elle avait acquis la certitude que le roi ne reviendrait pas ou que--en
admettant qu’il revînt un roi--ce roi ne pourrait plus être celui
qu’elle avait jusqu’à présent attendu? Mademoiselle Charlotte, en telle
occurrence, n’eût assurément plus trouvé à attendre, aucune joie. Et
tout à coup, la vie lui eût semblé très vide et très inutile...
Rien ne remplit plus complètement la vie la plus vide, n’éclaire plus
lumineusement la vie la plus sombre, n’adoucit plus délicieusement la
vie la plus rude qu’un espoir bien cher qu’on porte en soi, dans son
cœur, à toute minute, comparable à ces essences précieuses d’Orient dont
quelques gouttes, soigneusement enfermées dans le chaton d’une bague,
suffisent à parfumer les moindres choses qu’on touche...
Ce talisman, Claude l’avait possédé, mais elle venait de le perdre. Elle
ne comptait plus sur le retour miraculeux de Gérard de Chanteraine. Et
d’ailleurs, eût-elle cru revoir un jour le fiancé tant attendu, qu’elle
ne s’en fût sentie que plus triste et plus découragée encore.
Ce n’était pas cependant que son imagination eût définitivement rompu
avec le monde enchanté des choses que les gens très sensés jugent
impossibles; à de certaines heures, il lui arrivait encore de découvrir
dans ce monde bien heureux, des routes charmantes, jusque-là ignorées...
mais elle ne se sentait plus la force d’y marcher sans appui et quand,
tout récemment, lasse, lasse de se contraindre, elle s’était décidée à
raconter tout haut l’histoire merveilleuse qui lui exaltait l’esprit et
reposait après tout sur une donnée bien réelle, elle n’avait éveillé
dans son entourage qu’une surprise paresseuse et presque incrédule.
Mademoiselle Charlotte avait pour principe de ne point se fatiguer la
tête à chercher le pourquoi de ce qu’elle jugeait incompréhensible.
--Il y a parmi les choses de la vie comme parmi les choses de la
religion, déclarait-elle, des mystères qui nous sont présentés pour que
nous nous habituions, non seulement à ne pas les comprendre, mais encore
à ne pas les étudier. C’est d’une excellente discipline pour l’esprit.
Claude ne partageait pas cette opinion, du moins dès qu’il s’agissait
des mystères de sa propre vie, mais elle finissait par baisser le front
et par s’avouer que mademoiselle Charlotte n’avait ni toujours ni tout à
fait tort, lorsqu’elle disait:
«--Vous avez trop d’imagination, Claude. Quand vous me laissez entrevoir
quelque chose des extravagances qui hantent votre cervelle, il me semble
feuilleter un livre de contes de fées!»
Si intense était pourtant le charme de ces contes de fées dont souriait
mademoiselle Charlotte, si douces en étaient les fables décevantes,
qu’il arrivait encore à Claude de se redire l’un de ceux que son enfance
avait le plus aimés.
Quand elle était bien seule, comme en ce moment même, quand, du fond du
boudoir à la lampe rosée, elle n’entendait d’autre bruit que le son
lointain et mélancolique des romances de mademoiselle Marie-Rose,
Claude, ainsi que les enfants dans leurs jeux, s’enivrait d’illusions
volontaires et essayait de croire à la réalité présente de choses qui
n’étaient plus et ne pourraient plus jamais être... Claude jouait à la
_Belle au Bois dormant_; Claude jouait au bonheur.
Pour cela, il lui suffisait de fermer un instant les yeux. Presque
aussitôt, il lui semblait que des pas étouffés bruissaient dans la
galerie, que la porte était ouverte par une main prudente... que les pas
s’approchaient encore... Puis, peu à peu, comme un flot suave qui eût
inondé son cœur, la sensation lui arrivait très douce, d’une présence
chère qui faisait battre ce cœur trop vite, mais qui ne l’effrayait pas,
d’un regard qui effleurait ses paupières closes...
Et un moment, un très court moment, elle était heureuse.
Jamais encore l’illusion aimée n’avait manqué à l’appel de Claude. Elle
revint, cette nuit-là, si complète, que la jeune fille crut qu’à force
de battre, son cœur allait se briser.
C’étaient bien les pas attendus, c’était la porte doucement ouverte,
c’était la présence devinée, encore lointaine, puis toute proche,
puis...
Mademoiselle de Chanteraine sentit que deux mains brûlantes
emprisonnaient les siennes, elle entendit une voix qui disait:
--Claude, ma bien-aimée...
Alors, elle ouvrit les yeux; mais ce ne fut pas cette fois la jolie
phrase précieuse de la princesse qui lui vint aux lèvres: ce fut un nom,
ce fut un cri qui jaillit de son cœur jusqu’à sa bouche, malgré elle,
éperdument:
--Pierre!...
--Oh! merci... merci... répéta la voix.
Pierre Fargeot était à genoux et il serrait étroitement entre ses mains
brunes et rudes de soldat, les petites mains qui se sentaient faibles et
fragiles sous cette étreinte...
--Il faut que vous partiez, monsieur Fargeot, il le faut, implora la
jeune fille.
Mais lui souriait, heureux, ému...
--Claude, murmura-t-il, je vous aime, je vous aime passionnément...
Lorsque, pour la première fois, vous vous êtes éveillée sous mon regard,
lorsque, dans vos yeux à peine ouverts, votre rêve souriait encore au
fiancé que toute votre jeunesse avait attendu, si j’avais passé à votre
doigt la petite bague promise, si je vous avais dit: «Je suis Gérard de
Chanteraine, votre fiancé, votre mari»... m’auriez-vous fui?...
M’auriez-vous répondu: «Vous n’êtes pas celui que j’espérais...»? Oh!
parlez-moi sincèrement aujourd’hui...
Claude remua vaguement les lèvres, mais elle ne put émettre un seul
mot... Elle était très pâle, tout son corps tremblait... Deux grosses
larmes roulèrent lentement le long de ses joues...
Doucement, le jeune homme éleva jusqu’à sa bouche les mains de
mademoiselle de Chanteraine et les baisa, puis, à l’annulaire de la main
gauche il passa la bague ciselée que Claude lui avait rendue quand il
était parti.
--Vous avez dit, fit-il, que cette bague ne vous appartiendrait que si
elle vous était donnée par Gérard de Chanteraine... Voulez-vous
l’accepter de moi?
--Oh! pourquoi me demander cela? balbutia la pauvre enfant, pourquoi...
c’est mal!...
--Pourquoi?
Il avait jeté ce mot comme un cri de triomphe. Alors, les yeux de Claude
rencontrèrent le regard tendre et lumineux qui les cherchait, et,
soudain, ils lurent dans ce regard, comme en un livre grand ouvert, une
réponse si merveilleuse qu’ils s’éclairèrent à leur tour, faisant
resplendir le visage pâle où des larmes perlaient encore...
--Gérard!... murmura la jeune fille, en hésitant, comme inhabile à
prononcer dans la réalité ce nom qu’elle avait tant dit en rêve...
L’homme, à qui elle s’adressait ainsi pour la première fois, n’avait pas
quitté les deux mains dont il s’était emparé en maître; il y appuyait
son front, sa joue, il les baisait avec des précautions attendries,
comme s’il eût craint maintenant de les meurtrir en les serrant trop
fort et il disait:
--Oui, c’est bien moi, Gérard... c’est moi!... Claude, ma petite
cousine, ma chère fiancée, nous ne rêvons ni l’un ni l’autre... et j’en
ai la preuve! Notre union était si bien voulue que le ciel a fait un
miracle pour nous rapprocher...
Claude ne demandait pas qu’on lui expliquât le miracle; elle y croyait
de tout son cœur et cela suffisait à sa raison. Elle était un peu
étourdie de la soudaineté de son bonheur, mais elle était à peine
étonnée d’apprendre que le prince Charmant entrevu dans son rêve se
trouvât être Gérard de Chanteraine, ce fiancé que l’aïeul lui avait
toujours destiné et qui devait apparaître à l’heure dite.
--J’avais deviné... j’avais deviné... quelque chose m’avait dit que
c’était vous... répétait-elle comme en rêve.
Et ses yeux rayonnaient et ses lèvres souriaient, et toute son âme était
dans ce regard, dans ce sourire.
Ce fut seulement quand Pierre, assis près d’elle, lui eut montré le
petit coffre d’émail tout pareil au sien, la chaîne de Gérard, la clé
ciselée, qu’une curiosité lui vint de connaître les détails de la
merveilleuse odyssée à la suite de laquelle le colonel Fargeot se
retrouvait à ses genoux métamorphosé en duc de Chanteraine, ou plutôt de
savoir comment il avait pu se faire que Gérard de Chanteraine, l’homme
qu’elle aimait, qu’elle avait aimé tout de suite et dès qu’il lui était
apparu, lui fût apparu pour la première fois sous le nom de Pierre
Fargeot.
II
LA VENGEANCE D’ANTONIN FARGEOT
Pierre ou Gérard en avait long à dire. Il commença son récit en parlant
à la jeune fille de la mort d’Antonin Fargeot, des paroles que le
malheureux avait prononcées à l’heure suprême, des doutes et des
soupçons engendrés par cette confession incohérente... Puis il entreprit
l’histoire du passé telle qu’il la connaissait maintenant, telle que
tante Manon la lui avait racontée, lorsque après la découverte du
coffret d’émail, elle avait enfin développé et complété les vagues
révélations qu’il avait fallu auparavant arracher une à une à son
angoisse.
Comme l’officier s’étendait malgré lui sur le douloureux roman d’Antonin
Fargeot, comme il s’apitoyait sur les tristesses de cette vie sacrifiée,
Claude eut un petit mouvement de surprise et de révolte.
--Ce méchant homme vous a pris à nous! objecta-t-elle.
Avec une grande douceur, une profonde tendresse, Pierre attira Claude
contre sa poitrine et la gardant ainsi étroitement enfermée dans ses
bras comme pour se bien persuader, à cette minute, qu’elle était à lui
maintenant et qu’aucune puissance, aucun préjugé humain ne pouvait plus
la lui prendre:
--Ma fiancée, ma Claude adorée, fit-il, il ne vous est pas possible de
concevoir ce que cet homme, ce «méchant homme», comme vous dites, a
souffert!... Ah! si vous saviez!... Aimer une jeune fille de toutes les
forces de son être, assez passionnément, assez exclusivement pour ne
plus pouvoir se figurer une vie où on ne la verrait pas et dont elle ne
serait pas le but et la raison d’être; se juger digne d’elle ou capable
de le devenir, sentir qu’aimé d’elle on lutterait sans faiblesse, on
triompherait de toutes les difficultés... Et cependant n’avoir pas le
droit d’espérer que tant d’amour puisse éveiller jamais dans l’âme de la
bien-aimée autre chose qu’un profond dédain ou--si elle est
généreuse--une vague pitié! N’être après tout séparé d’une femme chérie
que par un préjugé, et avoir la certitude que ce préjugé constitue le
plus terrible, le plus infranchissable des abîmes, un abîme que rien au
monde ne saurait combler... Mais, y avez-vous songé? c’est, pour un cœur
aimant et fier, une torture dont l’horreur est inexprimable!... Cette
torture, il l’a connue dans ses plus atroces raffinements, le malheureux
Antonin Fargeot!... Bien plus, il a été insulté, traité comme le dernier
des lâches... bâtonné, devant celle qu’il aimait!... Ah! mon Dieu! mon
Dieu! comment voulez-vous, quand il a souffert _cela_, que je refuse de
pardonner, moi, moi?... Mais s’il avait tué, s’il... ma bien-aimée, s’il
avait tué l’homme qui cherchait à l’avilir, je crois que je pardonnerais
encore.
Emporté par la violence du sentiment qu’il défendait et qu’il avait fait
sien, Pierre s’était levé, le front pâle, les yeux enflammés.
--Comme vous avez l’air méchant, quand vous parlez ainsi! fit Claude en
secouant la tête.
Mais elle souriait, presque convaincue, car elle savait qu’il y avait
beaucoup d’amour pour elle dans ce pardon accordé à Antonin Fargeot.
--Vous n’avez pas peur de moi, pourtant? demanda doucement l’officier,
en se rasseyant auprès d’elle.
--Non, soupira-t-elle, non... tout de suite, j’ai eu en vous une
confiance... très folle... que rien, je crois, ne pourrait plus
ébranler. Il me semble que vous devez mieux que moi juger de toutes
choses... Et, cependant, quelle excuse trouver au rapt d’un enfant sans
défense...
--Ce rapt qu’Antonin Fargeot s’est reproché comme un crime, sur son lit
de mort, n’a pas été commis de propos délibéré, fit le jeune homme. Tout
à l’heure, je vous ai raconté comment le pauvre maître de poésie avait
renoncé à se faire justice lui-même aussi bien qu’à obtenir justice des
autorités... Un grand découragement avait anéanti en lui toute énergie,
toute ambition... Ses chers travaux de littérature et de philosophie ne
lui paraissant plus que vains et sans portée, il les avait délaissés...
Là n’était pourtant pas encore le terme de ses épreuves. Quelque temps
après le mariage de...--c’est par vous que je connais, vous le savez,
les noms mystérieux de cette étrange histoire--quelque temps après le
mariage de mademoiselle Irène de Champierre, Antonin s’était senti si
seul... et si malheureux dans sa solitude qu’il avait essayé de se créer
de nouvelles affections, de nouveaux devoirs. Il avait épousé une jeune
fille qui lui était inférieure, sans doute, sous le rapport de
l’intelligence et de l’éducation, mais dont la bonté, l’honnêteté, le
courage avaient attiré son estime... Bientôt, il perdit sa femme, puis
l’enfant qui lui était resté de ce demi-bonheur trop court... Quelques
jours après ce dernier deuil, comme il errait au hasard de sa songerie
dans cette grande ville de Paris où il vivait seul, maintenant,
d’hôtellerie en hôtellerie, très ignoré, très silencieux, ne se plaisant
en aucun logis, ne recherchant la société de ses semblables qu’autant
que l’exigeait la nécessité de pourvoir à sa subsistance, il oublia
l’heure et minuit sonna avant qu’il eût pensé à la retraite... Sa
songerie l’avait conduit, comme bien souvent sans doute, dans les
parages de cet hôtel de Chanteraine-Champierre qui abritait la nouvelle
existence de la bien-aimée d’autrefois, d’Irène, heureuse épouse,
heureuse mère... Mais, ce soir-là, malgré l’heure tardive, un grand
nombre de personnes couraient affolées suivant la même direction
qu’Antonin Fargeot... L’hôtel de Chanteraine-Champierre était en
flammes!... Bientôt le pauvre homme se précipita vers le lieu du
sinistre et, arrivé là, il apprit simultanément qu’on venait de retirer
de l’édifice incendié le cadavre du marquis de Chanteraine, puis celui
de sa femme... et qu’on ignorait le sort de leur fils, un enfant de deux
ans... Les secours étaient venus trop tard, les escaliers menaçaient de
s’écrouler... Tout espoir était perdu... Antonin n’en demanda pas plus.
Comme un fou, un halluciné, il s’élança dans la fournaise, ne sachant
pas s’il souhaitait de mourir lui-même, parce qu’Irène était morte, ou
de sauver l’enfant de celle qu’il avait tant aimée... Plus tard, il ne
se rappela qu’imparfaitement ce qui s’était alors passé... La nourrice
épouvantée avait quitté sa chambre à coucher en emportant le petit
Gérard de Chanteraine et courait éperdument à travers l’hôtel, sans plus
savoir trouver d’issue; elle rencontra un homme qui semblait braver les
flammes ou les ignorer, et elle lui confia précipitamment, avec l’enfant
que ses bras ne pouvaient plus soutenir, un petit coffret d’émail,
qu’elle avait pu sauver et qu’elle savait précieux...
--Oh! Pierre, s’écria Claude, cette impression d’une grande terreur
ressentie dans une maison en flammes, ce rêve qui troublait vos nuits
d’enfant, c’était un souvenir!
--C’était un souvenir, oui, répéta Pierre.
Puis il reprit, continuant son récit:
--Antonin saisit l’enfant et le coffret et se jeta au hasard dans un
couloir que le feu avait épargné; bientôt, il s’aperçut que, malgré ses
recommandations expresses, la nourrice ne l’avait pas suivi...
Avait-elle tout à coup manqué de force? était-elle retournée en arrière,
follement, pour chercher un objet oublié? Il ne le sut jamais. Il ignora
toujours aussi, par quel prodige, à l’instant où l’immense escalier
s’effondrait aux cris d’horreur de la foule, il avait pu, lui, le
sauveteur inconscient, sortir de l’hôtel par une petite porte de
service. Mais le même instinct qui l’avait dirigé, à travers tous les
obstacles et tous les périls, vers l’air respirable, lui interdit alors
de s’arrêter, et sa fuite éperdue ne prit fin que lorsqu’il eut atteint,
loin de l’incendie, la fraîcheur d’une rue sombre et déserte... Là, une
émotion terrible l’attendait encore... En se penchant sur l’orphelin
qu’il avait sauvé et qui se cramponnait à lui, muet, sans larmes,
Antonin Fargeot crut rencontrer des yeux déjà vus... les yeux de cette
Irène de Champierre qui n’était morte pour le monde que depuis une
heure, mais qu’il pleurait, lui, depuis longtemps. Une ressemblance qui
lui parut frappante, chez cet enfant de deux ans...
--C’est vrai, murmura mademoiselle de Chanteraine... Vous avez les yeux
de votre mère, vous avez aussi son sourire... Cette ressemblance, je
l’ai vue tout de suite... D’abord, je ne me rendais pas compte... puis,
brusquement, quand vous avez regardé le portrait de ma pauvre tante,
j’ai été saisie... Et vous, vous avez aimé ce cher portrait, sans rien
savoir, sans rien prévoir de la vérité!
--Oh! Claude, c’était le portrait de ma mère... de ma mère à moi! Comme
je l’eusse aimée ma mère, Claude?... Et mon père, vous ne m’en avez rien
dit... vous me parlerez de lui?...
--Oui, je vous le promets, répondit la jeune fille. Que de choses nous
avons à nous dire! mais continuez votre récit, mon cher, cher ami...
Cette ressemblance?...
--... Cette ressemblance qui n’est pas illusoire, puisque, vous aussi,
vous l’avez observée, provoqua chez Antonin Fargeot une sorte de
détente... Et le pauvre homme se mit à pleurer... Il pleurait sur la
mort affreuse d’Irène, sur sa propre misère, sur le sort du petit enfant
sans père ni mère qu’il tenait entre ses bras... et, le petit enfant,
sentant confusément, sans doute, que cet homme au visage de douceur et
de tristesse était bon et qu’il souffrait... l’embrassa soudain et le
caressa pour le consoler... Alors, au milieu de tant de douleur, à
l’heure même où la femme aimée venait de mourir, Antonin Fargeot eut un
moment d’ineffable joie et le courage lui manqua pour se séparer
aussitôt de l’orphelin, de ce fils d’Irène qui ne connaissait pas encore
les distances sociales et qui baisait doucement de sa bouche innocente
le «philosophe» que les laquais de son grand-père avaient chassé...
Personne dans la foule terrifiée n’avait pu remarquer au milieu des
flammes et de la fumée tandis que l’escalier s’écroulait et bientôt,
avec lui, toute une partie de l’hôtel, le passage d’un homme qui s’était
enfui, en courant, comme beaucoup d’autres à cette minute d’épouvante;
personne ne savait que Gérard de Chanteraine eût échappé à la mort...
Antonin l’emporta à l’autre bout de Paris, dans une auberge où il se
présenta vers le matin, comme un voyageur quelconque... Mais l’enfant,
en proie à une fièvre ardente, semblait maintenant anéanti... comme s’il
n’eût plus su trouver les quelques mots qu’il devait déjà connaître, il
bégayait de temps à autre des sons inarticulés, de vagues syllabes qui
n’avaient point de sens... Une grave maladie se déclara. Pendant
plusieurs jours, la vie et la mort se disputèrent Gérard de Chanteraine,
et quand la vie eut enfin triomphé, Antonin sentit qu’en rendant ce
petit être à ceux qui le croyaient mort, à M. de Champierre peut-être,
il allait perdre Irène encore une fois... Mais il ne trouva pas la force
d’accepter ce nouveau déchirement... Et, après une suprême lutte, il
consomma sa faute; il la consomma en la raisonnant sans doute et je
crois comprendre le travail qui put se faire dans son esprit.
»Rien du passé ne subsistait plus, après l’horrible crise, dans le
cerveau de l’enfant. On eût dit que, revenant à la santé, Gérard avait
recommencé une autre vie. Il avait fallu lui apprendre à marcher, il
faudrait lui apprendre à parler...
»Antonin Fargeot garderait auprès de lui l’héritier des Chanteraine,
l’élèverait comme il eût élevé le fils qu’il venait de perdre, il le
doterait de tout le savoir qu’il avait lui-même amassé au cours de sa
douloureuse jeunesse; il le mettrait à l’abri des préjugés de race, il
développerait en ce cœur vierge les instincts généreux et purs de l’être
que la corruption sociale n’a pas encore touché, puis, quand il aurait
fait de ce fils de noble un homme libre, conscient et respectueux de la
dignité humaine, il le rendrait au comte de Champierre. Telle serait la
revanche de l’amoureux bafoué! Un jour, le grand seigneur avait jeté
comme une injure à la face d’Antonin Fargeot le mot de philosophe; ce
serait bien en philosophe qu’Antonin Fargeot se vengerait du grand
seigneur...»
»Mais les événements publics vinrent modifier ces projets. Il y eut un
jour où Antonin put penser avec raison qu’étant donné l’état des choses,
il était meilleur et moins périlleux pour l’enfant enlevé de s’appeler
Pierre Fargeot que Gérard de Chanteraine... Vous connaissez la fin de
cette étrange histoire. Je serais resté toujours Pierre Fargeot, non
seulement si mon père adoptif n’avait pas été pris de remords à l’heure
de quitter cette vie, mais encore si le plus extraordinaire des hasards
ne m’avait permis de deviner, par déduction, un nom que la vue des
objets impersonnels contenus dans ce coffret, n’eût pas suffi à me
révéler... Mais, je vous ai connue, je vous ai aimée, mon ange, mon
trésor!... Et il semble vraiment qu’en mourant, celui qui m’a élevé--oh!
si tendrement, Claude, avec tant de dévouement--ait pressenti, lui
aussi, quelque chose de l’avenir quand il m’a dit: «Tu me pardonneras,
peut-être, quand tu auras aimé...» Vous lui pardonnerez comme moi,
n’est-ce pas, Claude?
--Si vous voulez, concéda mademoiselle de Chanteraine. Il me semble que
je ne sais plus haïr... Et pourtant, mon grand-père le duc de
Chanteraine a pleuré amèrement la mort de son petit-fils, et pourtant si
cet homme ne vous avait pas enlevé à votre famille, vous ne seriez
pas...
--Qui sait ce que je serais?... Rougissez-vous donc de ce que je suis?
--Rougir de vous! oh! Pierre!
--Vous m’appelez encore Pierre?
Claude sourit, et très bas:
--Je crois que pour moi vous serez toujours Pierre.
--Et cependant, si j’étais resté Pierre pour tous, si je n’avais eu
droit que... qu’au seul titre en somme, ma pauvre bien-aimée, qui vaille
qu’on m’en sache gré, parce que je l’ai moi-même conquis; si je n’avais
été enfin qu’un pauvre officier de l’armée d’Italie... vous n’auriez
jamais été ni ma fiancée ni ma femme. Et si Gérard, un autre Gérard
était venu...
Mademoiselle de Chanteraine le regarda avec reproche.
--Vous m’avez fait espérer, lors de notre tout premier entretien,
dit-elle, que Bonaparte n’était point ennemi de la foi et que, par lui,
les églises seraient rouvertes aux âmes pieuses. Ne me croirez-vous pas,
si je vous jure que depuis, cette idée m’a hantée: «Les cloîtres aussi
nous seront-ils rendus?»... Car, si je restais la fiancée fidèle de
Gérard de Chanteraine, c’était bien, néanmoins--oh! mon ami, soyez-en
sûr--c’était bien à Pierre Fargeot que mon âme s’était donnée... Et je
n’aurais pu la lui reprendre que pour l’offrir à Dieu.
III
LA CLÉ D’ARGENT
Il fallut bien pourtant se rappeler que Claude n’était ni la seule
survivante de la famille de Chanteraine, ni la seule habitante du
château...
Deux jours avant, obsédée par une pensée qui ne lui avait pas laissé de
repos depuis qu’elle avait vu la bague du vieux duc de Chanteraine entre
les mains de Pierre Fargeot, la jeune fille s’était décidée à prendre un
parti qui lui coûtait beaucoup. Elle avait parlé à sa tante des choses
qu’elle avait si longtemps tues pour obéir au désir de son grand-père et
des événements plus récents qui avaient jeté le trouble dans sa vie et
lui paraissaient trop merveilleux pour qu’elle n’y vît pas la
manifestation d’une volonté providentielle.
La tante de Chanteraine et les cousins de Plouvarais n’avaient pas été
éloignés de croire tout d’abord que, prise de folie, Claude leur faisait
ouïr le plus étrange de ses «contes de fées»; mais la jeune fille leur
avait révélé au moyen des deux devises, le secret de l’armoire de fer
et, ayant pour ainsi dire touché du doigt le mystère dont ils étaient
prêts à rire, les vieux portraits s’étaient trouvés forcés d’avouer que
le conte offrait, tout au moins, les apparences d’une histoire vraie.
Claude avait espéré décider ainsi sa tante à se mettre sous la
protection des autorités nouvelles, pour reparaître dans le monde des
vivants et obtenir ensuite que des recherches fussent faites--elle eût
été bien en peine de dire lesquelles--sur les origines de ce Pierre
Fargeot qui ressemblait si singulièrement à la marquise Irène de
Chanteraine.