Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez.

On voit ce que je vois et ce que vous voyez;

On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes;

On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes;

On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,

La sombre égalité du mal et du cercueil;

Quoique le plus petit vaille le plus prospère,

Car tous les hommes sont les fils d'un même père,

Ils sont la même larme et sortent du même oeil,

On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil;

On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,

On monte. Quelle est donc cette aube? c'est la tombe.

Où suis-je? dans la mort. Viens! un vent inconnu

Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu

Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres

De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres;

Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini

Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,

Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante

L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.

On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent

Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,

Tout notre être frémit de la défaite étrange

Du monstre qui devient dans la lumière un ange.

Si forte que soit l'expression de cette espérance, si passionné que

soit l'acte de foi en l'immortalité qui remplit toute la dernière

partie des _Contemplations_, ce qui nous touche le plus, dans le

livre, c'est encore l'expression de la douleur paternelle, et cette

admirable lamentation funèbre, tour à tour aiguë ou apaisée, dont rien

n'égale par moments la simplicité pénétrante:

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte;

Et, depuis, moi le père et vous la femme forte,

Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour

Sans parfumer son nom de prière et d'amour.

Nous avons pris la sombre et charmante habitude

De voir son ombre vivre en notre solitude,

De la sentir passer et de l'entendre errer,

Et nous sommes restés à genoux à pleurer.

Nous avons persisté dans cette douleur douce;

Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse

Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.

Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,

_Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre;

Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre

A cette lâcheté qu'on appelle l'oubli_.

Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli

Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,

Et toutes les splendeurs de la sombre nature,

Avec les trois enfants qui nous restent, trésor

De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,

Nous avons essuyé des fortunes diverses,

Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,

Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,

Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils,

Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,

Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,

Aux vieux parents repris par un monde meilleur,

Nos pleurs,--et le sourire à toute autre douleur.

_Marine-Terrace, août 1855._

LES CHANSONS DES RUES ET DES BOIS.

Dans une page charmante des _Contemplations_, le poète s'adresse à la

Strophe. Il lui rappelle avec mélancolie le temps où elle errait en

liberté parmi les fleurs, faisant du miel, et conduisant le groupe

lumineux de ses soeurs, les Chansons. Mais, dès que le deuil et l'exil

sont venus, le chercheur du «gouffre obscur» l'a saisie au vol; et

maintenant, «captive et reine en même temps,» il la retient dans la

sombre prison de son âme.

Un matin de printemps, le geôlier a dû s'attendrir, et la fantaisie

lyrique, par la porte qu'il entre-bâillait, s'est évadée, et envolée à

tire d'aile. Une fois le bois retrouvé, elle s'est mise à chanter, non

plus douloureusement, comme au temps de captivité des _Châtiments_ ou

des _Contemplations_, mais à tue-tête, à bouche que veux-tu, avec

l'emportement de plaisir de l'oiseau délivré, avec le rythme continu

et frénétique des cigales.

Le parti pris de rusticité, de familiarité, de bonhomie, de poésie aux

allures pédestres est visible dès les premiers vers du Recueil des

_Chansons des rues et des bois_.

La préoccupation littéraire jette, il faut l'avouer, une ombre de

pédantisme sur ces idylles. Le naturel y abonde pourtant, et la poésie

pure, à travers les broussailles d'une fantaisie excessive ou les

herbes folles d'une luxuriante érudition, y fait luire ses filets

d'eau vive. L'impression la plus exquise sort, par exemple, du

contraste entre les rires amoureux de deux jeunes époux et la

mélancolie des ruines de l'abbaye, «jadis pleine de fronts blancs,» de

«coeurs sombres.» Les aspects du champ, du bois, de l'étang, n'ont

jamais été rendus d'un trait plus rapide et plus suggestif.

Je vois ramper dans le champ noir

Avec des reflets de cuirasse,

Les grands socs qu'on traîne le soir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La sarcelle des roseaux plats

Sort, ayant au bec une perle.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les étangs de Sologne

Sont de pâles miroirs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai pour joie et pour merveille

De voir dans ton pré d'Honfleur

Trembler au poids d'une abeille

Un brin de lavande en fleur.

L'idylle rieuse s'attendrit aussi par endroits, et même certaines de

ses strophes ont la beauté grave et recueillie d'une action de

grâces, d'un hommage rendu à ce que la nature a de devin.

C'est le moment crépusculaire.

J'admire, assis sous un portail,

Ce reste de jour dont s'éclaire

La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées,

Je contemple, ému, les haillons

D'un vieillard qui jette à poignées

La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire

Domine les profonds labours.

On sent à quel point il doit croire

A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense,

Va, vient, lance la graine au loin,

Rouvre sa main, et recommence,

Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles,

L'ombre, où se mêle une rumeur,

Semble élargir jusqu'aux étoiles

Le geste auguste du semeur.

Toute cette fantaisie de rusticité n'est qu'un intermède entre deux

voyages de puissant vol, à travers l'inconnu, sur la croupe «du cheval

de gloire.» Le poète l'avait, malgré lui, mis au vert, et parqué. Il

lui ôte son licol; il se suspend une fois de plus à cette crinière

«dont tous ses songes font partie;» les quatre fers de Pégase

frappent soudain l'espace infini, «galopent sur l'ombre insondable» et

font étinceler, à chaque bond, dans le ciel noir, «une éclaboussure

d'étoiles.»

L'ANNÉE TERRIBLE.

La prédiction des _Châtiments_ devait s'accomplir: l'épilogue du livre

satirique contre Napoléon III devait s'écrire après dix-huit ans, dans

les premières pages de l'_Année terrible_. Le poète qui, dans sa

jeunesse, avait chanté la Colonne et l'Arc de triomphe, eut, à

soixante-huit ans, la douloureuse stupeur de compter toutes nos

défaites et, pendant de longs mois, d'enregistrer tous les jours

quelque deuil.

Le livre s'ouvre, pour ainsi dire, par le désastre de Sedan. Les

victoires de la vieille France, avec leurs noms éclatants, radieux,

les chefs de guerre illustres, les hommes du dernier carré de Waterloo

se lèvent, s'avancent et, par la main du dernier empereur, ces

fantômes de héros, ces nobles abstractions rendent ensemble leur épée.

Il faut remercier Hugo d'avoir, autant qu'il le pouvait, dépouillé

l'homme de parti pour raconter ces temps de péril national, et de

s'être montré surtout citoyen de la France. C'est le patriotisme dans

ce qu'il a de plus touchant, de filial, qui lui a dicté certaines

pièces, ou plutôt qui lui a arraché certains cris, comme: «O ma

mère!» à la suite du triomphant portrait de l'Allemagne; comme

l'hommage à la France:

Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a.

Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna;

L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie;

C'est à qui reniera la vaincue; et la joie

Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets,

Charme l'Europe et plaît au monde.--Ah! je voudrais,

Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire

Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre,

Je te proclame, toi que ronge le vautour,

Ma patrie et ma gloire et mon unique amour!

Ce livre de l'_Année terrible_, encore qu'il ait été écrit heure par

heure, comme un journal de bord, a l'air d'un long poème unique en

deux parties. La première moitié de l'ouvrage est remplie par la lutte

avec l'ennemi étranger; la seconde moitié, par la guerre civile.

Dans le récit de la guerre avec l'étranger, Hugo se retrouve tel qu'il

s'était révélé en 1827 dans l'Ode à la Colonne, c'est-à-dire fils de

soldat. Il a eu, tout enfant, «pour hochet, le gland d'or d'une épée;»

il regarde sans peur «l'épée effrayante du ciel;» il écoute, avec un

battement de coeur qui n'a rien de pusillanime, la voix des forts

gardant l'enceinte de Paris, et quand on rapporte sur les civières les

jeunes gens que le combat a moissonnés, il est ému d'une héroïque

admiration:

Ils gisent dans le champ terrible et solitaire.

Leur sang fait une mare affreuse sur la terre;

Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert;

Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert,

Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes

Que le tonnerre donne aux foudroyés énormes;

Leur crâne est à la pierre aveugle ressemblant;

La neige les modèle avec son linceul blanc;

On dirait que leur main lugubre, âpre et crispée,

Tâche encor de chasser quelqu'un à coups d'épée;

Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard;

Sur l'immobilité de leur sommeil hagard

Les nuits passent; ils ont plus de chocs et de plaies

Que les suppliciés promenés sur des claies;

Sous eux rampent le ver, la larve et la fourmi;

Ils s'enfoncent déjà dans la terre à demi,

Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre;

Leurs pâles os, couverts de pourriture et d'ombre,

Sont comme ceux auxquels Ezéchiel parlait;

On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet,

La balafre du sabre et le trou de la lance;

Le vaste vent glacé souffle sur ce silence;

Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux.

O morts pour mon pays, je suis votre envieux.

A ses yeux, la haine du Saxon se justifie par des raisons plus élevées

que l'antagonisme de race, que le conflit des intérêts, que le devoir

de lutter _pro aris et focis_: c'est la féodalité avec tous ses abus,

c'est le passé avec toutes ses noirceurs, qui vient, sous la forme des

sept chefs allemands,

Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons,

assiéger la cité libre et progressive, châtier l'esprit moderne, et,

s'il se peut, étouffer l'avenir.

Le caractère de la conquête, avec ses violences, ses rapts, ses

impositions systématiques, ses formidables exactions, ses conditions

de paix inexorables, ne peut qu'exaspérer cet amour du pays natal et

cet orgueil du nom français héréditaires chez Hugo. Celui qui

cherchait sur l'Arc de l'Etoile le nom oublié de son père, devait

songer à élever, en quelque sorte, un monument à la honte du

vainqueur, et à graver sur cet airain les _Prouesses Borusses_. Elle

restera «anonyme» la gloire de ces princes. Aucun d'eux n'arrivera à

se dresser sur les ruines qu'ils ont accumulées. Pas un laurier ne

sentira «la sève» lui venir des flots de sang qu'ils ont versés; et

quant au groupe altier des Renommées, il referme ses ailes, il

détourne les yeux,

..... refuse de rien voir,

Et l'on distingue au fond de ce firmament noir

Le morne abaissement de leurs trompettes sombres.

La victoire définitive ne saurait être aux nations qui luttent «pour

le mal,» qui veulent faire prévaloir «les ténèbres.» C'est le vaincu

qui les conquerra, qui les enveloppera de sa volonté, qui les poussera

au progrès, qui les soumettra à la raison du droit, qui les courbera

sous le joug de l'idée. La France sera l'étincelle, et la forêt

germanique s'embrasera à son contact, et l'incendie éclairera une

«Europe idéale.»

Dans le livre de Victor Hugo, l'hiver neigeux, sombre, sanglant, est

par moments traversé d'un sourire, et comme illuminé par les yeux

bleus d'un tout petit enfant. De temps à autre le poète oublie presque

les scènes désolées ou formidables du dehors, et, à la lueur de sa

lampe de travail, il regarde le visage un peu pâli de Jeanne. Elle

grandit pendant ces mois du siège. Elle n'est déjà plus en mars la

même minuscule personne qu'en novembre ou qu'en janvier. L'aïeul

attendri a noté ces métamorphoses, et il écrit ces vers, prélude

exquis de _l'Art d'être grand-père_:

A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui

Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.

L'hiver n'avait pas épuisé les tristesses de cette année. Dès le mois

de mars, Hugo est attaqué avec violence. Il se console de cette

impopularité inattendue à l'idée qu'il la partage avec le héros de

l'indépendance italienne «Sortons,» dit le solitaire de Guernesey à

celui de Caprera.

Et regagnons chacun notre haute falaise,

Où, si l'on est hué, du moins c'est par la mer;

Allons chercher l'insulte auguste de l'éclair,

La fureur jamais basse et la grande amertume,

Le vrai gouffre, et quittons la bave pour l'écume.

Avril amène la guerre civile. Le poète de la clémence pousse le cri

qu'on lui a tant reproché, et qui ne sera pas son moindre honneur: Pas

de représailles. Aujourd'hui ces paroles de miséricorde, d'apaisement,

de fraternelle passion, resplendissent dans leur idéale beauté.

Si l'on savait la langue obscure des enfers,

De cette profondeur pleine du bruit des fers,

De ce chaos hurlant d'affreuses destinées,

De tous ces pauvres coeurs, de ces bouches damnées,

De ces pleurs, de ces maux sans fin, de ces courroux,

On entendrait sortir ce chant sombre: «Aimons-nous!»

Quel plaidoyer pour l'ignorance dans ces cinq mots: «je ne sais pas

lire,» prononcés par l'homme surpris, une torche à la main, devant la

Bibliothèque qui flambe! Quel réquisitoire contre la misère, et non

contre les misérables, dans les pièces tragiques qui suivent, et

quelle farouche expression que celle de tous ces visages: la

prisonnière blessée, la femme dont le nourrisson est mort, l'enfant

qui est revenu pour être fusillé! Quelle lumière jetée sur ces

tragédies de la borne et du mur par des vers tout abstraits, mais plus

puissants qu'aucune image:

Cette facilité sinistre de mourir.

L'attitude de Hugo fut alors ce qu'elle a été presque toute sa vie,

une attitude de résistance au flot. Il proclama sans peur ce qui lui

semblait l'équité. Il écrivait une fois de plus que la peine de mort

ne réparait aucun dommage:

Et je ne pense pas qu'on se tire d'affaire

Par l'élargissement tragique du tombeau.

Mais, tout en prévoyant ce que pouvaient semer de haine pour les temps

à venir les vengeances de l'heure présente, il se rattacha, dès qu'il

le put, à sa foi au progrès, il reprit son rêve d'univers pacifié et

heureux. Et avec quel accent passionné s'exprime cette idée de retour

du droit et de la justice! Il s'est approché, dit-il, du lion de

bronze de Waterloo. Que sort-il de cette mâchoire ouverte? Un chant

d'oiseau. Le rouge-gorge a pris cet antre pour y faire son nid.

.... Je compris que j'entendais chanter

L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère,

Et la paix dans la gueule horrible de la guerre.

Quant aux nains, qui s'acharnent à garrotter une fois de plus ce

géant, le peuple, l'Histoire, «la grande muse noire,» les attend. Tous

leurs efforts n'empêcheront pas la France de surgir, et de jeter une

fois de plus aux peuples le mot d'ordre de l'humanité:

Nous n'avons pas encor fini d'être Français;

Le monde attend la suite et veut d'autres essais;

Nous entendrons encor des raptures de chaînes,

Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.

Certes, si les Romains de Rome rendirent tant d'honneur à un consul

vaincu pour n'avoir pas, après un grand désastre, désespéré de la

fortune de l'Etat, que ne doit-on pas de gratitude, en France, au

poète qui, voyant la patrie saignante, la consolait avec une

orgueilleuse tendresse:

.... Du coup de lance à ton côté,

Les rois tremblants verront jaillir la liberté;

qui, devant les ruines fumantes de Paris, tirait du souvenir de

l'incendie atroce, impitoyable, un symbole réconfortant:

Est-ce un écroulement? Non. C'est une genèse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Est-ce que tu t'éteins sous l'haleine de Dieu?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les peuples devant toi feront cercle à genoux.

[Illustration: VICTOR HUGO EN 1862

_d'après une photographie de Franck_.]

L'ÉPOPÉE

LA LÉGENDE DES SIÈCLES.

Ce n'est pas une succession de mètres, ou une combinaison de rythmes

qui constitue un poème; c'est avant tout une pensée neuve ou profonde,

un germe intellectuel, pour ainsi dire, doué de vie, doué de passion,

et, comme l'âme d'une plante, se répandant en rameaux d'une structure

déterminée, s'épanouissant dans une frondaison dont le caractère est

immuable, aboutissant à des fleurs, à des fruits dont la naissance et

dont le développement sont la suprême expression de cette vie

végétative. Plus un poème est digne de ce nom, plus on trouve à

l'origine, et comme à la base de l'oeuvre, de sève nourricière ou de

pensée.

L'oeuvre poétique peut, à la façon de certains roseaux hâtifs, germer

et croître en un moment. Beaucoup d'écrivains, se croyant inspirés,

improvisent. Le temps ne respecte guère les pages qu'on a eu la

prétention de produire sans son secours.

Jéhovah, dont les yeux s'ouvrent de tous côtés,

Veut que l'oeuvre soit lente, et que l'arbre se fonde

Sur un pied fort, scellé dans l'argile profonde.

Pendant qu'un arbre naît, bien des hommes mourront;

La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc,

La racine aux rameaux frissonnants distribue

L'eau qui se change en sève aussitôt qu'elle est bue,

Dieu le nourrit de sève, et, l'en rassasiant,

Veut que l'arbre soit dur, solide et patient,

Pour qu'il brave, à travers sa rude carapace,

Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe,

Pour qu'il porte le temps comme l'âne son bât,

Et qu'on puisse compter, quand la hache l'abat,

Les ans de sa durée aux anneaux de sa sève.

Un cèdre n'est pas fait pour croître comme un rêve;

Ce que l'heure a construit, l'instant peut le briser.

J'emprunterais volontiers à Victor Hugo cette superbe image pour

rendre l'impression que produit son unique et vaste épopée, la triple

_Légende des siècles_. Celui qui a écrit ce vers mémorable,

Gravir le dur sentier de l'inspiration,

n'a jamais laissé sa pensée sourdre plus lentement, germer avec plus

de mystère, grandir avec plus d'effort; fleurir et fructifier avec

plus de puissance.

Ce serait donc trahir le poète que d'étudier seulement dans son

ouvrage la couleur des tableaux, le relief des portraits, le

pathétique des sujets, le tragique des situations, l'éloquence du

verbe imagé, la puissance du rythme. Il faut, avant tout, remonter à

la source de ces beautés, et s'attacher au principe générateur, à la

pensée originelle.

Avec sa puissance d'images qui n'a d'égale que celle de Platon, Victor

Hugo a exprimé mythologiquement, dans _Vision_, quel était le sens

élevé et le but moral de son livre. Il voit, «dans un lieu quelconque

des ténèbres,» se dresser devant lui le mur des siècles, un «chaos

d'êtres» reliant le nadir au zénith. Tandis qu'il contemple ce mur

«semé d'âmes,» ce «bloc d'obscurité» éclairé, au faîte, par la lueur

d'une aube profonde, deux chars célestes se sont croisés: l'un portait

l'esprit de l'Orestie, l'autre celui de l'Apocalypse; de l'un montait

le cri: Fatalité; de l'autre est tombé le mot: Dieu. Ce passage

effrayant a remué les ténèbres; le mur reparaît, lézardé. Les temps se

sont dissociés, et l'oeil a devant lui un «archipel» de siècles

mutilés. Sur ces débris plane un nuage sidéral, où, «sans voir de

foudre,» on sent la présence de Dieu. Un «charnier-palais» en ruines,

bâti par la fatalité, habité par la mort, mais sur les débris duquel

se posent parfois le rayon de la liberté et les ailes de l'espérance,

voilà, selon les propres paroles du poète, l'édifice qu'il a

reconstitué avec le secours de la légende et de l'histoire.

Dans un si vaste recueil de poèmes, il ne faut pas songer à prendre

chaque ouvrage à part et à l'analyser, à isoler chaque personnage

d'importance, avec la prétention d'en indiquer les traits. La légende

des siècles, c'est, selon l'expression de Paul de Saint-Victor, le

monde «vu à vol d'aigle.» On ne peut guère en dénombrer que les

grandes régions.

1º Voici d'abord la région des dieux. Ceux de l'Inde ou de la Perse

attirent le poète; il adore, comme les peuples de l'Asie, l'esprit de

lumière, et il exprime cette adoration avec toute la splendeur

d'imagination, toute la puissance de trait des mythes orientaux.

.... Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute,

Et devant qui médite à genoux le bouddha,

Alla vers la clarté sereine et demanda:

Qu'es-tu, clarté?--Qu'es-tu toi-même? lui dit-elle.

--Le dieu du Feu.--Quelle est ta puissance?

--Elle est telle

Que, si je veux, je peux brûler le ciel noirci,

Les mondes, les soleils, et tout.

--Brûle ceci,

Dit la Clarté, montrant au dieu le brin de paille.

Alors, comme un bélier défonce une muraille,

Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout

La flamme formidable, et fauve, ardent, debout,

Crachant des jets de lave entre ses dents de braise

Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise;

Un soufflement de forge emplit le firmament;

Et le jour s'éclipsa dans un vomissement

D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre

Qu'une moitié du ciel en resta longtemps sombre

Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla.

Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola,

Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme,

Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme,

Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet,

Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait

N'avoir pas même été touché par la fumée.

La mythologie païenne a inspiré à Victor Hugo quelques pièces qui sont

parmi les plus belles de la _Légende des siècles_. Elles expriment

toutes la protestation de la nature contre l'usurpation des Olympiens.

Ici c'est un géant qui les brave, et, sans s'émouvoir du tonnerre de

Jupiter, poursuit son chant de flûte sur le penchant de la montagne.

Il n'a ni la grâce ni la beauté idéalement humaines de ces nouveaux

dieux; ses membres sont vastes, ses pieds robustes sont rugueux, comme

le tronc des saules; il est de la pâte grossière dont est faite la

terre auguste; mais s'il se dresse, il est trois fois «plus haut que

n'est profond l'océan plein de voix.»

Là, c'est la douleur des choses devant ce triomphe qui se poursuit

sur la terre et aux cieux. Les immortels chantent une sorte de péan

superbement sinistre:

L'ouragan tourne autour de nos faces sereines;

Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes.

Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors,

Et nous sommes au fond de la pâleur des morts.

Ils n'ont plus leur antique sujet de terreur: les premiers-nés du

gouffre, ces Titans, plus grands qu'eux, sont écrasés sous un amas de

roches: l'horreur règne dans les forêts de la terre vaincue; les

Bacchantes déchirent Orphée:

Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre;

trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale,

Se sont enfuis sous terre, et n'ont plus reparu;

les fils puînés des Géants, les Cyclopes, sont lâches, et ils servent

les Olympiens. La terre a perdu ses fleurs; les lacs réfléchissent

tristement les monts maudits qui ont trahi leurs premiers maîtres.

.... Sur un faîte où blanchissent

Des os d'enfants percés par les flèches du ciel,

Cime aride et pareille aux lieux semés de sel,

La pierre qui jadis fut Niobé médite.

Le torrent et la nuée gémissent:

Les vagues voix du soir murmurent: Oublions.

L'absence des géants attriste les lions.

Mais ce triomphe est éphémère. Le Titan ne se borne pas, comme dans

Eschyle, à prédire aux dieux de l'Olympe leur chute; il brise ses

fers, il sort de sa prison, il surgit soudain devant eux, il se repaît

de leur silencieuse et tragique épouvante. Quelle conception que cette

évasion de Phthos à travers l'épaisseur du globe de la terre! Quelle

émotion s'attache à ce drame si fabuleux! Quel merveilleux, puissant

autant qu'inédit, jaillit de l'idée morale! Phthos lié, enfermé dans

les cavernes de l'Olympe, songe au fier passé des Terrigènes,

autrefois si forts, gisants aujourd'hui

Plus morts que le sarment qu'un pâtre casse en deux.

Il entend les rires des dieux vainqueurs. Il trouve ces rires trop

justifiés par la défaite, et par la lâcheté des éléments. L'eau, la

flamme, l'air subtil ne se sont pas défendus; ils se sont laissé

«museler» ainsi que des dogues. Mais lui, restera-t-il, aussi, captif?

O triomphe! D'un terrible effort, il a brisé ses entraves. Il est

libre! Non! la montagne est sur lui. Il fuira. Il se fraiera une route

à travers les roches; il creuse déjà dans l'abîme du globe.

Victor Hugo, son oeuvre poétique · 第 7 / 10 段