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LE CAS ÉTRANGE
DU
DOCTEUR JEKYLL
L'auteur et les éditeurs réservent leurs droits de traduction et de
reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en juin 1890.
PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
LE CAS ÉTRANGE
DU
DOCTEUR JEKYLL
UN LOGEMENT POUR LA NUIT
PAR
R.-L. STEVENSON
TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR Mme B.-J. LOWE
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
Tous droits réservés
LE CAS ÉTRANGE
DU
DOCTEUR JEKYLL
I
L'HISTOIRE DE LA PORTE
M. Utterson, l'avocat, était un homme de rude apparence; son visage ne
s'éclairait jamais d'un sourire; il était froid, sobre et embarrassé
dans ses discours, très réservé, maigre, long, poussiéreux, morne,
et ayant malgré cela un certain fonds d'amabilité. Dans une réunion
d'amis, et quand le vin était à son goût, quelque chose d'éminemment
humain éclairait ses yeux, quelque chose qui ne ressortait jamais
dans sa conversation, mais qui se faisait sentir non seulement dans
la face pleine de béatitude d'un homme qui vient de bien dîner, mais,
le plus souvent et le plus fortement, dans les actions de sa vie. Il
était austère pour lui-même, buvant du _gin_ quand il était seul, pour
mortifier son goût pour le vin. Et quoique aimant le théâtre, il y
avait plus de trente ans qu'il n'avait franchi la porte d'aucune salle
de spectacle. Mais il avait beaucoup d'indulgence pour les autres,
s'étonnant, presque avec un sentiment d'envie, de leurs hauts faits, et
au besoin plutôt enclin à leur venir en aide qu'à les blâmer. «Je tombe
dans l'hérésie de Caïn,» disait-il bizarrement, «je laisse mes frères
aller au diable comme ils l'entendent.» Alors il arrivait souvent
qu'il se trouvait être la dernière relation avouable et la dernière
influence honnête de certains hommes dans leurs dégringolades. Et à
ceux-là, aussi longtemps qu'ils le fréquentaient, il ne laissait jamais
apercevoir même un soupçon de changement dans ses manières.
C'était, sans aucun doute, chose facile pour M. Utterson, car, jusque
dans ses meilleurs moments, il n'était aucunement démonstratif. Ses
amitiés semblaient fondées sur la même religion de bonhomie. Il
acceptait le cercle de ses amis tout prêt formé par les mains du
hasard, ce qui est le fait d'une nature simple. Ses amis étaient
généralement ses parents ou ceux qui lui avaient été le plus
longtemps connus; ses affections n'étaient le résultat d'aucun choix
particulier, comme le lierre, elles croissaient avec le temps. De
là, sans aucun doute, le lien qui l'unissait à M. Richard Enfield,
son parent éloigné, l'homme bien répandu et connu par la ville. Que
pouvait-il y avoir de commun entre ces deux hommes? C'était là pour
beaucoup un sujet de réflexion. Ceux qui les avaient rencontrés dans
leurs promenades du dimanche racontaient qu'ils ne se disaient rien,
qu'ils avaient l'air passablement ennuyé et qu'ils accueillaient avec
un visible soulagement l'apparition d'un ami. Toutefois, ces deux
hommes faisaient grand cas de ces excursions; ils les comptaient comme
l'événement de la semaine, et non seulement repoussaient des occasions
de plaisir, mais résistaient même aux appels d'affaires pour n'y
apporter aucune interruption.
Il arriva que, pendant une de ces promenades, le hasard les amena dans
une rue d'un des quartiers les plus populeux et affairés de Londres.
Cette petite rue était tranquille, quoique dans la semaine elle fût
animée d'un grand mouvement commercial. Ses habitants semblaient être
à leur aise et avoir l'espoir de faire mieux encore; ils employaient
le surplus de leurs gains en embellissements, ce qui donnait à toutes
les boutiques le long de cette rue un aspect très séduisant, elles
se tenaient là comme des rangées de souriantes et jolies vendeuses.
Le dimanche, lorsque par conséquent les plus grands charmes de cette
petite rue étaient voilés, elle ressortait quand même par contraste de
son sombre voisinage; comme un incendie dans une forêt, elle en était
le point lumineux. L'œil du passant était vivement et plaisamment
attiré par la vue de ses persiennes fraîchement peintes, et de ses
cuivres bien polis, par sa propreté et son air de gaîté.
A deux portes du coin de gauche en allant à l'Est, la rangée symétrique
des maisons était interrompue par l'entrée d'une cour; à cet endroit
même, un bâtiment d'aspect sinistre projetait son pignon sur la rue. Ce
bâtiment à deux étages n'avait aucun indice de fenêtres, rien, qu'une
porte au rez-de-chaussée au-dessus de laquelle s'élevait un grand mur
décoloré, portant les marques d'une négligence sordide et remontant
à de longues années. La porte n'avait ni sonnette ni marteau; sa
peinture, dont le temps avait changé la couleur, était soulevée à de
certains endroits comme par des ampoules. Les vagabonds s'abritaient
dans ses coins, et faisaient partir leurs allumettes sur les panneaux;
c'était le refuge ordinaire des enfants du quartier, qui essayaient
leurs couteaux sur les moulures, et pendant près d'une génération
personne ne s'était présenté pour chasser ces visiteurs de hasard, ou
réparer leurs ravages.
M. Enfield et l'avocat marchaient de l'autre côté de la rue; en
arrivant en face dudit bâtiment le premier leva sa canne et, le
désignant:
«Avez-vous jamais remarqué cette porte?» demanda-t-il; et après avoir
reçu une réponse affirmative de son compagnon, il ajouta: «Elle est
associée dans mon esprit à une drôle d'histoire.»
«Vraiment?» dit M. Utterson. «Qu'est-ce que c'est donc?»
«Voilà,» répondit M. Enfield. «Une fois je revenais de très loin et
rentrais chez moi vers trois heures du matin; la nuit était noire et
nous étions en hiver; on ne voyait rien dans le quartier de la ville
où je me trouvais, rien que des réverbères; les habitants dormaient
probablement, toutes les rues étaient éclairées comme pour une
procession, et toutes étaient aussi vides qu'une église; cet état de
choses finit par m'agacer. Je commençai d'écouter, prêtant l'oreille au
moindre bruit, et j'en arrivai à désirer la présence d'un policeman.
«Tout à coup j'aperçus un individu de petite taille qui marchait à
grands pas, se dirigeant vers l'Est, et en même temps une petite fille
qui descendait, en courant de toutes ses forces, une rue transversale.
En tournant le coin tous les deux, il leur arriva ce qui devait
naturellement arriver, ils se jetèrent l'un sur l'autre; là mon cher
ami, commence la partie horrible de l'histoire. L'homme renversa la
petite fille et, au lieu de s'arrêter, lui passa froidement sur le
corps, la laissant se débattre et crier sur le sol. A l'entendre,
cela n'a l'air de rien; à le voir, c'était diabolique; ce n'était
pas l'action d'un être humain, mais bien d'un damné Juggernaut.
Je m'élançai en jetant un cri d'appel, je rattrapai mon homme, le
saisis au collet, et le ramenai à l'endroit où s'était déjà formé un
rassemblement autour de l'enfant qui pleurait. Il était parfaitement
calme et ne fit aucune résistance, mais il me jeta un regard si méchant
qu'il m'en passa une sueur. Les gens qui se trouvaient là étaient
les parents de la petite fille, et bientôt apparut le docteur que
l'on avait envoyé chercher. L'enfant avait eu plus de peur que de
mal, assura-t-il, et l'incident semblait devoir finir là, sans une
circonstance curieuse. Mon Monsieur m'avait à première vue inspiré un
profond dégoût. Les parents de la petite semblaient aussi éprouver
ce sentiment, ce qui de leur part n'était que très naturel; mais ce
qui m'étonna, ce fut le médecin. C'était un homme frappé sur le même
moule que tous ses confrères, une espèce d'apothicaire sec, sans âge
et sans couleur, possédant un fort accent Édimbourgeois et pas plus
enclin à l'émotion qu'une cornemuse. Eh bien! mon ami, il ressentit le
même dégoût que nous tous, et à chaque fois que ses yeux tombaient sur
mon prisonnier, je remarquai qu'il devenait pâle et malade de l'envie
de le tuer. Je savais ce qui se passait dans son esprit aussi bien
que dans le mien, et le meurtre étant hors de question, nous fîmes la
seule chose possible. Nous menaçâmes cet homme de faire assez de bruit
autour de cette affaire pour mettre son nom à l'index d'un bout de
Londres à l'autre, et lui faire perdre ses amis et son crédit, s'il en
avait. Pendant que nous jetions feu et flammes, nous étions en même
temps obligés de le préserver de la fureur des femmes, lesquelles
ressemblaient à des harpies déchaînées. Je ne m'étais jamais trouvé
dans un cercle où toutes les figures portaient à un tel degré
l'empreinte de la haine; lui était au milieu du groupe, gardant un air
de froideur méprisante (cependant je m'étais aperçu qu'il n'était pas
sans crainte), et supportant ces assauts d'un air satanique. «Si vous
voulez spéculer sur cet accident,» dit-il, «naturellement je suis sans
défense. Tout galant homme évite les scènes. Combien voulez-vous?» Nous
le fîmes monter jusqu'à cent livres, pour la famille de l'enfant; il
se fût probablement esquivé s'il l'eût pu, mais sans doute notre air
déterminé à tous le fit à la fin céder. Il n'y avait plus qu'à toucher
l'argent; et où pensez-vous qu'il nous mena? Ici, à cette porte même,
il sortit une clef de sa poche, entra et revint bientôt avec dix livres
en or et un chèque sur Boutt, payable au porteur pour le restant de
la somme; ce chèque était signé d'un nom que je ne veux pas donner,
quoique cela soit un des points curieux de mon histoire, d'un nom bien
connu et souvent imprimé. Les chiffres avaient été tracés d'une main
raide, mais la signature était bonne pour beaucoup plus, si seulement
elle était authentique. Je pris la liberté de faire remarquer à mon
Monsieur que tout cela était pour le moins fantastique, que dans la
vie réelle un homme n'entre pas à quatre heures du matin dans une
maison qui ne lui appartient pas, et n'en sort pas avec un chèque de
près de cent livres portant la signature d'une autre personne. Mais il
paraissait très tranquille et même railleur. «Ne vous tourmentez pas,»
dit-il, «je resterai avec vous jusqu'à l'heure de l'ouverture de la
banque, et je toucherai le montant moi-même.» Nous nous mîmes alors en
route, le docteur, le père de l'enfant et moi; je les emmenai passer le
restant de la nuit dans ma chambre, et le lendemain, après déjeuner,
nous nous rendîmes tous ensemble à la banque. Je présentai le chèque
moi-même, en faisant observer que j'avais de grands soupçons qu'il
était faux; mais pas du tout, il était bon.»
«Vraiment!» fit M. Utterson.
«Je vois que, comme moi,» continua M. Enfield, «vous pensez que c'est
une vilaine histoire; d'autant plus vilaine que mon individu est un
personnage avec lequel on n'aurait voulu avoir rien de commun, un vrai
démon. La signature apposée sur le chèque était celle d'un homme des
plus respectables, d'un homme célèbre et (ce qu'il y a de pire) d'un
homme connu pour le bien qu'il fait. Ce doit être un cas de chantage,
un honnête homme qui paie quelque péché de jeunesse; en conséquence,
j'ai baptisé cet endroit et je l'appelle: la Maison du chantage.
Cependant, c'est loin d'expliquer l'affaire,» ajouta-t-il, et après
cela il tomba dans une espèce de rêverie.
Il fut tiré de là par une question que lui fit soudainement M. Utterson:
«Alors, vous ne savez pas si celui qui a émis le chèque demeure ici?»
«C'est un endroit qui lui irait bien, n'est-ce pas?» répondit M.
Enfield. «Mais par hasard j'avais remarqué son adresse, il demeure sur
un square, je ne me rappelle plus lequel.»
«Et vous n'avez jamais pris de renseignements sur ce qui peut se
trouver derrière cette porte?» interrogea M. Utterson.
«Mon cher ami,» répondit l'autre, «c'était pour moi une question de
discrétion. J'ai toute une théorie à ce propos. Questionner a trop de
rapports avec le jugement dernier. Vous posez une première question;
c'est comme si vous étiez paisiblement assis sur le haut d'une
colline, vous amusant à faire rouler une pierre; cette pierre roule en
entraînant d'autres avec elle; tout à coup elles arrivent en avalanche
renversant sur leur chemin quelque bon bourgeois prenant tranquillement
le frais dans son jardin (un bourgeois que vous eussiez cru à l'abri
de toute catastrophe), et voilà une famille en deuil. Mon cher, je
me suis fait une règle: plus il y a de mystère, moins je cherche à
l'approfondir.»
«C'est une très bonne règle,» dit l'avocat.
«Mais j'ai étudié l'endroit pour ma propre satisfaction,» reprit M.
Enfield. «On ne dirait presque pas une maison habitable. Il n'y a
pas d'autre porte que celle-là et personne n'y entre ni n'en sort,
excepté, de temps en temps, le Monsieur de mon aventure. Il y a trois
fenêtres sur la cour au premier étage; ces fenêtres sont toujours
fermées, mais elles sont propres; il y a aussi une cheminée qui laisse
toujours échapper de la fumée, ce qui indique que quelqu'un demeure là;
et encore, ce n'est pas très sûr, car les constructions sont tellement
entassées dans le voisinage de cette cour qu'il serait difficile de
dire où l'une finit et où l'autre commence.»
Ils continuèrent de marcher pendant un moment en silence et alors M.
Utterson soudainement s'exclama: «Enfield, vous vous êtes fait une
bonne règle.»
«Oui, c'est ce que je pense,» répondit Enfield.
«Cependant, je veux vous demander une chose: savez-vous le nom de
l'individu qui est passé sur le corps de cet enfant?»
«Oh!» dit M. Enfield, «je ne vois pas de mal à le dire. Son nom est
Hyde.»
«Hem!» fit M. Utterson, «quelle espèce d'homme est-ce?»
«Il n'est pas facile à décrire. Il y a quelque chose de douteux dans
son apparence, quelque chose qui, à de certains moments, n'est que
déplaisant et, dans d'autres, absolument détestable. Je n'ai jamais
connu un autre homme qui m'inspirât autant de répulsion, et encore je
ne pourrais dire pourquoi. Il doit avoir quelque difformité; il vous
donne très fortement cette impression, quoiqu'il me soit impossible de
rien spécifier. C'est un homme extraordinaire, et cependant je ne puis
rien me rappeler qui ne soit en lui très naturel. Non, mon ami, je ne
puis le décrire, ni rien expliquer. Ce n'est pas un manque de mémoire,
car je puis affirmer que je l'ai bien présent devant les yeux, en ce
moment même.»
M. Utterson continua de marcher pendant quelques instants sans rien
dire; alors, après mûre réflexion évidemment, il demanda:
«Vous êtes sûr de l'avoir vu se servir d'une clef?»
«Mon cher ami,» commença Enfield plus que surpris.
«Oui, je sais,» dit M. Utterson, «je sais que cela doit vous paraître
étrange, mais le fait est que si je ne vous demande pas le nom de
l'autre personne, c'est que je le sais déjà. Voyez-vous, Richard, votre
histoire a pour moi un grand intérêt, et s'il s'y était glissé quelque
erreur, je vous prierais de la rectifier.»
«Il me semble que vous auriez bien dû m'avertir,» fit l'autre avec
une touche de mauvaise humeur. «Mais le récit que je vous ai fait
est absolument exact, aussi exact que vous puissiez le désirer. Cet
individu avait une clef, et je dirai même plus, il l'a toujours. Je
l'ai vu s'en servir il n'y a pas huit jours!»
Monsieur Utterson soupira profondément, mais ne dit mot. Le jeune homme
reprit bientôt: «Voilà encore une leçon pour moi. Je suis honteux
d'avoir une telle langue. Promettez-moi de ne jamais revenir sur ce
sujet avec moi.»
«De tout mon cœur,» dit l'avocat. «Voilà ma main, Richard.»
II
A LA RECHERCHE DE M. HYDE
Ce jour-là, M. Utterson rentra dans son logement de garçon avec des
idées sombres, et dîna sans plaisir. D'habitude, le dimanche, après ce
repas, il allait s'asseoir près du feu, et là, avec quelque livre pieux
et insignifiant reposant sur son pupitre, il attendait que la cloche
de l'église voisine sonnât les douze coups de minuit; alors, avec
reconnaissance, sagement et posément, il se couchait. Mais ce soir-là,
aussitôt que la table fut desservie, il prit une bougie et passa dans
son cabinet. Alors il ouvrit son coffre-fort, et retira d'une cachette
un dossier marqué sur son enveloppe: testament du docteur Jekyll. Il
s'assit et, avec un froncement de sourcils, il se mit à examiner son
contenu. C'était un testament olographe, car, quoique M. Utterson s'en
fût chargé après qu'il eût été fait, il avait obstinément refusé son
assistance pour le faire. Ce testament non seulement assurait qu'en
cas de décès de l'éminent docteur Jekyll, membre de plusieurs sociétés
savantes, toutes ses possessions passeraient dans les mains de son
ami et bienfaiteur Edward Hyde, mais aussi qu'en cas de disparition
du docteur, ou d'une absence inexpliquée pendant une période révolue
de trois mois, ledit Edward Hyde entrerait en possession des biens
de Henry Jekyll sans plus de délai, déchargé de toute obligation, à
l'exception de quelques petites sommes payables aux gens de la maison
du docteur. Ce document était depuis longtemps la bête noire de
l'avocat. Il l'offusquait non seulement comme avocat, dans son sens
de la justice; mais aussi comme partisan des coutumes équitables et
droites; pour lui, le caprice était déshonnête. Jusqu'à ce jour, son
indignation ne s'était enflammée que par son ignorance de ce qui
concernait M. Hyde; aujourd'hui, elle était avivée par ce qu'il avait
appris. C'était déjà pour lui une préoccupation intolérable, lorsqu'il
se trouvait en face d'un nom inconnu qui ne lui disait rien; ce fut
bien pire lorsque ce nom lui apparut dans un encadrement repoussant,
et qu'un pressentiment défini fit surgir un démon de cette obscurité
impénétrable et immatérielle derrière laquelle il n'avait jusque-là
rien distingué.
«Je croyais que c'était de la folie,» dit-il en replaçant le document
répréhensible dans le coffre-fort; «mais maintenant je commence à
craindre que ce ne soit une honte.»
Là-dessus il souffla sa bougie, endossa son pardessus et se dirigea
du côté de Cavendish square, cette citadelle médicale, où son ami le
docteur Lanyon avait sa demeure et recevait la foule nombreuse de ses
malades.
«S'il y a quelqu'un qui sait quelque chose, ce doit être Lanyon,»
s'était-il dit.
Le solennel maître d'hôtel le reconnut et l'accueillit gracieusement;
il n'attendit pas longtemps; il fut immédiatement introduit dans la
salle à manger, où il trouva le docteur Lanyon seul à table. C'était
un homme d'une apparence robuste et pleine de santé; il était vif,
allègre; il avait une face rougeaude, et son crâne était recouvert
d'une touffe de cheveux hérissés et blanchis avant l'âge; ses manières
étaient bruyantes et impétueuses. En apercevant M. Utterson il sauta de
sa chaise et lui serra chaleureusement les deux mains. Sa cordialité
paraissait bien quelque peu théâtrale, mais elle n'en reposait pas
moins sur un fond de sentiment véritable; car lui et l'avocat étaient
de vieux amis, de vieux camarades de collège et d'études, se respectant
l'un l'autre sans aucune réserve; et, ce qui n'arrive pas toujours,
heureux de se retrouver.
Après quelques instants de conversation décousue, l'avocat aborda le
sujet qui le préoccupait d'une façon si désagréable.
«Lanyon,» dit-il, «je crois que vous et moi sommes les deux plus vieux
amis de Henry Jekyll.»
«Je voudrais bien que les amis soient plus jeunes,» s'écria le docteur
Lanyon; «mais en admettant que nous sommes ses plus vieux amis; quoi?
Je le vois très peu maintenant.»
«Vraiment?» dit Utterson; «je croyais qu'il y avait beaucoup de
rapports dans vos goûts, que vous vous intéressiez aux mêmes questions?»
«Oui, c'est vrai», répliqua l'autre; «autrefois, mais il y a plus de
dix ans que je me suis aperçu que les idées de Henry Jekyll étaient
devenues trop fantastiques pour moi. Il commença de suivre une mauvaise
route; son esprit était de travers; et quoique naturellement je
continue de lui porter beaucoup d'intérêt, en mémoire de nos souvenirs,
comme on dit, je l'ai vu et le vois diablement peu. Un tel galimatias
de choses soi-disant scientifiques, ajouta le docteur s'empourprant
tout à coup, eût amené la désunion entre Damon et Pythias.»
Ce petit accès de mauvaise humeur soulagea un peu M. Utterson.
«Ils diffèrent sur quelque point scientifique,» pensa-t-il, et ont eu
une discussion à ce sujet; et la science le laissant lui-même assez
froid (excepté en matière légale, sur les actes de transmission de
propriété), il ajouta même: «C'est vraiment bien futile!» Il donna à
son ami le temps de se remettre, et alors aborda la question qu'il
était venu pour poser: «Avez-vous jamais rencontré un de ses protégés,
un nommé Hyde?»
«Hyde!» répéta Lanyon, «non, je n'ai jamais entendu parler de lui.
C'est depuis mon temps.»
Ce fut tout ce que l'avocat put obtenir d'informations. La nuit lui
apporta très peu de repos, il se tourna et se retourna dans son grand
lit jusqu'à l'aube, son esprit actif s'agitant dans les ténèbres
et se posant mille questions. Six heures sonnèrent à l'horloge de
l'église qui se trouvait si commodément placée près de la maison de
M. Utterson; et il était toujours en train de sonder ce problème.
Jusqu'ici cela ne l'avait touché que du côté intellectuel; maintenant,
son imagination aussi y prenait part, elle en devenait même l'esclave,
et pendant son agitation de la nuit, et dans l'obscurité de la chambre,
rendue encore plus intense par les rideaux soigneusement tirés,
l'histoire de M. Enfield repassait dans son esprit, se déroulant devant
ses yeux comme un tableau d'images coloriées. Il voyait le grand
champ de lumière formé par l'éclairage nocturne d'une grande ville,
ensuite il distinguait la forme d'un individu marchant rapidement,
et aussi celle d'une enfant courant, en revenant de chez le médecin
où elle avait été envoyée; alors il voyait leur rencontre, il voyait
ce Juggernaut humain fouler la petite fille sous ses pieds et passer
outre, sans s'inquiéter de ses cris. Ou encore il pouvait voir son
ami couché dans la chambre d'une riche maison, dormant et souriant
à ses rêves, quand tout à coup la porte de cette chambre s'ouvrait,
les rideaux du lit étaient entr'ouverts, le dormeur était tiré de son
sommeil, et--horreur! à ses côtés se tenait un homme ayant le pouvoir
de commander; à son ordre il voyait son ami obligé, à cette heure de la
nuit, quand tout est pour ainsi dire mort, de se lever et d'obéir. La
vision de cet homme sous ces deux formes obséda l'avocat toute la nuit,
et même s'il sommeillait, il voyait cette ombre se glissant le long
des maisons endormies, où il la voyait passer et repasser d'une marche
de plus en plus rapide, jusqu'à lui donner le vertige, à travers les
labyrinthes de la ville illuminée, et à chaque coin de rue écraser une
enfant et la laisser gisant sur le sol et criant. Même dans ses rêves
sa vision n'avait pas de visage par lequel il pût la reconnaître, ou,
si elle en avait un, c'était pour se jouer de lui, en s'évanouissant
devant ses yeux. Et voilà comment dans l'esprit de l'avocat avait germé
et crû avec rapidité une curiosité ardente, singulière et déréglée,
de voir les traits du réel M. Hyde. S'il pouvait les voir seulement
une fois, pensait-il, le mystère serait éclairci et deviendrait aussi
banal que le deviennent généralement les mystères quand on les examine
de près. Il aurait peut-être pu deviner les causes de la préférence
de son ami, ou les liens qui l'attachaient, il aurait peut-être même
pu deviner une raison pour les clauses surprenantes du testament.
Dans tous les cas, la figure de cet homme valait la peine d'être vue,
la figure d'un homme sans entrailles et sans pitié qui n'avait qu'à
se montrer pour élever dans l'âme du peu impressionnable Enfield un
sentiment de haine durable.
A partir de ce moment, M. Utterson devint un habitué de la rue où se
trouvait la porte mystérieuse. Le matin, avant l'heure de l'ouverture
de son cabinet, à midi, quand il avait beaucoup d'affaires et peu de
temps à lui, et le soir, à la clarté brumeuse de la lune, par beau
ou mauvais temps, aux heures de foule ou de solitude, on trouvait
l'avocat fidèle au poste qu'il s'était choisi. «S'il fait celui qui se
cache, je ferai celui qui cherche,» pensait-il. Sa patience fut enfin
récompensée. Ce fut par une belle soirée: le temps était froid et
sec, il y avait de la gelée dans l'air, le pavé de la rue était aussi
propre que le parquet d'une salle de danse. La lumière des réverbères,
n'étant pas agitée par le vent, projetait à intervalles égaux l'ombre
et la lumière. Vers dix heures, quand les boutiques étaient fermées,
la rue était très déserte et tranquille, malgré les sourds grondements
de Londres tout à l'entour. Les petits bruits avaient beaucoup de
portée; les différents sons sortant des maisons étaient clairement
intelligibles, et le résonnement des pas des passants se faisait
entendre de très loin. M. Utterson n'était à son poste que depuis
quelques instants, quand le bruit d'un pas bizarre et léger arriva
jusqu'à son oreille. Il avait eu le temps, depuis qu'il avait commencé
ses observations, de distinguer le bruit singulier avec lequel, pendant
la nuit, les pas d'une personne seule se font entendre soudainement
par-dessus le vaste bourdonnement de la ville. Cependant son attention
n'avait jamais été si vivement et si décidément excitée, et ce fut avec
un fort pressentiment de succès qu'il s'enfonça sous le portail de la
cour.
Les pas se rapprochaient rapidement et furent plus distincts quand ils
eurent tourné le coin de la rue. L'avocat aux aguets aperçut bientôt
l'espèce d'homme auquel il allait avoir affaire. Il était de petite
taille et vêtu très simplement, mais son apparence, même à cette
distance, prévint fortement contre lui celui qui le surveillait. Il
marcha droit à la porte, traversant au plus court, et en approchant il
tira une clef de sa poche, comme le ferait une personne rentrant chez
elle.
M. Utterson s'avança alors, et en passant le toucha à l'épaule:
«Monsieur Hyde, si je ne me trompe?» dit-il.
M. Hyde se recula en laissant échapper un petit sifflement des poumons.
Mais sa peur ne fut que momentanée, et quoiqu'il ne regardât pas
l'avocat en face, il répondit assez froidement: «C'est mon nom, que
voulez-vous?»
«Je vois que vous allez entrer,» répondit l'avocat. «Je suis un vieil
ami du docteur Jekyll,--M. Utterson, de Gaunt street,--vous devez avoir
entendu parler de moi, et, vous rencontrant si à propos, j'ai pensé que
vous pourriez m'admettre dans la maison.»
«Vous ne trouveriez pas le docteur Jekyll, il est absent,» répliqua
M. Hyde, tout en soufflant dans la clef, et, sans relever la tête, il
ajouta soudain: «Comment avez-vous su qui j'étais?»
«De votre côté,» dit M. Utterson, «voulez-vous me faire une faveur?»
«Avec plaisir,» répliqua l'autre; «que voulez-vous?»
«Je voudrais vous voir la figure,» répondit l'avocat.
M. Hyde parut hésiter, mais, avec une détermination subite, il releva
la tête, et les deux hommes se regardèrent fixement pendant quelques
secondes. «Maintenant, je vous reconnaîtrai,» dit M. Utterson; «cela
peut être utile.»
«Oui,» fit M. Hyde; «il vaut mieux que nous nous soyons rencontrés, et
à propos vous devriez avoir mon adresse.» Et il lui donna le numéro
d'une rue dans Soho.
«Grand-Dieu!» se dit M. Utterson, «lui aussi pensait-il au testament?»
Mais il garda ses réflexions, se contentant de grommeler quelque chose
en reconnaissance de l'adresse reçue.
«Et maintenant,» demanda l'autre, «comment m'avez-vous connu?»
«D'après une description,» fut la réplique.
«La description de qui?»
«Nous avons des amis communs,» dit M. Utterson.
«Des amis communs,» répéta M. Hyde d'une voix un peu rauque. «Qui
sont-ils?»
«Jekyll, par exemple,» fit l'avocat.
«Il ne vous a jamais rien dit,» s'écria M. Hyde; «je ne vous aurais pas
cru capable de mentir.»
«Allons,» dit M. Utterson; «vos paroles sont un peu vives.»
L'autre ricana sourdement; avec une précipitation extraordinaire, il
ouvrit la porte et disparut dans l'intérieur de la maison.
L'avocat resta là sans bouger pendant quelques instants, après la
disparition de M. Hyde, les traits de son visage laissant apercevoir le
trouble de son esprit. Enfin, il remonta doucement la rue, s'arrêtant
par intervalles, et portant la main à son front comme un homme en
grande perplexité. Le problème qu'il débattait tout en marchant était
de l'ordre de ceux qui sont rarement résolus. M. Hyde était pâle et
malingre, il donnait l'impression d'être difforme, sans que l'on pût
qualifier sa difformité; il avait un sourire déplaisant; il s'était
conduit vis-à-vis de l'avocat avec une timidité mélangée d'impudence;
il parlait d'une voix âpre, basse et tant soit peu brisée: autant
d'arguments contre lui; mais tous ces arguments réunis ne pouvaient
pas expliquer ce sentiment inconnu de dégoût, d'horreur et de frayeur,
avec lequel M. Utterson le considérait. «Il doit y avoir autre chose,»
pensa-t-il dans sa perplexité. «Il y a autre chose, si je pouvais
seulement trouver le mot pour l'énoncer. Que le bon Dieu me bénisse,
si cet homme a rien d'humain! Est-ce quelque chose de troglodytique?
ou est-ce simplement le rayonnement d'une âme immonde qui traverse son
enveloppe corporelle et la défigure? Ce doit être cela; car, oh! mon
pauvre vieil ami Jekyll, si jamais j'ai lu la signature de Satan sur
la face de quelqu'un, c'est sûrement sur celle de votre nouvel ami.»
Après avoir tourné le coin de la rue, on apercevait une rangée de
vieilles et belles maisons, la plupart déchues de leur haut rang, et
converties en appartements et chambres, loués à des hommes de toutes
sortes et de toutes conditions, des graveurs, des architectes, des
avocats sans causes et des agents d'entreprises obscures. Une de ces
maisons, toutefois, la seconde au coin, était entièrement occupée par
la même personne, et quoique plongée dans l'obscurité, à l'exception
d'une lumière qui s'apercevait à travers la fenêtre en éventail
au-dessus de la porte d'entrée, elle avait un grand air de fortune et
de bien-être. M. Utterson s'arrêta là et frappa. Un domestique en bonne
tenue et d'un âge déjà mûr ouvrit la porte.
«Le docteur Jekyll, est-il chez lui, Poole?» demanda-t-il.
«Je vais voir, Monsieur Utterson,» répondit Poole, tout en faisant
entrer le visiteur dans un grand vestibule, bas de plafond, pavé de
dalles, chauffé, à la mode de la campagne, par un grand feu de cheminée
et meublé luxueusement de vieux chêne.
«Voulez-vous attendre ici, près du feu, Monsieur? ou voulez-vous que je
vous donne de la lumière dans la salle à manger?»
«Ici, merci,» dit l'avocat; il s'approcha du feu et posa les pieds sur
le grand garde-feu. Ce vestibule, dans lequel il se trouvait maintenant
seul, était particulièrement affectionné par son ami le docteur, et
Utterson lui-même avait l'habitude d'en parler, comme étant, dans
son genre, l'endroit le plus charmant de Londres. Mais ce soir-là il
n'était pas en état de l'apprécier: il avait d'étranges sensations,
il se sentait comme un frémissement dans le sang, la vie semblait lui
être à charge, le visage de M. Hyde s'appesantissait lourdement dans
sa mémoire, et la mélancolie de son esprit lui faisait voir une menace
dans la vacillation de la flamme sur le poli des meubles, et dans le
tressaillement inquiet de l'ombre projetée au plafond. Il fut honteux
du soulagement qu'il éprouva, quand Poole revint pour lui annoncer que
le docteur Jekyll était sorti.
«J'ai vu M. Hyde entrer par la vieille porte de la salle de dissection,
Poole,» dit-il. «Cela ne fait rien quand le docteur Jekyll n'est pas
chez lui?»
«Non, c'est très bien, Monsieur Utterson,» répliqua le domestique.
«Monsieur Hyde a une clef.»
«Votre maître paraît avoir une confiance bien grande dans ce jeune
homme, Poole,» reprit l'avocat, rêvassant.
«Oui, Monsieur, il est certain qu'il en a beaucoup,» dit Poole. «Nous
avons tous reçu l'ordre de lui obéir.»
«Je ne crois pas avoir jamais rencontré M. Hyde?» demanda Utterson.
«Oh! vraiment, non, Monsieur; il ne dîne jamais ici,» répliqua le
maître d'hôtel. «Nous ne le voyons que rarement de ce côté de la
maison, il va et vient presque toujours par le laboratoire.»
«Eh bien! bonsoir, Poole.»
«Bonsoir, Monsieur Utterson.»
L'avocat reprit le chemin de sa demeure avec un cœur bien gros. «Pauvre
Henry Jekyll,» pensait-il, «j'ai peur qu'il ne soit dans de mauvais
draps! Il a été très dissipé dans sa jeunesse; il est vrai qu'il y
a longtemps de cela, mais il n'y a pas de statuts limitant la loi
divine. Oui, ce doit être cela: le fantôme d'une ancienne faute, la
plaie de quelque honte cachée, la punition venue, _pede claudo_, des
années après que la mémoire avait oublié. Alors, effrayé rien qu'à
cette pensée, l'avocat s'absorba pendant un moment sur son propre
passé, tâtonnant dans tous les coins de sa mémoire, pour voir si,
par hasard, il ne trouverait pas quelque vieux péché, qui, comme un
diable à ressort, se ferait jour tout à coup. Son passé était bien sans
reproches, peu d'hommes pourraient revoir le déroulement de leur vie
avec moins d'appréhension; malgré cela il se trouva humilié jusqu'à
terre par beaucoup de mauvaises actions qu'il avait commises, et il
fut relevé avec un sentiment de reconnaissance triste et grave par
celles qu'il avait été si près de commettre, mais cependant qu'il avait
évitées. Revenant alors à son premier sujet, il eut une étincelle
d'espoir. «Ce M. Hyde,» pensa-t-il, «doit avoir des secrets; des
secrets bien noirs, à en juger par l'apparence, et quelque honteux
que puissent être ceux de Jekyll, comparés à ceux de cet homme, ils
ressembleraient à un rayon de soleil. Cet état de choses ne peut
continuer. J'ai froid dans le dos à la pensée de cet être se glissant
aux côtés du lit de Henry, pauvre Henry, quel réveil! Sans compter le
danger, car si ce Hyde soupçonne l'existence du testament, il peut
devenir impatient d'hériter. Allons, il faut que je donne un coup de
main à la roue; si Jekyll veut me laisser faire,» ajouta-t-il, «si
toutefois Jekyll veut me laisser faire.» Car il revoyait clairement
devant ses yeux les clauses étranges du testament.
III
LE DOCTEUR JEKYLL FORT A L'AISE
Quinze jours plus tard, par un excellent effet du hasard, le docteur
donna un de ses charmants dîners à cinq ou six de ses vieux intimes,
tous hommes honorables, intelligents, et tous juges en fait de bon
vin. M. Utterson s'arrangea pour rester en arrière après le départ des
autres convives. Ce n'était pas là chose nouvelle. Il lui arrivait
constamment d'être retenu par ses hôtes, qui aimaient à jouir de sa
société tranquille et discrète, après que les convives frivoles et
bavards avaient, par leur départ, amené une plus douce intimité. Son
silence plein de richesse les préparait à la solitude et tempérait
leurs idées, après les frais et les efforts de gaîté de la soirée. Dans
les endroits où on aimait Utterson, il était bien aimé. Le docteur
Jekyll ne faisait pas exception à cette règle et en l'examinant, assis
près du feu comme il était maintenant (un homme d'une cinquantaine
d'années, d'un visage beau et noble sans barbe, le regard un peu
sournois peut-être, mais cependant portant l'expression de la bonté et
de l'intelligence), on pouvait voir qu'il nourrissait pour M. Utterson
une affection chaude et sincère.
«Il y a longtemps que j'ai envie de vous parler, Jekyll,» commença ce
dernier. «Vous savez votre testament?»
Un profond observateur eût pu se convaincre que ce sujet était
désagréable au docteur, mais il prit son parti gaiement. «Mon pauvre
Utterson,» dit-il, «vous n'avez pas de chance d'avoir un tel client.
Ce testament est pour vous une cause de tourments auxquels je ne vois
de comparable que le supplice que j'ai infligé à ce pédant de Lanyon,
avec mes soi-disant hérésies scientifiques. Oh! je sais que c'est un
bon garçon,--ne froncez point le sourcil,--un excellent garçon,--et je
me promets toujours de le voir plus souvent; mais cela ne l'empêche pas
d'être un pédant, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez;
c'est un ignorant, c'est un pédant tapageur. Jamais aucun homme ne m'a
autant désappointé que Lanyon.»
«Vous savez que je ne l'ai jamais approuvé,» dit Utterson, poursuivant
son idée avec une persistance impitoyable.
«Mon testament? oui, certainement, je le sais,» répondit le docteur un
peu aigrement. «Vous me l'avez déjà dit.»
«Eh! je vous le dis encore,» continua l'avocat. «J'ai entendu parler du
jeune Hyde.»
Le grand et beau visage du docteur Jekyll pâlit, même ses lèvres
blêmirent. «Je ne tiens pas à en entendre davantage,» dit-il. «Je
croyais que nous étions convenus de ne plus revenir sur ce sujet?»
«Ce que j'ai entendu était abominable,» fit Utterson.
«Cela ne change rien. Vous ne comprenez pas ma position,» continua le
docteur d'une façon incohérente. «Ma situation est pénible, Utterson,
ma situation est très étrange. C'est une de ces situations qu'on ne
peut améliorer par des paroles.»
«Jekyll,» répliqua M. Utterson, «vous me connaissez; je suis un homme
en qui on peut avoir confiance. Faites-moi une entière confidence, et
je ne doute pas que je puisse vous sortir de là.»
«Mon cher Utterson,» dit le docteur, «c'est trop de bonté; vous êtes
très, très bon, et je ne puis trouver de mots pour vous remercier.
Je vous crois sincèrement. Je ne connais pas un autre homme en qui
j'aurais plus de confiance; oui, plus qu'en moi-même si j'avais à
choisir; mais je vous assure que ce n'est pas ce que vous pensez; le
mal n'est pas aussi grand, et rien que pour rendre le repos à votre bon
cœur, je vais vous dire une chose: c'est qu'aussitôt que je voudrai je
puis me débarrasser de M. Hyde, je vous en donne ma parole; laissez-moi
vous remercier encore et encore; je n'ajouterai qu'un mot, Utterson, et
je sais que vous le prendrez en bonne part: c'est une affaire tout à
fait personnelle, et, je vous prie, laissez-la dormir.»
Utterson réfléchit quelques instants, ses regards dans le feu. «Je ne
doute pas que vous ayez tout à fait raison,» dit-il enfin en se levant.
«J'en suis heureux, mais puisque nous avons abordé la question, et
pour la dernière fois, je l'espère,» continua le docteur, «il y a un
point que j'aimerais à vous faire comprendre. Je prends un véritable
intérêt à ce pauvre Hyde. Je sais que vous l'avez vu; il me l'a dit; et
j'ai peur qu'il n'ait été brutal. Toutefois, je lui porte un intérêt
bien sincère, très, très sincère, et s'il m'arrivait quelque chose,
Utterson, je veux que vous me promettiez de l'endurer et de lui faire
rendre justice. Je crois que vous le feriez si vous connaissiez les
choses à fond, et ce serait un grand poids de moins pour moi, si vous
vouliez me faire cette promesse.»
«Je ne puis vous promettre d'avoir jamais aucune sympathie pour lui,»
dit l'avocat.
«Je ne vous demande pas cela,» implora Jekyll, posant sa main sur
le bras de son ami, «je ne demande que justice pour lui, je demande
seulement que vous lui prêtiez aide en souvenir de moi, quand je ne
serai plus là.»
Utterson ne put réprimer un soupir. «Soit,» dit-il, «je promets.»
IV
LE MEURTRE CAREW
Près d'un an plus tard, dans le mois d'octobre 18..., Londres
retentit du bruit d'un crime d'une férocité singulière, crime que la
haute position de la victime rendait d'autant plus remarquable. Les
quelques détails connus étaient effrayants. Une servante, habitant
seule une maison proche de la rivière, était montée à sa chambre pour
se coucher vers onze heures. Quoique plus tard, vers deux ou trois
heures du matin, un brouillard se fût étendu sur la ville, la première
partie de la nuit avait été très claire, et la ruelle sur laquelle la
fenêtre de cette jeune bonne donnait était brillamment éclairée par
la pleine lune. Cette pauvre fille penchait évidemment, ce soir-là,
au sentiment, car s'étant assise sur un coin de sa malle, près de la
fenêtre, elle se mit à rêver. «Jamais,» (disait-elle avec un torrent de
larmes en racontant l'aventure), «jamais elle n'avait eu la conscience
si tranquille, et ne s'était jamais sentie si bien disposée envers
l'humanité en général.» En s'asseyant, elle remarqua la présence d'un
vieux Monsieur, à l'air vénérable et à cheveux blancs, qui s'avançait
dans la ruelle à la rencontre d'un autre personnage, un homme d'une
taille au-dessous de la moyenne; elle fit d'abord moins attention à
ce dernier. Quand ils se furent approchés (chose qui arriva juste
sous la fenêtre de la jeune fille), le plus vieux Monsieur salua et
accosta l'autre avec beaucoup de politesse. Ce qu'il disait n'avait
pas l'air bien important; on eût plutôt supposé, d'après ses gestes,
qu'il demandait son chemin; la lune éclairait en plein son visage, et
la jeune fille prenait plaisir à le regarder: ses traits respiraient
la douceur et la bonté, et cependant il avait aussi quelque chose de
grand et d'imposant; ce quelque chose devait venir d'un sentiment de
satisfaction, bien fondé, de lui-même. Elle porta alors les yeux sur
l'autre individu et fut surprise de le reconnaître pour un certain M.
Hyde, qui était une fois venu pour voir son maître, et pour lequel elle
avait, à première vue, conçu une espèce d'aversion. Il avait à la main
une lourde canne, qu'il s'amusait à faire tourner; mais il ne disait
pas un mot, et paraissait écouter son interlocuteur avec une impatience
mal contenue. Tout à coup il devint très en colère, frappant du pied,
brandissant sa canne, comme un fou (d'après le rapport de la jeune
fille). Le vieux Monsieur fit un pas en arrière, avec une expression
de surprise et l'air un peu fâché; alors, M. Hyde sembla avoir perdu
tout empire sur lui-même; il se mit à l'assommer à coups de canne, ne
s'arrêtant qu'après que sa victime fut tombée; ensuite, il piétina son
corps avec une fureur de singe, et lui appliqua une grêle de coups
telle que les os furent horriblement fracassés; le corps en sursauta. A
l'horreur de cette scène la jeune fille s'évanouit.
Il était deux heures quand elle revint à elle et appela la police.
Le meurtrier s'était enfui depuis longtemps, mais sa victime était
toujours étendue au milieu de la ruelle, mutilée au delà de toute
croyance. La canne avec laquelle cet exploit avait été accompli était
d'un bois très rare, et quoiqu'il fût aussi lourd et très dur, elle
s'était rompue au milieu sous la violence de cette cruauté insensée;
un bout qui était fendu avait roulé dans le ruisseau, l'autre, sans
aucun doute, avait été emporté par le meurtrier. Une bourse et une
montre en or furent trouvées sur la victime, mais pas de cartes, ni
de papiers, à l'exception toutefois d'une lettre cachetée et timbrée
que probablement elle portait à la poste, laquelle portait le nom et
l'adresse de M. Utterson.
On l'apporta à l'avocat le lendemain matin, avant qu'il fût levé. A
peine l'eut-il vue et eut-il appris les circonstances que son visage
prit une expression solennelle. «Je ne dirai rien jusqu'à ce que j'aie
vu la victime,» dit-il; «cela peut être très sérieux. Ayez la bonté
de m'attendre pendant que je m'habille.» Et, avec la même contenance
grave, il dépêcha son déjeuner, prit une voiture, et se fit conduire au
bureau de police, où le corps avait été déposé. A son entrée dans la
cellule il fit un signe d'assentiment: «Oui,» dit-il, «je le reconnais,
je suis fâché de constater que ce sont les restes de sir Danvers Carew.»
«Bonté divine!» exclama l'officier, «est-ce possible, Monsieur?» Ses
yeux alors brillèrent d'un éclat professionnel. «Cela va faire beaucoup
de bruit,» ajouta-t-il, «peut-être pourriez-vous nous donner quelques
renseignements utiles.» Il se mit alors à raconter brièvement la scène
à laquelle la jeune fille avait assisté, et il montra la canne brisée.
M. Utterson s'était déjà senti mal à l'aise au nom de M. Hyde, mais à
la vue de la canne, il ne put douter plus longtemps; toute brisée et
abîmée qu'elle fût, il la reconnut comme étant un cadeau qu'il avait
fait lui-même à Henry Jekyll, quelques années auparavant.
«M. Hyde est un homme de petite taille, n'est-ce pas?» dit-il.
«Particulièrement petit, et de mauvaise mine d'après l'impression de la
jeune fille,» répondit l'officier.
M. Utterson réfléchit et, relevant la tête, il dit: «Si vous voulez
m'accompagner dans ma voiture, je pense que je puis vous conduire à sa
demeure.»
Il était vers les neuf heures du matin, et le premier brouillard de la
saison luttait courageusement pour s'établir sur la ville. Un voile
couleur de chocolat planait au-dessus de la tête; mais le vent ne
cessait d'attaquer et de mettre en déroute ces vapeurs batailleuses, ce
qui donna à M. Utterson le loisir d'observer un nombre merveilleux de
degrés et nuances crépusculaires; ici, il faisait presque noir, comme
lorsque le jour touche à sa fin; là, s'étalait une riche couleur d'un
brun sombre et brillant, ressemblant à une lueur d'incendie; plus loin
et pendant un instant, le brouillard disparaissait complètement, et un
trait hagard de lumière perçait entre les nuages onduleux du brouillard.
Le sinistre quartier de Soho, vu sous ces différents aspects, avec ses
rues boueuses, ses passants malpropres et ses réverbères non éteints,
ou au moins qui avaient été rallumés pour combattre cette nouvelle
invasion des ténèbres, paraissait aux yeux de l'avocat comme un
district de quelque ville vue sous l'influence d'un cauchemar. De plus,
ses pensées étaient des couleurs les plus sombres; et après avoir jeté
un regard sur son compagnon, il ressentit une attaque de cette terreur
que la loi et ses officiers imposent, à de certains moments, même aux
gens les plus honnêtes.
Quand la voiture arriva à l'adresse indiquée, le brouillard s'éleva un
peu et lui laissa distinguer une rue sombre, un cabaret, un restaurant
français de bas étage, une foule d'enfants en loques amoncelés sous
les portes et aussi quantité de femmes appartenant à toutes les
nationalités, sortant, leur clef à la main, pour prendre leur petit
verre du matin; l'instant d'après, le brouillard couleur de terre
d'ombre retomba sur le tout et l'isola de cet entourage canaille.
C'était dans ce milieu que demeurait le favori de Henry Jekyll, le
futur héritier d'un quart de million de livres sterling.
Une vieille femme à figure d'ivoire et aux cheveux argentés ouvrit la
porte. La douceur hypocrite de son visage prévenait fortement contre
elle; mais elle avait d'excellentes manières. «Oui,» dit-elle, «c'est
bien là que demeure M. Hyde, mais il n'est pas chez lui; il est rentré
tard dans la nuit, et ressorti au bout d'une heure, mais cela n'a rien
d'extraordinaire, ses habitudes étant très irrégulières; il s'absente
souvent; par exemple, il y avait plus de deux mois que je ne l'avais
vu, quand il est arrivé hier.»
«Très bien, mais nous voulons visiter son appartement,» dit l'avocat,
et devant les protestations de la vieille qui se déclarait dans
l'impossibilité d'accéder à leur désir, il ajouta: «Il vaut mieux vous
dire qui est ce Monsieur. C'est l'inspecteur Newcomen de Scotland Yard.»
Un éclat de joie odieux éclata sur les traits de la vieille femme:
«Ah!» dit-elle, «il s'est mis quelque affaire sur le dos. Qu'a-t-il
fait?»
M. Utterson et l'inspecteur échangèrent un regard. «On dirait qu'il
n'est pas très populaire,» observa ce dernier. «Maintenant, ma bonne
femme, laissez ce Monsieur et moi faire nos recherches.»