Dérigny: «Seul, monsieur le curé? Il arrive en nombreuse et aimable
compagnie! Nous vous raconterons tout cela.»
Après une longue visite au curé, pendant laquelle Jacques et Paul
allèrent voir leurs anciens amis et camarades, ils allèrent tous à
l'auberge du Général reconnaissant. L'enseigne se balançait dans toute
sa fraîcheur; la maison était propre, soignée, bien aérée, grâce aux
soins de Moutier et d'Elfy; les prairies attenantes à l'auberge étaient
dans l'état le plus florissant; les pommiers qui les couvraient étaient
chargés de fruits. Mme Dérigny était enchantée; elle examinait son
linge, sa vaisselle, ses meubles, et remercia affectueusement Elfy et
Moutier de leurs bons soins.
«Nous allons nous y établir dès ce soir, dit-elle; tout y est si propre
qu'on peut l'habiter sans rien déranger.»
Elfy: «Reste avec nous et chez nous jusqu'à l'arrivée du général, ma
soeur; nous nous verrons mieux.»
Jacques et Paul joignirent leurs instances à celles de Moutier et
d'Elfy, et n'eurent pas de peine à vaincre la légère résistance de
Dérigny et de sa femme.
Tous s'établirent donc à l'Ange-gardien. Jacques et Paul reprirent avec
bonheur leur ancienne chambre; Mme Dérigny voulut aussi habiter la
sienne; Moutier et sa femme étaient au rez-de-chaussée et pouvaient.
sans se déranger, abandonner les chambres du premier à leur soeur et à sa
famille. Ils menèrent pendant un mois une vie heureuse et calme qui leur
permit de mettre Elfy et Moutier au courant des moindres événements qui
s'étaient passés pendant leur séparation.
Moutier et Dérigny ne cessèrent, pendant ce mois, de chercher à combler
les voeux du général en lui trouvant une grande propriété avec une belle
habitation. Enfin Moutier en trouva une à une lieue de Loumigny; elle
fut mise en vente de la manière la plus imprévue, par suite de la mort
subite du propriétaire, le baron de Crézusse, ex-banquier, fort riche,
qui venait de terminer l'ameublement de ce magnifique château pour
l'habiter et s'y reposer de ses fatigues. Elfy écrivit au général pour
l'en informer, et profita de l'occasion pour lui renouveler mille
tendresses reconnaissantes dont la gaieté assaisonnait le sentiment.
Le général répondit: «Mon enfant, j'arrive jeudi; n'oubliez pas le dîner
à quatre heures.
«Le général reconnaissant.»
Effectivement, trois jours après cette lettre laconique, une berline
et une calèche arrivèrent au grand galop de leurs huit chevaux et
s'arrêtèrent devant l'auberge de l'Ange-gardien. Natasha sauta au bas de
la berline et se jeta au cou d'Elfy en l'appelant par son nom.
«Vous voyez, ma chère Elfy, que je vous connais, que je suis votre amie,
et que vous me devez un peu de l'amitié, que vous avez pour grand-père.»
Natasha tendit ensuite les deux mains à Moutier, qui s'inclina
profondément en les serrant, et qui s'élança au secours du général, que
Romane ne parvenait pas à dégager des coussins de la voiture. Le poignet
vigoureux de Moutier l'eut bientôt enlevé; il sauta presque à terre et
tomba, moitié par la secousse, moitié par affection, dans les bras de
Moutier, qui eut de la peine à ne pas toucher terre avec sa charge. Mais
il s'y attendait, il ne broncha pas, et il serra le général contre son
coeur avec des larmes dans les yeux. Le général aussi sentit les siens se
mouiller; il s'empara d'Elfy pour l'embrasser plus d'une fois. Elfy lui
baisait les mains, riait, pleurait tout à la fois. Mme Dabrovine et le
prince Romane furent présentés par le général.
«Ma petite Elfy, voici la fille de mon coeur et le fils de mes vieux
jours. Aimez-les comme vous m'aimez.»
La profonde révérence d'Elfy fut interrompue par Mme Dabrovine, qui
embrassa tendrement cette jeune amie de son vieil oncle. Le prince
Romane lui serra la main avec effusion.
Moutier reçut aussi des poignées de main affectueuses de Mme Dabrovine,
du prince Romane et d'Alexandre et Michel.
«Mon cher monsieur Moutier, dit Alexandre, vous nous raconterez bien en
détail comment vous avez trouvé dans les bois le pauvre Jacques et son
frère.
Moutier: «Très volontiers, messieurs; vous les aimerez davantage après
ce récit; mon bon petit Jacques est le modèle des frères et des fils:
ils sont restés ce qu'ils étaient.
Le Général: «N'avez-vous pas quelque chose à nous donner pour notre
dîner, ma petite ménagère? Nous avons une faim terrible.»
Elfy, souriant: «Je croyais que vous n'aimiez plus ma pauvre cuisine et
mes maigres poulets, général.»
Le Général: «Comment, petite rancuneuse, vous vous souvenez de ce détail
de votre dîner de noces? Nous allons donc mourir de faim, si vous n'avez
rien préparé.»
Elfy: «Soyez tranquille, général, tout est prêt, nous vous attendions
pour servir.»
Le général entra et se mit à table; le couvert était mis. Elfy engagea
tout le monde à s'asseoir; il fallut l'ordre exprès du général pour que
les Dérigny et les Moutier se missent à table.
Le Général: «Je ne pensais pas que vous eussiez si vite oublié nos
bonnes habitudes, ma petite Elfy et mon grand Moutier! Nous étions si
bons amis, jadis!»
Moutier: «Et nous le sommes encore, mon général; pour vous le prouver,
nous vous obéissons sans plus de résistance. Viens, Elfy; obéis comme
jadis.»
Le Général: «A la bonne heure! Ici, à ma droite, Elfy; Moutier, près:
de ma nièce Dabrovine; Natasha, à la gauche de Moutier; Romane, près de
Natasha; Mme Dérigny, à ma gauche; Alexandre, Michel, Jacques et Paul,
ou vous voudrez; Je ne me mêle pas de vous placer.»