Nombre de personnes ayant des parents ou des amis sous les drapeaux se
demandent, sinon avec inquiétude, du moins avec une anxiété fort
compréhensible, quel est l'esprit général de nos chirurgiens militaires.
Le docteur Rebreyend, qui fit avec les Bulgares toute la campagne des
Balkans, va nous rassurer à cet égard:
«... Alors que dans certaines ambulances la rumeur publique accusait
tels chirurgiens d'avoir l'amputation déplorablement facile, chez nous,
au contraire, on connut dès le début notre tendance résolument
conservatrice.
»Cela commença par un pouce qui vraiment ne tenait plus guère et que je
refusai néanmoins d'amputer. Avec quel lumineux sourire ce grand garçon
agitait tous les matins sa main restée complète! Ce fut de lui que data
l'axiome: «Chez les autres on coupe, chez les Français on recolle.» Et
de fait, contrairement à certaines légendes, celle-ci fut vraie. Pendant
cette campagne, nous ne fîmes, et bien à contre-coeur, que trois
amputations: un bras, une jambe et une cuisse.
Il advint même, pendant notre dernier mois d'exercice, un incident très
flatteur. Un sous-officier, le bras cassé par une balle, languissait
dans une ambulance étrangère, le bras oedémateux, avec une forte fièvre
tous les soirs. Tant et si bien qu'on déclara l'amputation nécessaire.
Il protesta, fit un tel tapage, répéta si obstinément «qu'il voulait
aller chez les Français, où l'on ne coupait pas les membres», qu'un beau
matin on prit le parti de l'envoyer au diable, c'est-à-dire où il
voudrait. Il vint chez nous. Après vingt-quatre heures d'observation, on
le mit dans un «Hennequin» bien classique, d'où il sortit trente jours
après, consolidé.
»A nous comparer aux chirurgiens étrangers, avec qui nous voisinions,
nous avons conçu quelque fierté de nos méthodes françaises. Toujours, à
la base de tout, se retrouvait la valeur de notre enseignement clinique.
Poser l'indication opératoire; poser celle, souvent plus délicate, de
l'abstention; ne pas considérer tout comme fini avec l'opération
terminée; rester, dans la direction quotidienne du traitement ultérieur
des chirurgiens, aussi «médecins» que possible: voilà qui est purement,
exclusivement français. Au total, nous pratiquâmes environ soixante-dix
grandes opérations. Puis, par petits paquets, par trois, par six, par
dix, on évacua peu à peu les guéris de l'ambulance. Il vint un jour où
Mikhaïlowski, toujours l'ami dévoué de nos débuts, prit à l'ambulance de
la reine nos onze derniers convalescents. Un gros chagrin pesa sur nos
coeurs, avec le silence des bâtiments muets. Sur le seuil de la salle
qu'elle retrouvait vide, une de nos infirmières pleura...» (_Les
Français aux armées de Bulgarie_. Mame, éditeur.)
D'autre part, M. Delorme, médecin inspecteur général de l'armée, a lu, à
une des dernières séances de l'Académie des sciences une note très
complète sur le traitement des blessures de guerre, où, à côté de
détails trop techniques pour être rapportés, nous trouvons les
indications suivantes:
«A l'heure actuelle, la chirurgie de guerre doit être conservatrice dans
la grande majorité des cas, dans la presque totalité des blessures par
les balles.
»L'étroitesse des plaies faites par des balles modernes, l'abstention de
la recherche systématique des corps étrangers, les pratiques de
l'antisepsie et de l'asepsie, ont eu pour conséquences de transformer le
pronostic du plus grand nombre de blessures de guerre, d'en écarter les
complications, de réduire les pertes, d'améliorer les résultats.
»La vie du blessé n'étant plus aussi souvent en jeu qu'autrefois, grâce
à l'asepsie et à l'antisepsie, l'activité du chirurgien doit tendre à
obtenir la guérison avec le minimum de tares consécutives.
»Les pratiques de la chirurgie de guerre dans les lignes de l'avant
diffèrent de celles de la chirurgie commune parce qu'elles sont
commandées par les conditions de milieu, de circonstances et de
fonctionnement chirurgical. Dans les hôpitaux de l'arrière, elles
tendent à se confondre avec celles de la chirurgie journalière.»