Il s'est cru obligé de posséder à fond tous les secrets de son métier;
il a compris qu'on est malaisément le premier de son art, si l'on n'a
pas pour soi la supériorité même de la technique.
LES ORIENTALES.
Il y a plus d'un Orient sur la mappemonde terrestre. Il y en a plus
d'un aussi dans le livre de Victor Hugo. Il faut s'attendre à y
trouver surtout l'Orient de l'actualité, celui qui hantait à ce
moment-là, grâce au journal, grâce au roman, les imaginations même les
plus vulgaires, l'Orient qui avait passionné Byron, et fait du viveur
un héros, l'Orient de Janina et de Missolonghi, d'Ali-Pacha, de
l'évêque Joseph, et du «bon» Canaris. Le poète a été ému, comme toute
la jeunesse d'alors, par le départ de Fabvier; fils de soldat, le
bruit que font au loin les fusils français «éveillés de leur long
sommeil,» le remplit d'enthousiasme; il oppose avec mélancolie le
magnifique emportement de cette vie d'aventures et de batailles aux
délicates émotions de sa destinée de rêveur:
J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois,
D'un bruit de feuilles remuées.
Mais sa pensée franchit l'espace, et cette Grèce, où se joue le drame
sanglant de l'émancipation du peuple jadis le plus libre des peuples,
il la devine, il la voit, il la met sous nos yeux. Voici Corinthe et
son haut promontoire, voici les blancs écueils de l'Archipel, voici la
colline de Sparte, ou le torrent de l'Ilyssus, voici l'étang d'Arta,
et Mikos, la ville carrée aux coupoles d'étain, et Navarin, la ville
aux maisons peintes.
La ville aux dômes d'or, la blanche Navarin,
Sur la colline assise entre les térébinthes.
Avec les paysages lumineux, que de figures animées paraissent devant
nous: les icoglans bercés sur la mer dans les caravelles légères, les
spahis, les timariots aux triangles d'or, aux étriers tranchants sur
leurs juments «échevelées,» le klephte à l'oeil noir, au long fusil
sculpté, et l'enfant de Chio aux pieds nus, aux prunelles bleues comme
des lis du puits sombre d'Iran, qui pleure près des murs noircis et
veut «de la poudre et des balles.»
Les tableaux turcs des _Orientales_ ont vieilli. Ces odalisques
rêveuses, romanesques, attendries, dont chaque coup d'éventail est
suivi d'un coup de hache, ces sultans ou ces pachas hérissés d'armes
comme une panoplie, et laissant voir un arsenal sous leur pelisse,
donnent l'impression du banal, du poncif. A leur apparition, ils
firent le succès. Ils sont démodés aujourd'hui comme les troubadours
des _Odes et Ballades_.
En revanche, l'Orient espagnol a gardé tout son éclat de coloris,
toute sa vivace fraîcheur. Le charme de l'art mauresque, la magie du
ciel de Grenade ne sont-ils pas traduits définitivement dans ces
aquarelles faites d'un seul vers?
Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes,
Sème les murs de trèfles blancs.
C'est là l'Espagne pittoresque. L'odeur de sainteté qui s'exhale de
ses cités peuplées de vierges, de martyrs, et tout illustrées de
légendes, n'a-t-elle pas persisté dans ce distique curieux?
Le poisson qui rouvrit l'oeil mort du vieux Tobie
Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie.
Et ses moeurs animées, joyeuses, picaresques, ne parlent-elles pas
dans cette fin de couplet, sonore et rythmée comme un concert de
bandouras?
Salamanque en riant s'assied sur trois collines,
S'endort au son des mandolines,
Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers.
Le sens musical, qui s'exprimera si puissamment dans la pièce des
_Rayons et des Ombres_, intitulée «Que la musique date du XVIe
siècle,» se manifeste d'un bout à l'autre des _Orientales_ par des
raffinements de facture, des recherches d'harmonie, des effets de
rythme dont le crescendo des _Djinns_ donne l'idée:
La rumeur approche,
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s'écroule
Et tantôt grandit...
C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide,
Qui porte un éclair au flanc.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle, penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon!
Ce chef-d'oeuvre d'industrie lyrique montre quel doigté merveilleux le
musicien avait acquis. D'autres pièces, l'_Ode du feu de ciel_, par
exemple, nous laissent voir quelle richesse de tons le peintre avait
sur sa palette, et avec quel pinceau hardi, expressif, lumineux, il
pouvait, à son gré, peupler la toile ou animer le mur. N'est-ce pas en
effet une fresque déjà puissante que cette suprême orgie des deux
villes damnées, Sodome et Gomorrhe, avec leurs pâles lampes de
débauche, et au-dessus, dans un ciel noir, la nuée fulgurante? Qui n'a
pas dans le souvenir ce voyage grandiose du nuage vengeur sur le vent
de la nuit; et ces tableaux brillants, le golfe aux claires eaux
habité par une tribu qui mêle au bruit de la grande mer la voix grêle
de ses cymbales; le «Nil jaune, tacheté d'îles,» bordé «de monts bâtis
par l'homme» et gardé par le sphinx rose ou le dieu vert, dont le
simoun enflammé «ne fait pas baisser les paupières;» et l'édifice
immense de Babel, dont les tours portent des palmiers qui d'en bas
semblent des brins d'herbe, dont les murs lézardés laissent passer des
éléphants par leurs fissures colossales? Toute cette couleur, si
neuve, si riche, si éclatante, n'a rien perdu de sa valeur. Cette
manière n'est pas la plus originale ni la plus grande de Hugo; mais,
en dépit des efforts et des ambitions de poètes venus depuis et
coloristes exclusifs, Hugo seul l'a dépassée.
N'y a-t-il donc que de la couleur dans les _Orientales_? On a ressassé
cette erreur. N'y a-t-il pas de pensée dans cette superbe définition
du génie et de sa destinée cruelle, fatale, mais glorieuse et
souveraine, que personnifie, qu'incarne en quelque sorte le héros de
l'Ukraine garrotté, emporté, jusqu'au trône, sur son cheval que la
mort seule arrêtera?
Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,
A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure,
Tous ses membres liés
Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines,
Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines
Et le feu de ses pieds;
Quand il s'est dans ses noeuds roulé comme un reptile,
Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile
Ses bourreaux tout joyeux,
Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche,
La sueur sur le front, l'écume dans la bouche
Et du sang dans les yeux,
Un cri part; et soudain voilà que par la plaine
Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine,
Sur les sables mouvants,
Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre
Pareil au noir nuage où serpente la foudre;
Volent avec les vents!
Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent,
Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,
Comme un globe de feu;
Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume,
Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume
Au vaste océan bleu.
Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense,
Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,
Ils se plongent tous deux
Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes,
Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes,
Tout chancelle autour d'eux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Enfin après trois jours d'une course insensée,
Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée,
Steppes, forêts, déserts,
Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie,
Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie
Eteint ses quatre éclairs.
Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable,
Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable
Dans la saison des fleurs.
Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête;
Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête
Ses yeux brûlés de pleurs.
Eh bien! ce condamné qui hurle et qui se traîne,
Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine
Le feront prince un jour.
Un jour, semant les champs de morts sans sépultures,
Il dédommagera par de larges pâtures
L'orfraie et le vautour.
Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice.
Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,
Grand à l'oeil ébloui;
Et quand il passera, ces peuples de la tente,
Prosternés, entendront la fanfare éclatante
Bondir autour de lui!
Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale,
S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,
Génie, ardent coursier,
En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu l'emportes
Hors du monde réel, dont tu brises les portes
Avec tes pieds d'acier!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,
Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme,
Boit au fleuve éternel;
Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée,
Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,
Flamboie au front du ciel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.
Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable,
Il ploie avec effroi;
Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe
Enfin le terme arrive..., il court, il vole, il tombe,
Et se relève roi!
LES FEUILLES D'AUTOMNE.
On risque de surprendre le lecteur en écrivant que les _Feuilles
d'automne_, les _Chants du Crépuscule_, les _Voix intérieures_, les
_Rayons et les Ombres_ ne marquent pas un progrès sur les
_Orientales_. Ce qui a le plus fait pour mettre ces recueils, les
_Feuilles d'automne_ surtout, très en faveur chez les esprits
d'éducation classique, c'est l'absence ou l'atténuation de défauts
qui, dans les _Orientales_, s'accusaient vigoureusement. A notre avis,
c'est au retour de ces défauts qu'il faudra applaudir; car, avec eux,
les qualités sortiront aussi à outrance.
Demandez au peintre Rembrandt s'il produirait sa lumière sans ombre.
Le contraste violent, qui caractérise la poésie de Hugo, s'effaça donc
à un certain moment, et les yeux délicats, amoureux du tempérament, de
la transition ménagée, du convenable, ou peut-être du convenu, en
furent tout réjouis. Qu'il nous soit permis de penser qu'en faisant
jusqu'au bout ces concessions au goût moyen, Hugo aurait perdu une
bonne part de son originalité, de sa toute-puissance. Heureusement
l'exil l'isolera de toute influence, le rendra tout entier à
lui-même, et il écrira, avec ses procédés originaux et sa poétique
exclusive, les _Contemplations_, les _Châtiments_, la triple _Légende
des siècles_.
Est-ce à dire qu'il faille dédaigner les ouvrages en vers qui ont
suivi les _Orientales_? Ce serait une puérile et inepte rigueur. Il y
a dans chacun d'eux des beautés de l'ordre le plus élevé; il y a même
des accents nouveaux; la forme seule a perdu de son étrange éclat;
mais peut-être a-t-elle gagné quelques qualités de délicatesse, et je
ne sais quel parfum d'intimité; quant au fond, il s'est enrichi; le
champ s'est amendé, et il produit de plus nourrissantes moissons.
Dans les _Orientales_, le poète avait éprouvé le besoin de voir, ne
fût-ce qu'en rêve, des pays lointains, presque fabuleux. Avec les
_Feuilles d'automne_ nous le trouvons assis au foyer, les yeux tournés
sur ses enfants, la pensée attachée au souvenir de ceux qui ne sont
plus, le coeur ému de la fuite de la jeunesse. Préoccupé de la
destinée, il analyse les grandes conceptions du temps, de l'espace, de
l'éternité. Il affirme sa double foi, faite de sentiment, à
l'existence de Dieu, à l'immortalité des âmes.
Ce qui domine ici, c'est le _Moi_, qui tiendra désormais tant de place
dans l'oeuvre du poète et qui donnera un accent si personnel même à
ses tragédies, même à ses épopées. Il se révèle dès la première pièce,
qui est une autobiographie. Il se dissimule mal sous des affectations
de modestie ou des explosions de dédain dans les odes au statuaire
David et à Lamartine, dans l'expressive allégorie _Æstuat infelix_,
dans les confidences _A Monsieur Fontaney_. Dans toutes ces pages, le
poète poursuit la définition du génie, et, sans le vouloir, il définit
son génie propre. Quelle destinée rêve-t-il? Il convoite la couronne
de Dante, faute d'oser aspirer au sceptre de Napoléon. C'est encore le
moi qui se glorifie dans les ascendants, quand Hugo fait un retour
vers son père, et se repaît du souvenir des guerres impériales; c'est
le moi qui s'enivre d'orgueil mélancolique, en exprimant le regret,
peut-être un peu prématuré, des jeunes ans, et des «lettres d'amour;»
c'est le moi qui persiste, mais cette fois sous sa forme la plus
désintéressée et la plus touchante, dans les effusions de la tendresse
paternelle, dans la contemplation émue du «doux sourire» de l'enfance.
Laissez.--Tous ces enfants sont bien là.--Qui vous dit
Que la bulle d'azur que mon souffle agrandit
A leur souffle indiscret s'écroule?
Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris,
Effarouchent la muse et chassent les péris...--
Venez, enfants, venez en foule!
Venez autour de moi! Riez, chantez, courez!
Votre oeil me jettera quelques rayons dorés,
Votre voix charmera mes heures.
C'est la seule en ce monde, où rien ne nous sourit,
Qui vienne du dehors sans troubler dans l'esprit
Le choeur des voix intérieures!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Venez, enfants!--A vous, jardins, cours, escaliers!
Ebranlez et planchers, et plafonds, et piliers!
Que le jour s'achève ou renaisse,
Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs!
Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants
Iront où vous irez, jeunesse!
Il est pour les coeurs sourds aux vulgaires clameurs
D'harmonieuses voix, des accords, des rumeurs,
Qu'on n'entend que dans les retraites,
Notes d'un grand concert interrompu souvent,
Vents, flots, feuilles des bois, bruit dont l'âme en rêvant
Se fait des musiques secrètes!
Moi, quel que soit le monde, et l'homme, et l'avenir,
Soit qu'il faille oublier ou se ressouvenir,
Que Dieu m'afflige ou me console,
Je ne veux habiter la cité des vivants
Que dans une maison qu'une rumeur d'enfants
Fasse toujours vivante et folle.
De même, si jamais enfin je vous revois,
Beau pays, dont la langue est faite pour ma voix,
Dont mes yeux aimaient les campagnes,
Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon,
Fortes villes du Cid! ô Valence, ô Léon,
Castille, Aragon, mes Espagnes!
Je ne veux traverser vos plaines, vos cités,
Franchir vos ponts d'une arche entre deux monts jetés,
Voir vos palais romains ou maures,
Votre Guadalquivir qui serpente et s'enfuit,
Que dans ces chars dorés qu'emplissent de leur bruit
Les grelots des mules sonores.
Les trois pièces qui terminent le recueil ne relèvent plus de cette
inspiration égoïste. L'une, _la Prière pour tous_, rappelle les
premières odes pour la couleur religieuse et chrétienne; mais il s'y
mêle un sentiment de pitié tendre, d'universelle sympathie, qui, en
s'élevant jusqu'à l'oubli de soi, produira la doctrine humanitaire des
_Contemplations_.
Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière
A ton père, à ta mère, aux pères de ton père;
Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,
Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde.
_Fais en priant le tour des misères du monde._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce superbe vers semble être resté la devise du grand romancier qui
écrira les _Misérables_, les _Travailleurs de la Mer_, l'_Homme qui
rit_, _Quatre-vingt-treize_.
Le futur auteur du _Satyre_ commence aussi à pénétrer le sens de la
nature; il n'est pas loin de la diviniser, puisqu'il aspire déjà à
s'unir avec elle:
O poètes sacrés, échevelés, sublimes,
Allez, et répandez vos âmes sur les cimes,
Sur les sommets de neige en butte aux aquilons,
Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille,
Sur les bois que l'automne emporte feuille à feuille,
Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons!
Partout où la nature est gracieuse et belle,
Où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle,
Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs,
Où chante un pâtre assis sous une antique arcade,
Où la brise du soir fouette avec la cascade
Le rocher tout en pleurs;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes,
Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes,
Partout où sont des champs, des moissons, des cités,
Partout où pend un fruit à la branche épuisée,
Partout où l'oiseau boit des gouttes de rosée,
Allez, voyez, chantez!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Enivrez-vous de tout! enivrez-vous, poètes,
Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes,
Du voyageur de nuit dont on entend la voix,
De ces premières fleurs dont février s'étonne,
Des eaux, de l'air, des prés, et du bruit monotone
Que font les chariots qui passent dans les bois!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Contemplez du matin la pureté divine,
Quand la brume en flocons inonde la ravine,
Quand le soleil, que cache à demi la forêt,
Montrant sur l'horizon sa rondeur échancrée,
Grandit comme ferait la coupole dorée
D'un palais d'Orient dont on approcherait!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Enivrez-vous du soir! A cette heure où, dans l'ombre,
Le paysage obscur, plein de formes sans nombre,
S'efface, des chemins et des fleuves rayé;
Quand le mont, dont la tête à l'horizon s'élève,
Semble un géant couché qui regarde et qui rêve,
Sur son coude appuyé!
Si vous avez en vous, vivantes et pressées,
Un monde intérieur d'images, de pensées,
De sentiments, d'amour, d'ardente passion,
Pour féconder ce monde échangez-le sans cesse
Avec l'autre univers visible qui vous presse!
Mêlez toute votre âme à la création!
Enfin est-ce aux _Feuilles d'automne_ ou aux _Châtiments_
qu'appartient la clameur satirique de l'Epilogue? Est-ce en novembre
1831 ou après décembre 1852 que ces vers ont été frappés sur «la corde
d'airain?»
Je hais l'oppression d'une haine profonde.
Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,
Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,
Un peuple qu'on égorge appeler et crier:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre,
Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre!
Je sens que le poète est leur juge! je sens
Que la muse indignée, avec ses poings puissants,
Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône,
Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,
Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bénir,
Marqués au front d'un vers que lira l'avenir!
Oh! la muse se doit aux peuples sans défense.
J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance,
Et les molles chansons, et le loisir serein,
Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain!
_Novembre_ 1831.
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.
Ce qui manque le plus aux _Chants du Crépuscule_, c'est l'unité
d'impression. L'auteur s'est laissé aller, plus que dans aucun autre
recueil, à la tentation de grossir son volume avec des vers d'album,
des romances, des madrigaux, des pièces de circonstance. Ces crayons
un peu improvisés feraient honneur à de moindres poètes; chez Hugo,
ils ont l'inconvénient de détourner à leur profit une attention,
parfois même une admiration qui s'adresserait mieux à des beautés plus
hautes. Je ne citerai qu'un exemple. Dans quelle mémoire ne s'est pas
logée cette déclaration d'amour où la passion est symbolisée dans la
prière de la fleur au papillon? Tout à côté de cette odelette
gracieuse, se trouve l'admirable contemplation qui a pour titre _Au
bord de la mer_, et, un peu plus loin, la merveille même de ce
recueil, la méditation puissante sur la cloche.
Seule en ta sombre tour aux faîtes dentelés,
D'où ton souffle descend sur les toits ébranlés,
O cloche suspendue au milieu des nuées
Par ton vaste roulis si souvent remuées,
Tu dors en ce moment dans l'ombre, et rien ne luit
Sous ta voûte profonde où sommeille le bruit.
Oh! tandis qu'un esprit qui jusqu'à toi s'élance,
Silencieux aussi, contemple ton silence,
Sens-tu, par cet instinct vague plein de douceur
Qui révèle toujours une soeur à la soeur,
Qu'à cette heure où s'endort la soirée expirante,
Une âme est près de toi, non moins que toi vibrante,
Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel,
Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme!
Qu'à son heure, à son jour, l'esprit saint les réclame,
Les touche l'une et l'autre, et leur dise: chantez!
Soudain, par toute voie et de tous les côtés,
De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures,
A travers leur surface, à travers leurs souillures,
Et la cendre et la rouille, amas injurieux,
Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux!
Ce sera l'hosanna de toute créature!
Ta pensée, ô Seigneur! ta parole, ô nature!
Oui, ce qui sortira par sanglots, par éclairs,
Comme l'eau du glacier, comme le vent des mers,
Comme le jour à flots des urnes de l'aurore,
Ce qu'on verra jaillir, et puis jaillir encore,
Du clocher toujours droit, du front toujours debout,
Ce sera l'harmonie immense qui dit tout!
Tout! les soupirs du coeur, les élans de la foule:
Le cri de ce qui monte et de ce qui s'écroule;
Le discours de chaque homme à chaque passion;
L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion;
L'espoir éteint, la barque échouée à la grève;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La vertu qui se fait de ce que le malheur
A de plus douloureux, hélas! et de meilleur;
L'autel enveloppé d'encens et de fidèles;
Les mères retenant les enfants auprès d'elles;
La nuit qui chaque soir fait taire l'univers
Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers;
Les couchants flamboyants; les aubes étoilées;
Les heures de soleil et de lune mêlées,
Et les monts et les flots proclamant à la fois
Ce grand nom qu'on retrouve au fond de toute voix;
Et l'hymne inexpliqué qui, parmi des bruits d'ailes,
Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles;
Et ce cercle dont l'homme a sitôt fait le tour,
L'innocence, la foi, la prière et l'amour!
Et l'éternel reflet de lumière et de flamme
Que l'âme verse au monde et que Dieu verse à l'âme!
C'est dans de pareilles pages qu'il faut chercher l'originalité du
volume, et non dans les aubades, les effusions de tendresse ou les
actes de foi, antérieurs de quelques années, et animés d'un autre
esprit. On reconnaît sans peine ces poèmes de la vingtième année à
leur caractère élégiaque, et à cette tendance mystique, à ce besoin
d'adoration que sûrement en 1835 (date de la publication des _Chants
du crépuscule_) Victor Hugo ne ressent plus. S'il y a eu dans la
période de sa vie antérieure à l'exil une heure de doute, de
mélancolie morose, de pessimisme amer, douloureux, agressif, cette
heure est arrivée.
Ce mécontentement s'explique assez par le regret très vif de la
première jeunesse.
Il fut un temps, un temps d'ivresse,
Où l'aurore qui te caresse
Rayonnait sur mon beau printemps,
Où l'orgueil, la joie et l'extase,
Comme un vin pur d'un riche vase,
Débordaient de mes dix-sept ans.
A ce moment il avait la gloire devant lui; elle brillait dans le
lointain, mais il bondissait vers ce but:
Et comme un vif essaim d'abeilles,
Mes pensers volaient au soleil.
Le but est atteint, et le mirage est dissipé; la coupe est bue, et la
«lie» est au fond.
Tout poète est irritable. Que dire de celui-ci? On se rappelle son
enfance hypéresthésique. Le tempérament qui ébranla jusqu'à la folie
le cerveau surexcitable de plus d'un des siens, devait se retrouver
chez lui et souffrir très cruellement de certaines hostilités:
Toujours quelque bouche flétrie,
Souvent par ma pitié nourrie,
Dans tous mes travaux m'outragea.
Il s'exagérait la violence ou la portée de ces attaques:
Moi que déchire tant de rage...
Il ne pouvait pas pardonner au régime royal qui s'était établi, avec
la liberté, le droit pour champions, de manquer à ses engagements, de
renier son principe, de laisser subsister «des abus de granit,»
auxquels les tribuns du jour ne pouvaient opposer «qu'une charte de
plâtre.» Et de tous ces abus, à ce qu'il semble, celui qui a le plus
blessé le poète, celui qui a fait surgir de son seuil naguère égayé
par les rires d'enfant, la «muse Indignation,» c'est la persécution
qu'on a infligée à sa pensée, c'est l'interdiction jetée sur telle ou
telle de ses oeuvres: