Nos festins, nos chansons...--On était jeune, enfin!--
Mais qu'un vieillard, vaincu par l'âge et par la faim,
Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie,
Vînt à passer, tremblant, la main de froid rougie,
Soudain on remplissait, cessant tout propos vain,
Un casque de monnaie, un verre de bon vin.
C'était pour ce passant, que Dieu peut-être envoie!
Après, nous reprenions nos chants, car, plein de joie,
Un peu de vin au coeur, un peu d'or dans la main,
Le vieillard souriant poursuivait son chemin.
--Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites!
JOB, _se redressant, faisant un pas, et touchant l'épaule de Magnus_.
Jeune homme, taisez-vous.--De mon temps, dans nos fêtes,
Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,
Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or
S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte,
Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte
L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons
Eclataient; on voyait se lever les barons;
Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire,
S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire;
Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu
En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu!
_A Gorlois._
--Va quérir l'étranger............
GORLOIS, _rentrant, à Job_.
Il monte, monseigneur,
JOB, _à ceux des princes qui sont restés assis._
Debout!
_A ses fils._
--Autour de moi.
_A Gorlois._
Ici!
_Aux hérauts et aux trompettes._
Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi!
Et dans le caveau sombre, humide, hideux, que continue la noire
galerie avec ses piliers vaguement entrevus, où la lumière s'infiltre
à peine par un grillage éventré, témoin de quelque antique et
formidable violence, quelle tragédie peut paraître trop atroce, quel
merveilleux dénouement ne semblera pas naturel?
Quel style aussi sera trop poétique, pour exprimer cette conception
grandiose? Quelles paroles seront trop hautes, trop nobles, trop
épiques, tombant de ces lèvres princières, et traduisant non pas les
sentiments d'un être humain, mais les aspirations de tout un peuple,
mais les terreurs d'un très long âge, mais les réminiscences
glorieuses d'un passé «descendu derrière l'horizon?»
On comprend qu'après avoir entrevu cet idéal dramatique, et après
avoir reconnu, par l'échec de sa trilogie, combien il dépassait les
besoins du public et les ressources de la scène, Hugo ait renoncé aux
avantages de la représentation qu'il fallait acheter par tant de
sacrifices. Il y a gagné de pouvoir écrire tout un _Théâtre en
liberté_. Et par cette dénomination je n'entends pas seulement le
livre posthume qui a paru avec ce titre, mais le livre dramatique des
_Quatre vents de l'esprit_ et cette tragédie vraiment unique, d'une
puissance dantesque, _Torquemada_.
Ceux qui mesurent au patron des pièces classiques, ou des comédies
réalistes modernes, ces idylles dialoguées qui s'appellent _la
Grand'Mère, la Forêt mouillée_, ou _les Deux trouvailles de Gallus_,
commettent une injustice qui n'est peut-être qu'une erreur. Pour moi,
en relisant cette comédie un peu délirante, _Margarita_, et cette
tragédie condensée, _Esca, la marquise Zabeth_, dont chaque vers
est un dard aigu, une épigramme amère et lumineuse, je me surprends à
préférer dans le ciel poétique de Hugo ces étoiles reconnues les
dernières et dont l'éclat est d'une si étrange pureté.
Quant à Torquemada, Hugo le regardait non sans raison comme «sa
conception la plus grande.» C'est la lecture des Epîtres de saint Paul
qui avait déposé dans l'esprit du poète le germe de cette oeuvre
imaginée dès les premières heures de l'exil et produite au grand jour,
trente ans plus tard, en 1882.
De ce drame étrange et puissant une scène d'épopée se détache, pour
ainsi dire, d'elle-même: c'est celle où les députés des Juifs, suivis
d'une foule déguenillée, et conduite par Moïse-ben-Habib, leur grand
rabbin, viennent implorer la clémence simoniaque du roi Ferdinand et
de la reine Isabelle, les très chrétiens.
MOÏSE-BEN-HABIB, _grand rabbin, à genoux_.
Altesse de Castille, Altesse d'Aragon,
Roi, reine! ô notre maître, et vous, notre maîtresse,
Nous, vos tremblants sujets, nous sommes en détresse
Et, pieds nus, corde au cou, nous prions Dieu d'abord,
Et vous ensuite, étant dans l'ombre de la mort,
Ayant plusieurs de nous qu'on va livrer aux flammes,
Et tout le reste étant chassé, vieillards et femmes,
Et, sous l'oeil qui voit tout du fond du firmament,
Rois, nous vous apportons notre gémissement.
Altesses, vos décrets sur nous se précipitent;
Nous pleurons, et les os de nos pères palpitent;
Le sépulcre pensif tremble à cause de vous.
Ayez pitié. Nos coeurs sont fidèles et doux;
Nous vivons enfermés dans nos maisons étroites,
Humbles, seuls; nos lois sont très simples et très droites,
Tellement qu'un enfant les mettrait en écrit.
Jamais le juif ne chante et jamais il ne rit.
Nous payons le tribut, n'importe quelles sommes.
On nous remue à terre avec le pied; nous sommes
Comme le vêtement d'un homme assassiné.
Gloire à Dieu! Mais faut-il qu'avec le nouveau-né,
Avec l'enfant qui tette, avec l'enfant qu'on sèvre,
Nu, poussant devant lui son chien, son boeuf, sa chèvre,
Israël fuie et coure épars dans tous les sens?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Montrant l'or sur la table._
Voici notre rançon, hélas! daignez la prendre.
O rois, protégez-nous. Voyez nos désespoirs.
Soyez sur nous, mais non comme des anges noirs;
Soyez des anges bons et doux, car l'aile sombre
Et l'aile blanche, ô rois, ne font pas la même ombre.
Révoquez votre arrêt. Rois, nous vous supplions
Par vos aïeux sacrés, grands comme les lions,
Par les tombeaux des rois, par les tombeaux des reines,
Profonds et pénétrés de lumières sereines,
Et nous mettons nos coeurs, ô maîtres des humains,
Nos prières, nos deuils, dans les petites mains
De votre infante Jeanne, innocente et pareille
A la fraise des bois où se pose l'abeille.
LA SATIRE
LES CHATIMENTS.
Le poète qui a le plus noblement parlé de Hugo, Sir Algernon
Swinburne, a donné des _Châtiments_ cette large définition: «Entre le
prologue _Nox_ et l'épilogue _Lux_ des _Châtiments_, les
quatre-vingt-dix-huit poèmes qui roulent, qui brisent, qui éclairent,
qui tonnent comme les vagues d'une mer visible, exécutent leur choeur
d'harmonies montantes et descendantes avec presque autant de
profondeur, de variété, de force musicale, avec autant de puissance,
de vie, autant d'unité passionnée, que les eaux des rivages sur
lesquels ils furent écrits.»
Un seul sentiment, l'indignation, anime et soulève toute cette oeuvre;
mais que de formes il revêt, et que d'accents divers il fait jaillir!
C'est d'abord le contraste cruel des deux Napoléon, qui se poursuit,
tantôt avec une ironie cuisante, dans la chanson «Petit, petit,»
tantôt avec une fougue passionnée dans les iambes de la _Reculade_.
Cette antithèse s'éclaire de toutes les couleurs de la poésie
orientale dans l'entrevue avec Abd-el-Kader; elle s'étale surtout avec
une puissance d'imagination tout à fait saisissante dans la pièce si
connue de l'_Expiation_, qui est à elle seule une grande épopée.
Ce n'est pas l'usurpateur seulement et ses forfaits que poursuit
l'imprécation vengeresse du satirique; elle s'attache à ses complices
de tout ordre, juristes corrompus, journalistes gagés, pamphlétaires
de robe courte.
Elle nous crie toutes les misères actuelles. Voici la rumeur qui monte
à travers le soupirail des caves de Lille. Ailleurs c'est le bruit des
violons de l'Hôtel-de-Ville, et le gala du Luxembourg; l'écho répond
par des râles d'agonisants, des lamentations de veuves et de mères.
Le souvenir des morts de décembre et des autres victimes du coup
d'Etat, des déportés de Cayenne ou de Lambessa, des martyrs des
pontons et des silos, a donné naissance à des récits puissamment
douloureux. Le _Souvenir de la nuit du 4_ et _Pauline Roland_, pour
n'en nommer que deux, expriment tout ce qu'il y a d'horreur dans le
meurtre stupide d'un enfant, tout ce qu'il y a de grandeur dans
l'agonie héroïque d'une femme. Mais cette inspiration pathétique ou
funèbre se traduit le plus souvent sous la forme lyrique, la seule qui
puisse épuiser la plainte, ou adoucir l'aigreur du deuil par des
rythmes assoupissants. C'est là le dessein de l'Ode aux morts du 4
décembre, de la Parabole sur les Oiseaux, de l'Hymne aux transportés,
de la Chanson des exilés, du Chant de ceux qui s'en vont sur mer.
Comment la nature, et surtout la mer, ne tiendrait-elle pas ici la
place qu'elle occupait déjà dans les écrits de la jeunesse de Hugo?
Dans la pièce de _Nox_, le poète la maudissait comme une complice. Il
ne lui reprochera plus sa noirceur qu'une seule fois, le jour où le
naufrage d'un chasse-marée, perdu presque sous ses yeux, ramènera
violemment son esprit vers cette autre fatalité, l'engloutissement de
la France. Mais, le plus souvent, c'est à la nature, c'est à la mer
qu'il demandera l'oubli, la consolation, et comme la bouffée d'air
vivifiant, le parfum de brise libre, le rayon de blanche lumière qui
lui fera oublier les soupirs de la geôle, les odeurs des victuailles
et du sang, le râle des mourants, le visage des morts.
Oh! laissez! laissez-moi m'enfuir sur le rivage!
Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage!
Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers,
Les genêts sont en fleur, l'agneau paît les prés verts:
L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines;
Par moments apparaît, au sommet des collines,
Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux,
Un cheval effaré qui hennit dans les cieux!
Le rivage, la mer, le ciel n'apaisent pas toujours ses pensées. Tel
sentier, où l'herbe se balance, est triste et semble pleurer ceux qui
ne repasseront plus. Tel crépuscule est sépulcral; l'ombre y paraît un
«linceul frissonnant;» la lune sanglante y «roule, ainsi qu'une tête
coupée.»
Ailleurs la nature est consciente et vengeresse en quelque sorte:
O soleil, ô face divine,
Fleurs sauvages de la ravine,
Grottes où l'on entend des voix,
Parfums que sous l'herbe on devine,
O ronces farouches des bois,
Monts sacrés, hauts comme l'exemple,
Blancs comme le fronton d'un temple,
Vieux rocs, chêne des ans vainqueur,
Dont je sens, quand je vous contemple,
L'âme éparse entrer dans mon coeur,
O vierge forêt, source pure,
Lac limpide que l'ombre azure,
Eau chaste où le ciel resplendit;
Conscience de la nature,
Que pensez-vous de ce bandit?
Toutefois la conception la plus haute, et aussi la dernière à laquelle
le poète des _Châtiments_ soit parvenu, est celle d'une nature aussi
peu ébranlée par une défaite de la liberté que par un deuil amoureux,
aussi peu troublée dans son vaste dessein, dans sa marche vers le
progrès, par la douleur présente du proscrit, qu'elle l'avait été
jadis par la _Tristesse d'Olympio_. Envisagée sous cet aspect, elle
rayonne déjà de l'éclat des âges à venir. Le poète, ébloui, éperdu de
joie, incline son regard sur les êtres futurs, et son oreille, ou son
esprit entend
La palpitation de ces millions d'ailes.
Quant à l'idée de la revanche, de la victoire du droit, du triomphe de
la justice, il n'y a pas de symbole qui ne l'ait traduite. Le peuple
est le lion du désert au repos; il dort, mais son réveil sera
terrible. Les «lois de mort» se rompront, à la fin; les portes se
rouvriront, et la cité s'emplira de torches enflammées; les chastes
buveuses de rosée, les abeilles s'envoleront du manteau impérial, et
se rueront «sur l'infâme;» les trompettes feront sept fois le tour des
murailles de Jéricho, et la musique des Hébreux fera tomber les tours
inexpugnables.
Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée;
Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,
Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,
Sonnait de la trompette autour de la cité,
Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire;
Au second tour, riant toujours, il lui fit dire:
--Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent?
A la troisième fois l'arche allait en avant,
Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche,
Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,
Et soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon;
Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron,
Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,
Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,
Et se moquaient, jetant des pierre aux Hébreux;
A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,
Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées
Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées;
A la sixième fois, sur sa tour de granit
Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,
Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée,
Le roi revint, riant à gorge déployée,
Et cria:--Ces Hébreux sont bons musiciens!--
Autour du roi joyeux, riaient tous les anciens
Qui le soir sont assis au temple et délibèrent.
A la septième fois, les murailles tombèrent.
Mais parfois l'impatience gagne le poète, et il adresse son appel à la
Révolution. Il invoque le _Chasseur noir_, et sonne l'hallali pour une
meute humaine forçant un czar ou un empereur. Il rappelle au peuple
qu'il ressemble à l'Océan; mais que l'Océan ne fait jamais attendre sa
marée. Il lui reproche son sommeil il le somme de surgir du tombeau,
où il s'est laissé coucher emmaillotté comme Lazare. Il n'y a pas de
poésie au monde qui surpasse, pour la puissance du sentiment et pour
l'accent tragique des paroles, cet hymne de l'insurrection, ce sonore,
implacable et funèbre tocsin:
Partout pleurs, sanglots, cris funèbres.
Pourquoi dors-tu dans les ténèbres?
Je ne veux pas que tu sois mort.
Pourquoi dors-tu dans les ténèbres?
Ce n'est pas l'instant où l'on dort.
La pâle liberté gît sanglante à ta porte.
Tu le sais, toi mort, elle est morte.
Voici le chacal sur ton seuil,
Voici les rats et les belettes,
Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes?
Ils te mordent dans ton cercueil!
De tous les peuples on prépare
Le convoi....--
Lazare! Lazare! Lazare!
Lève-toi!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais il semble qu'on se réveille!
Est-ce toi que j'ai dans l'oreille,
Bourdonnement du sombre essaim?
Dans la ruche frémit l'abeille;
J'entends sourdre un vague tocsin.
Les césars, oubliant qu'il est des gémonies,
S'endorment dans les symphonies,
Du lac Baltique au mont Etna;
Les peuples sont dans la nuit noire;
Dormez, rois; le clairon dit aux tyrans: Victoire!
Et l'orgue leur chante: Hosanna!
Qui répond à cette fanfare?
Le beffroi...--
Lazare! Lazare! Lazare!
Lève-toi!
Si sacré que soit pour le poète le droit à l'insurrection, il n'a pas
pour corollaire le droit de représailles. «Non, ne le tuez pas.»
Non, liberté, non, peuple, il ne faut pas qu'il meure!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le progrès, calme et fort, et toujours innocent,
Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang.
Déjà l'on voit poindre cette doctrine de la pitié que le poète
exprimera sans restriction au retour de l'exil, et qui lui suscitera
autant et plus d'inimitiés que ses cris de colère.
Faire grâce de la mort au tyran, ce n'est pas l'amnistier. Le poète
tient son engagement de le clouer à tous les piloris. Il donne à la
muse une geôle à garder.
Les Calliopes étoilées
Tiennent des registres d'écrou.
Devant lui marche la Peine, un fouet aux clous d'airain sous le bras;
lui-même est armé d'un fer rouge, et il a vu «fumer la chair.» Homme
ou «singe», il a marqué l'épaule de ce maître, et il l'affublera «d'un
bonnet vert,» de la «casaque du forçat:» il lui fermera le charnier
des rois, il lui interdira l'histoire. Il lui infligera, comme
suprême affront, des parodies d'apothéose:
Sur les frises où sont les victoires aptères,
Au milieu des césars traînés par des panthères,
Vêtus de pourpre et ceints du laurier souverain,
Parmi les aigles d'or et les louves d'airain,
Comme un astre apparaît parmi ses satellites,
Voici qu'à la hauteur des empereurs stylites,
Entre Auguste à l'oeil calme et Trajan au front pur,
Resplendit, immobile en l'éternel azur,
Sur vous, ô Panthéons, sur vous, ô Propylées,
Robert Macaire avec ses bottes éculées!
Attentat, Usurpation, Basse Gloire, Orgie, Meurtre, Sacre, Nature,
Revanche, Châtiment, toutes ces abstractions s'animent et forment
comme les personnages symboliques de trois ou quatre drames, de la
dimension d'une épigramme antique. Les rôles y sont de la longueur
d'un hémistiche. Chaque mot est un exergue de médaille, et semble
frappé par le coin sur un métal impérissable.
Et toute cette satire virulente aboutit au rêve le plus candide, à la
vision lumineuse du bonheur à venir.
La guerre est éteinte. Des canons et des bombardes d'autrefois il ne
reste pas un débris assez grand pour puiser aux fontaines.
«De quoi faire boire un oiseau.»
Désormais toutes les pensées des hommes forment un faisceau, et Dieu,
pour lier cette gerbe idéale, prend la corde même du tocsin. Chacun
fait effort pour le bonheur de tous, et l'humanité tressaille de joie
au bienfait minuscule du plus humble de ses enfants, comme le chêne
frémit sous le poids du brin d'herbe que l'oiseau apporte à son nid.
Au doute de l'heure sombre il est temps que la foi des jours
d'espérance succède:
Les césars sont plus fiers que les vagues marines,
Mais Dieu dit:--«Je mettrai ma boucle en leurs marines,
Et dans leur bouche un mors,
Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu'on lutte,
Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte,
Dans l'ombre où sont les morts!»
Sur les débris des tyrannies, l'arbre du Progrès s'élèvera; sa ramure,
traversée par la lumière, sera voisine des cieux, et les martyrs,
couchés sur la terre, se réveilleront du sommeil de la mort «pour
baiser sa racine» au fond de leurs tombeaux.
Ce rayon d'espérance ne luit pas seulement au bout du chemin suivi par
le poète; il traverse, à plus d'un moment, la poésie orageuse et
sombre de ce libre; il brille surtout d'une ineffable pureté dans la
pièce intitulée _Stella_, la merveille de cet admirable recueil.
Je m'étais endormi la nuit près de la grève.
Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve,
J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin.
Elle resplendissait au fond du ciel lointain
Dans une blancheur molle, infinie et charmante.
Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente.
L'astre éclatent changeait la nuée en duvet.
C'était une clarté qui pensait, qui vivait;
Elle apaisait l'écueil où la vague déferle;
On croyait voir une âme à travers une perle.
Il faisait nuit encor, l'ombre régnait en vain,
Le ciel s'illuminait d'un sourire divin.
La lueur argentait le haut du mât qui penche;
Le navire était noir, mais la voile était blanche;
Des goëlands debout sur un escarpement,
Attentifs, contemplaient l'étoile gravement,
Comme un oiseau céleste et fait d'une étincelle;
L'océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,
Et, rugissant tout bas, la regardait briller,
Et semblait avoir peur de la faire envoler.
Un ineffable amour emplissait l'étendue.
L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,
Les oiseaux se parlaient dans les nids; une fleur
Qui s'éveillait me dit: C'est l'étoile ma soeur.
Et pendant qu'à longs plis l'ombre levait son voile,
J'entendis une voix qui venait de l'étoile,
Et qui disait:--Je suis l'astre qui vient d'abord.
Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort.
J'ai lui sur le Sina, j'ai lui sur le Taygète;
Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette,
Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.
Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.
O nations! je suis la poésie ardente.
J'ai brillé sur Moïse et j'ai brillé sur Dante.
Le lion Océan est amoureux de moi.
J'arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi!
Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles!
Paupières, ouvrez-vous! allumez-vous prunelles!
Terre, émeus le sillon! vie, éveille le bruit!
Debout!--vous qui dormez, car celui qui me suit,
Car celui qui m'envoie en avant la première,
C'est l'ange Liberté, c'est le géant Lumière!
Jersey, 31 août 1855.
LES CONTEMPLATIONS.
Dans le livre des _Châtiments_, le poète regarde le monde extérieur;
dans le livre des _Contemplations_, il tient ses yeux et son esprit
attachés sur lui-même. Quelques jours, quelques mois, au plus,
d'inspiration fougueuse avaient produit les _Châtiments_; les
_Contemplations_ réfléchissent l'aspect et traduisent les joies ou les
douleurs de «vint-cinq années,» autant dire de toute une existence. Ce
sont là, pour employer l'expression même de Hugo, «les Mémoires d'une
âme.»
Toute la destinée humaine est dans ce livre. Il s'ouvre par la
contemplation de l'enfance.
Cet avant-printemps de la vie est bien vite passé. L'âme s'épanouit,
comme la flore au mois de mai. C'est le temps où les oiseaux chantent.
Qu'exprime leur chant? Les «strophes invisibles» qui s'exhalent des
coeurs amoureux. Et ce que disent les oiseaux, tout le répète à
l'envi: la caresse du vent, le rayonnement de l'étoile, la fumée du
vieux toit, le parfum des meules de foin, l'odeur des fraises mûres,
la fraîcheur du ruisseau normand «troublé de sels marins,» la
palpitation d'ailes du martinet sous un portail de cathédrale,
l'ombre épaisse des ifs, le frisson de l'étang, et l'ondulation des
herbes, qui semble le tressaillement des morts.
Aux enchantements éphémères de la passion succèdent les efforts
virils, et le combat, non sans angoisse, du devoir. Quel est le devoir
du poète? S'isoler dans l'art, et vivre pour le culte d'un idéal sans
utilité, ou au contraire mettre le beau au service du vrai, et
chercher le vrai dans le progrès de tous les hommes? Hugo avait déjà
écrit ailleurs que le poète «a charge d'âmes.» On peut donc s'attendre
à le trouver ici, comme ailleurs, préoccupé d'agir jusque dans le
rêve, et soucieux d'être utile, «grossièrement utile,» comme il dit,
même sur les hauteurs de la spéculation. N'est-ce pas lui qui condamne
en ces termes les partisans de l'art pour l'art: «L'amphore qui refuse
d'aller à la fontaine mérite la huée des cruches?» Il est poète, mais
il est homme, et sa première manifestation de poète a été une
protestation contre la tendance qui faisait de l'oeuvre poétique une
affaire de caste, qui donnait au lettré français des prétentions de
«mandarin;» il a proclamé la Révolution des mots.
Tous les mots à présent planent dans la clarté.
Les écrivains ont mis la langue en liberté,
Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes,
L'imagination, tapageuse aux cent voix,
Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois,
La poésie au front triple, qui vit, soupire
Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakespeare
Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob;
Qui verse aux nations la sagesse de Job
Et la raison d'Horace à travers la démence;
Qu'enivre de l'azur la frénésie immense,
Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
Monte à l'éternité sur les degrés du temps,
La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
Se remet à pleurer sur la misère humaine,
Frappe et console, va du zénith au nadir,
Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles,
Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce n'est pas seulement l'intérêt de son art qui passionne cet esprit
viril; il contemple avec émotion, et décrit d'une plume tragique, avec
d'inoubliables traits, les misères de tous les humbles.
Lui-même il a sa large part de misère et de deuil. Sa fille meurt. Le
poète, qui s'était longtemps attardé à contempler le ciel, et à rêver,
comme le pâtre, à la lumière de l'étoile, se tourne désormais vers la
terre, et s'acharne, pour ainsi parler, à pénétrer le secret du
tombeau. Il y va chercher ce qu'il a perdu; il ne l'y trouve pas. Il
refuse de croire que tout l'être humain tienne, comme disait Bossuet,
«dans le débris inévitable.» Il veut savoir où le souffle qui animait
l'organisme détruit, s'est retiré; il s'élance, à travers les régions
du ciel, à la poursuite de cette âme.
Il en arrive à concevoir ce qu'on nomme la mort comme un éveil à la
vraie vie: