Après le siège, le Tyrtée de Paris vaincu fut envoyé à l'Assemblée

nationale par plus de deux cent mille voix. Son attitude l'y rendit

vite impopulaire. Il parla contre la paix; il demanda que les députés

d'Alsace-Lorraine gardassent leur siège de représentants; il protesta

contre le transfert du gouvernement hors de Paris. Il souleva de tels

orages, que, le 8 mars, après avoir longtemps occupé la tribune au

milieu du tumulte, il donna sa démission de député. Mais en renonçant

à son mandat, il n'abandonnait pas la défense de ce qui lui semblait

la vérité.

Un mois après la perte de son fils Charles, qui mourut à Bordeaux le

13 mars, d'une rupture d'anévrisme, Victor Hugo, retenu à Bruxelles

par les intérêts de ses petits-enfants dont il fallait régler la

succession, apprenait par les journaux les tragiques horreurs de la

guerre civile, et une fois de plus il poussait son superbe appel à la

concorde, à la clémence. Le 15 avril, dans la pièce intitulée _Un

cri_, il disait:

Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?

Vous êtes comme un feu qui dévore les blés,

Et vous tuez l'honneur, la raison, l'espérance!

Quoi! d'un côté la France et de l'autre la France!

Arrêtez! c'est le deuil qui sort de vos succès.

Chaque coup de canon de Français à Français

Jette--car l'attentat à sa source remonte,--

Devant lui le trépas, derrière lui la honte.

Verser, mêler, après Septembre et Février,

Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,

Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!

Les Latins contre Rome et les Grecs contre Athènes!

Qui donc a décrété ce sombre égorgement?

Dans la pièce intitulée _Pas de représailles_, une semaine après, il

protestait, avec une éloquence admirable, contre la loi du talion:

Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;

Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;

Nos ennemis tombés sont là; leur liberté

Et la nôtre, ô vainqueurs, c'est la même clarté.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quoi! bannir celui-ci, jeter l'autre aux bastilles!

Jamais! Quoi! déclarer que les prisons, les grilles,

Les barreaux, les geôliers et l'exil ténébreux,

Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux!

Non, je n'ôterai, moi, la patrie à personne;

Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne.

On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas

Faire en dehors du juste et de l'honnête un pas;

J'ai payé de vingt ans d'exil ce droit austère

D'opposer aux fureurs un refus solitaire

Et de fermer mon âme aux aveugles courroux;

Si je vois les cachots sinistres, les verrous,

Les chaînes menacer mon ennemi, je l'aime,

Et je donne un asile à mon prescripteur même...

La même voix, qui cherchait à fléchir par avance les rigueurs des

assiégeants, flétrit, le jour venu, le stupide vandalisme des assiégés

qui renversaient la colonne Vendôme et mettaient le feu aux

merveilleux monuments de Paris.

Si la Prusse à l'orgueil sauvage habituée,

Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon,

Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,

Nous eût crié:--Je veux que vos gloires s'enfuient.

Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient,

Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut

M'en délivrer; ici, dressez un échafaud,

Là, braquez des canons; ce soin sera le vôtre.

Vous démolirez l'un; vous mitraillerez l'autre.

Je l'ordonne.--O fureur! comme on eût dit: Souffrons!

Luttons! C'est trop! ceci passe tous les affronts!

Plutôt mourir cent fois! nos morts seront nos fêtes!

Comme on eût dit: Jamais! jamais!--

Et vous le faites!

Ces vers étaient écrits à la date du 6 mai dans la pièce qui a pour

titre _Les deux trophées_. Dans _Paris incendié_ éclataient d'autres

reproches non moins indignés.

O torche misérable, abjecte, aveugle, ingrate!

Quoi! disperser la ville unique à tous les vents!

Ce Paris qui remplit de son coeur les vivants,

Et fait planer qui rampe et penser qui végète!

Jeter au feu Paris comme le pâtre y jette,

En le poussant du pied, un rameau de sapin!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour qui travaillez-vous? où va votre démence?

Mais, tout en répudiant le crime, le poète avait encore plus de pitié

que de haine pour les criminels; il leur accordait le bénéfice des

circonstances atténuantes, l'ignorance, la misère, l'inconscience.

Il fit plus que de solliciter la clémence pour les vaincus; il leur

offrit un asile, pour protester contre l'attitude du gouvernement

belge qui leur refusait le titre de réfugiés politiques. Lui-même fut

expulsé, après avoir vu sa maison assaillie et ses fenêtres lapidées

par la jeunesse réactionnaire. Il revint en France, et dès que le

journal _le Rappel_ reparut, il y écrivit un mot que personne n'osait

encore prononcer: amnistie.

Victor Hugo atteignait ses soixante-dix ans. Chez la plupart des

hommes, cet âge est celui du repos absolu et, trop souvent, de la

caducité. Pour le grand poète, ce fut comme le début d'une

renaissance, et pendant treize années encore il n'a cessé de produire,

pareil à ces chênes plusieurs fois séculaires, dont le trône usé et

dévoré menace ruine, mais dont la cime continue à verdir sous

l'influence d'une sève circulant comme par miracle à travers les

puissants rameaux.

L'_Année terrible_, qui avait été écrite au jour le jour entre le mois

d'août 1870 et le mois de juillet 1871, parut au printemps de 1872.

Certains vers, qui avaient été supprimés à cause de l'état de siège,

furent rétablis dans les éditions ultérieures. En septembre 1873,

Victor Hugo ajoutait à son livre une dernière page admirable d'émotion

patriotique, et dont un seul vers ne saurait être retranché: la

_Libération du territoire_. Aucune pièce ne justifie mieux ce que,

l'ancien proscrit Eugène Despois écrivait de l'_Année terrible_ à son

apparition: «Et maintenant, ô nos vainqueurs, vous avez conquis des

milliards, des provinces, et les fracas des triomphes; il ne vous

manque parmi tout cela qu'un rien, une superfluité, un accessoire, je

veux dire un poète qui chante vos victoires comme nous en avons un

pour pleurer nos désastres.»

Le besoin d'oublier les tristesses et les hontes de l'heure présente

poussa le poète à regarder, vers ce passé si glorieux où la France

tenait tête à l'Europe coalisée; il se consola en remuant les

souvenirs

De tous nos ouragans, de toutes nos aurores

Et des vastes efforts des Titans endormis.

A la fin de l'année 1874, le grand roman, ou, pour mieux dire,

l'épopée en prose de _Quatre-vingt-treize_ paraissait. Ce livre avait

été écrit en cinq mois et vingt-sept jours.

Le 30 janvier 1875, Victor Hugo était repris par les occupations de la

politique. Un siège de sénateur lui était offert par les électeurs de

Paris. Ce fut pour lui l'occasion de réunir les écrits de la seconde

et de la troisième série des _Actes et paroles_. Ces écrits furent

publiés avec les sous-titres _Pendant l'exil_, _Depuis l'exil_.

Le 26 février 1877, Victor Hugo donnait les deux volumes de la

_Seconde légende des siècles_, et, le 14 mai, l'_Art d'être

grand-père_. Le poète achevait à peine de parler, que le politique

reprenait la plume pour conjurer les périls du présent en achevant le

récit toujours frémissant des attentats passés. Le 1er octobre,

l'_Histoire d'un crime_ sortait des presses, et contribuait à faire

avorter une conspiration. La suite de l'ouvrage parut au printemps de

l'année suivante.

D'avril 1878 à octobre 1880, Victor Hugo écrivit quatre poèmes qui

forment comme les quatre parties d'un système philosophique dont nous

donnerons ailleurs l'explication aisée. Ces poèmes ont pour titres _le

Pape_, _la Pitié suprême_, _Religions et Religion_, _l'Ane_.

Il semblait que la source fût épuisée. Comme si le poète eût abdiqué,

on fêta triomphalement l'anniversaire de sa 80e année. Vivant, on

l'honora comme le plus illustre des morts. On avait déjà célébré la

cinquantaine d'_Hernani_, et renouvelé à ce propos les ovations que

Paris fit à Voltaire à l'occasion de la pièce d'_Irène_. On dépassa de

beaucoup ces hommages le jour anniversaire de la 80e année du poète.

Mais cette manifestation, si spontanée et si frappante qu'elle fût, le

cède encore au spectacle inouï que, trois années plus tard, devaient

offrir les funérailles. Pourtant ce ne fut pas une pompe vulgaire que

cette démarche de la ville de Paris, venant, par la bouche du préfet

de la Seine, Hérold, lire à Victor Hugo le double décret qui

attribuait son nom à une rue et à une place de la capitale française.

Victor Hugo répondit à ces honneurs quasi posthumes en donnant une

éclatante preuve de vitalité; le même mois de la même année (mai

1881), il publiait les _Quatre vents de l'esprit_, cet ouvrage dont la

partie satirique rappelait les _Châtiments_, et par endroits les

égalait sans les imiter, dont la partie tragique avait la fraîcheur

des premiers drames et rayonnait de la même lumière idéale

qu'_Hernani_ ou _Marion De Lorme_, dont la partie lyrique semblait

neuve après les _Orientales_, les _Feuilles d'automne_, les _Chansons

des rues et des bois_, dont la partie épique apportait aux lecteurs et

aux poètes à venir les éléments d'un merveilleux qui égalait, dans sa

puissante nouveauté, celui des Milton et celui des Homère.

Un an plus tard, _Torquemada_ paraissait, et inaugurait une nouvelle

série d'oeuvres dont les titres seuls furent connus du vivant de Hugo.

Plusieurs de ces écrits posthumes ont été édités par les soins des

fidèles compagnons d'exil du poète, Auguste Vacquerie et Paul Meurice.

Le _Théâtre en liberté_, publié tout d'abord, n'a rien ôté, mais n'a

rien ajouté à l'idée qu'on pouvait se faire des ressources du poète

dans la fantaisie dramatique. Aucune pièce de ce volume ne surpasse le

chef-d'oeuvre dramatique des _Quatre vents de l'esprit_, la seconde

trouvaille de Gallus. Quant à l'épopée _Miltonienne_ qui s'appelle _la

Fin de Satan_, c'est une superbe ébauche, rappelant, en certaines

parties, pour l'exécution impeccable, la merveille des _Châtiments_.

Victor Hugo est mort à 83 ans deux mois vingt-six jours à la date du

23 mai 1885. Il s'en est allé, selon sa prophétie, «dans la saison des

roses». Il repose au Panthéon, où tout un peuple l'a conduit; jamais

triomphe d'empereur n'a égalé la majesté de ces obsèques de poète.

Dans cette étude détaillée de la longue et laborieuse vie de Victor

Hugo nous n'avons pas tracé un seul portrait de lui. Mais quel lecteur

ne se représente, au seul nom de Hugo, un beau vieillard aux cheveux

blancs, droits et serrés, au large front bombé, et comme agrandi par

l'effort de la réflexion! Ceux qui ont eu le bonheur d'approcher

l'homme, n'oublieront jamais ses yeux, d'une couleur un peu

insaisissable, mais singulièrement lumineux et vivants; ils entendent

encore, dans leur mémoire, l'accent profond de sa voix au timbre très

pur; ils resteront toujours sous le charme de sa bonté.

C'est là le Hugo des dernières années, celui du quatrième âge,

semblable à quelque aède grec, qui se plaît dans les longs récits:

c'est le Hugo des épopées.

Si nous remontions de vingt-cinq ans en arrière, jusqu'au milieu de la

période d'exil, nous rencontrerions, sur la grève de Guernesey, un

promeneur solitaire, dialoguant avec le vent, avec la houle de la mer,

et, comme l'antique orateur, jetant aux flots en rumeur des lambeaux

de satire.

Théophile Gautier compare le Hugo de cette époque à un lion. «Son

front, coupé de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus

épaisse et plus formidablement échevelée.... Ses yeux jaunes sont

comme des soleils dans des cavernes; et, s'il rugit, les autres

animaux se taisent.»

Cette attitude farouche de l'exilé répond à l'accent des poèmes que

lui soufflait alors l'indignation; il semblait que le charbon dont

parle Isaïe eût brûlé ses lèvres, et à voir ses traits comme

irréconciliables, on se souvenait des prophètes hébreux.

Trente ans plus tôt, Victor Hugo vient de remporter la grande victoire

d'_Hernani_. Son chef-d'oeuvre dramatique a soulevé les acclamations

de tout ce qu'on nommait la jeune France. David d'Angers, le

statuaire, va sculpter ce visage de poète triomphateur; il lui donnera

la sereine beauté d'un marbre antique; mais les marbres antiques ne

pensent pas; devant le buste moderne, on devine quel flot d'idées,

d'images, de symboles bouillonne sous ce vaste front couronné de

lauriers.

Dix ans auparavant, Lamartine, déjà tout rayonnant de gloire, allait

visiter Hugo, dont il avait lu et apprécié les premiers vers. «Dans

une maison obscure, au fond d'une cour, au rez-de-chaussée, une mère

grave, triste, affairée, faisait réciter des devoirs à des enfants de

différents âges: c'étaient ses fils. Elle nous ouvrit une salle basse,

un peu isolée, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle

tête lourde et sérieuse, écrivait ou lisait: c'était Victor Hugo,

celui dont la plume aujourd'hui fait l'effroi ou le charme du monde.»

Ces quatre portraits, qui semblent différer si fort, offrent un trait

commun qui domine les différences. Le front puissant, les yeux

contemplateurs, se retrouvent aussi bien dans les rares lithographies

représentant l'auteur des premières _Odes_, que dans les portraits

répandus partout du «grand-père», du poète blanchi par les ans.

L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO

L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO

L'ODE

Victor Hugo a ramené lui-même à quatre formes de poésie, ou, si l'on

veut, à quatre inspirations tous les vers qu'il a pu écrire. La

classification s'impose à nous.

Il compare l'idéal à une croix immense dont les extrémités forment les

quatre angles des cieux. Il personnifie la pensée dans l'aigle à

quatre ailes; chacune de ses ailes a un nom: ode, drame, iambe,

épopée. L'âme du poète ressemble à un sonore instrument dont les

cordes sont agitées tour à tour par des souffles venus des quatre

points de l'horizon. Chacun de ces «vents de l'esprit» produit une

harmonie distincte et donne ainsi naissance à un genre spécial, et

toute poésie est lyrique, ou dramatique, ou satirique, ou épique.

Parfois pourtant deux souffles se mêlent, et l'oeuvre est alors, comme

il arrive si souvent chez Hugo, lyrique et satirique en même temps

(les _Châtiments_, les _Contemplations_), ou dramatique et épique à la

fois (les _Burgraves_). Et le rêve du poète, qui vécut vingt ans au

seuil des tempêtes, c'était de rivaliser avec l'ouragan, de faire

chanter toutes les voix de l'espace dans un seul écrit, d'inaugurer un

concert tout-puissant où résonnât «toute la lyre.»

De ces quatre vents de l'Esprit, celui qui le premier a fait frémir

l'âme de Hugo, c'est le souffle lyrique. C'est par le chant que le

poète de vingt ans a débuté, et l'on peut dire que ce lyrisme, qui

s'est épanché à flots dans les _Odes et Ballades_, les _Orientales_,

les _Feuilles d'automne_, les _Chants du Crépuscule_, les _Rayons et

les Ombres_, n'a pas cessé de circuler à travers ses autres écrits.

Drame, satire, épopée, tout genre poétique dans Hugo est soulevé,

transposé, superbement dénaturé par une émotion, par un ébranlement

d'images et d'idées qui appartient plus proprement à l'_Ode_.

_Hernanie_ ne vit pas seulement, il vibre; la satire des _Châtiments_

n'est pas empennée comme une flèche qui vole à peine jusqu'au but;

elle a l'aile des oiseaux de mer; elle plane au-dessus des flots et

des écueils; elle surgit, vers le zénith, dans la lumière. En l'épopée

de la _Légende des siècles_ n'est-elle pas traversée de musique comme

une tragédie d'Eschyle ou une comédie d'Aristophane? Rappelez-vous la

sérénade de Zéno, la chanson des Aventuriers de la mer, et le

Romancero du Cid Rodrigue de Bivar.

Hugo, toute sa vie, a été un lyrique; mais, au début de sa carrière

poétique, il l'a été plus exclusivement. Dès son premier recueil de

vers, il prétendait renouveler le genre, et il avait quelques droits à

cette prétention. Dans sa préface datée de décembre 1822, il indique

très justement pourquoi l'ode française est restée monotone et froide.

C'est qu'elle est toute faite de procédés, de moyens, pour ainsi dire,

extérieurs. On y prodigue l'exclamation, l'apostrophe, la prosopopée.

«Asseoir la composition sur une idée fondamentale» tirée du coeur et

des entrailles du sujet, «placer le mouvement de l'ode dans les idées

plutôt que dans les mots,» rejeter comme des oripeaux usés, fripés,

les vaines ressources d'une mythologie que l'on avait cessé

d'interpréter, et y substituer l'expression d'un sentiment religieux

moins profond qu'exalté, mais moderne du moins, et, par certains

côtés, sincère, telle était, dans ses traits essentiels, la doctrine

poétique professée, je ne dis pas inventée, à vingt ans par le précoce

auteur des _Odes_.

LES ODES ET BALLADES.

_Les Odes et Ballades_ marquent une date illustre dans l'histoire des

lettres françaises.

La préface de 1822 contient ce mot qui est à lui seul toute une

poétique: «La poésie c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout.» Ce

premier recueil des _Odes_ se réduit en effet à l'expression de

quelques sentiments personnels, à la traduction de certains états

d'âme. L'enthousiasme pour la cause royaliste s'exhale dans les pièces

qui ont pour titre _la Vendée_, _les Vierges de Verdun_, _Quiberon_,

_Louis XVII_, _le Rétablissement de la statue de Henri IV_, _la Mort

du duc de Berry_, _la Naissance du duc de Bordeaux_, _les Funérailles

de Louis XVIII_, _le Sacre de Charles X_. A relire tous ces morceaux

de circonstance, il semblerait que l'ambition du jeune auteur fût

d'être adopté comme un héraut du trône aux fleurs de lis, et qu'il y

eût surtout en lui l'étoffe d'un «poète-lauréat.» On trouve même qu'il

va loin dans cette voie de la louange; et si on l'excuse de définir en

ces deux vers la carrière de «Buonaparte»:

Il passa par la gloire, il passa par le crime,

Et n'est arrivé qu'au malheur,

on ne peut guère s'expliquer qu'il arrache à l'usurpateur déchu le

prestige de la victoire pour en décorer, à l'occasion d'une promenade

aux frontières, le moins belliqueux des Bourbons.

Un catholicisme mystique anime et colore à des degrés divers le

dialogue de la Voix et du Siècle qui a pour titre _Vision_, l'ode

intitulée _La Liberté_ avec l'épigraphe _Christus nos liberavit, le

Dernier chant_, qui contient ces vers souvent cités:

Le Seigneur m'a donné le don de sa parole.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.

Citons encore _la Lyre et la Harpe_, où la Muse antique et la pensée

chrétienne sont mises en regard comme dans un diptyque; _la Mort de

Mademoiselle de Sombreuil_, qui est un hymne à la charité, à la

sainteté virginale; _le Dévouement_, où l'adolescent exalté n'aspire à

rien moins qu'au martyre.

Cette religion sent quelque peu la mode, la mode littéraire, celle

qu'avait créée Chateaubriand et qui a influencé Lamartine et Hugo.

Pour le poète des _Odes_ comme pour son maître l'éloquent prosateur,

le christianisme a surtout l'avantage de fournir des sujets de

tableaux inédits; il est la source précieuse du pittoresque. Il

ramène la pensée aux fêtes sanglantes de Néron et aux sacrifices

humains du cirque impérial; il rouvre la Bible avec l'Evangile; il

montre au poète, à travers les roseaux du Nil, tous les berceaux

prédestinés; il l'incite à paraphraser le nom presque oublié de

Jéhovah.

Si l'accent de l'Ecole ne nous frappait pas en lisant, après soixante

ans, la plupart de ces vers, il faudrait le reconnaître au moins dans

les pièces où le disciple rend hommage au maître (A Monsieur de

Chateaubriand), où l'éphèbe, récemment armé, choisit son frère d'armes

(A Monsieur Alphonse de Lamartine):

Montés au même char, comme un couple homérique,

Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique,

Toi la lance, moi les coursiers.

Mais, où la rhétorique perd ses droits, et où la poésie apparaît avec

la fraîche pureté et l'éclat touchant d'une aurore, c'est dans

l'expression des vraies intimités. Les souvenirs d'enfance idéalisés

par le regret d'une félicité qu'on s'exagère d'autant plus qu'elle ne

peut pas revenir; les impressions de l'heure présente notées avec une

fidélité qui sait choisir et un goût du détail précis qui n'exclut pas

l'émotion; le sentiment de la nature en soi uni au sens du paysage;

la contemplation de la terre et de l'air, de la pluie d'été et des

merveilles de l'arc-en-ciel qui lui succède, voilà les éléments d'un

lyrisme nouveau et incapable de vieillir.

Dans cette poésie nouvelle, la forme était plus neuve que le fond. La

pensée n'est pas très puissante encore; mais le dessein de l'ode est

grand; Hugo ne remplit pas ses sujets comme il le fera dans la suite;

mais il excelle déjà à les circonscrire et à les embrasser. On peut

s'en assurer en relisant la pièce des _Deux Iles_.

Il est deux îles dont un monde

Sépare les deux Océans,

Et qui de loin dominent l'onde,

Comme des têtes de géants.

On devine, en voyant leurs cimes,

Que Dieu les tira des abîmes

Pour un formidable dessein;

Leur front de coups de foudre fume,

Sur leurs flancs nus la mer écume,

Des volcans grondent dans leur sein.

Ces îles, où le flot se broie

Entre des écueils décharnés,

Sont comme deux vaisseaux de proie,

D'une ancre éternelle enchaînés.

La main qui de ces noirs rivages

Disposa les sites sauvages

Et d'effroi les voulut couvrir,

Les fit si terribles peut-être,

Pour que Bonaparte y pût naître,

Et Napoléon y mourir!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfant, des visions, dans la Corse, sa mère,

Lui révélaient déjà sa couronne éphémère,

Et l'aigle impérial planant sur son pavois;

Il entendait d'avance, en sa superbe attente,

L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente,

Son peuple universel chantait tout d'une voix:

«Gloire à Napoléon! gloire au maître suprême!

Dieu même a sur son front posé le diadème.

Du Nil au Borysthène il règne triomphant.

Les rois, fils de cent rois, s'inclinent quand il passe,

Et dans Rome il ne voit d'espace

Que pour le trône d'un enfant!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il a bâti si haut son aire impériale,

Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale

Où jamais on n'entend un orage éclater!

Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête;

Il faudrait, pour frapper sa tête,

Que la foudre pût remonter!»

La foudre remonta!--Renversé de son aire,

Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre.

Les rois punirent leur tyran.

On l'exposa vivant sur un roc solitaire;

Et le géant captif fut remis par la terre

A la garde de l'Océan.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Voilà l'image de la gloire;

D'abord un prisme éblouissant,

Puis un miroir expiatoire,

Où la pourpre paraît du sang!

Tour à tour puissante, asservie,

Voilà quel double aspect sa vie

Offrit à ses âges divers.

Il faut à son nom deux histoires:

Jeune, il inventait ses victoires;

Vieux, il méditait ses revers.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

S'il perdit un empire, il aura deux patries,

De son seul souvenir illustres et flétries,

L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco;

Et jamais, de ce siècle attestant la merveille,

On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille

Aux bouts du monde un double écho!

Telles, quand une bombe ardente, meurtrière,

Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire,

Se balance au-dessus des murs épouvantés,

Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle,

Qui frappe, en s'abattant, la terre de son aile,

Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités,

Longtemps après sa chute, on voit fumer encore

La bouche du mortier, large, noire et sonore,

D'où monta pour tomber le globe au vol pesant,

Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles,

Mourut en vomissant la mort de ses entrailles,

Et s'éteignit en embrasant!

_Juillet_ 1825.

On le voit, l'auteur des _Deux Iles_ sait conduire l'effort poétique,

par un chemin hardi autant qu'arrêté, à son but, et ce but est un

point radieux, une image finale, une formule symbolique dont le poème

est tout illuminé.

Quant à l'habileté de main du versificateur, elle est déjà

incomparable. Jamais, avant l'apparition des _Ballades_, on n'aurait

soupçonné que le clavier poétique pût produire de tels effets. L'éclat

des rimes, la richesse du vocabulaire, la nouveauté et la hardiesse du

rythme, toutes les formes de la virtuosité sont déjà rassemblées dans

ces vers de la première heure.

Victor Hugo, son oeuvre poétique · 第 2 / 10 段