer des êtres humains; il avait un

pressentiment de calamité qu'il ne pouvait surmonter, malgré tous ses

efforts. Le vent et la poussière avaient envahi le square, quand ils y

arrivèrent, et les arbrisseaux du jardin fouettaient la grille de leurs

branches. Poole qui, pendant tout le trajet, avait marché un pas ou

deux en avant, s'arrêta alors et, en dépit du froid piquant, ôta son

chapeau et s'essuya le front. Cette sueur qu'il essuya n'avait pas été

amenée par l'excitation de la marche, mais bien par quelque angoisse

qui l'étranglait, car il était très pâle, et sa voix quand il parla

était dure et cassée.

«Eh bien! Monsieur,» dit-il, «nous y voilà. Que Dieu fasse qu'il ne

soit rien arrivé de fâcheux!»

«Amen, Poole,» fit l'avocat.

Là-dessus le domestique frappa avec précaution, la porte fut

entr'ouverte et une voix au dedans demanda: «Est-ce vous, Poole?»

«Oui, c'est moi,» dit Poole; «ouvrez la porte.»

Toutes les lumières du vestibule étaient allumées, un grand feu

flambait dans la cheminée, autour de laquelle tous les domestiques

de la maison, hommes et femmes, s'étaient groupés. A la vue de M.

Utterson, la femme de chambre éclata en sanglots hystériques, et la

cuisinière, s'élançant vers lui, comme pour le prendre dans ses bras,

s'écria: «Dieu soit béni! c'est M. Utterson.»

«Voyons, voyons! êtes-vous tous ici?» fit celui-ci avec aigreur. «Vous

agissez mal et d'une façon inconvenante; votre maître serait loin

d'être content, s'il vous voyait.»

«Ils ont tous peur,» dit Poole.

Un profond silence suivit, pas un ne protesta. Seulement la femme de

chambre se mit à sangloter plus fort. «Taisez-vous,» lui dit Poole avec

un accent de férocité qui montrait à quel point il avait lui-même les

nerfs agacés, et, par le fait, quand cette fille avait si soudainement

élevé la note de ses lamentations, instinctivement, tous les autres

domestiques s'étaient retournés vers la porte conduisant à l'intérieur

de la maison, leurs visages exprimant l'attente de quelque terrible

apparition. «Maintenant,» continua le maître d'hôtel, s'adressant à un

petit marmiton, «donne-moi une bougie et nous procéderons de suite aux

investigations.» Il pria alors M. Utterson de le suivre et le mena au

jardin derrière la maison. «Maintenant, Monsieur,» dit-il, «marchez

aussi doucement que possible; je veux que vous entendiez sans être

entendu. Et tenez, Monsieur, si par hasard on vous demandait d'entrer,

ne le faites pas.»

A cette conclusion, les nerfs de M. Utterson éprouvèrent une telle

secousse qu'il en perdit presque l'équilibre, mais il rassembla

son courage et suivit le domestique, dans la partie de derrière de

la maison; ils traversèrent l'amphithéâtre toujours encombré de

ses paniers et de ses bouteilles, et enfin arrivèrent au pied de

l'escalier. Là, Poole lui fit signe de s'arrêter et d'écouter, pendant

que lui-même, avec un grand effort de résolution, posait la bougie

à terre, gravissait les marches de l'escalier d'un pied quelque peu

incertain et frappait à la porte recouverte de serge rouge.

«M. Utterson demande à vous voir, Monsieur,» appela-t-il, tout en

s'agitant violemment pour faire comprendre à l'avocat de continuer à

prêter l'oreille.

Une voix se fit entendre au dedans: «Dites-lui que je ne puis voir

personne.»

La voix avait un accent plaintif.

«Merci, Monsieur,» dit Poole avec une note de triomphe dans la voix;

et reprenant la bougie, il fit repasser M. Utterson à travers la cour

et le conduisit dans la grande cuisine; elle était sans feu, et les

criquets sautaient sur le plancher.

«Monsieur,» demanda-t-il en regardant fixement M. Utterson, «était-ce

là la voix de mon maître?»

«Elle serait bien changée, dans tous les cas,» répondit l'avocat très

pâle.

«Changée! je le crois,» exclama le domestique. «Serais-je resté vingt

ans au service de cet homme pour ne pas connaître sa voix? Non,

Monsieur, on a fait disparaître mon maître; il y a au moins huit

jours qu'il n'est plus là! cela a dû être accompli le jour que nous

l'entendîmes implorer à haute voix l'aide de Dieu; mais ce qui est là

et a pris sa place, Dieu seul pourrait dire ce que c'est, et aussi

pourquoi cela reste là.»

«Tout cela est très étrange, Poole; cela n'a pas le sens commun, mon

garçon,» dit M. Utterson, mordillant le bout de son doigt. «Supposons

que, comme vous le pensez, supposons que le docteur Jekyll a été

assassiné, enfin; quelles raisons pourraient forcer l'assassin de

rester? Cela ne se tient pas; cela est contre toute logique.»

«Vous n'êtes pas facile à convaincre, Monsieur Utterson, mais j'espère

y parvenir quand même,» dit Poole. «Par exemple, je vous dirai que

pendant toute cette semaine, lui, elle, ou enfin l'être quelconque qui

habite ce cabinet, n'a cessé nuit et jour de demander à grands cris

une espèce de drogue qu'on ne peut trouver à son idée. C'était quelque

fois son habitude (l'habitude de mon maître, veux-je dire) d'écrire ce

qu'il voulait sur un morceau de papier et de le jeter dans l'escalier.

Nous n'avons pas vu autre chose cette semaine, rien que des morceaux

de papier et une porte fermée; même les repas que nous déposions sur

le palier de la porte étaient entrés en cachette, quand il n'y avait

personne. Eh bien! Monsieur, tous les jours, et deux ou trois fois

par jour, nous n'avons eu que des ordres et des plaintes; de nouveaux

ordres et de nouvelles plaintes; on m'a fait courir chez tous les

pharmaciens en gros de la ville. A chaque fois que je rapportais la

chose demandée, il y avait un autre papier me disant de le reporter

parce qu'elle n'était pas pure, et on m'envoyait dans une autre maison.

Cette drogue doit être d'absolue nécessité, Monsieur, quel que soit

l'usage que l'on veuille en faire.»

«Avez-vous quelques-uns de ces papiers?» demanda M. Utterson.

Poole fouilla dans sa poche et en sortit un billet chiffonné, que

l'avocat examina attentivement en se rapprochant de la bougie. Il

contenait ces quelques phrases: «Le docteur Jekyll présente ses

compliments à MM. Maw: il leur assure que leur dernier échantillon est

impur et ne peut lui être d'aucun service. En l'année 18.. le docteur

Jekyll en a acheté une assez grande quantité à MM. Maw. Il vient

donc les prier de chercher soigneusement et, s'il restait de la même

qualité, de lui en envoyer immédiatement, sans aucune considération

de prix. L'importance de ceci ne pourrait être exagérée.» Jusque-là

la lettre était assez composée, mais à cet endroit l'émotion de

celui qui écrivait se faisait sentir: «Au nom de Dieu,» ajoutait-il,

«trouvez-m'en de l'ancienne!»

«C'est une lettre bizarre,» dit M. Utterson; «mais comment se fait-il

qu'elle soit ouverte?»

«Le commis chez M. Maw était furieux, Monsieur, et il me l'a rejetée

comme s'il avait eu peur qu'elle lui salisse les doigts,» répondit

Poole.

«Vous êtes sûr que c'est l'écriture du docteur?» reprit l'avocat.

«Cela lui ressemble,» dit le domestique, faisant la moue. «Mais que

signifie l'écriture? Je l'ai vu!»

«Vous l'avez vu!» exclama M. Utterson. «Que voulez-vous dire?»

«Voilà,» dit Poole; «une fois j'entrai dans l'amphithéâtre, venant du

jardin, d'une manière inattendue; il était probablement sorti pour

chercher son médicament, ou autre chose, car la porte du cabinet était

entr'ouverte; enfin il était au fond de la salle, fouillant parmi les

paniers. Il releva la tête quand j'entrai, poussa un cri, s'enfuit en

haut et disparut dans le cabinet. L'apparition ne dura qu'un instant,

mais les cheveux m'en dressèrent sur la tête. Monsieur, si c'était mon

maître, pourquoi avait-il un masque? Si c'était mon maître, pourquoi

s'enfuyait-il en jetant un tel cri? J'ai été à son service pendant

assez longtemps. Et alors...» Poole s'arrêta et se passa la main sur le

visage.

«Toutes ces circonstances sont bien étranges,» dit M. Utterson; «mais

il me semble que je commence à débrouiller le mystère. Votre maître,

Poole, a sans doute été saisi par une de ces maladies qui déforment

et torturent le malade tout ensemble; de là l'altération de sa voix,

son masque et sa tendance à éviter ses amis; de là son empressement à

trouver ce médicament, duquel la pauvre âme attend quelque soulagement.

Dieu veuille qu'il ne se trompe pas! Voilà mon explication, c'est déjà

assez triste, Poole, et demande à être considéré, mais c'est plausible

et naturel; cela se déduit bien et nous délivre de toute alarme

excessive.»

«Monsieur,» dit le maître d'hôtel, devenu tout pâle, «cette chose

n'était pas, mon maître, voilà la vérité. Mon maître,»--ici il regarda

autour de lui et baissa la voix,--«mon maître est un grand bel homme,

et ce que j'ai vu ressemblait plutôt à un nain.»

Utterson essaya de protester. «Oh! Monsieur,» s'écria Poole.

«croyez-vous que je ne connais pas mon maître, après vingt ans?

Croyez-vous que je ne sais pas où atteignait sa tête quand il passait

la porte de son cabinet, où je l'ai vu entrer tous les matins de ma

vie? Non, Monsieur, ce personnage avec le masque ne fut jamais le

docteur Jekyll, et j'ai la conviction qu'un meurtre s'est accompli.»

«Poole,» reprit alors l'avocat, «d'après ce que vous me dites, mon

devoir est tracé; je dois m'assurer. Autant j'ai de respect pour les

désirs de votre maître, autant je suis intrigué par ce billet qui

semble prouver qu'il est encore vivant, et je me considère autorisé à

enfoncer cette porte.»

«Ah! Monsieur Utterson, voilà qui s'appelle parler,» s'écria le

domestique.

«La question maintenant est de savoir qui va se charger de cette

besogne,» reprit M. Utterson.

«Mais vous et moi, Monsieur,» fut l'intrépide réponse.

«Très bien,» poursuivit l'avocat; «et quelles que soient les

conséquences, je veillerai à ce que vous n'en soyez pas la victime.»

«Il y a une hache dans l'amphithéâtre,» reprit Poole; «ce sera pour

moi; vous, vous pouvez prendre le tisonnier de la cuisine.»

L'avocat s'arma de ce grossier mais lourd instrument, et dit en le

balançant dans sa main: «Savez-vous, Poole, que nous sommes, vous et

moi, en train de nous jeter dans une situation périlleuse?»

«C'est facile à deviner, Monsieur,» répliqua le maître d'hôtel.

«Alors il vaut mieux parler à cœur ouvert. Nous en pensons tous deux

plus long que nous ne l'avouons. Soyons francs l'un avec l'autre. Cet

individu masqué que vous avez vu, l'avez-vous reconnu?»

«Mais, Monsieur, il s'est enfui si vite, ensuite il était courbé

presque en deux, ce qui fait que je pourrais à peine affirmer l'avoir

reconnu. Cependant, si vous voulez dire: Était-ce M. Hyde? Eh bien,

oui! là, je crois que c'était lui. Vous voyez, c'était à peu près la

même hauteur et la même démarche que la sienne. En résumé, quelle autre

personne pourrait être entrée par la porte du laboratoire? Vous n'avez

pas oublié, Monsieur, qu'au moment du meurtre il avait toujours la

clef? Mais ce n'est pas tout. Avez-vous, Monsieur, jamais rencontré M.

Hyde?»

«Oui,» dit l'avocat, «je lui ai parlé une fois.»

«Alors vous devez savoir comme nous tous qu'il y avait quelque chose

d'étrange chez ce Monsieur, quelque chose qui vous faisait peur, je

ne sais pas très bien m'expliquer, Monsieur, excepté que sa vue vous

faisait froid jusqu'à la moelle des os.»

«Je dois avouer avoir ressenti quelque chose comme cela,» dit M.

Utterson.

«A merveille,» reprit Poole. «Eh bien! Monsieur, pendant que cette

créature masquée sautait comme un singe, parmi les appareils de chimie,

en s'enfuyant dans le cabinet, un froid glacial me saisit, et me courut

tout le long de l'épine dorsale. Oh! je sais que ce n'est pas une

preuve, Monsieur Utterson, j'ai assez appris pour savoir cela; mais

on a de ces sensations, et je vous jure, sur la Bible, que c'était M.

Hyde!»

«Oui, oui,» dit l'avocat; «mes pressentiments me portent à vous croire.

Une relation pareille ne pouvait amener que des malheurs. Oui,

vraiment, je vous crois, je crois que ce pauvre Henry a été tué, et je

crois que son meurtrier (dans quel but? Dieu seul le sait) est encore

aux aguets dans le cabinet de sa victime. Enfin, soyons les vengeurs.

Appelez Bradshaw.»

Le valet de pied répondit à l'appel, et arriva très pâle et nerveux.

«Rassemblez-vous tous, Bradshaw,» dit l'avocat, «cette incertitude

vous fait du mal à tous, je le sais, notre intention est d'en finir.

Poole et moi, nous allons nous faire, de force, passage dans le

cabinet. Si nous sommes trompés dans nos conjectures, mes épaules

sont assez fortes pour porter tout le blâme. Toutefois, dans le cas

où quelque chose serait vraiment arrivé, ou que quelque malfaiteur

essayerait de s'échapper par la porte de derrière, vous et les autres

vous allez faire le tour par le coin de la rue, et vous poster à

l'entrée du laboratoire. Nous vous donnons dix minutes pour prendre vos

dispositions.»

Après le départ de Bradshaw, l'avocat vérifia l'heure à sa montre.

«Et maintenant, à nous, Poole,» dit-il. Et prenant le tisonnier sous

son bras, il se dirigea vers la cour. La lune était voilée par un

nuage, et il faisait très sombre. Le vent qui ne soufflait que par

bouffées et rafales, dans ce puits profond de construction, faisait

vaciller la lumière de leur bougie devant eux jusqu'à ce qu'ils fussent

arrivés à l'abri de l'amphithéâtre; là ils s'assirent et attendirent

en silence. Londres bourdonnait solennellement aux alentours; mais la

tranquillité de leur entourage immédiat n'était troublée que par le

bruit des pas allant et venant sur le parquet du cabinet.

«Voilà comme on marche toute la journée, Monsieur,» dit Poole à

voix basse; «et aussi une bonne partie de la nuit; les pas ne

s'interrompent qu'à l'arrivée d'un nouvel échantillon venant de chez

le pharmacien. Ah! il n'y a qu'une mauvaise conscience qui puisse

être ainsi ennemie du repos. Oh! Monsieur, chacun de ces pas indique

du sang traîtreusement versé. Mais attendez, ne faites pas de bruit,

approchez-vous un peu plus près; rappelez-vous votre vieille amitié,

écoutez de tout votre cœur, et dites-moi: est-ce là le pas du docteur?»

La marche était légère, lente, irrégulière, avec un certain

balancement. Elle était certainement bien différente de la démarche

lourde et écrasante de Henry Jekyll. Utterson soupira.

«N'y a-t-il jamais eu autre chose que vous ayez remarqué?»

demanda-t-il.

Poole fit un signe affirmatif: «Une fois,» dit-il, «une fois je l'ai

entendu sangloter.»

«Sangloter! Comment cela?» exclama l'avocat, sentant soudain un frisson

d'horreur l'envahir.

«Sangloter comme une femme, ou comme une âme en peine,» dit le maître

d'hôtel; «je m'éloignai avec un tel poids sur le cœur que j'avais envie

de pleurer aussi.»

Les dix minutes étaient écoulées. Poole déterra la hache de dessous un

tas de paille, où elle était enfouie; la bougie fut placée sur la table

rapprochée du point qu'ils allaient attaquer, puis ils se dirigèrent en

retenant leur haleine vers l'endroit où les pas allaient et venaient,

allaient et venaient, dans le silence de la nuit.

«Jekyll,» cria Utterson à voix haute, «je demande à vous voir;» il

attendit un instant, mais nulle réponse se fit entendre. «Je vous

préviens franchement,» continua-t-il, «que nous sommes alarmés; nous

avons des soupçons, il faut que je vous voie, et je vous verrai par

n'importe quel moyen, de force ou de bonne amitié.»

«Utterson,» dit alors la voix, «au nom de Dieu, ayez pitié!»

«Ah! cela n'est pas la voix de Jekyll, c'est celle de Hyde,» s'écria

Utterson. «Abattons la porte, Poole.»

Poole balança la hache au-dessus de sa tête; le coup retentit par toute

la maison, et la porte s'ébranla sur ses gonds et sa serrure. Un cri

perçant et lugubre, comme d'un animal affolé, sortit du cabinet; la

hache fut de nouveau levée et abattue, les panneaux furent brisés et

l'encadrement rebondit. Poole s'y reprit à quatre fois; mais le bois

était dur et les ferrures solides; ce ne fut qu'au cinquième coup que

la serrure éclata, et que le restant de la porte tomba en dedans.

Les assiégeants, consternés par leur propre vacarme et le silence

qui suivit, restèrent un peu en arrière et regardèrent. Ils virent

le cabinet éclairé par la lumière tranquille d'une lampe, un bon feu

brillait et pétillait dans l'âtre, la bouillotte chantait son petit

refrain; des tiroirs étaient ouverts, des papiers étaient rangés en

ordre sur la table près du feu; tout était prêt pour le thé, et sans

la présence des grandes armoires pleines de préparations chimiques,

on n'eût pu imaginer un endroit plus paisible ou plus banal dans tout

Londres.

Au milieu du parquet était étendu le corps d'un homme douloureusement

contorsionné et s'agitant encore par secousses. Ils s'approchèrent

alors sur la pointe des pieds, le retournèrent sur le dos et

reconnurent Edward Hyde. Il était habillé de vêtements beaucoup trop

grands pour lui; des vêtements faits pour un homme de la taille du

docteur Jekyll; les muscles de son visage remuaient avec un semblant

de vie, mais cependant la vie était bien éteinte. Utterson, en voyant

la fiole brisée que l'homme tenait encore dans une de ses mains, en

sentant la forte odeur d'acide prussique répandue dans le cabinet,

comprit de suite qu'il se trouvait en présence d'un suicide.

«Nous sommes arrivés trop tard,» dit-il durement, «ou pour punir ou

pour sauver. Hyde est en train de rendre compte de ses actions, et la

seule chose qui nous reste à faire est de trouver le corps de votre

maître.»

La plus grande partie du bâtiment était occupée par l'amphithéâtre,

lequel remplissait presque tout l'espace du rez-de-chaussée; il

recevait sa lumière d'en haut, et aussi du cabinet qui à un des bouts

formait un premier étage dont les fenêtres donnaient sur la cour.

Un corridor conduisait de l'amphithéâtre à la porte donnant sur la

petite rue, et le cabinet communiquait séparément avec celle-ci par

un deuxième escalier. Il y avait en outre un ou deux petits cabinets

noirs et une cave spacieuse. Ils visitèrent le tout soigneusement. Ils

n'eurent à donner qu'un coup d'œil dans les cabinets noirs; ils étaient

vides, et par la poussière qui tombait des portes, il était facile de

voir qu'elles n'avaient pas été ouvertes depuis longtemps. Il est vrai

que la cave était remplie de vieux débarras, datant pour la plupart

du temps du chirurgien que le docteur avait remplacé; mais la chute

d'une masse épaisse de toiles d'araignées avec laquelle la porte avait

été scellée depuis des années les avertit de l'inutilité de pousser

plus loin leurs recherches dans cette direction. Il n'y avait nulle

part aucune trace de Henry Jekyll, mort ou en vie. Poole sonda du pied

les dalles du corridor. «Il doit être enterré là,» dit-il en prêtant

l'oreille.

«Peut-être s'est-il enfui,» dit Utterson, retournant sur ses pas

pour examiner la porte de la rue. Elle était fermée au pêne, et ils

retrouvèrent la clef par terre sur les dalles, toute couverte de

rouille:

«Elle n'a pas l'air d'avoir beaucoup servi,» observa l'avocat.

«Servi!» répéta Poole; «ne voyez-vous pas, Monsieur, qu'elle est cassée

comme si on avait piétiné dessus.»

«Oui,» continua Utterson; «les fractures aussi sont rouillées.» Les

deux hommes se regardèrent avec épouvante: «Cela me dépasse, Poole,»

dit l'avocat. «Retournons au cabinet.»

Ils montèrent l'escalier en silence, et tout en jetant de temps

en temps un regard craintif sur le cadavre, ils procédèrent à une

perquisition en règle de ce que contenait le cabinet. Sur une table,

on pouvait distinguer les traces d'un travail chimique, plusieurs

petits tas d'une espèce de sels blancs étaient mesurés et disposés sur

des soucoupes de verre, comme pour une expérience dans laquelle le

malheureux homme avait été interrompu.

«Voilà, la même espèce de drogue que je lui apportais toujours,» dit

Poole. Et pendant qu'il parlait l'eau de la bouillotte se répandit avec

grand bruit.

Cet incident les fit se rapprocher du feu, le meilleur fauteuil était

disposé au coin de la cheminée, et un plateau à thé se trouvait sur

une table, à la portée de celui qui se fût assis, le sucre était même

déjà dans la tasse. Il y avait plusieurs livres sur un rayon, et un

d'eux était posé ouvert à côté du plateau, sur la table. Utterson fut

confondu en reconnaissant un livre de piété pour lequel Jekyll avait

souvent professé une grande estime; il y avait des notes de sa main,

accompagnées d'effrayants blasphèmes. Ils se trouvèrent à un moment

en face de la psyché, dans les profondeurs de laquelle leurs regards

plongèrent avec une horreur involontaire; mais elle était tournée de

façon à ne leur laisser apercevoir que les cent réflexions étincelantes

du feu sur le devant verni des armoires, un petit reflet rose au

plafond et leurs propres images pâles et timides se baissant pour

regarder.

«Cette glace a vu des choses étranges, Monsieur,» dit Poole à voix

basse.

«Sûrement rien de plus étrange que sa présence ici,» répondit l'avocat

sur le même ton; «car pourquoi Jekyll,»--il se surprit tressaillant

à ce nom, mais surmontant cette faiblesse il reprit: «A quoi cela

pouvait-il servir à Jekyll?»

«Oui, on peut se le demander,» dit Poole.

Ils se tournèrent alors vers la table où étaient rangés les papiers;

parmi eux se trouvait une grande enveloppe, adressée, de l'écriture du

docteur, à M. Utterson. L'avocat la décacheta et différents papiers

qu'elle contenait tombèrent à terre. Le premier que l'avocat ramassa

était un testament, rédigé dans les mêmes termes excentriques que celui

qu'il avait rendu à son ami, six mois auparavant; mais à la place du

nom d'Edward Hyde, il lut avec stupéfaction celui de Gabriel John

Utterson. Ses yeux se portèrent sur Poole, ensuite sur le papier qu'il

avait dans les mains et enfin sur le corps du malfaiteur mort, étendu

sur le tapis.

Le cas étrange du docteur Jekyll; Un logement pour la nuit · 第 3 / 8 段