Charlotte avait déclaré qu’elle ne voulait à aucun prix s’exalter sur
des faits aussi peu vraisemblables... Ah! si ce petit républicain avait
apporté, avec la bague, la chaîne de Gérard et la seconde clé du coffre
de fer, peut-être eût-il été nécessaire d’envisager plus sérieusement
les choses, mais la bague pouvait, après tout, avoir été achetée chez un
antiquaire quelconque par le père Fargeot... Conclusion: Claude avait
l’imagination de son grand-père!
Quant à M. de Plouvarais, il avait remarqué tout haut que, sur un tel
thème, l’imagination la plus calme eût trouvé, cette fois, prétexte à
broderies.
Et Fridolin avait hoché la tête sans rien dire.
Les choses en étaient restées là.
--Comme la première fois, j’irai vous annoncer, monsieur Fargeot! fit
Claude en souriant.
Mais, maintenant, une inquiétude lui venait sur l’accueil qui pouvait
être fait à ce cousin dont la résurrection lui semblait à elle si
naturelle.
--Il est indispensable, ajouta-t-elle pensivement, que, lorsque je
montrerai à ma tante les objets qui nous ont révélé votre véritable nom,
votre véritable personnalité, je sois en mesure d’affirmer l’identité de
ces objets, en invoquant, à l’appui de mon dire, le résultat probant
d’une expérience décisive... Il faut, en un mot, que personne ne puisse
nier un instant que la clé d’argent apportée par vous soit celle qui,
selon la volonté du duc de Chanteraine, devait ouvrir le coffre de fer.
--Vous avez raison, répondit Pierre.
A la clarté vacillante de la lanterne qu’on allumait chaque soir pour
monter du logis souterrain aux étages supérieurs, Claude et Pierre
recommencèrent donc, à travers le château obscur, le voyage qui les
avait une fois déjà conduits en face de l’énigme troublante dont le
secret leur était alors demeuré impénétrable.
Avec quelle angoisse, quelle terreur confuse de leurs destinées, ils
avaient parcouru les couloirs déserts!
Et voilà qu’un espoir, un bonheur invraisemblable avait tout éclairé en
eux et autour d’eux! Voilà que, s’aimant, ils avaient le droit de
s’aimer! Voilà que Pierre pouvait penser, lorsqu’il soutenait la jeune
fille, lorsqu’il lui prenait la main pour la guider, que cette course
vers un but défini et proche n’était que le prélude et le symbole d’une
autre course plus longue et plus incertaine qui durerait jusqu’à la mort
et qu’il ferait aussi avec Claude, en la protégeant de sa force, en la
réchauffant de son amour, en s’efforçant d’écarter tout obstacle et tout
péril sur les pas de cet être délicat et doux dont la vie allait lui
être donnée.
... Leur marche était lente, un peu hésitante; ils n’échangeaient pas
beaucoup plus de paroles que la première fois, mais il était doux à ces
fiancés dont les âmes se pénétraient sans le secours des mots, de se
taire ainsi dans l’ombre et le silence qui les enveloppaient et chacun
d’eux croyait entendre penser l’autre, au fond de son propre cœur...
Soudain, Claude et Pierre tressaillirent, brusquement arrachés à leur
rêve heureux.
Une porte s’était ouverte à quelques pas d’eux et, sur le seuil d’une
chambre éclairée, le vieux Quentin venait d’apparaître, une lampe à la
main... Il était indubitable que, du premier regard, l’ancien serviteur
du duc de Chanteraine avait vu et reconnu l’officier accueilli plusieurs
jours auparavant par mademoiselle Charlotte; son visage était très pâle,
si pâle que la blancheur s’en confondait presque avec la neige de sa
chevelure vénérable...
Qu’allait penser Quentin?... Qu’allait-il faire?... Brusquer une
situation déjà délicate et périlleuse, en ébruitant parmi les habitants
du château la présence de l’étranger, de l’intrus? Hâter inopportunément
l’heure des explications, des révélations décisives dont Claude avait
désiré être l’intermédiaire?... Tout perdre peut-être, en éveillant
ainsi contre Pierre la susceptibilité méfiante de mademoiselle de
Chanteraine?...
Il fallait obtenir de Quentin la promesse de taire jusqu’à nouvel ordre
le secret qu’il avait surpris, il fallait se faire un allié de cet
incorruptible, en lui démontrant la raison d’être et l’importance de ce
sursis...
Claude eut un moment d’angoisse terrible. Toute parole se figeait sur
ses lèvres.
Mais Quentin s’était approché, calme, respectueux:
--Daignez permettre à votre fidèle serviteur d’éclairer vos pas...
fit-il d’une voix grave.
Et, sans attendre de réponse, sans s’informer de la direction à suivre,
il dépassa les jeunes gens et marcha devant eux, toujours très pâle dans
l’orbe lumineux de la lampe que sa main, à peine tremblante, élevait à
la hauteur de ses cheveux blancs...
A la porte de la tourelle il s’arrêta, prit doucement la lanterne des
mains de Pierre et, toujours sans parler, remit au jeune homme le fanal
plus puissant, qu’il avait lui-même porté jusque-là.
--Merci, répondit simplement l’officier, dominé par cette décision
déférente et silencieuse.
Aucune autre parole ne fut dite et déjà Quentin avait disparu comme une
ombre.
--On dirait qu’il a compris, qu’il a deviné... Comme c’est étrange!
murmura Claude.
Ils descendirent l’escalier de la tourelle et entrèrent bientôt dans la
petite salle boisée de chêne.
--Je vous en prie, agissez pour moi, fit la jeune fille. Vous connaissez
maintenant aussi bien que je le connais, le secret que mon... que notre
grand-père vous a légué comme à moi... Et ce m’est une grande douceur,
mon ami, de m’en remettre à vous de toutes choses, à cette place même où
la vie m’a fait peur... et où je me sens aujourd’hui si heureuse et si
tranquille près de vous.
Tranquille, elle l’était, en effet, non pas seulement parce que son rêve
le plus cher devenait une réalité, mais parce qu’elle avait
inconsciemment retrouvé sa belle foi en une fatalité bienveillante et
toute providentielle. Il lui semblait maintenant n’avoir plus qu’à se
laisser conduire par cette volonté supérieure et toute-puissante dont
Pierre devenait, à ses yeux, l’incarnation terrestre, l’infaillible
représentant.
Cependant quand, à l’appel des deux devises, la boiserie se fut écartée,
quand la première serrure eut joué, laissant tomber de quelques pouces
la lourde porte de métal, Claude se prit à trembler.
Si Pierre s’était trompé, avait été trompé plutôt; si la clé d’argent...
Un grand frisson la parcourut toute; instinctivement, elle ferma les
yeux pour ne pas voir ce qui allait advenir...
Mais, presque aussitôt, elle entendit un léger grincement métallique,
puis un bruit sourd... elle regarda...
L’armoire avait achevé de s’ouvrir.
Alors la pensée ne vint pas à Claude plus qu’à Pierre, d’interroger les
grands coffres d’or et d’argent qui apparaissaient dans la profondeur du
mur et dont les reflets se réveillaient superbement au contact de la
lumière. La jeune fille tendit ses mains à Pierre qui les prit dans les
siennes et tous deux se sourirent, les doigts entrelacés, des larmes
plein les yeux...
La porte de fer et la boiserie furent refermées sans que Claude et
Gérard de Chanteraine eussent pu soupçonner la valeur ou même la nature
de cette fortune que le vieux duc avait jalousement recueillie et cachée
pour eux.
Que leur importait? Si leurs cœurs, en un élan de reconnaissance,
donnèrent, à cette minute même, un souvenir à l’aïeul, ce fut seulement
parce que ce grand prévoyant, dont on avait tant souri, les avait
fiancés dans le passé; ce fut parce que ce vieillard chimérique, qui
croyait aux légendes, s’était révolté contre la triste évidence des
choses positives, pour garder Claude à Gérard, pour nier que la mort eût
pu séparer ceux que l’amour devait unir...
... Puis, Pierre se retrouva seul dans le boudoir de la Belle au bois.
Claude lui avait dit:
--Ayez patience, je viendrai vous chercher bientôt.
A son tour, il se sentit bouleversé de crainte, d’inquiétude.
Il attachait fort peu de prix à la fortune et le nom de Fargeot, tel
qu’il l’avait porté, et qu’il le portait, lui semblait, à vrai dire,
valoir le nom de Chanteraine. Il croyait fermement qu’il y a plus
d’honneur pour un homme à mériter l’estime et la considération de ses
semblables par ses actes personnels et son caractère propre qu’à les
tenir d’un nom et d’un titre illustrés par les œuvres plus ou moins
lointaines d’aïeux plus ou moins légendaires... Mais seul, le nom de
Chanteraine permettrait à l’officier républicain d’épouser Claude.
... Ce qui se décidait dans le salon de l’épinette ou sous les yeux des
vieux portraits, c’était l’avenir de cet amour passionné qui avait pris
la vie de Pierre.
Et le jeune homme se disait douloureusement qu’il ne lui était guère
permis d’attendre de mademoiselle Charlotte de Chanteraine et des
cousins de Plouvarais, l’adorable confiance que Claude lui avait
témoignée.
Dans cette famille, hostile par naissance et par conviction, aux idées
qu’il avait lui-même respectées et défendues, dans ce milieu étroit où,
loin d’être considérés comme de sérieuses garanties d’honneur et de
loyauté, le caractère de sa personnalité, son grade, l’histoire de sa
vie ne pouvaient que le desservir, peut-être allait-il passer pour un
imposteur?
Les bijoux qu’il avait remis à mademoiselle de Chanteraine étaient
indéniablement ceux que le vieux duc avait jadis confiés à sa
belle-fille, mais comment prouver qu’Antonin Fargeot avait bien
réellement sauvé l’héritier des Chanteraine ou comment prouver que
Pierre, l’enfant élevé par le maître d’école, était bien l’orphelin
qu’Antonin Fargeot avait sauvé?
A force de songer à l’incrédulité qui accueillerait certainement la
communication de Claude, Pierre en arrivait à trouver cette incrédulité
légitime et à discuter lui-même son droit de revendiquer un nom dont
rien n’affirmait irréfutablement qu’il fût l’héritier.
Devenu possesseur avant la Révolution, et par un concours de
circonstances quelconque, des objets qui avaient appartenu au petit
Gérard, Antonin Fargeot n’avait-il pas pu, dans le but d’assurer une
destinée brillante à Pierre, son véritable fils, broder sur des faits
réels l’histoire racontée à tante Manon?
A ces suppositions, des remords se mêlaient, car Pierre se reprochait
bien vite de salir ainsi la mémoire d’un homme dont le caractère ne lui
paraissait pas avoir justifié jamais une accusation de cette nature...
... Et l’absence de mademoiselle de Chanteraine semblait ne plus devoir
finir, et l’anxiété du jeune homme s’exaspérait dans cette attente
impuissante...
Enfin, Claude entra, et, prenant par la main celui qu’en dépit de toute
opinion étrangère elle était décidée à considérer comme son cousin, elle
l’entraîna dans la salle des portraits où mademoiselle Charlotte de
Chanteraine, M. de Plouvarais, mademoiselle Marie-Rose et le fidèle
Fridolin étaient réunis.
IV
LE DUC DE CHANTERAINE
Il était visible qu’un événement important venait de troubler les chères
habitudes de tout ce petit monde paisible et routinier du château.
Comme lors de la première et mémorable rencontre, mademoiselle Charlotte
avait daigné faire deux pas au-devant de Pierre et elle poussa
l’amabilité jusqu’à lui tendre une main qu’il se permit de baiser... ce
qui ne déplut pas.
--Bonjour, monsieur Fargeot, commença-t-elle, ma nièce Claude qui a
toujours des papillons plein la tête, me dit que vous êtes mon neveu et
tout est possible, je le sais, au temps où nous vivons... Mais vous ne
serez point étonné de me trouver encore un peu étourdie du récit que je
viens d’entendre... La vérité est que je n’en ai jamais ouï de plus
extravagant!
--Je ne puis m’étonner, madame, répondit le jeune homme en souriant
tristement, ni de votre surprise ni de votre incertitude... Et je ne
saurais que supposer moi-même, si les faits qui m’ont été révélés tout
récemment par la digne femme que j’appelais et appellerai toujours tante
Manon n’avaient confirmé, avec une précision bien étrange, ceux dont je
tenais le récit, soit de mademoiselle de Chanteraine, soit de vous...
--J’avoue, monsieur, reprit complaisamment mademoiselle Charlotte, qu’il
y a des présomptions assez sérieuses pour que vous soyez, en effet,
Gérard de Chanteraine; mais vous m’accorderez qu’il y en a de non moins
frappantes pour que vous ne le soyez pas... Ainsi, comment croire qu’un
vrai Chanteraine aurait pu combattre contre le roi, sans que tout son
être se révoltât?
--Je n’ai pas combattu contre le roi, madame, répliqua doucement Pierre,
j’ai combattu pour la France que j’ai servie fidèlement, dès que j’ai eu
l’âge de le faire, imitant en cela, je crois, tous les Chanteraine du
passé...
--Vous l’avez servie dans les armées de la République!... N’y avait-il
pas, monsieur, une autre armée où vous eussiez pu la servir? fit
mademoiselle Charlotte avec une sévérité solennelle qui lui seyait si
drôlement qu’il eût été difficile de n’en pas sourire en tout autre
moment.
Mais Pierre n’était point d’humeur à sourire.
Aux paroles de la vieille demoiselle, un flot de sang lui monta au
visage.
--L’armée des princes! s’écria-t-il, eh bien! non, madame, non.
Indépendamment de toute question politique, j’adore ma patrie! Aurais-je
été royaliste, aurais-je émigré... me serais-je même engagé dans l’armée
de là-bas que... ah! je le sais, je le sens!... Quand j’aurais vu le
premier soldat étranger passer la frontière, un instinct puissant,
irrésistible aurait crié en moi et m’aurait jeté parmi les adversaires
de mon parti à qui j’aurais demandé une place, pour défendre avec eux le
sol du pays.
En parlant ainsi, sans brutalité, mais avec une conviction profonde,
toute son âme ardente vibrant dans les notes graves de sa voix,
l’officier s’était transfiguré. Un moment il avait oublié le nom
souhaité, il avait oublié Claude elle-même. On eût dit que le souffle
héroïque des jours de 92 venait de passer encore une fois sur le jeune
et mâle visage de ce colonel de vingt-quatre ans.
Mademoiselle Charlotte fut touchée de cette sincérité.
--Je crois, monsieur, avoua-t-elle, que votre cœur eût été digne d’une
meilleure cause... cependant si séduisante et courageuse qu’elle soit,
votre profession de foi n’en correspond pas moins au raisonnement le
plus spécieux, et je persiste à croire qu’un Chanteraine...
A ce moment, on vit une chose si étonnante que les murs de Chanteraine
eux-mêmes crurent en reculer de surprise et d’effroi... Le vieux Quentin
qui s’était faufilé, on ne sait comment dans la salle des portraits et
dont la présence était trop familière à tous les habitants du château
pour que personne s’en fût aperçu ou, tout au moins troublé, le vieux,
le fidèle Quentin venait de couper la parole à mademoiselle Charlotte de
Chanteraine!
--Rien n’est plus facile, déclarait-il, que de s’assurer de l’identité
de Gérard de Chanteraine...
--Oh! parle, parle, Quentin! supplia Claude malgré elle.
--Pendant le temps que M. le marquis et madame la marquise passèrent à
Chanteraine, continua le vieillard, notre enfant, qui commençait à peine
à marcher, fit une chute dont chacun s’effraya... Une coupe de cristal
que le pauvre petit avait prise sur la table, sans que la nourrice s’en
aperçût, s’était brisée dans le choc et l’avait blessé à la main...
--A la main et au front, acheva M. Fridolin.
--C’est vrai, je n’ai point oublié ce détail, confirma mademoiselle
Charlotte pensive. L’enfant perdit beaucoup de sang jusqu’au moment où
les deux plaies purent être recousues... et le médecin qui soignait
Gérard annonça que la cicatrice de ces coupures ne s’effacerait
probablement jamais...
--Je m’en souviens, s’écria M. de Plouvarais.
--Je m’en souviens aussi, acquiesça mademoiselle Marie-Rose.
--Moi, je ne me souviens de rien, murmura Pierre avec une sorte de
lassitude découragée, car ce débat lui était affreusement pénible...
Cependant, j’ai à la main une marque assez profonde... et que je me suis
toujours connue...
Mais, tandis que le colonel Fargeot parlait, Quentin s’était encore
rapproché. Tout à coup, avec une familiarité affectueuse de vieux
serviteur, il posa sa main sur le front du jeune homme et écarta
brusquement la masse ondée des cheveux bruns. Alors, apparut à la tempe
gauche, très nette sur la peau hâlée, une petite cicatrice blanche.
--Voyez! s’écria-t-il. Puis il y a la ressemblance qui m’a ébloui, moi,
tout de suite!...
Et saisissant la main que Pierre avait instinctivement ouverte pour y
chercher la trace de la bienheureuse blessure, le vieil homme la baisa,
le front courbé:
--C’est un beau jour pour moi, monsieur le duc, murmura-t-il.
--Embrassez-moi donc, mon neveu, fit mademoiselle Charlotte passant sans
transition du doute à l’enthousiasme. Je ne m’attendais certes pas à me
découvrir un neveu dans l’armée de ce monsieur Bonaparte... mais, par ma
vertu, il fait bon revoir un Chanteraine!
Et se tournant vers Fridolin, elle conclut:
--Je vous disais bien, magister, qu’il était impossible qu’un simple
petit officier républicain ressemblât à ma nièce de Chanteraine!... Mais
vous êtes de ces gens qui en remontreraient à leur curé!
La fidèle sujette du roi sans couronne et le soldat du Premier Consul
s’embrassèrent des plus cordialement. Il y eut un moment de joie et
d’effusions un peu folles.
Puis, tandis que le jeune duc cherchait les yeux de Claude, n’osant, à
cette minute, dire des lèvres ce que son cœur sentait, le chevalier de
Plouvarais, qui, malgré ses airs évaporés ne laissait pas de voir
souvent les côtés pratiques de la vie, remarqua qu’on avait oublié de
dîner...
--C’est vrai, mon Dieu! exclama mademoiselle Marie-Rose.
--Et voici le jour! ajouta Fridolin, désignant les rideaux baissés au
travers desquels passaient les lueurs du matin.
--L’aurore! s’écria Pierre. La belle aurore d’un des plus beaux jours de
ma vie!
Il regarda encore Claude dont les yeux s’illuminaient, comme le ciel, de
clartés ardentes et douces. Puis, d’un mouvement spontané, il rejeta les
rideaux, il ouvrit la fenêtre, les persiennes, faisant éclater aux
prunelles éblouies des emmurés la lumineuse vision des ruines en
fleurs...
Sur les choses du passé, les ors atténués, les étoffes pâlies, longtemps
dérobés au jour, glissa la chaude caresse du soleil levant... Alors, il
parut à Claude que, d’une extrémité de la pièce à l’autre, le portrait
du vieux duc souriait à celui de la jeune marquise.
ÉPILOGUE
Le Premier Consul écouta, sans marquer d’impatience, le long récit que
lui fit le colonel Fargeot et même il s’intéressa fort aux multiples
péripéties d’une aventure si invraisemblable en sa vérité.
Il ne lui déplaisait pas d’ailleurs--étant donné son secret désir
d’attirer, peu à peu, à lui les représentants des anciennes
familles--d’apprendre que l’un de ses officiers les plus dévoués et les
plus remarquables, se trouvât être l’unique héritier du beau nom de
Chanteraine...
Le colonel Pierre-Gérard-Michel de Chanteraine obtint donc sans
difficulté aucune que son identité fût établie. Il put ainsi prendre
possession du nom de ses ancêtres--en attendant que l’Empire lui en
rendît aussi le titre--et du château de Chanteraine, qui fut très
généreusement racheté aux braves villageois du domaine, grâce au trésor
du prévoyant aïeul.
Peu de temps après, à l’extrême joie de mademoiselle Charlotte qui
s’était prise à adorer son neveu et croyait sincèrement avoir été la
première à deviner un Chanteraine où les autres ne voyaient qu’un
«Fargeot quelconque», les fiancés furent unis par un prêtre et selon les
rites de l’Église, dans la chapelle du château. Tous les habitants de
Mons-en-Bray assistèrent à leurs noces et, au milieu d’une grande fête
d’allégresse, de magnifiques présents furent distribués, en témoignage
de reconnaissance, aux humbles et fidèles amis qui avaient espéré contre
toute espérance, le salut et le retour des châtelains.
Quant à la tante Manon, elle eut, avant de quitter ce monde, la joie de
connaître la femme adorable et adorée de son grand Pierre et
l’inénarrable bonheur d’embrasser un délicieux petit Pierre qui
ressemblait à s’y méprendre à l’enfant d’autrefois et qui, pour être le
fils du général duc de Chanteraine, n’en savait pas moins dire, d’une
voix câline, ces deux mots chers, échappés du passé: _Tante Manon_.
* * * * *
Et pendant bien des années, tous les voyageurs qui eurent l’occasion de
s’arrêter à l’auberge des «Armes de la Nation» purent apprendre, de la
bouche même du citoyen Pouponnel, l’histoire merveilleuse de ce colonel
Pierre Fargeot qui, par grand hasard, s’était trouvé être un duc de
Chanteraine.
--... Il avait passé par ici, deux ou trois heures auparavant! Si bien
que c’est moi, messieurs, moi-même qui, lui indiquant le chemin de
Mons-en-Bray, en suis venu à lui parler du château et de la famille de
Chanteraine qu’il ignorait absolument et à lui faire part de sa propre
mort... qu’il ignorait également, inutile de vous le dire!
»Ah! concluait invariablement maître Pouponnel, j’ai vu, au cours de ma
longue vie, des choses bien surprenantes, mais cette histoire-là!!!
cette histoire-là surpasse en invraisemblance les plus absurdes fictions
des romanciers à la mode!... C’est à tel point, messieurs, que, si je
n’y avais pas joué moi-même un rôle aussi important--et que quelqu’un me
la contât,--je refuserais d’y croire!
FIN
TABLE
PROLOGUE 1
PREMIÈRE PARTIE
I.--Les bavardages du citoyen Pouponnel 19
II.--Le chemin de Mons-en-Bray 31
III.--Le délire du maître d’école 39
IV.--Le château endormi 52
V.--La belle au bois dormant 64
VI.--Le secret de Chanteraine 77
VII.--Mademoiselle Charlotte de Chanteraine 90
VIII.--Le salon de l’épinette 101
IX.--Les portraits 112
X.--Les ruines en fleurs 121
DEUXIÈME PARTIE
I.--Les bagues ciselées 133
II.--La légende de la Chanteraine 146
III.--Les deux devises 158
IV.--La clé d’or 173
V.--Tante Manon 187
VI.--Le nom 198
TROISIÈME PARTIE
I.--Le rêve de Claude 209
II.--La vengeance d’Antonin Fargeot 222
III.--La clé d’argent 237
IV.--Le duc de Chanteraine 250
ÉPILOGUE 259
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--5163-10-15.