Madame Papofski: «Ah! mon oncle, je ne vaux pas ma soeur; et mes enfants
ne peuvent se comparer aux siens, si bons, si gentils! Natasha est si
charmante! Et puis M. Jackson! quel homme admirable! Comme il parle.
bien français! On ne le croirait jamais Anglais...»
Mme Papofski regarda fixement son oncle, qui rougissait légèrement.
Elle s'enhardit à sonder le mystère, et ajouta:
«Plutôt Français... (le général ne bougea pas), ou... même... Polonais.
(Le général bondit.)»
Le général: «Polonais! un Polonais chez moi! Allons donc! Ah! ah! ah!
Polonais! Il y ressemble comme je ressemble à un Chinois.»
La gaieté du général était forcée; sa bouche riait, ses yeux lançaient
des flammes; il sembla à Mme Papofski que s'il en avait le pouvoir,
il l'étranglerait sur place, le regard fixe et sérieux de cette femme
méchante augmenta le malaise du général, qui s'en alla en disant qu'il
allait savoir des nouvelles de sa nièce.
Madame Papofski: «C'est un Polonais! Je le soupçonnais depuis quelque
temps; j'en suis sûre maintenant! Et mon oncle le sait et il le cache.
Il est bien heureux de m'avoir laissé le soin de gérer ses affaires en
son absence, sans quoi... j'aurais été à Smolensk et j'aurais dénoncé
le Polonais et eux tous avant huit jours d'ici! seulement le temps de
découvrir du nouveau et de m'assurer du fait. A présent, c'est inutile:
je tiens sa fortune, j'en vendrai ce que je voudrai. L'hiver prochain,
je vendrai du bois pour un million... et je le garderai, bien entendu.»
Pendant que Mme Papofski triomphait, le général arrivait chez Mme
Dabrovine le visage consterné et décomposé.
«Ma fille, mon enfant! elle a deviné que Romane était un Polonais! Qu'il
se cache! Elle le perdra! elle le dénoncera, la misérable! Mon pauvre
Romane!»
Et le général raconta ce qu'avait dit Mme Papofski.
Madame Dabrovine: «Mon père! pour l'amour de Dieu, calmez-vous!
Qu'elle ne vous surprenne pas ainsi! Comment saurait-elle que le prince
Romane n'est pas M. Jackson? Elle soupçonne peut-être quelque chose;
elle aura voulu voir ce que vous diriez. Qu'avez-vous répondu?
Le général: «J'ai ri! J'ai dit des niaiseries. Mais je me sentais
furieux et terrifié. Et voilà le malheur! elle s'en est aperçu. Si
tu avais vu son air féroce et triomphant!... Coquine! gueuse! que ne
puis-je l'étouffer, la hacher en morceaux!»
Madame Dabrovine: «Mon père! mon pauvre père! Remettez-vous, laissez-moi
appeler Dérigny; il a toujours le pouvoir de vous calmer.»
Le général: «Appelle, mon enfant, qui tu voudras. Je suis hors de moi!
Je suis désolé et furieux tout à la fois.»
Mme Dabrovine courut à la recherche de Dérigny, qu'elle trouva
heureusement chez lui avec sa femme; leurs enfants jouaient avec ceux de
Mme Dabrovine dans la galerie.
Madame Dabrovine: «Mon bon Dérigny, venez vite calmer mon pauvre père
qui est dans un état affreux; il craint que ma soeur n'ait reconnu le
prince Romane.»
Dérigny suivit précipitamment Mme Dabrovine. Arrivé près du général,
il fut mis au courant de ce qui venait de se passer. Il réfléchit un
instant en tournant sa moustache.
Dérigny: Pas de danger, mon général. Grâce à votre coup de maître
d'avoir abandonné à Mme Papofski, en votre absence, l'administration de
vos biens, son intérêt est de vous laisser partir; il ne serait même pas
impossible que ce fût une ruse pour hâter votre départ et vous faire
abandonner le projet que vous manifestiez de rester à Gromiline et de
nous laisser partir sans vous... Il n'y a qu'une chose à faire, ce me
semble, mon général, c'est de partir bien exactement le 1er mai, dans
douze jours; mais de ne le déclarer à Mme Papofski que la veille, de
peur de quelque coup fourré.»
Madame Dabrovine: «Monsieur Dérigny a raison; je crois qu'il voit très
juste. Tranquillisez-vous donc, mon pauvre père. Le danger des autres
vous impressionne toujours vivement.»
Mme Dabrovine serra les mains de son oncle et l'embrassa à plusieurs
reprises; les explications de Dérigny, la tendresse de sa nièce,
remirent du calme dans le coeur et dans la tête du général.
Le général: «Chère, bonne fille! Je me suis effrayé, il est vrai, et à
tort, je pense. Mais aussi, quel danger je redoutais pour mon pauvre
Romane!...et pour nous tous, peut-être!
--Vous l'avez heureusement conjuré, mon général, dit gaiement Dérigny.
Nous sommes en mesure de partir quand vous voudrez. J'ai déjà emballé
tous les effets auxquels vous tenez, mon général; l'argenterie même est
dans un des coffres de la berline; le reste sera fait en deux heures.»
Le général: «Merci, mon bon Dérigny; toujours fidèle et dévoué.
--Mon père! s'écria avec frayeur Mme Dabrovine, nous ne passerons pas la
frontière: nous n'avons pas de passeports pour l'étranger.
--Ils sont dans mon bureau depuis huit jours, mon enfant, répondit le
général en souriant.»
Madame Dabrovine: «Vous avez pensé à tout, mon père! Vous êtes vraiment
admirable, pour parler comme ma soeur.»