Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant,
Voilà, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste,
Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste
La censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs,
Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs,
Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée,
O Muse! quelque pan de ta robe étoilée!
Il proteste contre ces «tristes libertés qu'on donne et qu'on
reprend»; il se fait l'adversaire de toutes les mesures de réaction
provoquées par un pouvoir inquiet, et consenties par les «trois cents
avocats,» par «ces rhéteurs» que leur toge neuve embarrasse. Il oppose
au régime sans éclat, sous lequel la France s'agite, le souvenir du
Césarisme triomphant, et il compare avec dédain les lampions des
fêtes officielles au soleil d'Austerlitz; lui qui, dix ans plus tôt,
maudissait Buonaparte, il s'attendrit comme la bonne vieille de
Béranger, ou comme les vétérans en demi-solde de la Restauration,
devant l'image du captif de Sainte-Hélène, regrettant non pas le
Kremlin, non pas le bivac, non pas les dragons chevelus, ou les rouges
lanciers, ou les grenadiers épiques, mais l'enfant blond, rose,
«divin,» qu'allaite sa nourrice éblouie, souriante.
Napoléon n'est pas le seul repoussoir lumineux qu'il imagine de placer
en regard des obscurs artisans de la politique présente. A deux
reprises, il évoque le souvenir d'un autre soldat, le héros de
l'indépendance grecque, Canaris. Comme le passé, l'éloignement grandit
les hommes: pour Hugo, Napoléon mort est une sorte de Dieu terrifiant;
Canaris disparu et entré dans l'oubli est le dieu bon, aux «traits
sereins,» au «regard pur,» au coeur «candide.» Il envie la destinée de
ce fils de l'Archipel, qui vit au pays de l'héroïsme et de la gloire,
qui voit
Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare,
qui a échangé la popularité bruyante, banale, éphémère, contre
.................la douceur d'entrevoir
Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir,
Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine,
Une femme de Thèbe ou bien de Salamine,
Paysanne à l'oeil fier qui va vendre ses blés,
Et pique gravement deux grands boeufs accouplés,
Assise sur un char d'homérique origine,
Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine!
Hugo ne se borne pas à cette satire indirecte. Il blâme ouvertement
les désintéressements de la politique française, et s'indigne qu'aucun
écho ne réponde au cri de la Pologne piétinée par les clous des
Baskirs. En maudissant «l'homme qui a livré une femme,» il inflige un
blâme sanglant aux ministres qui ont soldé et provoqué ce louche
trafic. Ses éloges mêmes, tels que le remerciement au duc d'Orléans,
ont quelque chose d'un peu humiliant pour le trône; ils ne diffèrent
guère du conseil, et quand le _conseil_ se fait jour, il est gros de
menaces. Hugo montre aux rois le flot populaire qui monte; rien ne
l'arrêtera dans sa fureur inconsciente, sinon le pouvoir du bienfait,
et l'obstacle d'une bonne action.
La préoccupation des misérables de tout ordre vient servir d'excuse à
ces plaintes, mais elle fournit à cette satire naissante un aliment
nouveau.
Voici l'antithèse du riche et du pauvre; voici le contraste entre la
foule heureuse, éclatante, enivrée, que rassemble le bal flamboyant,
et le groupe des créatures dégradées,
Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur,
Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au coeur!
Où trouver un refuge contre tant de causes de tristesse?
Dans l'amour tout divin de l'humanité. A la prière qui s'est tue un
autre hymne succédera.
Ce sera l'hosanna de toute créature,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce sera l'harmonie immense qui dit tout.
Et cette harmonie s'annonce déjà, comme par une note préparatoire de
l'accord, dans ce vers curieux:
Et le sage attentif aux _voix intérieures_.
Le titre et le sujet du recueil suivant étaient trouvés.
LES VOIX INTÉRIEURES.
Deux pièces du nouveau livre, les deux premières, sont encore
inspirées par le spectacle des événements et la préoccupation
politique. _Sunt lacrymæ rerum_ est une sorte de chant funéraire, de
panégyrique attendri, que la mort de Charles X, exilé, inspire au
poète du sacre. Dans la pièce _A l'Arc de triomphe_, on retrouve une
fois de plus la glorification de l'idée impériale, que l'auteur des
_Chants du crépuscule_ avait entreprise dans _la Colonne_ et _Napoléon
II_. Si l'éloge de l'Empire était opportun, et de nature à flatter le
sentiment public, on ne saurait faire le même reproche à l'hymne en
l'honneur de la royauté légitime. Cette manifestation venait à
l'encontre du sentiment populaire, et, à ce propos, il n'est pas
inutile de remarquer à quel point se trompent ceux qui voient dans
Victor Hugo un courtisan de l'opinion. Qui la flattait en 1825, Victor
Hugo, chantre de l'autel et du trône, ou Casimir Delavigne, le poète
des _Messéniennes_, ou Béranger, le chansonnier du _Roi d'Yvetot_, le
prêtre narquois du _Dieu des Bonnes Gens_? Et plus tard, sera-ce un
sacrifice au goût dominant des Français de 1852 que de flétrir le
régime devant lequel ils se sont prosternés? Sera-ce une tactique
d'opportuniste, au lendemain de la Commune de 1871, et au plus fort de
représailles dont personne, à ce moment-là, n'eût osé mettre en doute
la légitimité, que de jeter le cri d'appel à la clémence, que de
s'opposer aux revanches de l'ordre, que de flétrir la basse loi du
talion?
La conséquence d'une si habile conduite devait être ce qu'elle fut. En
1871, on lapida les fenêtres de celui qui avait dit: «Pas de
représailles;» après 1853, et pendant de longues années, ce fut la
mode et la marque du goût que de décrier, de railler, de renier
l'auteur des _Châtiments_; en 1837, après la publication des _Voix
intérieures_, les attaques dont Victor Hugo avait déjà souffert si
vivement, redoublèrent de violence.
Mais cette fois le poète pouvait les braver. Il avait trouvé le grand
secret de consolation, la source inépuisable de courage, de sérénité.
Las des agitations stériles de la politique et de son fracas irritant,
il s'était remis à écouter, de plus près que jamais, «cette musique
que tout homme a en soi» et «dont parle la Porcia de Shakespeare.» Ce
chant continu, cette voix intérieure, «écho affaibli» et «confus» du
grondement de la Nature, voilà surtout ce que le poète notait cette
fois, et fixait en des vers, singulièrement beaux.
Il retrouvait le verbe imagé, les traits de feu des _Orientales_ avec
un attrait tout nouveau de puissante mélancolie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La morne Palenquè gît dans les marais verts;
A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts
Entend-on le lézard qui bouge.
Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil
Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil,
De beaux oiseaux de cuivre rouge.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté,
Cache sous son manteau son enfant souffleté,
L'Egypte au bord du Nil assise
Dans sa robe de sable enfonce enveloppés
Ses colosses camards à la face frappés
Par le pied brutal de Cambyse.
Mais, à côté de ce vers fulgurant, Hugo en apportait un autre plus
original peut-être, je veux dire le vers simple et pénétrant,
virgilien par la pureté et l'harmonie, homérique par la vérité de
l'impression, le vers avec lequel il décrit:
Les coteaux renversés dans le lac qui miroite,
«l'antre obstrué d'herbe verte,» et
... les vieilles forêts où la sève à grands flots
Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux.
Ce ne sont là que des aspects de la nature. Hugo soulève le voile
riant et rayé de couleurs dont l'éternelle Isis enveloppe son sein
palpitant. Il ne s'arrête pas longtemps à l'églogue ancienne, malgré
la douceur de regarder «fumer le feu du pâtre,» et d'entrevoir, «à
travers les buissons,» sous «la lune», «à la dérobée,»
Il cherche le pourquoi de la nature; il la trouve compatissante,
charitable, providentielle; elle est l'intermédiaire auguste qui
dispense à l'homme les bienfaits de Dieu:
L'hiver, l'été, la nuit, le jour,
Avec des urnes différentes,
Dieu verse à grands flots son amour.
Cette première conception est justement le contraire de celle qui
s'exprimera dans la _Tristesse d'Olympio_; mais on la voit se modifier
déjà, rien qu'en tournant les feuillets des _Voix intérieures_. La
pièce _A Albert Durer_ nous révèle une nature autrement vraie, toute
livrée au travail de la vie, et tourmentée par de sourds mais visibles
efforts:
Le cresson boit; l'eau court; les frênes sur les pentes,
Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,
Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.
La terre ne vit pas seulement; elle fait vivre. Elle est la _Mater
Alma_ que célèbre le mythe ancien; elle est la nourrice universelle.
C'est ce qu'exprime avec une puissance singulière la pièce fameuse qui
a pour titre _la Vache_.
LA VACHE.
Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
Ecoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
Une vache était là tout à l'heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants,
D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.
Ainsi, nature! abri de toute créature!
O mère universelle! indulgente nature!
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle!
Et tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs,
A tes sources sans fin désaltérant nos coeurs,
Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu!
La terre fait plus que de nourrir ses fils; elle leur parle. Elle
élève et elle agrandit le coeur qui sait l'entendre.
De partout sort un flot de sagesse abondante.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout objet dont le bois se compose répond
A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.
Avec la voix de la Terre, éclate, pour la première fois[3], dans
l'oeuvre de Hugo, le chant de la Mer, qui grondera si puissamment dans
les _Contemplations_, dans les _Châtiments_, et dans la _Légende des
siècles_. Cette intimité merveilleuse qui s'établira, pendant les
années de l'exil, entre le poète et l'Océan, s'explique, s'annonce,
avant l'heure de la rélégation sur les rochers anglo-normands, par des
affinités dont voici la première preuve. Qu'on relise _Soirée en Mer_,
ou encore _Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir_. Qu'on joigne
à ces premières impressions les deux pièces des Rayons et Ombres,
_Cæruleum Mare_, où s'exprime l'idée qu'éveille le spectacle de
l'Océan, et _Oceano Nox_, où se traduit plus fortement le sentiment
qui se dégage de ses murmures. On aura dans ces quatre odes comme un
prélude de cette symphonie immense de la mer, que Hugo écrira plus
tard, et qu'il jettera par lambeaux à travers ses chants lyriques, ses
romans, ses satires, ses épopées.
[3] La pièce des Chants du Crépuscule, Au bord de la mer, en
dépit de son titre, ne s'oppose pas à cette assertion. Le poète y
définit la Terre, l'Ether, l'Amour. L'Océan n'entre que pour
trois vers dans cette triple synthèse.
LES RAYONS ET LES OMBRES.
On peut rapprocher, sur d'autres points, _les Rayons et les Ombres_
des _Voix intérieures_. L'un et l'autre de ces deux recueils offrent,
dans un petit nombre de pièces, de facture exquise, l'union très
heureuse de deux éléments très divers, la nature et l'art, associés
ici d'une façon presque classique. On songe à Versailles et à la
préface de la _Psyché_ de La Fontaine, quand le poète s'achemine
Vers la grotte où le lierre
Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre!
Et lui-même, en décrivant le parc austère, au grand «bassin dormant,»
où moisit maintenant «un Neptune verdâtre» et où jadis le roi Louis,
tenant par la main ou Caussade ou Candale, errait sous les ombrages,
il éveille, non sans raillerie, le souvenir des rimes de Boileau.
Cette inspiration si gracieuse gagne, d'un volume à l'autre, en
profondeur mélancolique, et elle produit, sous le titre de _la
Statue_, ce délicieux entretien avec le Faune isolé, immobile, oublié
«dans sa gaine de marbre.» La musique seule égalerait ce que produit
ici la poésie, évoquant, avec je ne sais quel ineffable mystère, les
élégances somptueuses, royales, galantes du passé, dans ce puissant
paysage d'hiver:
D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts;
Plus loin d'autres encore, estompés par l'espace,
Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe,
Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés,
Et se posaient partout, l'un par l'autre voilés,
Sur l'horizon, perdu dans les vapeurs informes,
Comme un grand troupeau roux de hérissons énormes.
Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir.
Poésie ou musique, à quel art rattacher la méditation sur «l'Orphée
moderne,» le vieux maître Palestrina?
Ecoutez, écoutez! du maître qui palpite,
Sur tous les violons l'archet se précipite.
L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir.
Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir,
Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure,
Rire les vendangeurs dans une vigne mûre.
Comme sur la colonne un frêle chapiteau,
La flûte épanouie a monté sur l'alto.
Les gammes, chastes soeurs dans la vapeur cachées,
Vidant et remplissant leurs amphores penchées,
Se tiennent par la main et chantent tour à tour,
Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour,
Comme un voile folâtre autour d'un divin groupe,
Ces dentelles du son que le fifre découpe.
Ciel! voilà le clairon qui sonne. A cette voix,
Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois.
La caisse aux mille échos, battant ses flancs énormes,
Fait hurler le troupeau des instruments difformes,
Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants
Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs.
Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire!
Soudain du haut en bas le rideau se déchire:
Plus sombre et plus vivante à l'oeil qu'une forêt,
Toute la symphonie en un hymne apparaît.
Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde,
Tout se perd dans les plis d'une brume profonde.
Chaque forme du chant passe en disant: Assez!
Les sons étincelants s'éteignent dispersés.
Une nuit qui répand ses vapeurs agrandies
Efface le contour vague des mélodies,
Telle que des esquifs dont l'eau couvre les mâts,
Et la strette jetant sur leurs confus amas
Ses tremblantes lueurs largement étalées
Retombe dans cette ombre en grappes étoilées!
O concert qui s'envole en flamme à tous les vents!
Gouffre où le crescendo gonfle ses flots mouvants!
Comme l'âme s'émeut! Comme les coeurs écoutent!
Et comme cet archet d'où les notes dégouttent,
Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit,
Remue avec fierté cet orage de bruit!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Singulière puissance du génie! Il entre de plain-pied, et sans effort,
de l'art où il règne en maître dans les arts qui lui semblent le plus
fermés. Hugo n'a point reçu d'instruction musicale; il n'a point
cherché à y remédier, même superficiellement, par l'audition,
fréquente des musiciens; mais, d'instinct, il a évité de s'associer à
l'admiration banale des gens de son temps pour les manifestations
vulgaires de l'art le plus tenu de s'élever, et, quand il veut
glorifier un maître de l'harmonie, il ne se prosterne pas devant des
idoles de bois doré, de carton-pierre ou de simili-bronze; il n'adore
que les vrais dieux. Et lui-même il saisit l'archet, et il conduit
l'orchestre, et il en explique les voix, avec une intuition des
ressources symphoniques, avec un bonheur d'images, une puissance de
transcription, de transposition des effets, qui confond les initiés.
Comme dans les _Voix intérieures_, la Nature, dans _les Rayons et les
Ombres_, occupe une place très large. Elle paraît ici pour la première
fois dans ce rôle d'éducatrice que Hugo lui conservera jusque dans ses
poèmes des derniers jours (_l'Ane_). Tout le monde a dans la mémoire
les souvenirs des Feuillantines; pour en parler ici, ce serait un abus
que dépasser l'allusion.
On peut en dire autant de la _Tristesse d'Olympio_. Qui n'a lu cette
sonate pathétique où gémit le souvenir douloureux de l'amour passé,
tandis que le bois, la fontaine, les chambres de feuillage, jadis
témoins et complices de ces tendresses, poursuivent, dans l'oubli de
tout, leur rythme régulier, fatal, inconscient, et enchantent
d'autres amoureux de leurs sereines harmonies? Qui n'a comparé cette
élégie inoubliable au _Lac_ de Lamartine, au _Souvenir_ d'Alfred de
Musset? Qui n'a cru, à vingt ans, que, des trois poètes traitant le
même sujet, Hugo fut le moins inspiré? Qui peut le croire après avoir
vécu? Les vers profonds, révélateurs du mystère de l'âme, surgissent
ici à chaque strophe; ils traversent la trame de l'oeuvre comme autant
de traits lumineux.
..... Nos pensées
S'envolent un moment sur leurs ailes blessées,
Puis retombent soudain.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'impassible nature a déjà tout repris.
Et quelle couleur revêt ici la pensée! Beaucoup d'images, même dans
Hugo, dans le Hugo de la _Légende_, ont-elles la nouveauté, le charme
saisissant de celles-ci?
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme un essaim chantant d'histrions en voyage
Dont le groupe décroît derrière le coteau.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline,
Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions,
Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine
Où gisent ses vertus et ses illusions;
Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles,
Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint,
Comme on compte les morts sur un champ de batailles,
Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,
Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe,
Loin des objets réels, loin du monde rieur,
Elle arrive à pas lents par une obscure rampe
Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur;
Et là dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile,
L'âme, en un repli sombre où tout semble finir,
Sent quelque chose encor palpiter sous un voile.--
C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir!
On a dit des _Rayons et des Ombres_ que le poète y résumait en quelque
sorte toute son oeuvre lyrique antérieure. On y retrouverait, par
exemple, l'inspiration dominante des _Feuilles d'automne_,
c'est-à-dire les souvenirs de l'enfance, et l'expression des
sentiments qui se rattachent au foyer, l'amitié fraternelle, l'amour
filial, l'adoration, ou, pour emprunter le mot de Sévigné, la triple
«idolâtrie» de la mère, de l'épouse, et des enfants. Ce serait la
«pitié aumônière» déjà exprimée dans les _Chants du crépuscule_, qui
reparaîtrait dans des pièces comme la _Rencontre_ des quatre enfants
sans parents, sans abri, sans souliers et sans pain.
Je n'énumère pas jusqu'au bout ces prétendues analogies; car je suis
beaucoup plus frappé des différences. Ce n'est pas aux écrits
antérieurs de Hugo que ces pièces me font penser: j'y vois déjà l'idée
et le dessein des grands écrits de sa maturité. Je trouve dans la
_Rencontre_ un avant-goût de la satire toute sociale des
_Contemplations_, et je démêle un coin de la philosophie des
_Misérables_ dans cette leçon que la nature donne à l'homme, en
prodiguant aux mendiants toutes les douceurs de la tiède saison.
Et son oeil ne vit rien que l'éther calme et chaud.
Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées,
Et la sérénité des voûtes azurées,
Et le bonheur, les cris, les rires triomphants
Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants.
C'est encore à la doctrine philosophique des _Contemplations_, non pas
à la religion des premiers écrits, que nous achemine la pièce, où le
poète, après avoir jeté un regard sur le problème du destin, relève
des yeux effarés comme s'il avait aperçu quelque puits insondable:
Cryptes! palais! tombeaux, pleins de vagues tonnerres!
Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés,
Vous êtes moins profonds et moins désespérés,
Que le destin, cet astre habité par nos craintes,
Où l'âme entend, perdue en d'affreux labyrinthes,
Au fond, à travers l'ombre, avec mille bruits sourds,
Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours!
Si ce gouffre rappelle une conception de Hugo, c'est sûrement la
_Bouche d'ombre_.
Et quand on a lu les poèmes de la vieillesse de Hugo, quand on a
l'esprit encore ému de cette sanction morale jusqu'à laquelle s'était
haussé son coeur de patriarche, la suprême pitié, n'est-on pas en
droit de vouloir retrouver comme un lointain pressentiment de cette
évolution dernière, dans les vers par où le recueil des chants de
jeunesse finit:
Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas,
De ce triple conseil que l'homme n'entend pas,
Pour mon coeur où Dieu vit, où la haine s'émousse,
Sort une bienveillance universelle et douce
Qui dore comme une aube et d'avance attendrit
Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit,
Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines,
Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines!
Mais la lecture des _Rayons et des Ombres_ révèle autre chose que les
desseins poétiques de Hugo: elle fait prévoir son entrée dans la
politique. Chez Victor Hugo, les ambitions d'homme d'Etat ont pris
leur source dans l'idée qu'il se fait de la mission du poète. Nous
avons dit qu'il lui donnait les attributs du _vates_ antique, et
faisait de lui l'interprète de Dieu, l'oracle «de l'éternelle vérité.»
Il se prend ici pour un visionnaire, pour un prophète, dans le sens
biblique du mot:
Pour des regards distraits la France était sereine,
Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine,
Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air,
Lui, rêveur, il voyait par instants un éclair!
Ce qu'il y avait de fâcheux dans cette conviction, c'est qu'elle
allait détourner Hugo de sa «fonction» vraie, et contrarier son
instinct naturel. La coulée lumineuse de poésie lyrique sur laquelle
il nous a paru essentiel d'arrêter longtemps les regards du lecteur,
va se refroidir, s'obscurcir, s'arrêter. Mais de nouveau, à dater de
l'exil, elle débordera, et pour un très long temps, avec l'éclat
brûlant et le fracas, majestueux d'une éruption volcanique.
[Illustration: VICTOR HUGO EN 1847.
(_fac simile d'une lithographie d'après nature_)]
LE DRAME
Quand Hugo écrivit _Cromwell_, il atteignait à peine à ses vingt-cinq
ans; il en avait quatre-vingts passés, lorsque parut _Torquemada_.
Toutefois, la production dramatique ne se rencontre, au début ou à la
fin de la carrière poétique de Hugo, qu'à titre d'exception. Elle
s'est concentrée dans une période de treize années, comprise entre le
mois de février 1830, où _Hernani_ souleva l'enthousiasme au
Théâtre-Français, et le mois de mars 1843, où, sur la même scène, eut
lieu la chute mémorable des _Burgraves_. Elle comprend donc, pour les
oeuvres en vers, les seules qui rentrent dans le plan de cet ouvrage
sur le poète, _Hernani_, _Marion De Lorme_, _Le Roi s'amuse_, _Ruy
Blas_, et les _Burgraves_. _Cromwell_ et _Torquemada_ sont deux écrits
à part: dans l'un, Hugo n'a pas encore trouvé sa formule dramatique,
en dépit des fameuses préfaces; dans l'autre, Hugo, ne s'inquiète plus
de retrouver le moule trop étroit où il avait coulé ses pièces de
théâtre.