Le général: «Deux ans, si vous voulez; maîtresse souveraine de
Gromiline, avec la chance que je meure, que je crève! Vous n'appelez pas
ça un bonheur?»
Madame Papofski, faisant des mines: «Mon oncle; vous être trop méchant!
Vrai! je vous aime tant! Vous savez?»
Le général: «Oui, oui, je sais; et croyez que je vous aime comme vous
m'aimez.»
Mme Papofski se mordit les lèvres; elle devinait l'ironie et elle aurait
voulu se fâcher, mais le moment eût été mal choisi: Gromiline pouvait
lui échapper. Elle faisait son plan dans sa tête; aussitôt après le
départ de son oncle, elle le dénoncerait comme recevant chez lui des
gens suspects. Depuis six mois que Romane était là, elle avait observé
bien des choses qui lui semblaient étranges: l'amitié familière de son
oncle pour lui, la politesse et les déférences de sa soeur, les manières
nobles et aisées du gouverneur; sa conversation, qui indiquait
l'habitude du grand monde; de fréquentes et longues conversations à voix
basse avec son oncle, des rougeurs et des pâleurs subites au moindre
mouvement extraordinaire au dehors, le service empressé de Dérigny près
du nouveau venu, tous ces détails étaient pour elle des indices d'un
mystère qu'on lui cachait. La famille française était évidemment envoyée
par des révolutionnaires pour former un complot. Le prétendu Anglais,
qui oubliait parfois son origine, et qui perdait son accent pour parler
le français le plus pur et le plus élégant, devait être un second
émissaire: elle avait pris des informations secrètes sur l'arrivée de
M. Jackson à Smolensk. Personne, dans la ville, n'avait vu ni reçu cet
étranger. Il y avait donc un mystère là dedans. Sa soeur et Natasha
étaient sans doute dans le secret; tous alors étaient du complot, et
leur éloignement rendrait la dénonciation plus facile.
Pendant qu'elle roulait son plan dans sa tête et qu'elle s'absorbait
dans ses pensées, son regard fixe et méchant, son sourire de triomphe,
son silence prolongé attirèrent l'attention du général, de Mme Dabrovine
et de Romane. Ils se regardèrent sans parler; le général fit à Romane
et à Mme Dabrovine un signe qui recommandait la prudence. Mme Dabrovine
reprit son ouvrage; Romane se leva pour aller rejoindre les enfants,
qui, disait-il, pouvaient avoir besoin de sa surveillance. Le général se
leva également et annonça qu'il allait travailler.
«Je mets mes affaires en ordre, Maria Pétrovna, pour vous rendre facile
la gestion de mes biens; de plus, il sera bon que je vous mette au
courant des revenus et des valeurs des terres et maisons. Dérigny m'aide
à faire mes chiffres, qui me cassent la tête; je suis fort content de
l'aperçu en gros de ma fortune, et je crois que vous ne serez pas fâchée
d'en connaître le total.»
Mme Papofski rougit et n'osa pas répondre, de crainte de trahir sa joie.
«Vous n'êtes pas curieuse, Maria Pétrovna, reprit le général après un
silence. Vous saurez que, si vous venez à hériter de moi, vous aurez
douze à treize millions.»
Madame Papofski: «Ah! mon oncle, je ne compte pas hériter de vous, vous
savez.»
Le général: «Qui sait! C'est parce que je vous tourmente quelquefois
que vous craignez d'être déshéritée? Qui sait ce qui peut arriver?» Le
regard étincelant de Mme Papofski, la rougeur qui colora son visage
d'une teinte violacée, indiquèrent au général la joie de son âme; elle
pourrait donc avoir Gromiline et le reste des biens de son oncle
sans commettre de crime et sans courir la chance d'une dénonciation
calomnieuse. Sa soeur Dabrovine et l'odieuse Natasha verraient leurs
espérances déçues! A partir de ce moment, elle résolut de changer de
tactique et d'attendre avec patience et douceur le départ de l'oncle et
de ses favoris.
Elle crut comprendre que son oncle mettait de la méchanceté et de la
fourberie dans sa conduite envers Mme Dabrovine et ses enfants; qu'il
jouait l'affection pour mieux les désappointer, et qu'au fond il
préférait à la douceur feinte et aux tendresses hypocrites de sa soeur
son caractère à elle, sa manière d'agir et sa dureté, qui, croyait-elle,
trouvaient un écho dans le coeur et l'esprit de son oncle.
Pendant qu'elle cherchait à comprimer le bonheur qui remplissait son
âme, le général avait pris le bras de Mme Dabrovine et avait quitté le
salon, riant sous cape et se frottant les mains.
Quand il fut dans le salon de Mme Dabrovine et qu'il eut soigneusement
fermé la porte, il se laissa aller à une explosion de gaieté qui fut
partagée par sa nièce. Ils riaient tous deux à l'envi l'un de l'autre
quand Romane entra: il s'arrêta stupéfait.
«Ferme la porte, ferme la porte», lui cria le général au milieu de ses
rires.»
Romane: «Pardon de mon indiscrétion, mon cher comte; mais de quoi et de
qui riez-vous ainsi?»
Le général: «De qui? de Maria Pétrovna. De quoi? de ses espérances et de
sa joie.»
Romane: «Pardonnez, mon cher comte, si je ne partage pas votre gaieté;
mais j'avoue que je n'éprouve que de la terreur devant les regards
méchants et triomphants que jetait sur vous, sur Mme Dabrovine et sur
moi cette nièce avide et désappointée dans ses espérances.»
Le général: «Fini, fini, mon cher! Elle aura Gromiline, mes terres, mes
maisons, mes millions, tout enfin.»
La surprise de Romane augmenta.
Romane: «Mais... vous avez tout vendu... Comment pouvez-vous lui donner
ce que vous n'avez plus?»
Le général: «Et voilà le beau de l'affaire! et voilà pourquoi nous
rions, Natalie et moi. J'ai eu de l'esprit comme un ange. Raconte-lui
cela, ma fille, je ris trop, je ne peux pas.»
Mme Dabrovine raconta à Romane ce qui s'était passé entre le général et
Mme Papofski. Romane rit à son tour de la crédulité de la dame et de la
présence d'esprit du général.
Romane: «Mon cher et respectable ami, j'espère et je crois que vous nous
avez tous sauvés d'un plan infernal de dénonciation qui aurait réussi,
je n'en doute pas.»
Le général: «Et moi aussi, mon ami, j'en suis certain, à la façon dont
on traque tout ce qui est Polonais et catholique; et, sous ces deux
rapports, nous sommes tous véreux; n'est-ce pas, ma fille? ajouta le
général en déposant un baiser sur le front de Mme Dabrovine.»
Madame Dabrovine: «Oh oui! mon père! les souffrances de la malheureuse
Pologne me navrent; et le malheur a ouvert mon coeur aux consolations
chrétiennes d'un bon et saint prêtre catholique qui vivait dans mon
voisinage, et qui m'a appris à souffrir avec résignation et à espérer.»
Romane écoutait Mme Dabrovine avec respect, admiration et bonheur. «Et
vos enfants! dit-il après quelque hésitation.»
Madame Dabrovine: «Tous comme moi, mon cher monsieur, et tous désirant
ardemment pouvoir pratiquer leur religion, seule proscrite et maudite en
Russie, parce qu'elle est seule vraie.»
Romane lui baisa respectueusement la main.
Romane: «Mon cher comte, il serait bon de hâter le départ. Avez-vous
fixé un terme?»
Le général: «J'ai demandé au général Négrinski, qui a acheté Gromiline,
d'attendre au 1er juin pour prendre possession.»
Romane: «Encore six semaines! C'est trop, mon ami; ne pourriez-vous
lui écrire de venir prendre possession en personne le 15 mai?»
Le général: «Très bien! Je vais écrire tout de suite, tu donneras ma
lettre à Dérigny, qui la portera lui-même à Smolensk, à la poste.»
Le général se mit à table; dix minutes après, Romane remettait la lettre
à Dérigny en lui expliquant son importance et pourquoi le départ était
avancé. Dérigny ne perdit pas de temps.
Mme Dabrovine convint avec son oncle qu'elle se plaindrait vivement de
souffrances nouvelles; que le général proposerait de hâter le départ
pour aller attendre la saison des eaux dans un climat plus doux, et
qu'on le fixerait au 1er juin devant Mme Papofski, mais en réalité au
1er mai, dans quinze jours.
«Négrinski arrivera le 15; nous serons déjà loin, en chemin de fer et en
pays étranger; elle aura dix jours de gloire et de triomphe!»
Madame Dabrovine: «Mais, mon père, ne craignez-vous pas que pendant ces
dix jours, elle n'exerce des cruautés contre vos gens et contre les
pauvres paysans?»
Le général: «Non, ma fille, parce que je ferai, avant de partir, un acte
par lequel je donnerai la liberté à tous mes dvarovoï [3] et par lequel
je déclarerai que si elle fait fouetter ou tourmenter un seul individu,
elle perdra tous ses droits et devra quitter mes terres dans les
vingt-quatre heures.»
[Note 3: Domestiques attachés au service particulier des maîtres.]
Madame Dabrovine: «Je reconnais là votre bonté et votre prévoyance, mon
père.»
Le jour même, à dîner, Mme Dabrovine se plaignit tant de la tête, de la
poitrine, de l'estomac, que le général parut inquiet. Il la pressa de
manger; mais Mme Dabrovine, qui avait très bien dîné chez les Dérigny,
par les ordres de son oncle, avant de se mettre à table, assura qu'elle
n'avait pas faim, et ne voulut toucher à rien.
Natasha était dans le secret du départ précipité, sans pourtant en
savoir la cause; elle montra une insensibilité qui ravit Mme Papofski.
«Elle se perdra dans l'esprit de mon oncle: il est clair qu'elle n'aime
pas du tout sa mère», se disait-elle.
Le général feignit de l'inquiétude, et ne pouvait dissimuler aux yeux
méchants et rusés de Mme Papofski.
«Il ne s'émeut pas de la voir souffrir; il ne l'aime pas du tout»,
pensa-t-elle.
Et son visage rayonnait; sa bonne humeur éclatait en dépit de ses
efforts.
Le lendemain, même scène; Mme Dabrovine quitte la table et va s'étendre
sur un canapé dans le salon; le général, quand il reste seul avec Mme
Papofski, se plaint de l'ennui que lui donne la santé de sa nièce
Dabrovine, et demande conseil à Mme Papofski sur le régime à lui faire
suivre.
Madame Papofski: «Je crois, mon oncle, que ce que vous pourriez faire de
mieux, ce serait de lui faire respirer un air plus doux, plus chaud.»
Le général: «C'est possible... Oui, je crois que vous avez raison. Je
pourrais la faire partir plus tot avec les Dérigny, et moi je ne les
rejoindrais qu'en juillet ou en août aux eaux.»
Mme Papofski frémit. Son règne sera retardé de deux mois au moins.
Madame Papofski: «Il me semble, mon oncle, que dans son état de
souffrance vous séparer d'elle serait lui donner un coup fatal. Elle
vous aime tellement que la pensée de vous quitter...»
Le général: «Vous croyez? Pourquoi m'aimerait-elle autant?» Madame
Papofski: «Ah! mon oncle! tous ceux qui vous connaissent vous aiment
ainsi.»
Le général: «Comment! tous ceux que je quitte meurent de chagrin? C'est
effrayant, en vérité. Mais... alors... vous aussi vous mourrez de
chagrin; et vos huit enfants avec vous! Ce qui fait neuf personnes!...
Voyons..., eux n'en font cinq; c'est quatre de moins que j'aurai sur la
conscience... Alors... décidément Je reste avec vous.»
Madame Papofski: «Mais non, mon oncle, ils seront neuf comme chez moi,
en comptant les Dérigny!»