quelque sorte la traduction figurée, symbolique, ou, comme disaient
les philosophes grecs, le mythe du système philosophique de Hugo. Le
poète a imaginé là une figure dans laquelle il a rassemblé tous les
traits de la vertu idéale dont Dieu ou la conscience éternelle est la
parfaite expression. Dans ce livre, le Pape commence par répudier
toute la grandeur usurpée dont les autres hommes l'ont revêtu; il
abdique son trône; il sort de Rome pour rentrer dans l'humanité; il
pénètre dans le synode d'Orient pour reprocher au patriarche et aux
évêques d'avoir doré l'autel, trahi le peuple et fait aux souverains
le sacrifice de la loi; il s'introduit dans la mansarde où l'enfant du
pauvre meurt de froid et de faim, et il rend la foi au père désespéré
en lui donnant la moitié de son pain.
UN GRENIER
_L'hiver. Un grabat._
UN PAUVRE. _Sa famille près de lui._
LE PAUVRE.
Je ne crois pas en Dieu.
LE PAPE, _entrant_.
Tu dois avoir faim. Mange.
_Il partage son pain et en donne la moitié au pauvre._
LE PAUVRE.
Et mon enfant?
LE PAPE.
Prends tout.
_Il donne à l'enfant le reste de son pain._
L'ENFANT, _mangeant_.
C'est bon.
LE PAPE, _au pauvre_.
L'enfant, c'est l'ange.
Laisse-moi le bénir.
LE PAUVRE.
Fais ce que tu voudras.
LE PAPE, _vidant une bourse sur le grabat_.
Tiens, voici de l'argent pour t'acheter des draps.
LE PAUVRE.
Et du bois.
LE PAPE.
Et de quoi vêtir l'enfant, la mère,
Et toi, mon frère. Hélas! cette vie est amère.
Je te procurerai du travail. Ces grands froids
Sont durs. Et maintenant parlons de Dieu.
LE PAUVRE.
J'y crois.
Ce père des peuples parcourt les foules, et il y cherche, comme
d'autres un trésor, les misères, les maladies, les lèpres de toute
sorte; il se fait un cortège de toutes ces infirmités; il a sa légion,
sa cour de misérables. Il frissonne de sympathie à la vue du troupeau
des hommes grelottant comme un parc de brebis dont le tondeur a fait
tomber la laine; il implore pour eux la grâce des vents sans merci. Il
veut que dans l'église, ce
Large espace, enclos
De bons murs, préservé des vents et des tempêtes,»
on range «des lits pour les pauvres.» Il se jette entre deux armées
qui vont s'entre-tuer pour obéir aux caprices des rois, entre deux
ennemis qui vont s'entr'égorger, quoique fils de la même France. Il
proclame le droit du pauvre à la bonté du riche, le droit du riche à
la clémence, à la pitié du pauvre. Il nie le droit du talion. Il
proscrit le code barbare qui fait de la mort la sanction des lois.
Amour, pitié, paix à tous, voilà le dernier mot de ce _credo_ sublime.
LA FIN DE L'OEUVRE POÉTIQUE ET LES ÉCRITS POSTHUMES.
I
Le livre des _Quatre vents de l'esprit_ présente en raccourci l'oeuvre
poétique de Hugo, ou tout au moins nous en résume les aspects, satire,
drame, ode, épopée.
Dans la partie du livre consacrée à la satire, Hugo définit la satire
même. Il montre quel rôle social a pris, de notre temps, cette forme
de la poésie.
Du temps que le poète était écolier, le genre satirique en vigueur
n'était guère qu'une façon de critique littéraire agressive et
mesquine, l'art de découvrir des défauts et de ne pas entendre les
beautés inusitées:
Dévidant sa leçon et filant sa quenouille,
Le petit Andrieux, à face de grenouille,
Mordait Shakspeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello,
Avec ses fausses dents prises au vieux Boileau.
Dans la pensée de Hugo, la satire de ce siècle-ci ne peut s'en tenir à
ces gloses superficielles. Il ne lui suffit même plus de s'attaquer à
un métier, à une caste, et de s'égayer aux dépens des marquis ou des
médecins. Elle a pour mission de condamner et de flétrir les
oppresseurs, elle doit sa pitié aux vaincus, son aide aux misérables,
son admiration exaltée aux grands esprits persécutés ou méconnus; il
faut qu'elle surgisse, à la façon du spectre de Shakespeare, à l'heure
du banquet, et qu'au milieu du triomphe immoral,
Elle apporte cynique un rire d'Euménide,
Mais son devoir le plus impérieux, c'est d'arracher le peuple à sa
torpeur, de l'éveiller de son sommeil, de rallumer en lui
l'indignation éteinte.
Le poète est donc une sorte de champion du droit; il ressemble à ces
chevaliers, à ces preux de la légende; sa destinée est de lutter comme
eux pour la justice.
Lorsque j'étais encore un tout jeune homme pâle,
Et que j'allais entrer dans la lice fatale,
Sombre arène où plus d'un avant moi se perdit,
L'âpre Muse aux regards mystérieux m'a dit:
--Tu pars; mais, quand le Cid se mettait en campagne,
Pour son Dieu, pour son droit et pour sa chère Espagne,
Il était bien armé; ce vaillant Cid avait
Deux casques, deux estocs, sa lance de chevet,
Deux boucliers: il faut des armes de rechange;
Puis il tirait l'épée et devenait archange.
As-tu ta dague au flanc? voyons, soldat martyr,
Quelle armure vas-tu choisir et revêtir?
Quels glaives va-t-on voir luire à ton bras robuste?
--J'ai la haine du mal et j'ai l'amour du juste,
Muse; et je suis armé mieux que le paladin.
--Et tes deux boucliers?--J'ai mépris et dédain.
Une comédie de salon et une tragédie de paravent remplissent tout le
livre dramatique. La comédie, _Margarita_, n'est guère qu'une idylle
où la galanterie la moins naïve vient émousser toutes ses armes contre
le charme et la candeur de l'amour vrai. Le drame, _Esca_, est quelque
chose comme un proverbe à dénouement tragique. Le sujet se résumerait
dans un titre comme celui-ci: _Plus que femme ne peut_, ou encore:
_Qui tue l'amour, l'amour le tue._
Des quatre parties du livre, la plus originale (il ne faut pas s'en
étonner) est encore la partie lyrique. Les premières pièces de ce
suprême recueil d'odes ne donnent pas précisément cette impression de
nouveauté. On les rattacherait très justement aux _Châtiments_: elles
en constituent comme le revers élégiaque. Mais voici que la nature
entre en scène, et tout change.
D'abord le poète ne semble la voir que par les plus sombres aspects.
Du haut de la falaise, il jette sur la mer le même regard navré que
sur un immense sépulcre. S'il nous parle du bois, c'est pour nous
traduire l'impression de deuil qui s'en dégage aux heures troubles de
la nuit:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On entend passer un coche,
Le lourd coche de la mort.
Il vient, il roule, il approche,
L'eau hurle et la bise mord.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il emporte beauté, gloire,
Joie, amours, plaisirs bruyants;
La voiture est toute noire,
Les chevaux sont effrayants.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'air sanglote et le vent râle,
Et sous l'obscur firmament
La nuit sombre et la mort pâle
Se regardent fixement.
A cette vue pessimiste de la nature succède une interprétation tout
opposée des choses: elles prennent soudain comme un aspect
réconfortant, réparateur; elles ne sont plus que l'expression
enveloppée, mais irréfutable de l'absolue Bonté, de l'absolue Justice.
C'est ce sentiment qui donne tant de profondeur et de puissance aux
quatre méditations intitulées _Promenades dans les Rochers_.
PREMIÈRE PROMENADE.
Un tourbillon d'écume, au centre de la baie
Formé par de secrets et profonds entonnoirs,
Se berce mollement sur l'onde qu'il égaie,
Vasque immense d'albâtre au milieu des flots noirs.
Seigneur! que faites-vous de cette urne de neige?
Qu'y versez-vous dès l'aube et qu'en sort-il la nuit?
La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiège,
Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.
L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange,
Passent; le tourbillon vénéré du pêcheur,
Reparaît, conservant, dans l'abîme où tout change,
Toujours la même place et la même blancheur.
Le pêcheur dit:--C'est là qu'en une onde bénie,
Les petits enfants morts, chaque nuit de Noël,
Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie,
Avant de s'enrôler pour être anges au ciel.
Moi je dis:--Dieu mit là cette coupe si pure,
Blanche en dépit des flots et des rochers penchants,
Pour être, dans le sein de la grande nature,
La figure du juste au milieu des méchants.
DEUXIÈME PROMENADE.
La mer donne l'écume et la terre le sable.
L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert.
J'entends le bruit que fait l'éther infranchissable,
Bruit immense et lointain, de silence couvert.
Un enfant chante auprès de la mer qui murmure,
Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu,
Sur la création et sur la créature
Les mêmes astres d'or et le même ciel bleu.
Notre sort est chétif; nos visions sont belles.
L'esprit saisit le corps et l'enlève au grand jour.
L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes,
Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'amour.
Sérénité de tout! majesté! force et grâce!
La voile rentre au port et les oiseaux aux nids.
Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace
Palpiter vaguement des baisers infinis.
Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe
Et de l'enfant qui chante il emporte la voix.
O vent! que vous courbez à la fois de brins d'herbe,
Et que vous emportez de chansons à la fois!
Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse.
Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers!
Une ineffable paix monte et descend sans cesse
Du plus profond de l'âme au plus profond des mers.
On voudrait tout citer; mais il faut se borner à résumer les deux
autres pièces. La _Troisième promenade_ met en présence du soleil qui
descend, le vieillard déclinant vers la tombe. L'homme sait bien que
le soleil meurt pour renaître, et le soleil pourrait dire si l'homme
est né seulement pour mourir. N'est-ce pas ce secret que l'astre et le
vieillard se confient en silence et par l'échange d'un regard?
O moment solennel! les monts, la mer farouche,
Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur.
Le vieillard regardait le soleil qui se couche;
Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.
Enfin la _Quatrième promenade_ est comme l'expression de cette loi
d'amour qui est la vraie formule du Très-Haut. Cette loi, la nature la
balbutie. Le poète, assemblant tous les sons que l'univers bégaye, la
proclame.
Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble,
Ne savent qu'à demi le grand nom du Très-Haut.
Ils jettent vaguement les sons que seul j'assemble;
Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.
Ma voix s'élève aux cieux, comme la tienne, abîme!
Mer, je rêve avec toi! monts, je prie avec vous!
La nature est l'encens, pur, éternel, sublime;
Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.
Le livre épique est rempli par un seul poème, _la Révolution_. Hugo
s'empare de ce lieu commun historique: les fautes des rois ont
condamné la royauté, et il le traduit puissamment par la chevauchée
des Statues.
Du terre-plein du Pont-Neuf, au milieu d'une noire nuit, le cavalier
d'airain, qui fut Henri de France et de Navarre, se détache. Il
s'achemine à travers les rues de l'antique Paris. Il arrive à la
grande place «aux arcades de pierre» où se dresse un cavalier de
marbre blanc couronné de lauriers. Le lourd fantôme de Louis XIII
s'ébranle à son tour. Le roi batailleur, bardé de fer, et le pâle roi
justicier vont éveiller, dans son carrefour, l'ombre du roi soleil, du
roi divin, et les trois souverains s'en vont chercher «celui que ces
sujets appelaient Bien-Aimé.»
Avec ce marbre et ces bronzes en marche, toute une face du passé, la
royauté, terrible et triomphante, se dresse devant nous. Voici l'autre
face, le peuple. Sur la route des «quais noirs» que suivent les
statues, apparaît le Pont-Neuf avec ses mascarons étranges. Toutes ces
«gueules douloureuses,» ouvrage d'un «rude ouvrier,» figurent la foule
sans nom des «souffrants» et des «lamentables...» Dans le regard de
ces masques tordus par les sanglots ou convulsés par les ricanements
s'allume une lueur vengeresse, et l'un de ces visages de damnés prend
une voix pour dire au troupeau des manants ce que furent ces rois qui
passent. Avec ce réquisitoire brûlant, la satire, une fois de plus,
enflamme l'épopée.
Et voici l'élément tragique. Les rois sont arrivés au bout de leur
course nocturne. Sur la place déserte, au lieu où le regard de ces
aïeux cherche le descendant, se dressent deux poteaux noirs surmontant
un triangle livide:
L'oeil qui dans ce moment suprême eût observé
Ces figures, de glace et de calme vêtues,
Eût vu distinctement pâlir les trois statues.
Ils se taisaient; et tout se taisait autour d'eux:
Si la mort eût tourné son tablier hideux,
On en eût entendu glisser le grain de sable.
Une tête passa dans l'ombre formidable;
Cette tête était blême; il en tombait du sang,
Et les trois cavaliers frémirent; et, froissant
Vaguement le pommeau de sa lugubre épée,
L'aïeul de bronze dit à la tête coupée
(Dialogue funèbre et du gouffre écouté):
--Ah! l'expiation, dans ce lieu redouté,
Règne sans doute avec quelque ange pour ministre?
Quel est ton crime, ô toi qui vas, tête sinistre,
Plus pâle que le Christ sur son noir crucifix?
--Je suis le petit-fils de votre petit-fils.
--Et d'où viens-tu?
--Du trône. O rois, l'aube est terrible!
--Spectre, quelle est là-bas cette machine horrible?
--C'est la fin, dit la tête au regard sombre et doux.
--Et qui donc l'a construite?
--O mes pères, c'est vous,
II
Un lien assez étroit relie ce livre épique des Quatre _Vents de
l'esprit_ à l'ouvrage posthume qui a pour titre _La Fin de Satan_.
C'est encore la Révolution qui devait occuper la place d'honneur dans
ce vaste poème: on en peut juger par les titres: _Les Squelettes_,
_Camille et Lucile_, _La Prise de la Bastille_, qui nous disent assez
clairement le dessein du poète dans ce chant tout moderne de _la
prison_ resté malheureusement à l'état de projet.
La Prison est avec le Gibet et le Glaive, le legs terrible de Caïn:
Lorsque Caïn, l'aïeul des noires créatures,
Eut terrassé son frère, Abel au front serein,
Il le frappa d'abord avec un clou d'airain,
Puis avec un bâton, puis avec une pierre;
Puis il cacha ses trois complices sous la terre
Où ma main qui s'ouvrait dans l'ombre les a pris.
Je les ai.
Ainsi parle Isis, fils de l'Esprit du mal, que la Bible a flétri du
nom de Satan.
Et comme s'il parlait à quelqu'un sous l'abîme:
--O père, j'ai sauvé les trois germes du crime!
Sous la terre profonde un bruit sourd répondit.
Il reprit:--Clou d'airain qui servis au bandit,
Tu t'appelleras Glaive et tu seras la guerre;
Toi, bois hideux, ton nom sera Gibet; toi, pierre,
Vis, creuse-toi, grandis, monte sur l'horizon,
Et le pâle avenir te nommera Prison.
L'Esprit du mal, qui hait le Créateur divin, ne peut le frapper que
dans la création; il s'acharne donc après elle.
Je défigurerai la face universelle,
s'écrie Lucifer, du fond de l'abîme sombre où Dieu le retient
enchaîné.
Mais du débris de ses ailes consumées une plume blanche, une plume
animée s'est détachée, et est restée sur le seuil de l'abîme; un rayon
de l'oeil divin, qui crée le monde, s'est arrêté sur elle, et ce
débris est devenu un être, un ange éblouissant, la _Liberté_. C'est la
Liberté qui descendra dans le gouffre des ténèbres, écartera Isis,
arrivera jusqu'aux pieds de Satan, fondra sa haine et son orgueil à la
chaleur d'une incantation suppliante et divinement tendre, et lui
arrachera le cri de clémence qui doit délivrer l'Humanité.
«Permets que, grâce à moi, dans l'azur baptismal
Le monde rentre, afin que l'éden reparaisse!
Hélas! sens-tu mon coeur tremblant qui te caresse?
M'entends-tu sangloter dans ton cachot? Consens,
Que je sauve les bons, les purs, les innocents;
Laisse s'envoler l'âme et finir la souffrance.
Dieu me fit Liberté; toi, fais-moi Délivrance!
«Oh! ne me défends pas de jeter, dans les cieux
Et les enfers, le cri de l'amour factieux;
Laisse-moi prodiguer à la terrestre sphère
L'air vaste, le ciel bleu, l'espoir sans borne, et faire
Sortir du front de l'homme un rayon d'infini.
Laisse-moi sauver tout, moi, ton côté béni!
Consens! Oh! moi qui viens de toi, permets que j'aille
Chez ces vivants, afin d'achever la bataille
Entre leur ignorance, hélas! et leur raison,
Pour mettre une rougeur sacrée à l'horizon,
Pour que l'affreux passé dans les ténèbres roule,
Pour que la terre tremble et que la prison croule,
Pour que l'éruption se fasse, et pour qu'enfin
L'homme voie, au-dessus des douleurs, de la faim,
De la guerre, des rois, des dieux, de la démence,
Le volcan de la joie enfler sa lave immense!»
Tandis que cette vierge adorable parlait,
Pareille au sein versant goutte à goutte le lait
A l'enfant nouveau-né qui dort, la bouche ouverte,
Satan, toujours flottant comme une herbe en l'eau verte,
Remuait dans le gouffre, et semblait par moment
A travers son sommeil frémir éperdûment;
Ainsi qu'en un brouillard l'aube éclôt, puis s'efface,
Le démon s'éclairait, puis pâlissait; sa face
Etait comme le champ d'un combat ténébreux;
Le bien, le mal, luttaient sur son visage entre eux
Avec tous les reflux de deux sombres armées;
Ses lèvres se crispaient, sinistrement fermées;
Ses poings s'entre-heurtaient, monstrueux et noircis;
Il n'ouvrait pas les yeux, mais sous ses noirs sourcils
On voyait les lueurs de cette âme inconnue;
Tel le tonnerre fait des pourpres sur la nue.
L'ange le regardait les mains jointes.
Enfin
Une clarté, qu'eût pu jeter un séraphin,
Sortit de ce grand front tout brûlé par les fièvres.
Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lèvres
S'écartèrent, un souffle orageux souleva
Son flanc terrible; et l'ange entendit ce mot:
--Va!
On devine quelle est la mission de l'ange: il va briser les portes de
la prison symbolique; la Bastille rend au jour ses squelettes et ses
captifs; l'aurore de la liberté éclaire les amours de Camille et de
Lucile; à l'affranchissement de l'homme sur la terre succède
l'affranchissement de Lucifer, le pardon de Satan.
Dans cette analyse rapide du poème, une partie superbe a disparu,
c'est la vie et la mort de Jésus. Sous ce titre _le Gibet_, Hugo a
réuni les souvenirs les plus puissants du drame évangélique, et on ne
trouverait nulle part dans l'oeuvre du poète des pages supérieures à
la merveilleuse imitation du Cantique des Cantiques, au triomphe du
jour des Rameaux, à la Cène, à la Passion.
Ceux qui ont cru que la vieillesse de Hugo avait entraîné une
décadence de son génie poétique, n'ont qu'à lire cette merveilleuse
ébauche de la _Fin de Satan_.
Il faut donc modifier la formule que le poète anglais Swinburne
applique à la dernière _Légende des siècles_, où il croyait voir comme
le testament poétique de Victor Hugo: «Une fois de plus, le monde a
reçu un présent, le dernier cette fois, de la main toujours vivante du
plus grand homme qui ait paru depuis Shakespeare.» Cette main n'a pas
encore donné tous ses trésors; Hugo n'est pas entré dans le repos
définitif, en entrant dans cette gloire, qui, nous le voyons déjà, ne
peut pas subir d'éclipse durable, et sûrement ne s'éteindra plus.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
LA VIE DE VICTOR HUGO 7
L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO 57
L'ODE 59
Les Odes et Ballades 62
Les Orientales 69
Les Feuilles d'Automne 77
Les Chants du Crépuscule 85
Les Voix intérieures 93
Les Rayons et les Ombres 100
LE DRAME 111
LA SATIRE 139
Les Châtiments 139
Les Contemplations 151
Les Chansons des Rues et des Bois 157
L'Année terrible 161
L'ÉPOPÉE 171
La Légende des Siècles 171
L'Art d'être Grand'Père 206
Le Pape.--Religions et Religion.--L'Ane.--La
pitié suprême 220
LA FIN DE L'OEUVRE POÉTIQUE ET LES ÉCRITS POSTHUMES. 225
POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.
End of Project Gutenberg's Victor Hugo, son oeuvre poétique, by Ernest Dupuy