Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages,

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COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES

VICTOR HUGO

SON OEUVRE POÉTIQUE

EN VENTE DANS CETTE COLLECTION

_Prix de chaque volume, broché._ =1 50=

-- -- _cart. souple, tr. rouges._ =2 50=

=Chaque volume contient de nombreuses illustrations=

HOMÈRE, par A. COUAT, Recteur de l'Académie de Lille, 1 vol.

VIRGILE, par A. COLLIGNON, agrégé des lettres, professeur de

rhétorique au Lycée de Nancy, 1 vol.

DÉMOSTHÈNE, par H. OUVRÉ, agrégé des lettres, maître de

conférences de littérature grecque à la Faculté des Lettres

de Bordeaux, 1 vol.

CICÉRON, par M. PELLISSON, agrégé des lettres, inspecteur

d'Académie, 1 vol.

PLUTARQUE, par J. DE CROZALS, professeur d'histoire à la Faculté

des lettres de Grenoble, 1 vol.

LES CHRONIQUEURS, par A. DEBIDOUR, doyen de la Faculté des lettres

de Nancy.

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DEUXIÈME SÉRIE: _Froissart;--Commines_, 1 vol.

LA FONTAINE, par EMILE FAGUET, docteur ès lettres, professeur de

rhétorique au Lycée Janson-de-Sailly, 1 vol.

CORNEILLE, par LE MÊME, 1 vol.

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MOLIÈRE, par HIPPOLYTE DURAND, agrégé des lettres, inspecteur

général honoraire de l'Instruction publique, 1 vol.

FÉNELON, par G. BIZOS, doyen de la Faculté des lettres d'Aix, 1

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MONTESQUIEU, par EDGAR ZÉVORT, recteur de l'académie de Caen, 1

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J.-J. ROUSSEAU, par L. DUCROS, professeur de littérature française

à la Faculté des lettres de Poitiers, 1 vol.

BUFFON, par H. LEBASTEUR, professeur de rhétorique au Lycée de

Chambéry, 1 vol.

FLORIAN, par LÉO CLARETIE, professeur agrégé des lettres au Lycée

de Douai, 1 vol.

VICTOR HUGO, par ERNEST DUPUY, professeur de rhétorique au Lycée

Henri IV, 1 vol.

MICHELET, par F. CORRÉARD, professeur agrégé d'histoire au Lycée

Charlemagne, 1 vol.

SHAKESPEARE, par JAMES DARMESTETER, professeur au Collège de

France, 1 vol.

[Illustration: VICTOR HUGO EN 1828

(_d'après la lithographie originale de Deveria_)]

COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES

VICTOR HUGO

SON OEUVRE POÉTIQUE

PAR

ERNEST DUPUY

ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE

PROFESSEUR DE RHÉTORIQUE AU LYCÉE HENRI IV

LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Ce volume est orné de 4 portraits de Victor Hugo

_en 1828, 1847, 1862 et 1873 (reproductions d'originaux), et il

contient une vue d'Hauteville-House_.

DEUXIÈME ÉDITION

[Illustration]

PARIS

H. LECÈNE ET H. OUDIN, ÉDITEURS

17, RUE BONAPARTE, 17

1890

LA VIE DE VICTOR HUGO

VICTOR HUGO

SON OEUVRE POÉTIQUE

LA VIE DE VICTOR HUGO

Victor Hugo naquit à Besançon le septième jour de ventôse an X de la

République, date qui correspond au 26 février de l'année 1802. Il faut

donc restreindre un peu le sens de la formule qu'il a employée le

premier, et qu'après lui on a tant répétée pour indiquer l'époque de

sa naissance: «Ce siècle avait deux ans!» Si la date est donnée par le

poète d'une manière un peu trop vague, le commentaire dont il l'a

accompagnée mérite d'être retenu pour sa précision pleine de couleur

et d'éclat.

. . . . Rome remplaçait Sparte;

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul déjà, par maint endroit,

Le front de l'empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,

Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,

Si débile, qu'il fut, ainsi qu'une chimère,

Abandonné de tous, excepté de sa mère,

Et que son cou, ployé comme un frêle roseau,

Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,

C'est moi.

Ce nouveau-né, dont la tête frappa par sa lourdeur disproportionnée

avec le corps très frêle, était le troisième fils d'un chef de

bataillon de la 20e demi-brigade, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo,

d'origine Lorraine; la mère, Sophie-Françoise Trébuchet, était fille

d'un capitaine-armateur du port de Nantes. Le poète a résumé lui-même

ses origines dans un vers bien souvent cité:

Mon père vieux soldat, ma mère Vendéenne.

Victor Hugo a parlé de son père et de sa mère avec une piété très

éloquente. Après avoir rappelé ses soins maternels qui protégèrent son

existence «en naissant condamnée,» et fortifièrent par un miracle

d'amour sa première enfance, triste, troublée, vouée aux larmes, il

laisse échapper ce cri touchant:

Oh! l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie!

Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie!

Table toujours servie au paternel foyer!

Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier!

Il a aussi payé à la mémoire de son père un large tribut d'hommages.

Il l'a rendu immortel le jour où il a écrit en tête d'un de ses

volumes de vers cette dédicace qui est toute une biographie à la façon

des états de services gravés par les anciens Romains sur leurs

tombeaux:

JOSEPH-LÉOPOLD-SIGISBERT

COMTE HUGO,

LIEUTENANT-GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI

NÉ EN 1774,

VOLONTAIRE EN 1791,

COLONEL EN 1803,

GÉNÉRAL DE BRIGADE EN 1809,

GOUVERNEUR DE PROVINCE EN 1810,

LIEUTENANT-GÉNÉRAL EN 1825,

MORT EN 1828,

Non inscrit sur l'Arc de l'Etoile,

_Son fils respectueux_,

V. H.

L'Arc de Triomphe, ce monument élevé aux héros des guerres de la

République et de l'Empire, peut périr; le souvenir du général comte

Hugo survivra dans l'oeuvre impérissable du poète.

Ce serait une lacune, dans une étude biographique sur Victor Hugo, que

de ne pas marquer en quelques traits cette physionomie très

vigoureuse de son père. Le grand poète, dont le patriotisme éclatera

dans tant d'écrits, depuis l'_Ode à la colonne_ jusqu'au livre de

l'_Année terrible_, est le rejeton d'une souche vraiment héroïque. Son

père, Léopold Hugo, s'engagea comme volontaire à l'âge de 14 ans. Les

quatre frères de Léopold Hugo allèrent comme lui aux armées; deux

furent tués aux lignes de Wissembourg. Un autre frère, Louis, celui

que dans la famille on appelait «Louis XVII», parce que, sur dix-huit

enfants, il était le dix-septième, fut blessé. C'est cet oncle Louis

que le poète nous présentera dans un de ses derniers ouvrages, et dans

la bouche duquel il placera le merveilleux récit intitulé _le

Cimetière d'Eylau_.

Léopold Hugo, attaché à l'état-major dès 1791, se lia d'amitié avec

Desaix et Kléber; il se signala en Vendée par des traits d'héroïsme et

de générosité dont le souvenir a inspiré bien des pages du dernier

romande Victor Hugo, _Quatre-vingt-treize_. Il suivit la fortune d'un

de ses amis, Lahorie, chef d'état-major de Moreau, prit part à

plusieurs combats, et, à l'aide d'une poutre jetée sur un pont rompu,

passa le premier le Danube au milieu d'un feu terrible de mitraille.

Cet exploit lui valut l'épaulette de chef de bataillon sur le lieu

même du combat.

Après avoir commandé à Lunéville et tenu garnison à Besançon, où

naquit son troisième fils, Léopold Hugo partit avec les siens pour

l'île d'Elbe et pour la Corse. A la date de ce départ, Victor Hugo

était âgé de six semaines. Le commandant Hugo, appelé à l'armée

d'Italie, renvoya sa famille à Paris. Il la rappela auprès de lui, dès

que la faveur de Joseph, roi de Naples, l'eut élevé au grade de

colonel du régiment de Royal-Corse et de gouverneur d'Avellino. Victor

Hugo vit donc l'Italie dans l'automne de 1807. Son père rejoignit le

roi Joseph en Espagne, et une seconde fois la mère et les trois

enfants rentrèrent à Paris. Ils en repartirent pour aller retrouver le

chef de famille devenu général, gouverneur de Guadalaxara, et comte de

l'Empire. Dans son premier recueil de vers, le poète rappelait ainsi

ses voyages d'enfance:

Je visitai cette île, en noirs débris féconde,

Plus tard premier degré d'une chute profonde;

Le haut Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains,

Entendit, de son antre où l'avalanche gronde,

Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.

Vers l'Adige et l'Arno je vins des bords du Rhône.

Je vis de l'occident l'auguste Babylone,

Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux,

Reine du monde encor sur un débris de trône,

Avec une pourpre en lambeaux;

Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête,

Naple, aux bords embaumés, où le printemps s'arrête

Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant,

Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête,

Jette au milieu des fleurs son panache sanglant...

L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles;

Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles;

Irun, ses toits de bois; Vittoria, ses tours;

Et toi, Valladolid, tes palais de familles,

Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée;

J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée;

Et ma mère, en secret observant tous mes pas,

Pleurait et souriait, disant: C'est une fée

Qui lui parle, et qu'on ne voit pas!

De tous ces voyages, c'est celui d'Espagne qui laissa dans l'esprit de

l'enfant la plus forte impression. Les premiers noms qu'il entendit

s'emparèrent de son imagination, et plus tard le poète les retrouvera

naturellement sous sa plume. Ainsi le carrosse qui portait la famille

Hugo, et qu'escortèrent, tout le chemin, les gardes du trésor de

l'armée, c'est-à-dire deux mille hommes et quatre canons, fit halte à

Ernani, et plus loin à Torquemada. Ces deux noms de villes fourniront

à Victor Hugo les titres de deux de ses drames.

De même les souvenirs du séjour à Madrid suggéreront un jour au

romancier, à l'auteur dramatique, ce personnage de nain difforme et

formidable qui reviendra obstinément à travers toute l'oeuvre sous

les noms de Han d'Islande, de Triboulet, de Quasimodo, de Gucho. Cette

création puissante n'est que le portrait plus ou moins grossi,

enlaidi, burlesquement idéalisé, d'un valet du collège. En effet,

pendant que l'aîné des trois frères, Abel, entrait à la cour du roi

Joseph en qualité de page, les deux autres, Eugène et Victor, étaient

placés au collège des Nobles, rue Ortoleza. Tous les élèves de cette

maison étaient princes, comtes ou marquis; ils étaient servis par «un

nain bossu, à figure écarlate, à cheveux tors, en veste de laine

rouge, culotte de peluche bleue, bas jaunes et souliers couleur de

rouille.» L'effet de terreur que cet être, effrayant de laideur,

produisit sur l'imagination exaltée du jeune Victor Hugo, se traduira

plus tard comme on le sait. Sans doute aussi le contraste entre

l'élégance de toute cette jeunesse titrée, richissime, et les

disgrâces de ce misérable, frappa l'enfant déjà observateur, et il

faut faire remonter apparemment jusqu'à cette impression d'enfance le

goût de ces oppositions violentes, de ces effets d'ombre et de jour

que l'auteur de la préface de _Cromwell_ présentera comme la parfaite

expression de la vérité et de la vie.

L'année 1812 vit pâlir l'étoile impériale, et les affaires d'Espagne

prirent une tournure si fâcheuse que la famille Hugo dut reprendre

rapidement le chemin de Paris. Elle rentra dans cette maison des

Feuillantines, qu'elle avait déjà habitée quelque temps entre le

voyage d'Italie et le séjour en Espagne, et qui a tant contribué, par

son caractère de solitude mystérieuse, à l'éducation morale et

poétique de Hugo. Le poète s'est montré reconnaissant pour ces lieux,

où, comme un maître très auguste, la nature lui parla.

Dans l'admirable pièce, devenue presque populaire, qui est intitulée:

_Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813_, Victor Hugo a raconté

comment «un pédant» fut sur le point de l'arracher à cette maison

pleine de charme pour le faire entrer au collège, et comment la mère,

inquiète, ébranlée un moment par les raisons que faisait valoir

l'homme grave, se laissa pourtant aller à la douceur de retenir près

d'elle ses enfants, et de les laisser grandir au milieu des arbres,

des fleurs, sous la libre étendue du ciel.

Tremblante, elle tenait cette lourde balance,

Et croyait bien la voir par moments en silence

Pencher vers le collège, hélas! en opposant

Mon bonheur à venir à mon bonheur présent.

Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trêve.

C'était l'été; vers l'heure où la lune se lève,

Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour

Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour,

Dans son parc, où jouaient le rayon et la brise,

Elle errait, toujours triste et toujours indécise,

Questionnant tout bas l'eau, le ciel, la forêt,

Ecoutant au hasard les voix qu'elle entendrait.

C'est dans ces moments-là que le jardin paisible,

La broussaille où remue un insecte invisible,

Le scarabée ami des feuilles, le lézard

Courant au clair de lune au fond du vieux puisard,

La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse,

Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce,

Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor;

Les marronniers, la verte allée aux boutons-d'or,

La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches,

Les pâles liserons, les pâquerettes blanches,

Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau,

Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau,

Se mirent dans la mare ou se cachent dans l'herbe,

Ou qui, de l'ébénier chargeant le front superbe,

Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau,

Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau,

Et le ciel scintillant derrière les ramées,

Et les toits répandant de charmantes fumées,

C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis,

Que tout ce beau jardin, radieux paradis,

Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses,

Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses,

Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent,

Et lui dirent tout bas:--«Laisse-nous cet enfant!

Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée!

Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée,

Cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voila,

Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la!

Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.

La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule,

Ainsi que les oiseaux, les enfants ont leurs peurs.

Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs,

A nos soupirs, légers comme l'aile d'un songe,

Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge,

Ce sourire naïf que sa candeur défend!

O mère au coeur profond, laisse-nous cet enfant!

Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées;

Nous changerons en jour ses lueurs commencées;

Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés;

Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés,

Nous sommes la nature et la source éternelle

Où toute soif s'épanche, où se lave toute aile;

Et les bois et les champs, du sage seul compris,

Font l'éducation de tous les grands esprits!

Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes.

Nous le pénétrerons de ces parfums intimes,

Nés du souffle céleste épars dans tout beau lieu,

Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu,

Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'un vase

L'espérance, l'amour, la prière et l'extase!

Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas,

Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas.

D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poète.

Pour former de ses sens la corolle inquiète,

C'est nous qu'il faut choisir; et nous lui montrerons

Comment, de l'aube au soir, du chêne aux moucherons,

Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,

La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.

Nous te le rendrons simple et des cieux ébloui;

Et nous ferons germer de toutes parts en lui

Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes,

Cette pitié qui naît du spectacle des choses!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait,

L'astre, la plante et l'arbre,--et ma mère écoutait.

Pendant que les enfants et la mère jouissaient de cette heureuse

sécurité, le père s'illustrait par la défense énergique de Thionville.

Mais la guerre marchait vers son lugubre dénouement. L'invasion vint

jeter sur les jeux du jardin une ombre de tristesse inoubliable. La

famille Hugo dut loger dans la maison des Feuillantines un officier

prussien et quarante soldats.

L'Empire tombé, le général Hugo eut le loisir d'intervenir dans

l'éducation de ses fils. Abel, qui avait porté l'épée, prit la plume.

Il se trouvera déjà littérateur connu au moment où son frère Victor

voudra débuter à son tour dans la carrière littéraire, et il montrera

le chemin à ce cadet dont le génie éblouissant éclipsera bientôt le

talent de l'aîné.

Eugène et Victor furent placés à l'institution Cordier-Decotte. Victor

y révéla bientôt ses aptitudes. Il écrivit sur ses cahiers d'écolier

une foule d'essais poétiques, et d'abord une épopée sur la chevalerie.

Le héros était Roland, auquel le poète reviendra et qu'il honorera

plus d'une fois de son admiration émue dans la première et dans la

seconde _Légende des siècles_. Au milieu de traductions, de contes,

d'épîtres, de madrigaux, d'énigmes, d'acrostiches, émergeait quelque

plan de poème plus ambitieux, le _Déluge_, quelque titre de comédie,

d'opéra-comique: _A quelque chose hasard est bon_. C'était l'époque où

plus d'un écolier brillant rimait sa tragédie sur les bancs du

collège: le jeune Hugo fit une _Artamène_, une _Athélie ou les

Scandinaves_, et il semblait préluder à ses futures ambitions de

réformateur du théâtre en ébauchant un mélodrame à intermèdes, _Inès

de Castro_. Tous ces essais n'offraient qu'un mélange assez confus de

souvenirs personnels et de lambeaux de lectures: Victor Hugo a donné

leur véritable importance à ces premiers bégaiements de sa muse, en

écrivant sur un de ces cahiers ce titre spirituel: «Les bêtises que je

faisais avant ma naissance.»

Cette vocation littéraire fut contrariée par la volonté paternelle. Le

général Hugo voulait faire de son fils un polytechnicien; et

l'écolier, ses études littéraires achevées, suivit les cours de

sciences du lycée Louis-le-Grand. Mais il avait déjà cette volonté de

fer qui plus tard fera de lui l'exilé irréconciliable. A la date du 10

juillet 1816, il écrivait sur une page du livre où il notait ses

impressions de chaque jour: «Je veux être Chateaubriand ou rien.»

En 1817, il envoya au concours annuel pour le prix de poésie décerné

par l'Académie française trois cents vers sur le sujet: «Le bonheur

que procure l'étude dans toutes les situations de la vie.» Il y

faisait allusion à son âge, et avouait ses «trois lustres» ou ses

quinze ans avec une modestie orgueilleuse dont la légende a

singulièrement exagéré l'effet. On a raconté que les juges du

concours, se croyant mystifiés, auraient puni l'auteur de la pièce en

lui infligeant une simple mention, au lieu du prix qu'il méritait. Le

rapport du secrétaire perpétuel a été consulté par M. Edmond Biré, un

des biographes de Hugo les plus préoccupés de diminuer sa gloire; le

document fait justice de l'anecdote. Mais la rectification ne rend pas

l'insuccès de Hugo moins piquant. Il est plaisant de savoir que le

plus grand lyrique de tous les âges a été classé dans un concours

après Lebrun, Delavigne, Loyson, Saintine, une princesse de Salm-Dyck

et un chevalier de Langeac. A dater de ce jour, le jeune poète trouva

dans quelques académiciens, tels que Campenon, M. de Neufchâteau, des

protecteurs qu'il faut nommer, car cet appui, dont il aurait pu se

passer, les honore.

Introduit par son frère Abel dans un groupe de gens de lettres, jeunes

pour la plupart, et préoccupés de rajeunir la poésie, le roman,

l'histoire, Victor Hugo conquit aussitôt une place à part dans ce

petit cénacle. On avait projeté de faire en collaboration un volume

de nouvelles: le nouveau-venu s'engagea à écrire la sienne en quinze

jours, et, au jour dit, il apporta son premier roman, _Bug-Jargal_.

A la même époque, il envoyait au concours poétique des Jeux Floraux

trois pièces lyriques qu'on retrouve dans son premier recueil des

_Odes: les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la statue de Henri

IV, Moïse sur le Nil_. Un triple succès lui valut le titre de «maître

ès arts,» et c'est à l'occasion de ces débuts que Chateaubriand ou

tout autre écrivain appliqua au jeune poète la dénomination «d'enfant

sublime»[1].

[1] Le mot, attribué à Chateaubriand, est probablement

d'Alexandre Soumet.

Au lieu de reprendre sa préparation pour l'entrée à l'École

polytechnique, Victor Hugo, sollicité par le besoin d'écrire, fonda un

journal, _le Conservateur littéraire_. Tout en suivant les cours de

l'Ecole de droit, il groupa autour de lui plusieurs auteurs déjà

connus, dont un ou deux pouvaient se dire illustres: c'étaient Emile

Deschamps, Alexandre Soumet, Alfred de Vigny, Lamennais, Alphonse de

Lamartine. Cette activité qu'il déployait au dehors cachait bien des

agitations intimes. Le jeune écrivain voulait épouser la jeune fille

qui devint sa femme un peu plus tard, Adèle Foucher. Il était sans

fortune; le général Hugo, irrité de voir son fils renoncer à la

carrière qu'il avait choisie pour lui, avait pensé le réduire ou le

châtier en lui supprimant sa pension; pendant un an, comme le Marius

des _Misérables_, l'étudiant vécut avec sept cents francs pour toutes

ressources. Sa fierté naturelle s'augmentait de l'humeur ombrageuse

qui est si souvent le résultat de ces situations précaires; pour un

incident futile de café, pour un journal arraché de ses mains un peu

trop brusquement, Victor Hugo se battit en duel avec un garde du

corps, et il fut blessé au bras gauche. Le souvenir de cette aventure

servira à l'auteur dramatique et donnera un caractère de vérité et

d'intérêt piquant aux détails du duel dans _Marion De Lorme_.

Victor Hugo n'était plus absolument un inconnu; toutefois il n'aurait

pas réussi à publier son premier livre, faute d'argent pour en payer

l'impression au libraire, si son frère Abel n'eût fait les frais de la

publication. Le livre parut sous le titre _Odes et poésies diverses_.

Le roi Louis XVIII, qui se piquait d'aimer les lettres, lut l'ouvrage,

et retrouva le nom de l'auteur au bas d'une lettre interceptée, où

Victor Hugo offrait un asile à un conspirateur. Il se borna, pour

toute marque de sévérité, à donner au poète une pension de mille

francs sur sa cassette. Cette faveur décida du mariage tant souhaité

(octobre 1822). La joie des noces fut brusquement attristée par un

terrible événement. Eugène Hugo, le frère du marié, fut pris d'un

accès de folie au milieu de la fête. Le poète, qui avait vu le deuil

entrer chez lui par la même porte que le bonheur et presque à la même

heure, était fondé à écrire, cinq ans plus tard, que le drame, s'il

veut être une image exacte de la vie, ne peut pas séparer le rire des

larmes.

L'année 1825 fut marquée par l'apparition de _Han d'Islande_. Ce roman

valut à son auteur une nouvelle pension de 2,000 fr. et le fit entrer

dans l'intimité d'un homme de lettres dans le salon duquel se

rassemblaient des musiciens, des peintres, des sculpteurs, des

écrivains déjà célèbres. C'est chez le «bon» Charles Nodier que Victor

Hugo se lia d'amitié avec David d'Angers, le statuaire, et avec les

peintres Charlet, Louis Boulanger, Eugène Deveria. Cette même année,

le jeune poète était fait chevalier de la Légion d'honneur, et son

père se réconciliait avec lui, en lui attachant la croix sur la

poitrine. Cette réconciliation eut lieu à Blois, où Victor Hugo

s'était rendu en toute hâte, et le souvenir de ce voyage se fixera,

quelques années après, dans des vers charmants du recueil des

_Feuilles d'automne_.

Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages,

Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,

Toulouse la Romaine, où, dans des jours meilleurs,

J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs,

Passez par Blois.--Et là, bien volontiers sans doute,

Laissez dans le logis vos compagnons de route,

Et tandis qu'ils joueront, riront ou dormiront,

Vous, avec vos pensers qui haussent votre front,

Montez à travers Blois cet escalier de rues

Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues;

Laissez là le château, quoique sombre et puissant,

Quoiqu'il ait à la face une tache de sang;

Admirez, en passant, cette tour octogone

Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone;

Mais passez.--Et sorti de la ville, au midi,

Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi,

Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble,

Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble.

Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout rêvant,

Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant.

Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre,

Que la ville étagée en long amphithéâtre,

Que l'église, ou la Loire et ses voiles aux vents,

Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants,

Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles,

Ne fassent pas voler votre pensée entre elles.

Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon,

Regardez à vos pieds....--

Louis, cette maison

Qu'on voit, bâtie en pierre et d'ardoise couverte,

Blanche et carrée, au bas de la colline verte,

Et qui, fermée à peine aux regards étrangers

S'épanouit charmante entre ses deux vergers,

C'est là.--Regardez bien. C'est le toit de mon père.

C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre,

Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé,

Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé!

Alors, ô mon ami, plein d'une extase amère,

Pensez pieusement, d'abord à votre mère,

Et puis à votre soeur, et dites: «Notre ami

Ne reverra jamais son vieux père endormi!»

D'autres voyages suivirent de près celui de Blois. Victor Hugo se

rendit à Reims, à l'occasion du Sacre de Charles X; il fit un détour

pour visiter Lamartine à Saint-Point. Il suivit Nodier en Suisse, dans

une excursion payée par l'éditeur Canel, qui se réservait de publier

la relation des deux touristes. Un accident de voiture manqua de les

faire périr, et la faillite de l'éditeur arrêta le projet de

publication de l'ouvrage.

Le mois de février 1827 marque un des moments caractéristiques de la

vie de Victor Hugo. Il envoya au _Journal des Débats_, organe libéral

sous la Restauration, sa fameuse _Ode à la colonne de la place de

Vendôme_. Elle fut inspirée à l'auteur par un sentiment de patriotisme

indigné. Dans une réception à l'ambassade d'Autriche, on avait refusé

d'annoncer les Maréchaux de France en nommant les titres de noblesse

napoléonienne, qui semblaient instituer des fiefs à l'étranger. Le

fils de la Vendéenne s'était borné jusqu'à ce jour à célébrer le

trône et l'autel, le double culte de sa mère; le fils du vieux soldat

ne vit plus devant lui que l'image de la France, d'abord conquérante,

toute-puissante, puis vaincue, accablée par la coalition, aujourd'hui

injuriée, provoquée de nouveau par cet outrage à ses vétérans

glorieux. Avec un élan poétique qui avait l'allure emportée d'un

assaut, avec des expressions, des traits, des chutes de strophes qui

semblaient des éclairs d'épée, il menaçait l'étranger du réveil de la

nation assoupie:

On nous a mutilés; mais le temps a peut-être

Fait croître l'ongle du lion.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Prenez garde!--La France, où grandit un autre âge,

N'est pas si morte encor qu'elle souffre un outrage!

Les partis pour un temps voileront leur tableau.

Contre une injure, ici, tout s'unit, tout se lève,

Tout s'arme, et la Vendée aiguisera son glaive

Sur la pierre de Waterloo...

Que l'Autriche en rampant de noeuds vous environne,

Les deux géants de France ont foulé sa couronne!

L'histoire, qui des temps ouvre le Panthéon,

Montre empreints aux deux fronts du vautour d'Allemagne

La sandale de Charlemagne,

L'éperon de Napoléon.

Allez!--Vous n'avez plus l'aigle qui, de son aire,

Sur tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre;

Mais il vous reste encor l'oriflamme et les lis.

Mais c'est le coq gaulois qui réveille le monde;

Et son cri peut promettre à votre nuit profonde

L'aube du soleil d'Austerlitz!

Une fois évoqué par le poète, le souvenir de Napoléon devait pendant

longtemps hanter son imagination. Nous voyons déjà que, chez V. Hugo

comme chez tous les hommes de son temps, le libéralisme a commencé par

l'admiration de la légende impériale et par le regret d'un passé dont

l'éloignement avait déjà presque effacé les misères et les tristesses.

La réputation venait à Hugo, et il n'en était plus réduit à colporter

ses manuscrits chez des libraires dédaigneux. L'acteur Talma s'offrit

à jouer un rôle dramatique écrit par l'auteur de _Bug-Jargal_, de _Han

d'Islande_. Le poète entreprit son _Cromwell_. Talma mourut avant que

l'oeuvre fût finie; l'espoir d'une représentation immédiate s'en

allait avec lui. Victor Hugo, renonçant à l'idée de porter le drame à

la scène, le développa tout à son aise. Il écrivit une préface, où ses

théories dramatiques se trouvaient exposées, et le livre parut en

décembre 1827. Il souleva les applaudissements des uns, les clameurs

irritées des autres. Ce fut le signal de la guerre littéraire entre

les romantiques et les classiques. Victor Hugo fut reconnu le chef de

l'école nouvelle; autour de lui se rangèrent tous les soldats pleins

de talents dont se composa le groupe appelé le cénacle: Alfred de

Vigny, les deux Deschamps, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, alors à ses

débuts, Théophile Gautier. Mérimée, l'illustre conteur, allait de ce

groupe littéraire au groupe des politiques, où dominaient les figures

de Benjamin Constant, de Stendhal (Henri Beyle). Il y présenta Victor

Hugo.

Au mois de janvier 1829 parurent les _Orientales_. L'impression que

produisit ce volume de vers, musical comme une riche symphonie, coloré

comme le chef-d'oeuvre d'un peintre, fut immense. C'était un nouveau

monde poétique, dont la flore éblouissante ou la faune monstrueuse

surgissaient tout à coup devant les regards des lecteurs. Quelques

jours après, au mois de février, paraissait ce récit en prose, d'une

émotion poignante jusqu'à la souffrance, le _Dernier jour d'un

condamné_. La même main qui venait de jeter au public une oeuvre

lyrique et un pamphlet, apportait un drame. _Marion De Lorme_ fut

refusé par la censure, et le poète ne put obtenir ni du ministre, M.

de Martignac, ni du roi Charles X, qu'il visita à ce sujet, le retrait

de l'interdiction jetée sur une oeuvre où l'on peignait un roi de

France avec les couleurs peu flatteuses de la vérité. Faute de pouvoir

produire cet ouvrage dramatique, Victor Hugo en donna un second: le

25 février 1830, _Hernani_ fut représenté au Théâtre-Français. Nous

reviendrons sur cette oeuvre capitale; il faut rappeler ici l'effet

prodigieux qu'elle produisit sur les contemporains. _Hernani_ fut pour

eux ce que fut le _Cid_ pour la génération qui versa d'héroïques

pleurs aux premiers vers tragiques de Corneille.

Entre la représentation d'_Hernani_ et celle de _Marion De Lorme_, qui

eut lieu après la chute des Bourbons, le 11 août 1831, au théâtre de

la Porte-Saint-Martin, Victor Hugo publia le grand roman de

_Notre-Dame de Paris_ et le poème des _Feuilles d'automne_. Le roman a

gardé l'immortelle saveur de la poésie; le poème eut, dès le premier

jour, la vogue d'une oeuvre romanesque.

De 1832 à 1836, Victor Hugo produisit quatre drames: _Le roi s'amuse_,

interdit par le pouvoir royal sous prétexte d'immoralité, et qui n'eut

qu'une représentation, puis _Lucrèce Borgia_, _Marie Tudor_, _Angelo_,

oeuvres dramatiques écrites en prose; un nouveau pamphlet sous forme

de récit, _Claude Gueux_; un quatrième recueil de vers, _les Chants du

Crépuscule_; un volume de critique sous le titre de _Littérature et

Philosophie mêlées_; un opéra tiré de _Notre-Dame de Paris_, _la

Esméralda_. De l'été de 1837 au printemps de 1840, il donna un drame,

_Ruy-Blas_, et deux recueils de poésies lyriques, les _Voix

Intérieures_, _les Rayons_ et _les Ombres_. Le 2 juin 1841, il

prononçait son discours de réception à l'Académie française. Il n'y

entrait qu'après avoir échoué trois fois, et s'être vu préférer des

littérateurs comme Cabaret-Dupaty, le comte Molé et Flourens.

L'année 1843 fut marquée par un grand échec littéraire de Victor Hugo,

et par le premier de ces revers douloureux qui devaient affliger

sa vie en le frappant successivement dans ses plus chères affections.

La trilogie dramatique des _Burgraves_ fut représentée au

Théâtre-Français, et tomba devant l'indifférence d'un public à qui la

curieuse banalité des intrigues et des imbroglios de Scribe suffisait.

La chute de la pièce eut lieu au printemps. Le poète l'oubliait dans

la joie d'un mariage récent entre sa fille Léopoldine et Charles

Vacquerie, frère de l'éminent écrivain qui écrira _Jean Baudry_, les

_Funérailles de l'honneur_, et _Profils et Grimaces_. Par une

admirable matinée d'automne, les jeunes mariés montèrent en bateau à

Villequier, sur la Seine. Quelle fatalité s'abattit sur ce couple

heureux? On ne retrouva que deux cadavres.

Il y eut à ce moment de l'existence si vaillante de Hugo quelques

heures découragées. Le poète laissa échapper plus d'une parole

d'amertume; il eut même l'idée d'abandonner son labeur d'écrivain.

Afin d'échapper à l'égoïste contemplation de ses douleurs intimes, il

jugea opportun de se mêler à la vie politique, dont jusqu'alors il

n'avait été que le spectateur passionnément attentif, et généreusement

ému.

On aurait pu d'avance déterminer sa ligne de conduite. Il avait

manifesté ses opinions dès l'année 1835 en rédigeant le programme du

journal la Presse, que fondait Emile de Girardin. Il voyait dans la

monarchie constitutionnelle et élue par le peuple une sorte de régime

transitoire entre la monarchie absolue qui avait fait son temps, et la

souveraineté du peuple, pour laquelle les temps n'étaient pas encore

venus. Il croyait à la mission sociale du poète: il assimilait

l'inspiration poétique à une sorte de conscience supérieure,

d'instinct infaillible, dont la voix devait avertir les faibles de

leurs droits, les forts de leurs devoirs. A ses yeux, le poète avait

un rôle auguste à remplir, et comme un sacerdoce à exercer. Il devait

prêcher la justice et faire appel à la clémence. C'est ainsi que, le

12 juillet 1839, à minuit, la veille même de l'exécution de Barbès,

Victor Hugo s'introduisait aux Tuileries et faisait remettre au roi

Louis-Philippe sa première demande de grâce, à laquelle tant d'autres

devaient succéder:

Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe!

Par ce royal enfant, doux et frêle roseau!

Grâce encore une fois! grâce au nom de la tombe!

Grâce au nom du berceau!

Dans l'espoir de servir plus efficacement les misérables de tout

ordre, Victor Hugo accepta d'être présenté à la cour; il eut des

entrevues avec le roi; il reçut, sans l'avoir brigué, le titre de pair

de France. Son action politique, servie par un grand talent oratoire,

se marqua dans la Chambre haute par plusieurs discours restés fameux.

De 1846 à 1848, Victor Hugo défendit les intérêts et l'indépendance

des auteurs, en définissant les limites de la propriété littéraire que

Voltaire avait tant contribué à établir; il éleva la voix en faveur de

la Pologne opprimée; il soutint avec un patriotique bon sens le projet

de défense du littoral français; il céda à un sentiment de dangereuse

pitié, il obéit à une maxime de libéralisme maladroit dont, à vrai

dire, il fit bientôt l'expiation, en demandant pour les Bonaparte le

droit de rentrer dans la patrie française. Il justifia ce qu'il avait

dit du sens prophétique des poètes en signalant le danger que faisait

courir à l'ordre social l'oppression des classes laborieuses. Les

sceptiques qui virent peu après les feux de l'émeute rayer les rues de

Paris soulevé, durent regretter d'avoir souri et répété le mot de

Charles X: «ô poète!» le jour où le poète en effet, avec sa puissance

d'images, leur montrait ce fond d'humanité formé par les générations

déshéritées ouvrant brusquement un abîme où tout ce qui semblait

inébranlable courait risque de s'engloutir.

La dynastie des Orléans s'effondra au mois de février 1848. Elu

représentant du peuple à Paris le 5 juin, Victor Hugo eut le courage

de ne pas flatter la démagogie. Il combattit la mesure des _ateliers

nationaux_, et, une fois de plus, il sembla prédire l'avenir en

montrant le danger qu'il y aurait à transformer les ouvriers «en

prétoriens de l'émeute au service de la dictature.» Après avoir, en

quelque sorte, montré à la liberté ses bornes naturelles, il la

défendit sous toutes les formes, et parla successivement pour la

liberté de la presse, pour la levée de l'état de siège, pour

l'abolition de la peine de mort, pour le maintien des subventions

littéraires et artistiques, enfin pour le projet d'achèvement du

palais du Louvre, qui était, selon lui, une demeure désignée pour

l'Institut.

Les élections faites en mai 1849 envoyèrent Victor Hugo à l'_Assemblée

législative_ en qualité de représentant de Paris. Son libéralisme

s'accentua davantage, et, à partir de ce moment, il fut le républicain

qu'il est toujours resté. A partir de ce moment aussi, il tourna toute

son attention vers le problème social, et affirma qu'on devait en

chercher, qu'on pouvait en trouver la solution. «Je suis de ceux,

disait-il, qui pensent et espèrent qu'on peut supprimer la misère.» Sa

part dans les travaux de cette seconde Assemblée fut très active. Il

prit la parole sur la question de la liberté de l'enseignement, sur

celle du suffrage universel, sur celle de la révision de la

Constitution. Il s'éleva contre le châtiment de la déportation avec la

même éloquence qu'il avait mise à flétrir la peine de mort. Il dénonça

aux représentants du pays les projets latents du prince Bonaparte,

protesta contre la dotation qu'il réclamait, et prit déjà vis-à-vis du

conspirateur une attitude de défiance que le coup d'État ne devait pas

tarder à justifier.

Le 2 décembre, Victor Hugo dicta au député Baudin, qu'il retrouva mort

le lendemain à la barricade du faubourg Saint-Antoine, la mise hors la

loi du prince Louis Bonaparte. Il fut traqué, mais le dévouement de

ses amis réussit à le soustraire aux poursuites. Il ne quitta Paris

que quand la lutte fut consommée; il s'était montré à plusieurs

barricades, rue Montorgueil, rue Mauconseil, rue Tiquetonne; il avait

le droit de chercher dans l'exil un refuge contre de plus odieux

châtiments. Il trouva un premier asile à Bruxelles, où il écrivit

l'_Histoire d'un crime_. La publication de ce livre, retardée

vingt-cinq ans, trouvera sa place naturelle le jour où une autre

République sera minée par des conspirations dites d'ordre moral et

menacée d'un nouveau coup d'État. La Belgique se fit un triste honneur

de rejeter le proscrit: on imagina une loi, la loi Faider, pour

expliquer ce regain de persécution. Le 5 août, après avoir traversé

Anvers, et touché en Angleterre, Victor Hugo débarqua sur le roc des

îles anglo-normandes.

Parti pour l'exil vers le milieu de décembre de l'année 1852, Victor

Hugo ne rentrera en France qu'à la chute du régime impérial, le 4

septembre 1870, jour anniversaire de la mort de sa fille Léopoldine.

En quittant son pays, Victor Hugo était l'un des trois ou quatre

grands poètes de son temps; en y rentrant, il était l'un des trois ou

quatre grands poètes de tous les âges. Ce n'est plus au-dessus des

Lamartine, des Vigny, des Musset qu'il semblait s'élever; c'est à côté

et au niveau d'Homère, de Dante, de Shakespeare.

Le bienfait de la solitude avait opéré cette transformation. Il est

bon pour les hommes de pensée de se trouver, à un certain moment de

l'existence, jetés, par les événements ou par leur propre volonté, en

dehors des agitations de la foule. L'Américain Emerson, poète aussi, a

rendu cette idée par une image expressive. Selon lui, ce qui

par-dessus tout élève, agrandit l'esprit du penseur, c'est de

s'asseoir à l'écart, comme le sphinx des sables, et de «regarder

s'écouler un long lustre pythagoricien.» C'est dix-huit années, une

grande partie de l'existence humaine, que Victor Hugo a passées en

face de la mer inspiratrice, et pendant ce temps de paix, de

contemplation, de loisirs studieux, il a produit ses plus admirables

ouvrages.

[Illustration: LA MAISON DE VICTOR HUGO

_à Hauteville-House_ (Guernesey).]

L'année 1853 vit paraître _les Châtiments_. Le poète habitait alors à

Jersey, dans cette maison de Marine-Terrace à toit plat, à balcons,

protégée par un long mur, qu'à certains jours franchissait l'écume des

vagues. Expulsé de Jersey, il se réfugia à Guernesey, où il s'installa

dans Hauteville-House. Ce séjour a été bien souvent décrit. Au-dessus

de la maison meublée curieusement, à l'antique, s'élevait le

_look-out_, une chambre vitrée, sorte d'observatoire, de fenêtre

ouverte sur les quatre points de l'horizon. C'est là que le poète

venait s'exalter au spectacle toujours nouveau, toujours émouvant de

l'océan et du ciel agités ou paisibles. C'est là que sont nés vingt

chefs-d'oeuvre. C'est là que l'idée de presque tous les écrits parus

même après le retour en France est venue à Victor Hugo. Plus d'un

intime a pu lire, au début de l'exil, sur les cahiers du grand

écrivain, les titres d'oeuvres publiées près de trente ans plus tard,

comme les _Quatre vents de l'esprit_, comme _Torquemada_.

Aux _Châtiments_, chef-d'oeuvre issu des circonstances, succédèrent

les _Contemplations_, oeuvre mûrie avec lenteur, et dont certaines

parties remontaient à plus de vingt ans en arrière. Victor Hugo a

donné des Contemplations cette définition qui dit tout: les Mémoires

d'une âme.

L'amnistie offerte aux proscrits par le régime impérial fut repoussée

par Victor Hugo. Tout le monde a répété son vers devenu proverbial:

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là!

Il a exprimé les raisons de son refus dans cette autre formule: «Quand

la liberté rentrera, je rentrerai.» Sa pensée continuait à franchir le

détroit qui le séparait de la terre natale. Il envoyait le meilleur de

lui-même à ses compatriotes. Mais le public banal et la presse vénale,

que les _Châtiments_ venaient d'irriter, que les _Contemplations_

n'avaient pu émouvoir, étaient incapables de s'émerveiller devant ce

prodige de résurrection qui s'appelle la _Légende des siècles_.

Jeté en dehors de la patrie française, Victor Hugo se fit concitoyen

de tous les pays, comme il s'était déjà fait contemporain de tous les

âges. Par delà les mers, il tendait la main à Garibaldi et lui

prêtait, à défaut d'épée, l'appui des souscriptions. Il élevait la

voix en faveur de John Brown; il arrachait au gibet les condamnés de

Charleroi; il répondait au Russe Herzen; il réconfortait les proscrits

de toute nation, tournés vers lui, comme vers une étoile. Enfin il

tirait de son coeur ému les _Misérables_, ce roman colossal qui devait

exciter l'admiration de la France, de l'Europe et du monde.

Son fils François-Victor travaillait à une oeuvre restée unique dans

son genre, la traduction complète et littérale de Shakespeare. Un an

avant que cette traduction parût, Victor Hugo donna, en guise de

préface, tout un volume en prose, l'étude critique intitulée _William

Shakespeare_. En 1865 parurent les _Chansons des rues et des bois_,

recueil lyrique qu'on a défini heureusement «le printemps qui fait

explosion.»

En 1866 parut le roman des _Travailleurs de la mer_, moins vaste, mais

aussi puissant et plus parfait que les _Misérables_. Et au moment où

l'auteur semblait le plus absorbé par les fantômes que créait,

qu'animait son imagination, il ressentait l'émotion de toutes les

grandes choses qui se faisaient en Europe au nom du droit et de la

justice pour le bonheur ou l'honneur de l'humanité. Il était de la

commission chargée d'élever une statue au philanthrope Beccaria; il

envoyait l'hommage de ses vers au centenaire de Dante; il demandait

au gouvernement britannique la grâce des rebelles d'Irlande ou

fenians, et il était assez heureux pour l'obtenir; il demandait

vainement aux Mexicains révoltés la grâce de leur roi détrôné,

Maximilien.

La renommée littéraire de Victor Hugo était une renommée européenne,

universelle. Quand la France convia l'univers entier à venir dans les

murs de Paris, à l'occasion de l'exposition de 1867, elle s'adressa au

proscrit pour écrire les premières pages d'un livre auquel une élite

d'écrivains français collabora. Les Parisiens eurent la surprise de

trouver au bas de la préface de _Paris-Guide_ le nom de Victor Hugo.

Il n'en fallut pas davantage aux directeurs de théâtre pour s'attacher

aussitôt à remonter ses pièces. Un vent d'opposition à l'Empire

commençait à s'élever. La reprise d'_Hernani_ à la Comédie-Française,

le 20 juin, provoqua des acclamations d'enthousiasme. L'Odéon

préparait, de son côté, une reprise de _Ruy Blas_. Le gouvernement

s'inquiéta. Il interdit la représentation de _Ruy Blas_, et fit

retirer _Hernani_ de l'affiche.

L'année suivante fut affligée par des deuils domestiques. Victor Hugo

vit mourir son premier petit-fils, et il perdit sa femme.

En 1879, il envoyait un nouveau roman, _l'Homme qui rit_, pour servir

de feuilleton à un journal nouveau, _le Rappel_, fondé par les deux

fils du poète, avec la collaboration d'Henri Rochefort, d'Auguste

Vacquerie, de Paul Meurice. Ce journal fut un des béliers qui

ébranlèrent l'absolutisme impérial. L'année d'après, le plébiscite eut

lieu. La guerre avec la Prusse fut déclarée; les défaites se

succédèrent; la révolution du 4 septembre détrôna «l'homme de

décembre,» et Victor Hugo vint réclamer sa place sur le sol de la

patrie envahie. Il rentra dans la capitale assez tôt pour assister au

siège. Le 20 octobre, une édition des _Châtiments_ paraissait à Paris;

les droits d'auteur du premier tirage furent offerts à la souscription

pour les canons. Deux lectures publiques du livre eurent lieu aux

théâtres de la Porte-Saint-Martin et de l'Opéra. Avec le produit des

places on fit deux canons, le _Victor Hugo_ et le _Châtiment_. «Usez

de moi comme vous voudrez pour l'intérêt public, disait le poète;

dispensez-moi comme l'eau.» Il s'est dépeint lui-même, dans cette page

de l'_Année terrible_ écrite le 1er janvier 1871:

Enfants, on vous dira plus tard que le grand-père

Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre,

Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux,

Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux,

Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses,

Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses;

Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément;

Que dans l'hiver fameux du grand bombardement,

Il traversait Paris tragique et plein d'épées,

Pour vous porter des tas de jouets, des poupées,

Et des pantins faisant mille gestes bouffons;

Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.

Il faut relire aussi la pièce qui a pour titre: «Lettre à une femme.

Par ballon monté, 10 janvier». Elle rend à la fois la physionomie du

siège et l'état d'âme du poète, qui était venu communiquer aux

assiégés sa flamme d'héroïsme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier.

Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier,

De n'avoir d'ennemi que l'ennemi; je crie:

«Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie!»

Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment

Où tout penche, elles sont sublimes simplement.

Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,

C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,

Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,

Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs,

Et leurs maris debout sur la porte Colline.

Ces temps sont revenus. La géante féline,

La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord

Ce grand coeur palpitant du monde à moitié mort.

Eh bien! dans ce Paris, sous l'étreinte inhumaine,

L'homme n'est que Français, et la femme est Romaine.

Elles acceptent tout, les femmes de Paris,

Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris,

Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes,

La neige et l'ouragan vidant leurs froides urnes,

La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir

Que la grande patrie et que le grand devoir;

Et Juvénal[2] au fond de l'ombre est content d'elles.

[2] Juvénal, poète satirique latin.

Victor Hugo, son oeuvre poétique · 第 1 / 10 段