On suit avec angoisse la marche souterraine du géant. On a peur que
les rires des dieux ne le troublent, que les déceptions du mystère et
l'obstacle sans fin des ténèbres ne le déconcertent. Il s'arrête, il
doute un instant; il ne se lasse pas. Il est descendu si loin qu'il a
maintenant sur la tête, non plus l'Olympe, mais la terre, et qu'il
n'entend plus même le rire exaspérant des dieux. Le désespoir l'a
gagné, mais non l'abattement. Il se rue encore à la roche, écarte un
dernier bloc, et recule comme foudroyé. Il a retrouvé la lumière.
Il avait pris sa prison pour l'abîme. Voici l'abîme absolu, l'infini,
le gouffre insondable, l'énigme dont le mot est l'Eternel.
Et tout à coup les Immortels voient se dresser devant eux le géant.
Aux rires de la victoire succède un silence inouï, et le Titan au
corps tout couturé par les éclairs terrasse cet Olympe en lui criant:
«O dieux, il est un Dieu!»
L'Olympe reparaîtra, dans la _Légende des siècles_, pour figurer
l'époque de la Renaissance, et exprimer l'un des aspects de ce
seizième siècle, Janus au double visage, attaché au passé et avide de
l'avenir. Le paganisme de la pièce du _Satyre_ est tout animé de
sentiments modernes. Dans le chant qu'il entonne pour divertir les
olympiens, le sylvain, empêtré de fange, qu'Hercule a saisi par
l'oreille, et amené aux pieds de Jupiter, s'enivre d'une sorte de
panthéisme plus poétique encore que philosophique, et, après avoir
tracé à larges traits la genèse des êtres, l'apparition de la forêt,
la profusion d'ébauches animées, enfin la création de l'homme, il
célèbre ce dernier-venu. Il décrit l'âge d'or, la déchéance des
mortels, l'asservissement des races, la suprématie des tyrans, le
fléau de la guerre. La matière elle-même se fait complice de cette
oppression; le gouffre s'acharne contre l'âme. Et toutefois le progrès
se poursuit, et les images du progrès à venir, même le plus lointain,
se pressent sur les lèvres du satyre transfiguré. Et c'est une pensée
toute démocratique, c'est la vision d'un monde pacifié, et conquis par
l'amour, qui termine cet hymne souverain, en l'honneur du Grand Tout:
Place au rayonnement de l'âme universelle!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Amour! Tout s'entendra, tout étant l'harmonie!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Place à tout! Je suis Pan! Jupiter, à genoux!
Chaque mythologie représente, dans la _Légende des siècles_, un aspect
de la propre doctrine de Hugo. Ainsi Mahomet, le sombre et ascétique
prophète de l'Islam proclame une dernière fois, avant de mourir, les
principes de son Koran. «Il n'est pas d'autre dieu que Dieu.--La mort
ne délivre pas le pécheur, elle n'anéantit pas le juste:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La face des élus sera charmante et fière».
Affirmation d'un Dieu unique, croyance à l'âme immortelle, besoin
d'une sanction supérieure de la loi morale, ce sont là des traits
persistants dans le spiritualisme de Hugo.
Le mythe chrétien attire, à certaines heures d'exaltation,
l'imagination démesurée de l'auteur de _Torquemada_. La maxime de
l'Ecclésiaste: «Tout est vanité», trouve, après Tertullien et ses
images barbares, après Bossuet et ses mépris hautains, un commentaire
bien puissant dans la satire énorme des _Sept Merveilles du monde_,
dans le lyrisme déréglé de l'_Epopée du ver_. A son tour, le poète
s'est abîmé dans la contemplation de l'idée de néant, et cette idée
qui semble défier l'analyse, il a trouvé le moyen d'y introduire des
degrés, de les descendre un à un, comme l'échelle plongeant dans la
nuit des sépultures égyptiennes. La parole biblique: «vous voilà
blessé comme nous, vous voilà devenu semblable à nous», il l'adresse
non seulement aux conquérants et aux despotes, «au porte-glaive et au
porte-sceptre mangeurs de peuples,» mais à toutes les grandeurs, à
toutes les gloires, même à celle de l'astre errant:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le Zodiaque errant, que Rhamsès a beau mettre
Sur son sanglant écu,
Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette,
L'escarboucle est ma proie, et le soleil me jette
Des regards de vaincu.
Ainsi parle le ver de terre, ce minuscule et suprême bourreau, qui
travaille aux desseins de Dieu, et qui rétablit l'égalité des
conditions dans la commune pourriture:
Il faut bien que le ver soit là pour l'équilibre.
Mais qu'il ne prétende pas outrepasser ses droits, et attenter sur la
vie de l'esprit comme sur celle du cadavre. Le poète lui interdit tout
blasphème injurieux pour l'âme:
Ton lâche effort finit où le réel commence,
Et le juste, le vrai, la vertu, la raison,
L'esprit pur, le coeur droit, bravent ta trahison,
Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matière.
La vie incorruptible est hors de ta frontière;
Les âmes vont s'aimer au-dessus de la mort.
Tu n'y peux rien.
2º Après les dieux viennent les rois. Le poète a tracé pour eux comme
un cercle dantesque, où les plus monstrueux sont réunis. C'est le fils
de Thémos, dont l'inscription sépulcrale raconte en style lapidaire
les sinistres exploits:
J'ai chargé de butins quatre cents éléphants,
J'ai cloué sur des croix tous les petits enfants.
Ma droite a balayé toutes ces races viles.
C'est Clytemnestre, qui veut tuer la farouche captive Cassandre du
même glaive que le roi Agamemnon, et qui d'une voix à la fois hautaine
et insidieuse, crie à l'étrangère de descendre du char:
Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre à la porte?
Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte.
Peut-être entends-tu mal notre langue d'ici?
Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi
Au pays dont tu viens et dont tu te sépares,
Parle en signes alors, fais comme les barbares.
C'est le Grand Roi, précédé d'un «nuage de deux millions d'hommes».
Derrière les Immortels, le sérail, les eunuques, les bourreaux, le
haras sacré, les cavaliers d'élite vêtus d'or sous des peaux de zèbre
ou de loup, les prêtres de la reine, il s'avance sur le char même de
Jupiter tiré par huit chevaux blancs que mène un serviteur à pied. Il
fait battre la mer qui a fracassé, englouti son chemin de vaisseaux.
Les trois cents coups de fouet que le Dieu a reçus feront surgir les
trois cents Spartiates.
Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats,
Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes,
Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.
Attila passe dans ce coin sombre d'épopée avec les traits fatidiques
et le verbe implacable de l'homme qui s'appelle le fléau de Dieu.
3º En regard de ce premier groupe de rois barbares se détachent les
visages purs de Léonidas, de Thémistocle, des Bannis. L'antithèse du
tyran et du héros se poursuit et s'accuse avec une netteté très
expressive dans le _Romancero du Cid_, dans le _Cid exilé_. Le roi
Ramire, le roi Sanche, le roi Alphonse servent de sombres repoussoirs
à la figure lumineuse du Cid Campeador Rodrigue de Bivar.
Quelle héroïque apparition que celle de ce justicier! Le tonnerre a
reconnu l'épée céleste dans sa main, et il s'éloigne. Le Cid est déjà
un vieillard. Il vit dans son donjon, au pied duquel coule une source
aussi pure que lui. Banni volontaire avant d'être proscrit redouté, il
a laissé pousser l'herbe dans sa cour, «la fierté dans son âme.»
L'eau du rocher, la mûre du buisson apaisent sa soif et sa faim. Il
songe dans la solitude, en «mordant sa barbe blanche,» en regardant
dans sa bannière «les déchirures du vent.» Mais tout frémit, jusqu'au
roi qu'il défend, quand son cheval secoue ses crins, et tout tremble,
aussitôt qu'on entend le timbre de ses cymbales.
La félonie, la fourberie d'un maître qui force les chênes attristés à
«plier sous le poids des héros,» qui montre, avec des rires, auprès
des portes,
Sous des tas de femmes mortes
Des tas d'enfants éventrés,
ne parviennent pas à détruire dans le coeur du sujet courroucé le
sentiment de la fidélité et du respect. Dans un jour de fureur, il a
pensé prendre la couronne de ce roi déloyal, et ferrer d'or Babieça.
Mais le souvenir de Chimène, que Sanche a voulu lui voler, au lieu de
crier vengeance, l'apaise, l'attendrit. Il se revoit marchant à
l'autel avec elle:
L'évêque avait sa barrette,
On marchait sur des tapis.
Chimène eut sa gorgerette
Pleine de fleurs et d'épis.
J'avais un habit de moire
Sous l'acier de mon corset.
Je ne garde en ma mémoire
Que le soleil qu'il faisait.
Il continue donc à protéger ce roi qui tomberait s'il retirait l'appui
de son épée. Il se borne à rester héroïque, féal; pour toute
récompense, il a l'admiration, le respect, l'amour des villageois: il
est le Cid pour qui les pâtres tressent des «chapeaux de fleurs.»
Esclave de l'honneur, il a vécu, il vieillit, il mourra les yeux fixés
sur cet astre idéal:
Moi sur qui le soir murmure,
Moi qui vais mourir, je veux
Que, le jour où sous son voile
Chimène prendra le deuil,
On allume à cette étoile
Le cierge de mon cercueil.
Toute la grandeur morale du Cid, n'est pas exprimée par ce double
trait de la fidélité et de l'honneur. Il est aussi l'incarnation de la
piété filiale. Lui, qui, devant le roi, se montre avec toute la fierté
de son rang,
Dans une préséance éblouissante aux yeux,
qui marche «entouré d'un ordre de bataille,» qui se dresse au-dessus
de tout homme et de toute loi,
Absolu, lance au poing, panache au front...
il se retrouve à Bivar en veste de page, bras nus, tête nue, l'étrille
en main, devant l'auge et le caveçon, brossant, lavant, épongeant un
cheval. Occupation héroïque, à vrai dire, et qui ne rabaisse pas plus
Rodrigue que la condescendance avec laquelle il prend de l'avoine dans
l'auge et fait manger Babieça «dans le creux de sa main.» Le scheik
toutefois est surpris de voir le grand Cid, qu'il connut jadis si
superbe, redevenu «aussi petit garçon.» Faut-il citer la double
réponse du Cid? «Je n'étais alors que chez le roi.--Je suis maintenant
chez mon père.»
Cette manifestation de la tendresse filiale a son pendant dans ce
délicieux crayon oriental:
Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,
En hiver Ispahan et Tiflis en été;
Son jardin, paradis où la rose fourmille,
Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille;
Ce qui fait que parfois il va dehors songer
Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme
--Comment te nommes-tu? dit le roi.--Je me nomme
Karam, dit le vieillard, interrompant un chant
Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant;
J'habite un toit de jonc sous la roche penchante,
Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante,
Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,
Et comme la cigale à l'heure de midi.--
Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
Baise la main du pâtre harmonieux qui chante,
Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.
--Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.
Evidemment, dans l'esprit de Hugo, c'est l'un des châtiments, et ce
n'est pas le moins cruel, de cette destinée de l'oppresseur: il voit
un ennemi dans son enfant.
L'héroïsme chrétien est personnifié au delà des Pyrénées par un seul
preux. Dans une image souveraine, le poète compare ce grand Cid, que
«l'Histoire voit,» au pic du Midi. A distance, le voyageur n'aperçoit
plus que lui; tous les monts, qui, de près, lui cachaient sa vue, se
sont effacés, «sous la pourpre du soir,» dans un éloignement
mystérieux.
Les héros de notre tradition nationale sont plus nombreux, plus
souriants, plus pétris de vertus et de beauté humaines. C'est Charles,
l'empereur à la barbe fleurie; c'est Olivier, le blond chevalier, le
frère fier et gracieux de la belle Aude au bras blanc; c'est
Aymerillot, l'adolescent au teint rose, sans panache, sans écusson,
doux et frêle comme une vierge, mais qui paraît avoir la taille et le
bras d'un géant, quand il s'avance gravement, et dénonce sa
résolution:
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,
Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur.
J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.
Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste.
C'est surtout Roland, promenant à travers les monts ténébreux,
complices des bandits, son épée Durandal, qui est, dans ces jours de
meurtre et de deuil, le glaive de justice. Cette Durandal est une
conscience. Dans le combat que Roland soutient contre dix rois et cent
coupe-jarrets
Coiffés de monteras et chaussés d'alpargates,
de quel éclat joyeux elle brille aux paroles du chevalier, avec quelle
fougue indignée «elle mord» ses traîtres adversaires; avec quel
dévouement elle s'ébrèche et se brise «en ce labeur» qui a jonché la
terre de morts et fait le champ
Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche.
Comme Durandal, et comme la jument du Cid, le blanc palefroi de Roland
entend les paroles humaines. Il aurait refusé de s'enfuir, si son
maître avait tourné bride, à l'entrée du ravin d'Ernula. Il dit au
petit roi de Galice: «c'est bien!» quand l'enfant, à genoux, et mains
jointes, devant le christ de pierre et la Madone, auprès du pont de
Compostelle, prononce ses voeux de justice et d'honneur.
Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur;
J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur,
Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse
Au malheur, c'est-à-dire, ô père! à la justice.
O Madame Marie! O Jésus! à genoux
Devant le crucifix où vous saignez pour nous,
Je jure de garder ce souvenir, et d'être
Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître,
Et juste et secourable à jamais, écolier
De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier,
Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles.
Le Cid et Roland sont des héros presque sacrés. Le poète a respecté en
eux le sceau de l'admiration des peuples; il les montre, comme il les
trouve, un peu déifiés. En voici d'autres plus humains, mais grands
encore, et enveloppés d'un prestige mystérieux. Ce sont les paladins
errants, qui portent dans «la lueur de leur corset d'acier,» dans
l'ombre de leur taille colossale, «la terreur des pays inconnus.» Ils
viennent du Cydnus; ils ont dompté le Maure; ils sont «rois dans
l'Inde, en Europe barons;» ils habitent, aux terres étranges, quelque
capitale fabuleuse «d'or, de brume et d'azur,» Césarée, Héliopolis.
Ils «surgissent» du nord ou du sud; ils portent sur leur targe
«l'hydre ou l'alérion;» les «noirs oiseaux du taillis héraldique»
ouvrent des ailes de métal sur leur casque baissé:
Et les aigles, les cris des combats, les clairons,
Les batailles, les rois, les dieux, les épopées
Tourbillonnent dans l'ombre au vent de leurs épées.
Leurs noms? Bernard, Lahire, Eviradnus.
Le Cid combat tout seul; il n'a que sa jument Babieça. Roland est seul
aussi, avec son arme fée. Eviradnus emmène un compagnon dans ses
voyages sans fin; c'est le page de guerre, le fidèle et brave écuyer,
Gasclin, qui ne veut pas quitter son maître à l'heure du péril, et
sollicite cette grâce «avec des yeux de fils.»
L'aventure tragique, où le poète a introduit ce justicier, est dans le
souvenir de tous ceux qui ont seulement ouvert la _Légende des
siècles_: ils ne me pardonneraient pas de la défigurer en la contant.
Est-il besoin de leur rappeler ce qu'il y a de fantaisie dans cette
arrivée de la marquise Mahaud entrant au manoir de Corbus, avec le
bruit léger d'une chanson qui se dessine vaguement sur les frissons
de la guitare? Est-il besoin de leur révéler ce qu'il y a de couleur
charmante dans cette scène du banquet où la jeune femme sourit, rougit
et rêve, entre le rire hardi et brûlant de Zéno et les madrigaux
délicieusement ampoulés de Joss, le blond chanteur? Est-il besoin de
leur faire admirer de nouveau, s'il leur a paru grand, ou railler une
fois de plus, si déjà il leur déplaisait, ce dénouement gigantesque?
Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!
Et prenant aux talons le cadavre du roi,
Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi;
Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau!
Cette espèce de fronde horrible du tombeau.......
Il ne faut pas se le dissimuler, le grandiose confine au grotesque, et
plus d'une fois, dans cette recherche presque constante de l'effet de
grandeur, de l'effet de stupeur, Hugo détruit par quelque excès
l'impression qu'il voudrait produire. Il donne un tour de clef de
trop, et brise le ressort sur lequel il avait compté. Mais le plus
souvent, c'est la faute des lecteurs, s'ils n'éprouvent pas une
artistique admiration devant ces constructions herculéennes. Ils
n'aperçoivent pas ce qu'il y a d'harmonie dans la conception de
l'ouvrage et de vigueur d'exécution dans ses moindres détails; ils ne
voient pas ce que la magie des images, pareille au stuc dont
l'architecte grec enveloppait la roche travertine, répand d'éclat sur
cette maçonnerie et sur cette charpente colossales:
Comme sort de la brume
Un sévère sapin, vieilli par l'Appenzell,
A l'heure où le matin, au souffle universel,
Passe, des bois profonds balayant la lisière,
Le preux ouvre son casque, et hors de la visière
Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.
Comment s'étonner que ce héros mystérieux ne s'en tienne pas à des
exploits vulgaires? D'ailleurs n'est-il pas l'incarnation de l'idée de
justice? Et quelle n'est pas la puissance d'une idée? N'a-t-il pas
raison le poète qui proportionne la force de ses héros à la grandeur
de la pensée qui les a fait surgir? Puisqu'Ajax est assez hardi pour
défier les dieux, il peut bien lancer à l'armée ennemie des pierres
que l'effort de dix hommes ne ferait pas remuer sur le sol. Mais, ici,
le bras humain est soutenu, est dirigé, est renforcé par une volonté
toute céleste. Eviradnus est un levier providentiel:
Sa grande épée était le contrepoids de Dieu.
Or, Dieu n'a pas besoin d'un géant, toutes les fois qu'il veut
s'appesantir sur un tyran, ou délivrer un peuple. Il suscite David
aussi bien que Samson, Aymerillot aussi bien que Roland; et le Lion,
qui broie le paladin, qui chasse avec mépris le saint ermite, qui fait
fuir d'un rugissement les mille archers munis de flèches et de lances,
s'effraie du cri de tendresse, de la menace inoffensive d'une
fillette, nue et seule, dans son berceau[4].
[4] _L'Art d'être grand-père_: l'Epopée du Lion.
La puissance de ces chevaliers errants, c'est qu'ils protègent la
faiblesse. Leurs adversaires, si violents, si terribles qu'ils soient,
seront à leur merci: ils ont contre eux l'innocence de la victime. A
l'époque des paladins, cette victime est arrachée au monstre, comme
une Andromède, ou une Hémione. Eviradnus sauve, sans l'éveiller, la
marquise Mahaud. Le petit roi de Galice, Nuno, se dérobe aux bandits,
grâce au blanc palefroi, et rentre «dans sa ville au son joyeux des
cloches.»
L'âge des preux passé, le sang de la victime coulera. Et pour nous
inspirer l'horreur de ces meurtres sacrilèges, le poète épuisera les
ressources de la pitié. Angus, qu'égorge Tiphaine, est un garçon
«doré, vermeil,» habillé «de soie et de lin,» souriant, ébloui, comme
éclairé de confiance virginale:
Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore
Il tient du moins une épée. Mais Isora, que Ratbert va faire
étrangler, porte un jouet dans chaque main! Sa parole est un
gazouillement d'oiseau; avec son oeil bleu et ses cheveux d'or, elle
ressemble aux chérubins peints à fresque dans le corridor du château:
Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes.
La conscience du lecteur, oppressée douloureusement par ces tragédies
impitoyables, accepte comme une délivrance des dénouements pleins
d'horreur. Si réaliste que soit l'exécution de Tiphaine par l'aigle du
casque, on n'est plus libre d'en souffrir, on songe à peine à s'en
épouvanter; et, quand la tête du marquis Fabrice est tranchée par le
«misérable porte-glaive,» le coup qui fait tomber celle du roi Ratbert
peut seul absoudre la Providence:
Le glaive qui frappa ne fut point aperçu;
D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su;
Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire,
Héraclius le chauve, abbé de Joug-Dieu, frère
D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon,
Etant aux champs avec le diacre Pollion,
Vit, dans les profondeurs par les vents remuées,
Un archange essuyer son épée aux nuées.
4º Après la file glorieuse des héros, après la théorie charmante et
douloureuse des victimes, voici les monstres. Ce ne sont pas, comme on
pourrait s'y attendre, les tarasques, les hydres aux cent noeuds
gonflés de venin. Ce sont les bêtes féroces à face humaine, le hideux
«sanglier» Tiphaine, le «tigre» implacable Ratbert, Ruy, «subtil»
comme le renard, Rostabat, «prince carnassier.» Ce sont les rois
pyrénéens partant pour l'aventure, au retour du printemps, avec des
«mouvements d'ours engourdis.»
Ces misérables couronnés emportent la plus hideuse part du legs de
Caïn: ils ont hérité de son crime. Gaïffer Jorge, chasseur rusé, a
conduit son frère jumeau, Astolphe, au fond d'une clairière, et, par
derrière, il l'a frappé de son couteau.
Le roi Kanut,
....... A l'heure où l'assoupissement
Ferme partout les yeux sous l'obscur firmament,
Ayant pour seul témoin la nuit, l'aveugle immense,
Vit son père Swéno, vieillard presque en démence,
Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien;
Il le tua, disant: Lui-même n'en sait rien.
Puis il fut un grand roi.
Il faut remarquer que toute cette sombre épopée du moyen âge est
enclavée dans la _Légende des siècles_ entre deux pièces où le
sentiment de la paternité s'exprime en traits de terreur et de
pathétique vraiment sublimes. Ou il n'y a pas de merveilleux épique,
ou celui du poème _Le Parricide_ remuera toute imagination et toute
sensibilité aussi puissamment que les scènes de l'évocation des ombres
dans l'Odyssée.
Kanut est mort. L'évêque d'Aarhus vient de déclarer qu'il est saint,
et les prêtres le voient assis à la droite du Père.
Mais la première nuit qu'il est dans le tombeau de pierre, le mort se
lève, «rouvre ses yeux obscurs,» traverse la mer qui reflète les dômes
et les tours d'Altona, d'Elseneur, va droit au mont Savo, se taille
avec son épée un manteau de neige, et «dans la grande nuit» s'avance
du côté de Dieu. La blancheur du linceul le rassure.
Tout à coup une étoile noire y paraît. Elle s'y élargit. C'est une
goutte de sang tombée on ne sait d'où. Et à mesure que le spectre
chemine, à chaque pas qu'il fait vers la demeure du juge éternel, une
autre goutte tombe sur son suaire. Quand le parricide arrive à la
porte des cieux et entend l'hosanna des anges, le linceul de neige est
tout empourpré.
Et c'est pourquoi le roi n'a pas osé paraître au tribunal de Dieu. Il
s'est enfui devant l'aurore. Il recule toujours dans la nuit.
Et sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,
Sentant, à chaque pas qu'il fait vers la lumière,
Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir,
Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir.
Dans _la Paternité_, le vieux duc Jayme, sorte de Titan chrétien,
bardé de fer, sans reproche, sans peur, sans faiblesse, résume en lui
toutes les fières vertus de l'ancien preux. Il est du temps où
Le mal, le bien,
Le bon, le beau, vivaient dans la chevalerie;
L'épée avait fini par être une patrie.
Son fils Ascagne est brave; mais il laisse accomplir à ses soldats
«des actes de bandits;» il a mis une ville à feu et à sang; le meurtre
a duré trois jours; on a brûlé les maisons. Des enfants ont été jetés
dans les fournaises. Le duc Jayme a souffleté son fils, et le fils
s'en est allé dans la sierra, hors la loi, loin du toit natal,
retranché du tronc paternel.
«Ce père aimait ce fils.» Resté seul, il descend dans la crypte où son
propre père est enterré. La statue d'airain de don Alonze est
au-dessus de son tombeau. Le colosse est assis comme un dieu égyptien,
les mains sur les genoux. Jayme s'agenouille devant ce juge. La «digue
des sanglots» se rompt dans son vieux coeur, et il épanche aux pieds
de l'ancêtre presque divin sa tendresse de fils héroïque, sa
désolation de père justicier.