La saison des eaux se passa sans autre aventure; on se remit en route à
la fin d'août et l'on prit le chemin de la France, cette chère France
dont le souvenir faisait battre le coeur des Dérigny, un peu celui du
général, et dont la réputation faisait frémir d'impatience Natasha et
ses frères. Romane restait calme: il se trouvait heureux et ne désirait
pas changer de position. Il voulait seulement trouver une manière
convenable de gagner sa vie quand il aurait fini l'éducation d'Alexandre
et de Michel.
«Si Dieu voulait bien me faire sortir de ce monde quand cette tâche sera
finie, pensait-il, ce serait un de ses plus grands bienfaits; quelle
triste vie je mènerai loin de cette chère famille que j'aime si
tendrement!»
Le général voulut rester quelque temps à Paris; une fois établi à
l'hôtel du Louvre, il permit aux Dérigny d'aller rejoindre à Loumigny
Elfy et Moutier.
«Vous nous annoncerez, leur dit-il; et je vous charge, mon ami, de nous
préparer des logements.»
Le général acheta une foule de choses de ménage et de toilette pour Elfy
et Moutier, et les remit à Mme Dérigny pour qu'elle n'arrivât pas les
mains vides, attention délicate qui les toucha vivement.
Dérigny et sa famille se mirent immédiatement en route; partis de Paris
le soir, à huit heures, ils arrivèrent à Loumigny le lendemain de grand
matin, par la correspondance d 'Alençon. Voulant faire une surprise à
Elfy et à Moutier, Dérigny fit arrêter la voiture à l'entrée du village;
ils se dirigèrent à pied vers l'Ange-gardien. Mme Dérigny eut beaucoup
de peine à retenir Jacques et Paul, qui voulaient courir en avant; la
porte de l'auberge était ouverte; les Dérigny entrèrent sans bruit, et
virent Elfy et Moutier assis à la porte de leur jardin. Elfy pleurait.
Le coeur de Mme Dérigny battit plus fort.
«Il y a si longtemps que je n'ai eu de leurs nouvelles, mon ami! disait
Elfy. Je crains qu'il ne leur soit arrivé malheur. On peut s'attendre à
tout dans un pays comme la Russie.
--Chère Elfy, tu as donc perdu ta confiance en Dieu et en la sainte
Vierge? Espérons et prions.
--Et vous serez exaucés, mes chers, chers amis!» s'écria Mme Dérigny en
s'élançant vers Elfy, qu'elle saisit dans ses bras en la couvrant de
baisers.
Jacques et Paul s'étaient jetés dans les bras de Moutier, qui les
embrassait; il quittait l'un pour reprendre l'autre; il embrassa à les
étouffer Dérigny et sa femme; Elfy pleurait de joie après avoir pleuré
d'inquiétude. Toute la journée fut un enchantement continuel; chacun
racontait, questionnait sans pouvoir se lasser. Moutier et Elfy firent
voir à leur soeur et à leur frère les heureux changements qu'ils avaient
faits dans la maison et dans le jardin; ils accompagnèrent les nouveaux
arrivés chez le curé, qui faillit tomber à la renverse quand Jacques et
Paul se précipitèrent sur lui en poussant des cris de joie. Après les
premiers moments de bonheur et d'agitation, les Dérigny lui donnèrent
des nouvelles du général et annoncèrent son arrivée.
«Bon, excellent homme! dit le curé. Quel dommage qu'il ne soit pas en
France pour toujours!»
Dérigny: «Vous n'avez rien à regretter, monsieur le curé; il vient en
France pour y rester. Il veut se fixer près de nous aux environs de
Loumigny, dans une terre qu'il cherche à acquérir.»