--Merci, colonel Fargeot, et que Dieu vous garde, reprit Claude,
essayant d’affermir sa voix qui s’altérait.
Pierre hésita un très court instant, puis, d’un mouvement presque
brusque, il saisit la main qui pendait, inconsciente, sur la jolie robe
à bouquets roses; longuement, follement, comme s’il ne pouvait s’en
détacher, il y pressa ses lèvres. Et, il s’enfuit.
Sans se retourner une seule fois pour regarder en arrière, sans ralentir
sa marche pour reprendre haleine, il traversa les ruines de Chanteraine,
il descendit la pente abrupte, il suivit jusqu’à la grande route le
chemin qui ceinturait la colline.
Là, il s’arrêta et passa sa main sur son front, sur ses yeux... Une
phrase de Claude lui revenait obsédante:
«J’ai cru voir en vous Gérard de Chanteraine...»
Un instant, irrésistiblement attirés, ses regards s’absorbèrent sur la
petite bague étrange; mais, bientôt, il secoua la tête, comme pour
chasser une idée importune ou folle.
--Quelles chimères cette pauvre enfant m’a mises dans l’esprit!
murmura-t-il. Oh! tante Manon, tante Manon, qu’allez-vous me dire?
V
TANTE MANON
Lorsque Pierre--avec des ménagements infinis--eut appris à la tante
Manon la mort d’Antonin Fargeot, la pauvre femme pleura beaucoup. Et,
profondément ému devant cette douleur de toute vieille qui ressemblait
un peu, dans ses manifestations extérieures, à une douleur enfantine,
l’officier berça de paroles tendres et de caresses celle qui, bien des
années auparavant, avait ainsi apaisé ses pleurs de tout petit... Puis,
encore endolorie du coup qu’elle avait reçu, la tante Manon regarda son
Pierre, l’admira, le questionna, l’entoura d’attentions et de soins
ingénus... On eût dit qu’elle cherchait à oublier le triste présent pour
se croire revenue au temps où elle contait si bien l’histoire de la
Belle au bois.
Ni la petite maison de Roy-lès-Moret ni la tante Manon elle-même
n’avaient beaucoup changé depuis ces temps d’avant le déluge! Les murs
de la maison avaient encore un peu noirci, les cheveux de tante Manon
avaient encore un peu blanchi... mais le vieux logis et la vieille femme
avaient gardé leur air de bonté naïve... Il y a des maisons qui sont
bonnes et naïves, on le devine tout de suite, en entrant, à je ne sais
quoi dans la disposition des meubles de l’âtre qui accueillent, dans
l’arrangement des belles images et des poteries coloriées des murs qui
sourient.
Près de la tante Manon, entre les murs vénérables de la maison de
Roy-lès-Moret, Pierre Fargeot crut un moment, lui aussi, qu’il était
retourné de bien des années en arrière. Mille souvenirs l’appelaient, de
tous les points de la salle où tante Manon lui servait dans une
assiette, dont il reconnaissait les enluminures ardentes, une de ces
soupes épaisses et odorantes qu’elle s’entendait à faire mieux que
personne, et il n’imposait pas silence à ces revenants du passé. Il
aurait voulu se réfugier au milieu d’eux, comme en un asile où rien du
présent n’eût pu l’atteindre.
Maintenant qu’il touchait au but, son impatience de savoir avait fait
place à une appréhension de ce qu’il pourrait apprendre et il n’osait
pas interroger.
Qu’allait-elle dire, la pauvre vieille Manon? Se rappelait-elle encore
les choses d’autrefois? Sous le poids des années, le fragile secret ne
s’était-il pas brisé, au delà de ce front osseux sur lequel la peau
parcheminée paraissait trop mince et trop tendue?
Pierre avait résolu qu’il ne parlerait pas du mystère avant le
lendemain. Il lui semblait à la fois qu’il pouvait s’accorder cette
trêve et qu’il la devait à la tante Manon.
Quand vint le soir, tous deux s’assirent, sans que le sujet terrible eût
été abordé, dans le jardinet planté de fleurs et de légumes qui
entourait la maison de Manon Fargeot.
Le ciel s’était doré très doucement, après la journée chaude... des
insectes passaient presque silencieux dans l’atmosphère calme; des
parfums de fleurs très humbles, des aromes de fraises mûres montaient
des plates-bandes; des voix de paysans qu’accompagnait un son continu de
clochettes chantaient au loin; c’était l’heure de la rentrée des
troupeaux, une heure ineffablement calme, une de ces heures où il semble
que rien de violent ne puisse s’être passé sur la terre...
La douceur en était telle que Fargeot eût craint de rompre le charme en
prononçant une parole, quelle qu’elle fût... Il lui paraissait bien
vraiment, en cet instant, que toute sa vie s’était écoulée là, que tout
événement qui n’eût pas tenu entre les quatre haies vives de ce pauvre
courtil ne pouvait provenir que d’un monde irréel de fantaisie et de
rêve.
Cependant, même à cette heure d’oubli volontaire, l’image d’une jeune
fille vêtue de clair se dessinait légère, presque aérienne, dans le
petit jardin de tante Manon.
Pierre savait que, maintenant, cette image l’accompagnerait toujours et
qu’elle s’encadrerait souvent ainsi, pure et mélancolique, dans l’or
pâle des soirs.
Il ne voulait pas donner de nom précis à l’apparition délicieuse... Elle
s’appelait pour lui la bien-aimée et sa présence n’était subordonnée ni
aux lois du temps ni à celles de l’espace... Il s’absorbait dans la
contemplation sereine de l’être, invisible pour d’autres, qui était là,
tout proche pour lui, et les mots d’adoration que ses lèvres ne
prononceraient jamais chantaient, entendus de lui seul, dans son cœur et
parmi les choses...
Mais soudain, comme si la ravissante paix du crépuscule eût, par quelque
rapprochement confus, suggéré à ses quatre-vingts ans une demande
anxieuse, Manon Fargeot parla:
--Oh! dis-moi, mon enfant, fit-elle, sa mort a-t-elle été douce? Pendant
les dernières heures--celles que tu as passées auprès de lui--a-t-il
retrouvé toute sa connaissance? T’a-t-il dit adieu avec sa vraie tête et
son vrai cœur?
C’était l’éternel problème, et la tante Manon qui prononçait à son tour
les paroles d’angoisse ne savait pas que, si quelqu’un pouvait encore y
répondre en ce monde, c’était elle, elle la pauvre vieille, elle
traduisant de sa petite voix cassée, les réminiscences, peut-être bien
vagues, de sa mémoire peut-être endormie...
Mais Pierre sentit que le moment décisif était venu et, devant le beau
ciel doré qui, lentement s’obscurcissait, il évoqua, pour la tante
Manon, les souvenirs de la dernière nuit, des dernières heures qu’il
avait vécues auprès de son père mourant.
Cependant, comme il voulait à tout prix connaître la vérité, il ne parla
d’abord qu’en termes vagues du délire où, par moments, la raison de son
père avait paru sombrer et il se garda de laisser voir qu’il n’avait
lui-même pas su ou pas osé faire la part de la fièvre, au milieu de tant
de propos étranges recueillis par lui, au lit de mort d’Antonin. Et
lorsqu’il aborda enfin la question de laquelle toute sa vie lui semblait
maintenant dépendre, ce fut avec fermeté, sans avouer son incertitude,
ce fut comme s’il ne s’agissait pour lui que d’obéir docilement à une
volonté exprimée par son père, ce fut comme s’il avait lui-même pu
accepter, sans le moindre doute sur la lucidité du cerveau qui les avait
conçues, les paroles dont il devait transmettre à sa tante, le sens
précis.
--Tante Manon, fit-il doucement, je m’étais promis de ne point vous
tourmenter aujourd’hui de ces choses, mais j’en ai l’esprit obsédé et
voilà qu’en m’interrogeant sur les derniers moments de mon père, vous me
rendez irrésistible la tentation de vous interroger à mon tour... Le
suprême effort de celui que nous pleurons fut pour me recommander
d’aller à vous... Il avait peine à rassembler ses souvenirs; tout
courage, toute force surtout lui manquait pour me mettre au fait de...
je ne sais... d’un mystère, d’un secret qu’il voulait que je connusse...
d’un secret dont il me parlait avec angoisse et qui semblait troubler
douloureusement son cœur... presque sa conscience... Ce secret, il
paraît que vous le savez, tante Manon, et mon père, qui n’a pu me le
dire, désire que je l’apprenne de vous... Je suis venu vous le demander.
Tante Manon avait pâli. Lentement elle secoua la tête...
--A quoi bon?... à quoi bon?... murmura-t-elle.
--Ah! je vous en supplie, implora l’officier... L’heure est solennelle
pour vous comme pour moi. C’est au nom de mon père... de votre neveu,
que vous aimiez, qui vous aimait, que je vous prie de ne me rien cacher?
--A quoi bon?... répéta la vieille femme. Je sais si peu!... Et le peu
que je sais... te fera souffrir... A quoi bon?...
--Tante Manon, continua l’officier, la volonté des mourants doit être
respectée... Qui ménagez-vous? Moi, grand Dieu! Ne voyez-vous pas que
toute certitude me serait moins horrible que cette anxiété, que ce
doute?... Ah! je vous en prie, je vous en conjure... Ce secret?
--Ce secret... hélas! mon pauvre petit, c’est celui de ta naissance...
Ces mots n’étaient pas prononcés que, déjà, Pierre avait saisi
convulsivement les mains de la pauvre vieille.
--Le secret de ma naissance... je ne suis donc pas...
--Tu n’es pas le fils d’Antonin Fargeot, tu n’es pas le fils de Remiette
Aublet, sa femme, non, mon enfant, non... soupira Manon.
Pierre était livide.
--Mais le nom de mon père... le nom de mon vrai père... vous le savez?
Les mains de la bonne femme tremblèrent plus fort.
--Oh! mon Dieu, ce nom, fit-elle... Ne te l’a-t-il pas dit?... Ne te
l’a-t-il pas dit à l’instant suprême... comme un nom quelconque, tu
comprends, sans dire autre chose... Rappelle-toi bien?
--Vous l’avez oublié! clama Pierre.
La vieille hocha la tête.
--Je ne l’ai jamais su...
--Ah! je comprends, je comprends... c’était ce nom-là qu’il cherchait
dans son délire, oui... et qu’il n’a pu retrouver... Tante Manon,
s’écria le jeune homme avec désespoir, tante Manon, parlez-moi... Vous
ne savez pas le nom de mon père, mais vous savez... vous savez...
--Je ne sais presque rien, mon pauvre enfant... reprit Manon. Ton
père--je veux dire Antonin Fargeot, hélas!--m’avait remis, il y a
longtemps, une lettre cachetée où tout était écrit... et que je devais
te donner, un jour, après sa mort! Cette précaution m’avait fait
sourire... Comment aurai-je alors supposé qu’Antonin, si jeune encore,
mourrait avant moi?... Puis tu partis pour l’armée, tu devins
officier... capitaine... que sais-je?... La dernière fois que je vis mon
neveu, il me redemanda la lettre et la brûla sous mes yeux... «A quoi
bon troubler cet enfant, en lui disant la vérité, m’expliqua-t-il. Il a
fait du nom de Fargeot, un beau nom de soldat... à quoi bon lui en
révéler un autre?»
--Et rien... rien ne vous a jamais laissé soupçonner, quel pouvait-être
cet autre nom?
--Rien, je te le jure, sur la mémoire chérie de ma mère, mon pauvre
enfant!...
VI
LE NOM
--Longtemps, j’ai cru moi-même que tu étais le fils d’Antonin, reprit
Manon Fargeot au bout d’un moment. J’avais vu grandir mon neveu sous les
yeux de mon cher frère, de ma digne belle-sœur, morts trop tôt, eux
aussi... je l’aimais tendrement, il me rendait mon affection, je le
sais... mais les voyages sont difficiles aux pauvres gens! Aussi y
avait-il plusieurs années que je n’avais reçu la visite d’Antonin,
lorsqu’il vint m’annoncer son mariage avec une ouvrière de Paris, une
brave fille nommée Remiette Aublet. C’était en 1775. A cette époque, il
passa quelques jours avec moi, et, en une heure d’abandon, comme nous
nous entretenions de ses parents, de nos souvenirs communs, il me conta
les peines de sa vie.
--Pauvre père! fit l’officier, repris, dominé par le passé. Souvent il
m’a parlé des travaux, des espoirs de sa jeunesse. Il avait rêvé la
gloire, lui aussi! Que lui a-t-il manqué pour atteindre au succès?
peut-être, un peu plus d’énergie, un peu plus de confiance en
lui-même...
--Un peu plus de bonheur surtout! acheva la tante Manon. Plus tard je
pourrai te redire en ses moindres détails, telle enfin qu’elle me fut
dite à moi, la triste histoire de ce cœur tendre et bon... Avant son
mariage, Antonin Fargeot s’était pris à aimer une belle demoiselle dont
tout le séparait, naissance et fortune. Un jour même, il avait poussé la
folie jusqu’à avouer son amour à celle qui en était l’objet et son aveu
bien humble, son aveu désespéré, avait été surpris... Alors, pour se
venger de ce qu’il considérait comme un outrage, le père de la jeune
personne avait eu une pensée odieuse; il avait appelé ses laquais et
fait jeter à la porte, insulter grossièrement par eux, sous les yeux de
sa fille, le pauvre maître de latin qui...
Un cri d’horreur exaspérée interrompit la phrase...
--Oh! le malheureux, le malheureux!!
Une flamme sombre brillait dans les yeux de Fargeot; ses poings se
crispèrent...
--Oh! oui, bien malheureux, affirma la bonne femme. La pensée de
conquérir,--à défaut de l’amour, hélas!--l’estime, l’admiration de cette
jeune fille, l’avait seule soutenu dans ses efforts vers le succès...
C’était un homme faible et mal taillé pour la lutte qu’Antonin Fargeot!
Chassé de la maison où se renouvelait presque chaque jour son courage,
il ne se sentit plus la force nécessaire pour continuer l’œuvre qu’il
avait entreprise; il renonça à ses travaux, ne demandant plus qu’à
gagner, par des leçons, sa misérable vie. Il croyait bien aussi avoir
renoncé au mariage, mais il avait soif d’aimer, de se dévouer plutôt. Un
hasard le rapprocha de Remiette Aublet; elle était honnête, pauvre et
seule comme lui... il l’épousa. Ce mariage eut lieu peu de temps après
le séjour que mon neveu avait fait à Roy-lès-Moret; l’année suivante,
une lettre presque joyeuse m’annonça la naissance d’un fils... Cependant
il ne m’avait pas encore été permis de connaître cet enfant, lorsqu’un
jour de l’année 1778 Antonin Fargeot t’apporta à moi. Remiette était
morte, quelques mois auparavant. Le pauvre veuf me confessa que la tâche
d’élever un enfant, qui n’avait pas deux ans de vie, lui paraissait bien
lourde et il me pria de te garder auprès de moi. C’est ainsi que tu me
fus confié.
--Mais cet enfant, le fils d’Antonin Fargeot? fit Pierre, sortant pour
poser cette question de l’accablement dans lequel il était tombé.
--Cet enfant venait de mourir, soigné, veillé par son père jusqu’à la
dernière seconde. Je sus tout cela plus tard. Mais, à ce moment précis,
mon neveu ne me dit absolument rien qui pût me faire pressentir la
vérité et, ensuite, un assez long temps se passa de nouveau sans que je
le revisse. Tu étais déjà un beau petit garçon, bien fort, bien robuste
et tu marchais sur tes dix ans, lorsque Antonin vint pour te reprendre.
Alors, après m’avoir fait jurer sur le crucifix de ne jamais révéler à
personne les choses qu’il allait me dire, il m’avoua que, depuis
longtemps, son fils n’était plus et il me parla de toi, l’enfant
étranger, qu’il chérissait... La confession qu’il me fit--car ce fut
bien une confession--se trouvait consignée dans la lettre que j’avais
pour toi et qui contenait aussi, je crois, avec le nom de ton père et
ton propre nom, des détails importants sur ta famille. Cette lettre,
Antonin, tu le sais, me l’a redemandée, ayant résolu de te laisser
ignorer toujours la vérité... Il est probable qu’à l’heure de la mort,
le pauvre malheureux ne s’est plus senti le droit d’emporter dans la
tombe le secret que j’étais seule à connaître et que j’avais juré de ne
dire jamais...
--Puisqu’il en est ainsi... dites-moi ce que vous savez, tout ce que
vous savez, tante Manon, supplia Pierre.
--Que je vous dise tout ce que je sais?--fit Manon Fargeot, se servant
pour la première fois en parlant à Pierre, de ce pronom cérémonieux,
comme si pour la première fois, elle s’avisait de l’abîme que le secret
dont elle avait dit la moitié creusait entre son pauvre cœur maternel et
l’enfant qu’elle avait élevé.--Hélas! que signifie ce que je peux
savoir, puisque je ne sais rien qui vous permette de retrouver votre
famille, puisque j’ignore la seule chose qui importe à cette heure, le
nom de vos parents... Et peut-être allez-vous haïr la mémoire d’Antonin
Fargeot, qui vous a bien aimé, oh! bien aimé, je vous assure... et
peut-être allez-vous me haïr moi-même, comme la complice de ce faux
père, moi qui, connaissant une partie de la vérité, ai tenu mon serment
de ne la divulguer à personne...
Le visage de Manon Fargeot exprimait à la fois un chagrin si poignant et
une tendresse si vraie, que Pierre, ému, oublia sa propre anxiété et la
douloureuse impatience que lui causaient les réticences de la pauvre
femme pour ne penser qu’à cette angoisse d’un cœur qui lui avait été,
qui lui était encore absolument fidèle et dévoué.
D’un mouvement très doux, il prit les mains de tante Manon et,
l’attirant à lui, comme tout à l’heure, lorsqu’il voulait la consoler:
--Vous avez raison, dit-il, peut-être haïrai-je dans un instant la
mémoire de... cet homme que je pleurais il y a quelques minutes encore
et dont la vie m’apparaît maintenant comme une effrayante énigme... mais
vous, vous!
--Moi? bégaya la vieille tante.
--Écoutez-moi bien, tante Manon, reprit le jeune homme en croisant de
son regard loyal le regard timide, incertain des pauvres vieux yeux qui
se remplissaient de larmes, vous, vous ne pouvez pas être responsable
d’une action que vous n’avez pas même connue avant qu’elle fût
commise... On vous a confié un enfant et, n’obéissant qu’à votre cœur,
vous lui avez servi de mère, vous l’avez bercé, veillé, chéri... Je
serais un ingrat si je ne m’en souvenais pas! Quoi que vous ayez à me
dire, je vous aime... vous êtes, vous serez toujours pour moi, tante
Manon!
Manon sanglotait.
--Ah! mon grand, mon beau soldat... mon cher petit enfant, que tu es
donc le meilleur des hommes! fit-elle.
Pierre la laissa s’apaiser, puis doucement:
--Tante Manon, répéta-t-il, dites-moi ce que vous savez d’Antonin
Fargeot, dites-moi comment l’enfant que j’étais en vint à se trouver au
pouvoir de cet homme... dites-moi vite... Peut-être votre récit me
fournira-t-il, à défaut d’une solution définitive, quelque indice
précieux!
--Je vais te satisfaire de mon mieux, mon enfant, soupira la bonne femme
en s’essuyant les yeux; mais, crois-moi, ce récit ne peut te fournir
aucun renseignement positif sur ton passé... pas plus d’ailleurs que...
Un souvenir lui revenait tout à coup; tant par scrupule de conscience
que pour gagner du temps avant l’aveu suprême, elle ajouta...
--... pas plus, d’ailleurs, que le coffret qu’Antonin Fargeot me confia
jadis... et que je possède encore aujourd’hui.
--Un coffret! mais que contient-il?
--Presque rien! de menus bijoux... rien qui porte un nom, un chiffre ou
des armes... car ton père portait un titre, sous l’ancien régime, je le
sais...
--Oh! vous me rendez fou! gémit le pauvre Pierre. Ce coffret,
montrez-le-moi... par pitié!...
La tante Manon se leva aussitôt et entra dans la maison, où le jeune
homme la suivit. Là, elle tira d’une antique armoire à cachettes un
petit coffre d’émail champlevé... et Pierre, éperdu, crut voir celui
que, quelques jours auparavant, mademoiselle de Chanteraine avait ouvert
sous ses yeux.
--Regarde, fit la vieille sans remarquer que l’officier terrassé par
l’émotion ne l’interrogeait plus, ces objets t’appartiennent. Quand
Antonin Fargeot te prit pour son fils, tu portais au cou cette chaîne
d’or avec cette jolie médaille de Saint-Michel... Il y avait aussi une
bague, une petite bague de femme, mais Antonin ne me l’a pas donnée,
c’était comme un talisman qu’il gardait... Et puis, regarde encore...
voici autre chose, une clé d’argent toute ciselée... Ah! pourquoi,
pourquoi ton nom n’est-il pas écrit sur ces bijoux, mon pauvre enfant?
... Mais le nom que les lèvres du maître d’école n’avaient pu proférer
dans les affres de l’agonie, le nom que Manon Fargeot cherchait en vain,
le nom mystérieux flamboyait déjà sur le coffret à reliques, sur la
chaîne d’or, sur la clé d’argent, aux yeux extasiés de l’homme qui
aimait Claude de Chanteraine.
TROISIÈME PARTIE
I
LE RÊVE DE CLAUDE
Tandis que mademoiselle Charlotte de Chanteraine et son cousin, le
chevalier, absorbés dans une partie de tric-trac, oubliaient les
destinées de la monarchie française, tandis que M. Fridolin relisait
Plutarque sans chercher à se rappeler combien de fois il l’avait déjà lu
et que mademoiselle de Plouvarais laissait errer sur le vieux clavier
ses petites mains étiolées, Claude s’était assise, une broderie à la
main, dans le boudoir imprégné d’iris où la lueur rosée des lampes
discrètes caressait si doucement la grâce mignarde des bibelots et la
pâleur fanée des soies.
Mais l’ouvrage avait roulé bientôt le long de la jupe à bouquets,
jusqu’au coussin où s’appuyaient, un peu nerveux, deux pieds très petits
chaussés de souliers clairs à très hauts talons; et, comme le jour où le
colonel Fargeot avait pénétré dans le château qu’il croyait désert, la
jeune fille, abandonnant toute occupation précise, s’était alanguie en
une pose plus paresseuse.
Elle ne dormait pas; que ce fût la nuit ou le jour, elle dormait en
vérité très peu ou très mal depuis quelque temps, et, cependant, il lui
semblait que le sommeil, ce grand enchanteur, eût seul pu lui apporter
la paix, sinon la joie... Elle se sentait triste, désemparée. Elle se
demandait comment, jusqu’à présent, elle avait pu vivre de cette vie
morne, de celle vie sans soleil, sombre aux yeux, froide au cœur.
Un jour, elle s’était prise à dire à mademoiselle Charlotte:
--Pourquoi nous obstinons-nous à rester dans cette tombe? Nous n’avons
rien à craindre d’un gouvernement dont nous n’approuvons certes ni la
forme ni l’esprit, mais que nous savons respectueux de la liberté de
chacun.
--Mon Dieu, avait ajouté le chevalier de Plouvarais venant timidement à
la rescousse, il est certain que ce M. Bonaparte, pour n’être qu’un
rustre et un usurpateur, n’en...
Mais, mademoiselle Charlotte avait levé pathétiquement ses yeux et ses
bras vers les amours et les guirlandes du plafond et n’avait pas laissé
à son cousin le temps d’achever une telle phrase.
--Si _votre_ Bonaparte souhaite que les Chanteraine voient en lui autre
chose qu’un rustre et un usurpateur, avait-elle répondu vertement, il
n’a qu’à mettre ses pouvoirs au service de Monseigneur le comte de
Provence, et à lui rendre le trône qu’occupa Louis IX, le Roi Saint, et
Louis XVI, le Roi Martyr... A ce prix, je consentirais à lui pardonner
le passé!
--Alors, je crains, ma cousine, avait osé riposter M. de Plouvarais, que
Bonaparte--qui n’est en aucune façon _mon_ Bonaparte, croyez-le
bien--que Bonaparte, dis-je, ne juge que ce soit payer un peu cher votre
pardon!
--S’il en est ainsi, qu’il s’en passe!
--Il s’en passera, ma tante, soyez tranquille, avait conclu Claude avec
un peu d’impatience. Mais notre entêtement me semble aussi inutile
qu’exagéré et je me demande vraiment ce que nous faisons ici!
A ces mots, mademoiselle Charlotte ne s’était pas bornée à lever les
yeux et les bras au plafond, elle avait littéralement bondi hors de son
fauteuil en poussant un cri d’horreur.
--Ce que nous faisons ici!!! Oubliez-vous, ma chère, que nous attendons
le Roi! avait-elle répliqué avec indignation. J’avoue, quant à moi, que
cette noble oisiveté de l’attente fidèle suffit à occuper mon cœur et
mon esprit... Je serais fâchée qu’il en fût autrement pour la fille de
votre père!
Et elle avait ajouté, lorsque, sans répondre, Claude était sortie:
--Je ne reconnais plus ma nièce! Quelle légèreté, mon Dieu!
--Que voulez-vous, ma cousine, avait soupiré M. de Plouvarais qui était
décidément en ses jours de hardiesse, elle a vingt ans... et voilà déjà
pas mal d’années qu’elle «attend le roi!...» C’est une occupation qui
peut paraître monotone à cet âge!
Cependant, il est vrai de dire que Claude ne se reconnaissait plus
elle-même. Ah! certes, elle l’avait savourée, cette «noble oisiveté de
l’attente fidèle» qui suffisait au cœur et à l’esprit de mademoiselle
Charlotte!