Beaucoup de personnes s'imaginent que la perfection des armes modernes
entraîne fatalement des pertes effroyables à la guerre. D'autres
soutiennent le contraire; dès 1868, le colonel Ardant du Picq, du 10e
de ligne (tué à l'ennemi, sous Metz, le 15 août 1870), écrivait:
«Combattre de loin est naturel à l'homme; du premier jour, toute son
industrie n'a tendu qu'à obtenir ce résultat, et il continue...
L'invention des armes à feu a diminué les pertes des vaincus dans les
combats; leur perfectionnement l'a diminué et le diminue chaque jour...»
Ces deux opinions paraissent beaucoup trop absolues, mais la statistique
est plutôt rassurante.
En 1859, à Magenta, 48.000 Franco-Sardes perdent 8 %; 62.620 Autrichiens
9,2 %. A Solférino, 151.000 Franco-Sardes perdent 8,9 %; 133.000
Autrichiens, 10,3 %. Pendant cette campagne, on employa pour la première
fois le canon rayé de 4.
En 1866, à Koeniggraetz, les Prussiens (220.982) ont le fusil à aiguille
et une artillerie médiocre; les Autrichiens (215.134) possèdent des
canons excellents, mais sont encore armés de fusil à piston. Les
Prussiens perdent 4 %; les Autrichiens 11 %.
En 1870, les pertes furent parfois plus élevées. A cette époque, il
existe une différence d'armement entre les deux adversaires. Les
Allemands ont encore le fusil à aiguille, mais leur canon se chargeant
par la culasse est très supérieur à notre matériel, qui date de 1859. Il
est vrai que notre chassepot vaut mieux que le fusil prussien.
A Froeschwiller, _de 8 h. 30 du matin à 4 heures du soir_, les Allemands
(71.500 engagés) ont eu 9.270 tués ou blessés, soit 13 %, les Français
(36.860), 8.000, soit 21 %.
A Rezonville, de _11 heures du matin à 9 heures du soir_, les pertes des
Allemands (63.000) sont de 15.800 hommes, soit 25 %; les nôtres
(113.000) de 11.460, soit 10 %.
A Saint-Privat, la lutte est menée _de 11 h. 45 du matin à 9 heures du
soir_, par 190.000 Allemands, contre 110 000 Français; elle coûte aux
premiers 20.130 hommes hors de combat, soit 10 %, et à nous 12.270, soit
11,5 %. Encore faut-il ajouter que ce jour-là, dans l'espace de trente à
trente-cinq minutes, de 5 heures un quart du soir à 6 heures moins un
quart, la garde prussienne a perdu 309 officiers et 7.923 hommes.
Pendant la guerre russo-turque, à la bataille de Plewna (11 décembre
1877), les Russo-Roumains (120.000) ne perdent que 1,6 %; les Turcs
(36.000), environ 15 %.
En Mandchourie, à Liao-Yang, _dans une lutte qui a duré dix jours_, les
Japonais ont mis en ligne 220.000 hommes et 750 canons; les Russes leur
ont opposé 150.000 hommes et 600 pièces. Les premiers y ont perdu 30.000
hommes; leurs adversaires, 13.500, soit respectivement 13 % et 9 %. Ces
pertes, réparties sur dix jours, sont peu de chose, comparées à celles
des armées de 1870. De ces divers chiffres il semble permis de conclure
tout au plus que, malgré le perfectionnement des armes modernes, la
proportion des pertes n'augmente pas sensiblement avec l'importance des
effectifs en présence.
Pendant les guerres récentes des Balkans, les pertes des différents
adversaires n'ont jamais dépassé 10% de l'effectif des combattants
_engagés_.
Ajoutons que les progrès accomplis au double point de vue de la
chirurgie et de l'hygiène permettent de sauver trois et même quatre fois
plus de blessés qu'autrefois.