Il cria:--Père! Ah! Dieu! tu n'es plus sur la terre,

Je ne t'ai plus! Comment peut-on quitter son père?

Comme on est différent de son fils, ô douleur!

Mon père! ô toi le plus terrible, le meilleur,

Je viens à toi. Je suis dans ta sombre chapelle,

Je tombe à tes genoux, m'entends-tu? Je t'appelle.

Tu dois me voir, le bronze ayant d'étranges yeux.

Ah! j'ai vécu; je suis un homme glorieux,

Un soldat, un vainqueur; mes trompettes altières

Ont passé bien des fois par-dessus des frontières;

Je marche sur les rois et sur les généraux;

Mais je baise tes pieds. Le rêve du héros,

C'est d'être grand partout et petit chez son père.

Le père, c'est le toit béni, l'abri prospère,

Une lumière d'astre à travers les cyprès,

C'est l'honneur, c'est l'orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout près.

Hélas! le père absent c'est le fils misérable.

O toi, l'habitant vrai de la tour vénérable,

Géant de la montagne et sire du manoir,

Superbement assis devant le grand ciel noir,

Occupé du lever de l'aurore éternelle,

Comte, baisse un moment ta tranquille prunelle

Jusqu'aux vivants, passants confus, roseaux tremblants,

Et regarde à tes pieds cet homme en cheveux blancs,

Abandonné, tout près du sépulcre, qui pleure,

Et qui va désormais songer dans sa demeure,

Tandis que les tombeaux seront silencieux

Et que le vent profond soufflera dans les cieux.

Mon fils sort de chez moi, comme un loup d'un repaire.

Mais est-ce qu'on peut être offensé par son père?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5º Du panégyrique naïvement dénonciateur de Cantemir, l'historien

turc, prosterné «à plat ventre» devant le succès, et glorifiant sans

vergogne le souverain même le plus sanglant, Hugo a tiré deux satires

puissantes: _Sultan Mourad_ et _Zim-Zizimi_.

Ce qui frappe dans ces sinistres _Orientales_, c'est le mérite étrange

de couleur, et la puissance de style imagé qui éclatent dans les deux

morceaux. Dans _Zim-Zizimi_ notamment il faut voir ce qu'une

imagination nourrie de la langue biblique, et imprégnée de mystère

comme celle d'un prêtre égyptien, d'un pâtre chaldéen, d'un mage de

Médie, peut faire, en la soulevant de son souffle, d'une déclamation

de Juvénal. Voici des traits venus du satirique latin:

Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe,

Des potiers font sécher de la brique au soleil.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle a pris de la terre et bouché l'ouverture.

Mais comme la puissance de ces expressions d'emprunt est dépassée,

chez Hugo, par tant d'autres qu'il crée! Toute la sombre poésie des

nécropoles n'est-elle pas contenue dans ces paroles si singulièrement

évocatrices?

Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur,

Ni dans quel sombre puits, ce Pharaon sévère

Flotte, plongé dans l'huile, en son cercueil de verre.

Les réponses ironiques et glaciales des dix Sphinx tombent comme des

coups de marteau répétés sur l'orgueil d'un souverain dont le poète a

défini ainsi le despotisme:

Il règne; et le morceau qu'il coupe de la terre

S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre.

Et quand le sultan veut chasser de sa pensée le spectacle affreux que

les Sphinx viennent d'évoquer, quelle image de la vie heureuse,

sereine, souriante, s'offre à ses yeux dans la coupe

..... Où brillait

Le vin semé de sauge et de feuilles d'oeillet.

Mais si l'on entreprend d'énumérer les beautés d'expression de ces

pièces de la _Légende_, où s'arrêter? Il faudrait citer, rapporter

tous les cadres, celui du combat de Roland, si expressif et si réel,

avec deux traits de description:

Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône.

Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune;

Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau;

celui de Bivar, ce patio étroit de manoir aragonais avec sa grille,

apparemment forgée en plein métal; celui du ravin d'Ernula, celui du

pont de Crassus, celui du manoir de Corbus avec ses panoplies rangées

au mur; celui du tournoi de Tiphaine et d'Angus:

... Une enceinte, une clairière ouverte

Sur des champs où la Tweed coule dans l'herbe verte,

Lente et molle rivière aux roseaux murmurants;

et pour borner, au premier détour du chemin, cette revue de paysages

merveilleux, le castillo de Masferrer bâti sur le rocher, dans cette

zone redoutable où commence

La semelle des ours marquant dans les chemins

Des espèces de pas horribles, presque humains.

Le même peintre qui faisait fourmiller sur de vastes toiles les

innombrables bataillons de l'armée perse, et qui jette, quand il lui

plaît, la couleur à pleine pâte, brossant avec fougue, ou écrasant

ocres et outremers du bout du couteau à palette, avec des effets

hardis, imprévus, offensants, s'arme aussi d'un pinceau précis, aigu,

impérieux comme un burin:

........ Voilà le régiment

De mes hallebardiers qui va superbement.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres;

Leur pas est si correct, sans tarder ni courir,

Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir.

Le même sculpteur qui taille dans le jade vert les bouddhas et les

pharaons, qui ébauche dans la neige du glacier le pâle spectre de

Kanut, ou dans la roche granitique le masque noir de Masferrer, se

divertit à ciseler le drap d'or d'un pourpoint, le point d'une

dentelle; il rivaliserait avec le fameux Gil, si habile à cacher

.......... Au gré des jeunes filles

Dans un pommeau d'épée une boîte à pastilles.

Le trait moral d'une physionomie n'est pas perdu dans ce souci de la

couleur et du relief saisissant. L'âme de Philippe II surgit devant

nous aussi bien que son corps, dans ces vers à la fois pittoresques et

psychologiques:

Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et le lugubre roi sourit de voir groupées

Sur quatre cents vaisseaux quatre cent mille épées.

Il suffit de parcourir le livre pour rencontrer à côté de pièces,

effrayantes d'énergie et d'une poésie toute biblique, des idylles

telles que celle des _Pauvres Gens_, ou le roman, réaliste

d'inspiration, si poétique de forme, qui s'appelle le _Petit Paul_. Je

ne crois pas rabaisser ces deux récits poignants en reconnaissant

qu'ils font verser de vraies larmes.

Telle autre pièce, le _Cimetière d'Eylau_, dégage une émotion bien

singulière. Aucune altération de la réalité brutale, aucun prestige

lyrique, enveloppant d'une auréolé lumineuse les détails cruels de

l'action; et pourtant, sur cette misère mise à nu, sur cette neige

ensanglantée planent des souffles d'héroïsme, brillent des traits de

courage enflammé. Il y a dans le dénouement de ce drame autant de

beauté morale que dans un trait de valeur de Cynégyre ou de Léonidas.

Mon sergent me parla, je dis au hasard: oui.

Car je ne voulais pas tomber évanoui.

Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.

Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire!

J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous.

Sanglant, sur une main et sur les deux genoux

Je me traînai; je dis: Voyons où nous en sommes.

J'ajoutai: Debout, tous! Et je comptai mes hommes.

--Présent! dit le sergent.--Présent! dit le gamin.

Je vis mon colonel venir, l'épée en main.

--Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée?

--Par vous, dit-il.--La neige étant de sang baignée,

Il reprit:--C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix?

--Oui.--Combien de vivants êtes-vous ici?--Trois.

Il faut, pour marquer une qualité essentielle de la _Légende des

siècles_, parler des rythmes. Et ce n'est pas seulement les morceaux

lyriques dont il faut louer la variété toujours renouvelée, l'élan

puissant, la marche presque ailée. Il faut montrer quelle souplesse le

poète a su donner à cet alexandrin, jadis si uniforme, comment il en

a, le premier, compté les jointures, et comment il fait jouer toutes

ces articulations.

Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,

Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières,

Une main invisible avait lié des pierres.

J'étais comme est un peuple au seuil du saint parvis,

Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis

L'ombre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Non, je ne donne pas à la mort ceux que j'aime.

Je les garde; je veux le firmament pour eux,

Pour moi, pour tous.

On voit suffisamment ce que le vers, ainsi brisé, a de puissance.

Personne pourtant n'a su l'enfermer dans une gaine plus rigide, ou

plutôt, ce n'est pas au fourreau de l'épée que le vers de Hugo fait

songer, c'est à l'épée elle-même, trempée, tranchante, aiguë,

flexible, ferme, légère, assénée, sifflante, lumineuse.

Que dire de la composition, tour à tour une et implacablement logique,

dans _Caïn_, _Gaïffer_, _le Parricide_; ou symétrique, comme un

diptyque colossal, dans _Pleine Mer_ et _Plein Ciel_, dans _Tout le

passé_ et _Tout l'Avenir_, ou singulière, gigantesque, comme les

colonnades des temples d'Egypte et d'Asie, dans le dialogue de

_Zim-Zizimi_ et des dix Sphinx; ou tragique, et pleine de péripéties,

de surprises, de coups de théâtre, de contrastes, d'effets de drame,

dans _Eviradnus_, dans _la Défiance d'Onfroy_, dans _la Confiance de

Fabrice_?

L'ART D'ÊTRE GRAND'PÈRE.

Dans la série des oeuvres de Hugo, _l'Art d'être grand-père_ peut être

indiqué comme un écrit caractéristique de sa dernière manière.

L'idée dominante du livre est originale et touchante: s'il y a une

réponse aux objections tirées du mal moral contre la Providence, c'est

l'enfant. Cette idée se résume dans des vers comme celui-ci:

La souveraineté des choses innocentes,

ou au contraire se développe, avec une pleine clarté, par exemple dans

cette fin de pièce très expressive:

Certe, il est salutaire et bon pour la pensée,

Sous l'entre-croisement de tant de noirs rameaux,

De contempler parfois, à travers tous nos maux,

Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles,

Une profonde paix toute faite d'étoiles;

C'est à cela que Dieu songeait quand il a mis

Les poètes auprès des berceaux endormis.

Pour ce poète aïeul, le sommeil de l'enfance est comme un retour

momentané de l'âme dans l'azur céleste. Il se penche donc sur le

berceau de Jeanne, et il tire de cette contemplation toutes les

espérances d'avenir que lui donnait jadis la méditation sur le bord de

la tombe.

[Illustration: VICTOR HUGO EN 1873

(_d'après une photographie de Cariat_).]

Le titre «_Jeanne endormie_» revient quatre fois dans _l'Art d'être

grand-père_. Dans la première pièce, c'est la grâce étrange de ce

repos obstiné «d'une rose» qui préoccupe le poète, et l'explication

qu'il en donne est celle-ci: l'enfant, qui vient du ciel, à besoin de

le revoir en rêve:

Oh! comme nous serions surpris si nous voyions,

Au fond de ce sommeil sacré, plein de rayons,

Ces paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages

D'étoiles qui font signe aux enfants d'être sages,

Ces apparitions, ces éblouissements!

Dans la seconde pièce, Jeanne endormie retient dans sa petite main le

doigt du grand-père, qui parcourt un journal et lit les attaques dont

il est l'objet.

Cependant l'enfant dort, et comme si son rêve

Me disait: Sois tranquille, ô père, et sois clément!

Je sens sa main presser la mienne doucement.

Ce contact de l'enfant est pour le poète aussi révélateur que la

conscience.

Un troisième tableau nous montre le sourire de Jeanne qui rêve, et

l'on nous explique une fois de plus le secret de sa douce extase:

Jeanne au fond du sommeil médite et se compose

Je ne sais quoi de plus céleste que le ciel.

Ce sourire, l'aïeul l'entend, et il devine, en le voyant, tout ce que

«l'ombre» recèle de clarté, tout ce qu'il doit en apparaître à la

jeune âme.

Enfin ce berceau, où l'enfant s'enivre de songes, n'est que l'emblème

d'un autre berceau où l'homme s'assouvira de la réalité: les promesses

de Dieu au nouveau-né s'acquitteront, après la mort, dans le tombeau.

Ces quatre pièces marquent en quelque sorte le chemin parcouru par la

pensée du poète à travers les développements divers de son ouvrage.

Rose, elle est là qui dort sous les branches fleuries,

Dans son berceau tremblant comme un nid d'alcyon,

Douce, les yeux fermés sans faire attention

Au glissement de l'ombre et du soleil sur elle.

Elle est toute petite! elle est surnaturelle.

O suprême beauté de l'enfant innocent,

Moi je pense, elle rêve; et sur son front descend

Un entrelacement de visions sereines;

Des femmes de l'azur qu'on prendrait pour des reines,

Des anges, des lions, ayant des airs bénins,

De pauvres bons géants protégés par des nains,

Des triomphes de fleurs dans les bois, des trophées

D'arbres célestes, pleins de la lueur des fées,

Un nuage où l'éden apparaît à demi,

Voilà ce qui s'abat sur l'enfant endormi.

Le berceau des enfants est le palais des songes;

Dieu se met à leur faire un tas de doux mensonges;

De là leur frais sourire et leur profonde paix.

Plus d'un dira plus tard: Bon Dieu, tu me trompais.

Mais le bon Dieu répond dans la profondeur sombre;

--Non. Ton rêve est le ciel. Je t'en ai donné l'ombre.

Mais ce ciel, tu l'auras. Attends l'autre berceau,

La tombe.--Ainsi je songe. O printemps! Chante, oiseau!

Ce n'était pas la première fois que le poète s'extasiait devant

l'enfance. La tendresse du père s'était exprimée dans les premiers

recueils avec un charme qui ne contribua pas peu à les populariser.

Que de gens n'ont connu de Hugo que des vers de la nature de ceux-ci:

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,

Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés,

Laissant errer sa vue étonnée et ravie,

Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie,

Et sa bouche aux baisers.

Ce chant de gloire en l'honneur de l'enfance, le lyrique l'a répété

sous toutes les formes. Quant aux figures d'enfant qui traversent sa

grande épopée, on a vu à quel point elles sont délicates, touchantes,

et combien cette imagination vigoureuse s'est attendrie pour nous

parler d'Angus ou d'Isora.

On s'explique aisément les enchantements du grand-père. Hugo lui-même

a défini, avec son sourire de sage, ce délire, à la fois involontaire

et conscient:

L'adorable hasard d'être aïeul est tombé

Sur ma tête, et m'a fait une douce fêlure.

L'amour de Hugo pour ses deux petits-enfants ne s'exprime pas de la

même manière à l'égard de l'un et de l'autre. Il y a plus d'orgueil et

peut-être plus d'emportement passionné dans les cris que lui a

inspirés le petit-fils, Georges, l'héritier du nom, le prince

présomptif:

Viens, mon George. Ah! les fils de nos fils nous enchantent!

Il y a plus de tendresse émue, et je ne sais quelle abdication

touchante de tout autre sentiment que l'admiration dans les paroles de

l'aïeul tenant la main de Jeanne, ou l'écoutant jaser, ou la regardant

marcher, rire, dormir. Le poète a pour cette frêle créature aux yeux

de «myosotis» la même dévotion qu'un courtisan d'Aranjuez pour son

Infante, et il ne passe pas devant le frais berceau sans y laisser

tomber un madrigal:

Car on se lasse même à servir une rose.

Entre ces deux apparitions lumineuses, une ombre arrive à se glisser:

c'est celle d'un autre enfant qui n'a guère fait que naître, briller

un moment, et mourir. La pièce exquise intitulée «Un manque» nous

révèle discrètement ce qui peut se mêler de tristesse et de deuil à la

gaîté du grand-père, même alors que son rire éclate et se mêle aux

«divins vacarmes.»

Le poète note ces cris, ces rires, ces propos ingénus où il croit

découvrir par instants le dernier mot de la sagesse:

C'est le langage vague et lumineux des êtres

Nouveau-nés, que la vie attire à ses fenêtres,

Et qui devant Avril éperdus, hésitants,

Bourdonnent à la vitre immense du printemps.

Mais, quelque poésie qu'il mette dans la définition de ce langage,

Hugo se garde bien de le dénaturer, de l'embellir par l'expression. Il

le reproduit avec une franchise de réalisme dont le vers semblait

incapable. Le dialogue de Jeanne et du Grand-Père, la minuscule

comédie du Jardin des Plantes intitulée _Ce que dit le public_, avec

ses trois personnages qui ont pour noms _Cinq Ans_, _Six ans_, _Sept

Ans_, sont, par le ton, par la nature des idées, aussi loin que

possible des formules placées dans la bouche d'Eliacin: il ne faut pas

le regretter.

La contemplation de cette génération qui bégaye à peine suggère au

vieillard des réminiscences du passé, des mouvements de colère ou des

cris de fierté au sujet du présent, des visions de l'avenir.

Dans le passé, ce qu'il revoit d'abord, c'est le fils qu'il a perdu,

et il entend encore le bruit de source que faisait la voix de Charles

tout enfant, lorsqu'il parlait «à la tante Dédé.»

Sa mémoire remonte plus loin. Il se retrouve à Rome, au grand soleil,

avec ses frères, au temps où Léopold Hugo, jeune officier, regardait

tous ses fils jouer dans la caserne,

A cheval sur sa grande épée, et tout petits.

La préoccupation du temps présent se marque par des retours satiriques

pareils aux grondements affaiblis d'une fin d'orage. (A propos de la

loi dite liberté de l'Enseignement.) Elle se fait jour aussi dans

quelques odes, comme la _Chanson d'Ancêtre_.

Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée.

Parlons des pères, fils!--Ils ont rompu leurs fers

Et vaincu; leur armure est aujourd'hui rouillée.

Comme il tombe de l'eau d'une éponge mouillée,

De leur âme dans l'ombre il tombait des éclairs,

Comme si dans la foudre on les avait trempées.

Frappez, écoliers,

Avec les épées,

Sur les boucliers.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand une ligue était par les princes construite,

Ils grondaient, et, pour peu que la chose en valût

La peine, et que leur chef leur criât: Tout de suite!

Ils accouraient: alors les rois prenaient la fuite

En hâte, et les chansons d'un vil joueur de luth

Ne sont pas dans les airs plus vite dissipées.

Frappez, écoliers,

Avec les épées,

Sur les boucliers.

Lutteurs du gouffre, ils ont découronné le crime,

Brisé les autels noirs, détruit les dieux brigands;

C'est pourquoi, moi vieillard, penché sur leur abîme,

Je les déclare grands; car rien n'est plus sublime

Que l'océan avec les profonds ouragans,

Si ce n'est l'homme avec ses sombres épopées.

Frappez, écoliers,

Avec les épées,

Sur les boucliers.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Levez vos fronts; voyez ce pur sommet, la gloire.

Ils étaient là: voyez cette cime, l'honneur,

Ils étaient là: voyez ce hautain promontoire,

La liberté: mourir libres fut leur victoire.

Il faudra, car l'orgie est un lâche bonheur,

Se remettre à gravir ces pentes escarpées.

Frappez, chevaliers,

Avec les épées,

Sur les boucliers.

Quant à l'avenir, il remplit toute la dernière partie de _l'Art

d'être grand-père_, celle qui porte le titre: «QUE LES PETITS

LIRONT QUAND ILS SERONT GRANDS». Nous y retrouvons le rêve

généreux du progrès absolu, et la marche en avant vers ce but

déjà visible, qui est l'évènement de la loi de justice. Jamais

Hugo ne s'est peut-être élevé à une plus pure expression de ces

nobles idées.

On ne peut pas parler avec quelque détail de _l'Art d'être

grand-père_, et négliger les cadres divers dans lesquels le poète a

placé les visages de ses petits-enfants. C'est la chambre où le

berceau semble rayonner; c'est la salle dont le parquet sera jonché,

en un jour de malheur, par les débris du vase merveilleux qui

racontait «toute la Chine;» c'est le jardin, où Jeanne, assise sur le

gazon, s'avise tout à coup d'exiger qu'on lui donne la lune à croquer

comme une friandise. C'est le bois, où courent les faons, les biches,

les chevreuils et les cerfs, effrayés par le seul mouvement des

branches:

Car les fauves sont pleins d'une telle vapeur

Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur.

C'est la vallée, où la perdrix, court lestement «le long des berges.»

Petit Georges? veux-tu? nous allons tous les deux

Nous en aller jouer là-bas sous le vieux saule?

C'est la grève de Guernesey et sa rumeur vivante.

J'entends des voix. Lueurs à travers ma paupière.

Une cloche est en branle à l'église Saint-Pierre.

Cris des baigneurs. Plus près! plus loin! non, par ici!

Non, par là! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.

Georges l'appelle. Chant des coqs. Une truelle

Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.

Grincement d'une faulx qui coupe le gazon.

Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.

Bruits du port. Sifflements des machines chauffées.

Musique militaire arrivant par bouffées.

Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci.

Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici

Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.

Vacarme de marteaux lointains dans une forge.

L'eau clapote. On entend haleter un steamer.

Une mouche entre. Souffle immense de la mer.

En regard des cadres fournis par la nature libre, voici la nature

artificielle, le jardin de M. de Buffon, avec ses marbres alignés, son

parterre au cordeau, son chêne classique et son cèdre qui se

«résigne.» Les enfants y cherchent «la vision des bois;» ils y

trouvent «un raccourci» de l'immense univers. Mais pendant que les

bambins contemplent, «les yeux grands ouverts,» les monstres des

contrées les plus lointaines, l'imagination du poète franchit la

clôture de ce jardin, et elle parcourt d'un vol d'aigle les terres

mystérieuses d'où cette faune aux formes effrayantes a jailli.

En lisant les vers qui composent ce recueil, on ne peut pas croire que

la faculté poétique de Hugo se soit affaiblie. Elle s'est accommodée,

d'une part aux nécessités du sujet, de l'autre aux sollicitations de

l'âge. Le vers, d'une souplesse infinie, serait capable, à l'occasion,

des effets de vigueur: le poète ne les recherche plus. Il a laissé

l'épée, le harnais, le cheval de combat; il s'en tient à l'allure

pédestre. Mais dans les sentiers où il mène ses petits-enfants, que de

fleurs inaperçues son clair regard découvre; que d'impressions

fraîches et inédites il ressent! Et qu'il nous suggère de visions

vives, inoubliables, depuis ces «paysages de lune où rôde la chimère»

jusqu'à ce bouquet qui jaillit du rocher, et frissonne au «baiser» de

l'air, jusqu'à cette fête des ajoncs dorant les ravins, jusqu'à cette

folle foison «du petit peuple des fougères!»

Si le sujet comportait les grandes images, les symboles puissants, on

peut s'assurer que la source n'en est pas tarie. Qu'une idée comme

celle de l'immortalité traverse un moment ce cerveau attentif à de

moindres objets, elle en sort transfigurée, éblouissante. Le poète

écrit ce drame de l'oiseau, fuyant, à travers sa prison, la main du

géant qui ne vient le saisir que pour le rendre au bois natal, à

l'espace et à la lumière:

Tout rayonne; et j'ai dit, ouvrant la main: Sois libre!

L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants,

Et dans l'immensité splendide du printemps;

Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme

Dans cette clarté rose où se mêle une flamme,

Dans l'air profond, parmi les arbres infinis,

Volant au vague appel des amours et des nids,

Planant éperdument vers d'autres ailes blanches,

Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches,

Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis,

Avec l'effarement d'entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence,

Regardant cette fuite et cette délivrance,

Et ce pauvre être ainsi disparu dans le port,

Pensif, je me suis dit: Je viens d'être la mort.

LE PAPE.--RELIGIONS ET RELIGION.--L'ANE.--LA PITIÉ SUPRÊME.

On ne peut pas séparer les quatre ouvrages qui ont pour titres: _Le

Pape. Religions et Religion. L'Ane. La Pitié suprême._ C'est tout le

système philosophique de Hugo vieillissant, qui s'exprime dans cette

tétralogie. Je renvoie les jeunes lecteurs curieux d'approfondir cette

partie abstruse de l'oeuvre poétique de Hugo, et capables de l'effort

d'esprit que cette étude exige, à l'analyse que j'en ai donnée

ailleurs[5]. Je me bornerai ici à indiquer le trait dominant de chacun

de ces quatre poèmes.

[5] Voir: VICTOR HUGO: L'HOMME ET LE POÈTE. _Les quatre cultes._

(Librairie Lecène et Oudin.)

Dans _Religions et Religion_, Hugo s'est attaché surtout à réfuter la

superstition religieuse, et à montrer qu'il n'y a pas de pire athéisme

qu'une religion étroite, obscure, édifiée avec les préjugés humains.

Dans _l'Ane_ il fait la guerre à la fausse science, cet auxiliaire

redoutable de la fausse religion; il voit en elle un instrument de

dégradation des âmes au service de la tyrannie:

En forgeant des pédants, vous créez des valets.

Dans la _Pitié suprême_, il développe cette idée que du bourreau et de

la victime, celui qui est le plus malheureux, le plus à plaindre,

c'est le bourreau. On a remarqué avec raison que cette théorie

étrangement haute revient à ce mot de Danton: «J'aime mieux être

guillotiné que guillotineur.»

Victor Hugo, son oeuvre poétique · 第 9 / 10 段