--Ne faites pas de bruit! supplia-t-elle... Prenez du moins toutes les

précautions possibles pour ne pas troubler ce silence... qui me semble

plein de menaces...

Mais, déjà la porte récalcitrante avait cédé et le gémissement

lamentable de ses gonds avait laissé dormir les échos de Chanteraine.

--N’ayez pas peur, je vous en prie... vous êtes en sûreté... je veille

sur vous... dit Pierre, en s’effaçant pour livrer passage à la jeune

fille.

--Nous voici au but, répondit-elle.

Et, précédant l’officier de quelques pas, elle alla relever les rideaux

qui, dans le lieu encore à demi obscur où elle venait d’entrer,

couvraient de leurs plis une assez vaste fenêtre.

Alors, à la lueur ensoleillée qu’atténuait à peine, en ce beau matin

d’été, les persiennes closes au delà des vitres, Pierre vit qu’il se

trouvait avec mademoiselle de Chanteraine, dans une pièce lambrissée de

vieux chêne où deux vitrines, remplies d’armes de chasse, se faisaient

vis-à-vis, perpendiculairement au mur extérieur.

Fermée, la porte de la tourelle s’encastrait très exactement, à droite

de la fenêtre, dans un double panneau de chêne sculpté qui occupait, en

pan coupé, toute la hauteur de la pièce et qui offrait, à partir de la

cimaise, l’aspect d’un immense diptyque représentant deux scènes

champêtres, la moisson, les vendanges... Au-dessus de la première de ces

scènes se lisait, profondément incrustée, en lettres d’argent bruni,

dans l’encadrement de chêne, cette vague sentence: «_Moissonnera en joie

qui a semé avec sagesse_»; au-dessus de la seconde, cette autre: «_A bon

vigneron, bonne vigne._»

A gauche de la fenêtre, le même pan coupé était simulé pour la symétrie

de la décoration et orné également d’un panneau sculpté en forme de

diptyque. Là, commentant, d’un côté, le sourire béat d’un vieillard

entouré d’enfants, de l’autre, les danses joyeuses d’un groupe

d’écoliers devant un bonhomme de neige, les lettres d’argent bruni

disaient avec plus d’optimisme que d’élégance: _Tout âge a ses

privilèges.--Toute saison a ses plaisirs._»

Le mur qui regardait la fenêtre et contre lequel quelques sièges de cuir

de Cordoue étaient rangés, portait une panoplie faite d’armes étrangères

et d’armes anciennes.

--Nous voici au but, répéta Claude... C’est ici que je voulais vous

conduire, c’est ici que nous allons savoir...

Elle s’interrompit et, regardant autour d’elle:

--Je n’étais pas revenue dans cette pièce depuis la mort de mon

grand-père... dit-elle. Quentin seul y descend quelquefois... pas

souvent...

Elle semblait épuisée.

Pierre avança l’une des chaises de cuir jusqu’à l’embrasure de la

fenêtre où mademoiselle de Chanteraine s’était appuyée.

--Asseyez-vous, reposez-vous un peu, je vous en supplie... fit-il.

Elle obéit, remerciant d’un petit sourire vague.

Au dehors, dans les ruines fleuries, des oiseaux chantaient à tue-tête,

souverains incontestés de ce domaine abandonné par les hommes.

--Je n’ai pas le loisir de me reposer longtemps, murmura la jeune fille.

J’ai encore tant de choses à vous dire, à vous expliquer... Mais

n’abusé-je pas de votre patience?

--Non, mademoiselle.

--Il me faut continuer mon long récit...

--Je vous écoute, répondit Pierre, prenant en face de mademoiselle de

Chanteraine la place qu’elle occupait auparavant, appuyée au montant de

la fenêtre, une main sur l’espagnolette.

Un instant Claude fixa de ses yeux mélancoliques, quelque détail de la

boiserie, puis elle dit:

--Vous savez, monsieur, par mes premières confidences que le duc de

Chanteraine avait prévu de très loin les tristes et terribles événements

qui troublèrent la fin du siècle passé et que, redoutant pour les siens

les conséquences fatales d’un bouleversement social, il avait

secrètement préparé le refuge... qui fut notre salut. Son admirable

sollicitude ne s’était pas arrêtée là. Il vint un jour où--bien que de

telles réformes se fussent accomplies insensiblement--le monde remarqua

que le duc de Chanteraine avait réduit ses dépenses, simplifié

considérablement son train de maison... Les uns l’accusèrent d’avarice,

les autres attribuèrent à une mauvaise gestion ou à des prodigalités

inavouées, la diminution d’une fortune qu’on avait connue très belle...

On s’entretenait beaucoup de cette étrange et subite parcimonie qui,

quelle qu’en fût la cause, allait s’accentuant et devait prendre encore

de plus surprenantes proportions après la mort des enfants du duc de

Chanteraine... Mais le vieux gentilhomme laissait dire. Et ainsi,

lentement, en vue d’un avenir auquel il était seul à croire, il amassait

un trésor... Cachés à tous les yeux, monnaies d’or et bijoux attendaient

les mauvais jours! Mon grand-père ne parlait de tout ceci à personne, si

ce n’est, je crois, à Quentin qui l’aidait seul dans les travaux tout

matériels qu’il avait entrepris et, peut-être, à ma tante Irène qu’il

chérissait comme une fille et qui si Dieu ne l’avait frappée, eût été,

j’imagine, l’exécutrice de sa volonté. Plus tard, beaucoup plus tard, il

m’en parla à moi... Ce ne fut pas le jour où il me donna la bague, ce

fut un autre jour, quelques mois seulement avant sa mort. «Je n’ai plus

au monde, me dit-il, que Gérard et toi... et je veux que Gérard et toi,

vous soyez riches... Gérard et toi, tu entends!... jamais lui sans toi,

jamais toi sans lui! Viens, mon enfant, et prépare-toi à bien graver

dans ta mémoire ce que tu vas voir et entendre, car il faudra peut-être

que tu te le rappelles longtemps!»... Mon pauvre grand-père. Il doutait

si peu de la venue de Gérard qu’il voulait m’interdire par tous les

moyens en son pouvoir, de faire moi-même acte de doute, murmura la jeune

fille, comme malgré elle.

L’officier secoua vaguement la tête, n’osant pas avouer que son

admiration pour le duc de Chanteraine faisait place peu à peu à une

rancune sourde.

Pierre était prêt à la haïr maintenant, la mémoire de ce visionnaire qui

avait cruellement subordonné tout l’avenir, tout le bonheur, toute la

liberté de sa petite-fille vivante à la réalisation impossible du rêve

le plus absurde, au retour miraculeux, à la résurrection de son

petit-fils mort!... «Jamais lui sans toi, jamais toi sans lui!...» Ces

mots soulevaient dans le cœur du jeune homme une véritable révolte; il

se tut pourtant, craignant de peiner mademoiselle de Chanteraine.

Et Claude reprit:

--Après m’avoir ainsi recommandé la plus grande attention, le plus grand

sérieux, mon grand-père me conduisit, par l’escalier que nous venons de

descendre, jusqu’à cette petite salle qui dépendait de son appartement

particulier et où il avait coutume de serrer ses armes de chasse.

--Ici! murmura Pierre saisi.

--Ici-même, acquiesça la jeune fille.

Puis elle se leva, fit quelques pas et s’arrêta à gauche du mur de la

fenêtre, devant l’un des panneaux de chêne sculpté que l’officier avait

remarqués en entrant.

--La volonté du duc de Chanteraine a été accomplie, dit-elle... Je me

souviens de tout, oh! oui, de tout ce que j’ai vu et entendu alors.

D’abord, mon grand-père me montra sur la boiserie, ces deux scènes

familières, en me désignant plus spécialement celle-ci dont il me fit

lire à haute voix la légende: «_Tout âge a ses privilèges_»; ensuite, il

me demanda de lui dire les mots qui étaient inscrits dans ma bague, ou

plutôt dans la bague de Gérard, puisque c’était à Gérard que je devais

la donner. «_Espère et agis_», répondis-je... Alors, quittant ma main,

qu’il avait tenue jusque-là étroitement serrée, il s’approcha du mur, en

me priant encore de suivre très scrupuleusement ses explications. Il me

fit observer, en premier lieu, que les lettres contenues dans la devise

de la bague se trouvaient toutes au moins une fois dans les mots que je

venais de lire au-dessous de la scène de gauche du panneau, «_Tout âge a

ses privilèges_», puis il appuya successivement sur l’_e_ d’_âge_, sur

le premier _s_ de _ses_, sur le _p_ de _privilèges_, de nouveau sur

l’_e_ d’_âge_... et ainsi de suite, en ayant soin de ne jamais toucher

deux lettres de la même espèce, jusqu’à ce qu’il eût indiqué toutes les

lettres qui composent la devise «_Espère et agis_». Il se trouva qu’il

avait, de cette manière, pressé une fois le _t_ de _tout_, l’_â_

d’_âge_, le _p_, le premier _r_ et le premier _i_ de _privilèges_, deux

fois le premier _s_ de _ses_ et quatre fois l’_e_ d’_âge_... Les

caractères qu’il avait touchés s’étaient incrustés plus profondément

dans leur encadrement de chêne; quand le dernier _e_ d’_âge_ eut été

indiqué sur la légende, je remarquai tout à coup qu’une partie de la

boiserie, celle qui portait la scène dont nous nous étions occupés,

s’était reculée, en s’enfonçant dans le mur à gauche et laissait

entrevoir, sur un espace limité par l’autre partie de la boiserie et

large à peu près comme la main, une surface très lisse de métal...

Aussitôt mon grand-père m’expliqua que, derrière le double panneau qui

venait de s’écarter ainsi, se trouvait la porte d’une sorte de

coffre-fort, dissimulé lui-même dans l’épaisseur du mur. C’était là

qu’il avait secrètement déposé la fortune destinée par lui à Gérard et à

moi... Mais, comme avec la curiosité d’une enfant fort indifférente

d’ailleurs à la valeur du don, j’insistais pour que l’ouverture

s’agrandît encore et me permît d’examiner à mon aise la mystérieuse

cachette, un refus affectueux accueillit ma requête. «Chère petite, me

fut-il répondu, je ne puis absolument pas te satisfaire... Il faudrait

pour que la boiserie achevât de s’ouvrir, laissant la porte secrète

complètement libre, que tu n’ignorasses pas la devise qui est gravée

dans la bague que Gérard t’apportera un jour; il faudrait que tu fusses

en mesure de répéter, à l’aide de cette devise et de la légende du côté

droit du panneau: _Toute saison a ses plaisirs_, l’opération à laquelle

nous venons de nous livrer sur le côté gauche, et qui n’a été possible

que parce que tu connaissais les mots inscrits pour Gérard dans la bague

qu’il recevra de ta main _Espère et agis_...» Alors, je ne pensai plus

qu’à écouter docilement les indications précieuses que le duc de

Chanteraine prit encore le soin de me donner et qui se rapportaient à ce

coffre de fer entrevu à peine, que Gérard et moi, nous pourrions ouvrir

un jour, grâce au secret qui m’était confié...

Claude se tut. Le colonel Fargeot avait deviné quelle expérience

décisive elle voulait tenter; cependant, il attendait qu’elle s’exprimât

plus clairement.

--Vous avez compris, monsieur, dit-elle enfin, la révélation que

j’attends maintenant de cette muraille inerte. Si la bague qui est en

votre possession est bien la bague que mon grand-père a remise, il y a

plus de vingt ans, à la marquise de Chanteraine, si la devise qui y est

écrite est bien le complément voulu de celle que nous connaissons par

l’autre bague, les deux côtés du panneau s’ouvriront, nous livrant leur

secret...

--Je comprends, approuva Pierre.

Lentement, d’une main qui tremblait, Claude renouvela l’opération

mystérieuse dont sa mémoire avait gardé un souvenir si précis. Ses

doigts se posèrent dans l’ordre indiqué et autant de fois qu’il était

nécessaire, sur chacune des lettres de la légende, là où, dix ans

auparavant, elle avait vu se poser les longs doigts pâles de l’aïeul;

puis, quand le panneau de gauche se fut reculé, dans la muraille,

laissant entrevoir, comme jadis, la surface polie de l’armoire de fer,

elle concentra toute son attention sur le panneau de droite. Et, tandis

que, d’une voix brisée, elle prononçait, pour ne pas s’égarer chaque

lettre de la devise _Prie et espère_, le même travail recommença.

A la cinquième lettre, la pauvre enfant s’arrêta, suffoquée; Pierre crut

qu’elle allait défaillir.

--Mon Dieu, comme vous êtes pâle! s’écria-t-il. Ces émotions sont trop

fortes pour vous...

Il aurait voulu la rassurer, l’apaiser, la bercer de ces paroles tendres

et douces qu’on dit aux enfants.

--C’est un moment d’angoisse terrible pour moi, et je me sens tout à

coup très faible pour le supporter... fit mademoiselle de Chanteraine.

Cependant, par un grand effort de volonté, elle se dompta et poursuivit

l’expérience tentée.

Bientôt, il ne lui resta plus que deux lettres à faire jouer... Mais le

courage lui manqua; il lui semblait que ses mains devenaient molles.

--Par grâce, monsieur, balbutia-t-elle, remplacez-moi...

Très impressionné lui-même par cette scène étrange, Pierre Fargeot

s’approcha à son tour de la boiserie, et, reprenant la devise à la

dernière syllabe d’_espère_ où Claude l’avait laissée, pressa fortement

l’_r_ du mot _plaisir_ et l’_e_ du mot _toute_ déjà bien enfoncés dans

leur refuge de chêne.

Un craquement se fit entendre si strident, que le jeune homme sursauta.

Alors--avec une sorte de tranquillité majestueuse--les deux parties du

panneau roulèrent en sens inverse sur des gonds invisibles, laissant

apparaître, peu à peu, une haute plaque de fer qu’une main habile avait

entourée de fines ciselures.

IV

LA CLÉ D’OR

Devant le fait accompli, ni Pierre ni Claude ne trouvèrent de paroles...

Mademoiselle de Chanteraine s’était laissée tomber sur la chaise que son

nouvel ami lui avait tout à l’heure avancée; là, elle demeura quelques

instants sans force, sans voix.

--J’ai voulu savoir, je sais! murmura-t-elle enfin en tordant

machinalement, d’un mouvement très lent, ses mains jointes. Oui, je

_sais_; cette bague que vous me confiiez par hasard, comme vous

l’eussiez confiée en des circonstances analogues à toute autre jeune

fille, est l’anneau prédestiné que j’attendais de Gérard de Chanteraine,

mon fiancé... Je _sais_!... Mais à quoi bon, puisque cette lueur d’un

instant ne fait paraître que plus épaisses et plus impénétrables les

ténèbres dont je suis enveloppée?... A quoi bon? Et qu’est-ce que tout

cela prouve?...

Très affectueusement, avec un désir de l’arracher à ce grand

découragement, Pierre insinua:

--... Que Gérard de Chanteraine a été sauvé, peut-être?... car s’il

avait péri avec ses malheureux parents, comment la bague eût-elle pu se

trouver intacte dans les mains de l’homme qui l’a vendue à mon père?

Claude ne parut pas entendre. Elle se leva et fixa un moment, avec des

yeux vagues qui ne semblaient pas voir, la porte de fer si

hermétiquement close, si étroitement enchâssée dans le mur.

--Le duc de Chanteraine m’a souvent montré le dessin de cette porte,

qu’il avait fait exécuter à l’étranger comme la boiserie qui la

recouvrait, comme les différentes pièces du mécanisme ingénieux que nous

venons de faire jouer... Elle s’ouvre au moyen de deux clés, une clé

d’or que je possède, une clé d’argent que Gérard devait me donner...

Voyez, c’est là qu’est dissimulée la première serrure...

Et, en effet, comme si, par miracle, le métal s’était amolli parmi les

caprices gracieux d’une arabesque, la petite clé d’or que Claude tenait

à la main pénétra dans une invisible serrure; aussitôt, sur un mouvement

de la jeune fille, le lourd rectangle de fer trembla et, par le haut, se

détacha quelque peu de son alvéole.

--Cette plaque, reprit mademoiselle de Chanteraine, doit se renverser

comme un pont-levis, et mettre à découvert les coffres qui renferment la

fortune amassée par mon grand-père... mais ces richesses seront

respectées et ne verront le jour que lorsqu’un duc de Chanteraine aura

reparu dans ce château, apportant la clé d’argent...

Claude avait parlé tristement, de la même voix lente, à peine modulée.

Elle se tut encore, puis, brusquement, elle se tourna vers Pierre... Ses

yeux agrandis, soudain, exprimaient une supplication ardente,

passionnée.

--_Il_ ne reviendra pas, n’est-ce pas? s’écria-t-elle... Vous ne croyez

pas qu’_il_ puisse revenir?

Ces mots d’angoisse avaient jailli malgré elle du plus intime de son

être.

Maintenant, elle le redoutait ce retour jadis tant souhaité!

Une joie folle, presque douloureuse en son intensité, étreignit le cœur

de Pierre.

--Non, je ne crois pas qu’il revienne, je ne crois pas, fit-il très bas.

En proie à une émotion fiévreuse contre laquelle sa volonté luttait en

vain, mademoiselle de Chanteraine ne semblait se soutenir qu’à peine.

--Oh! je ne sais pourquoi, dit-elle avec une sorte de confusion en

passant sur son front sa petite main pâle, je ne sais pourquoi, j’ai

peur... j’ai peur... Que serait-il cet homme que je ne connais pas et

qui viendrait me chercher en maître?... et puis... si... si quelqu’un

venait... qui ne fût pas lui, si... Que croire? Mon Dieu, je me sens

devenir folle quand je pense à toutes ces choses mystérieuses...

incompréhensibles pour moi...

Elle chancela, ses yeux se fermèrent.

D’un mouvement instinctif, Pierre l’entoura de ses bras, la retint

contre lui.

--Mais il ne viendra pas, répéta-t-il doucement, il ne viendra pas...

essayez d’échapper à ces imaginations morbides, à tout ce surnaturel qui

vous effraye, qui vous fait mal.

Et un grand désir le prit d’ajouter à ces mots, d’autres mots: «Oubliez

ce fantôme de vos rêveries... et laissez-moi être le guide, le

protecteur dont votre faiblesse a besoin dans la vie, dans la vraie

vie.»

Oh! que de choses il eût voulu dire à la bien-aimée, tandis qu’il la

tenait ainsi, lasse et comme plus frêle, tout près de son cœur! «Mon

origine est très humble, mais, en ce monde nouveau que vous ignorez

encore, l’avenir, un avenir de gloire, peut-être, est à moi... Pour vous

mériter, je saurais devenir illustre; je risquerais cent fois ma vie, je

prendrais des villes, je gagnerais des batailles... parti de rien, je

saurais atteindre à tout! Et votre famille aurait en moi un soutien

puissant. Qu’est-ce donc de nos jours qu’un titre, une particule?

N’avons-nous pas aussi, nous, les hommes d’aujourd’hui et de demain,

notre noblesse, née comme l’autre se flattait de l’être, du courage

personnel, de la gloire militaire, des services rendus au pays?... Vous

me connaissez à peine... mais, dès la première minute, je vous ai aimée,

je vous ai appartenu... et vous, vous m’aimeriez un peu aussi, je le

sens, si vous vous abandonniez à votre cœur... Car il y a des unions

écrites à l’avance et des êtres qu’un seul regard lie... Si quelque

chose, un sentiment nouveau ne s’était pas révélé à votre âme, pourquoi

auriez-vous peur de l’idéal fiancé que votre rêve appelait hier

encore?... Ne permettez pas qu’un préjugé nous sépare!... Vous êtes

libre... un serment arraché à votre ignorance d’enfant ne saurait

engager votre vie de femme... décidez-vous librement!... Et nous

laisserons dormir d’un éternel sommeil le trésor des ducs de

Chanteraine... Le trésor pour moi, c’est vous!

Peut-être même le colonel Fargeot les eût-il dites ces paroles folles;

mais, presque aussitôt, les yeux de Claude se rouvrirent surpris,

craintifs... D’un mouvement fatigué, avec un petit geste très simple,

qui remerciait et protestait un peu prématurément d’un retour de force

ou de courage, la jeune fille se redressa, repoussant doucement l’appui

auquel, presque inconsciemment, elle s’était abandonnée quelques

secondes.

Alors une sorte de réveil se fit aussi en Pierre; à ce moment même, par

une association d’idées assez confuse, il se rappela le délire du maître

d’école; il se rappela qu’il y avait une faute, un crime peut-être dans

la vie de ce père bien-aimé.

Si Antonin Fargeot s’était rendu coupable, en dehors de tout

entraînement politique, d’une action mauvaise, déshonorante, comment

dire à Claude: «Je porte un nom sans tache»?

Si Antonin Fargeot avait participé aux horreurs de 93, s’il avait fait

couler le sang de ceux que les Chanteraine appelaient leurs amis, leurs

frères, comment dire à Claude: «C’est un préjugé qui nous sépare»?

Tout à coup, le jeune homme eut besoin de se rappeler que la petite

bague d’or avait disparu pour les Chanteraine, depuis vingt-deux ans,

onze ans avant la Révolution française, afin d’échapper à l’affreuse

tentation d’en faire le hideux trophée d’un massacre...

Hélas! ce nouveau doute chassé, qui prouvait en somme à Pierre qu’aucun

autre rapprochement sinistre ne devait être fait entre l’histoire

mystérieuse de ce bijou qui avait appartenu aux Chanteraine et la faute

inavouée d’Antonin Fargeot?... Quel nom, quel nom révélateur l’agonie du

maître d’école avait-elle vainement cherché?... Celui d’une victime

peut-être...

L’espace d’une seconde, cette idée atroce s’empara si complètement du

jeune homme que tout son sang lui afflua au cœur...

Mais, il se ressaisit et la douce figure d’Antonin Fargeot reparut, dans

son souvenir, purifiée de tout soupçon... Antonin Fargeot n’avait jamais

cessé d’être le meilleur, le plus droit, le plus noble des hommes... Il

n’avait pu connaître la torture du remords que par la fièvre et le

délire qui avaient troublé, abusé son cerveau...

Cependant un charme était rompu, et le fils du maître d’école se

raillait maintenant de ses prétentions absurdes: mademoiselle de

Chanteraine épouser le colonel Fargeot!!! Quelle folie!

Les yeux vagues, les lèvres très pâles, Claude semblait sortir d’un

rêve.

Ému de la voir si éprouvée, souffrant de se sentir si impuissant à la

consoler, à la soutenir, Pierre la regarda avec une pitié profonde.

--Êtes-vous mieux, un peu plus forte? demanda-t-il.

--Je suis mieux, oui... c’est passé... Je suis encore un peu étourdie,

voilà tout.

Elle se tut un instant, puis son regard qui se levait rencontra les yeux

anxieux de Pierre et, soudain, une violente rougeur colora ses joues

blêmes...

--Mon Dieu, fit-elle, que dois-je penser de cette bague... que puis-je

croire?... je ne sais plus... il me semble que j’ai vécu des années en

une seule nuit... depuis cette minute où, à peine éveillée d’un rêve qui

m’avait fait entrevoir un avenir heureux, tout proche... j’ai cru...

Elle hésita, puis regardant Pierre avec je ne sais quoi d’étrange, de

presque hagard dans les yeux, elle acheva, comme effrayée de ce qu’elle

disait:

--... J’ai cru voir en vous Gérard de Chanteraine... Oui, j’ai cru le

voir... au point de vous accueillir par des paroles... qui vous ont paru

bien singulières, sans doute... Et cependant, vous ne m’aviez pas encore

donné cette bague... cette bague qui semble s’être échappée de la tombe!

Dites-moi... que faut-il que je croie?... Êtes-vous sûr que?...

Elle s’arrêta brusquement.

Pierre souriait avec une grande tristesse.

--Je m’appelle Pierre Fargeot, fit-il, je suis le fils d’un maître

d’école de village et d’une ouvrière... Non, ce n’est pas à Pierre

Fargeot qu’il appartenait de vous réveiller de ce rêve heureux...

Pardonnez-lui d’avoir pris un instant la place d’un autre!...

Mademoiselle de Chanteraine secoua la tête, sans savoir que dire,

craignant vaguement de dire trop ou trop peu.

Il y eut un silence très long, très lourd...

--Il faut que je parte, murmura Pierre.

Lentement, sans se parler, ils refirent, à travers le château, le chemin

sur lequel, peu de temps auparavant, ils s’étaient sentis entraînés par

une impatience fiévreuse.

Ainsi, ils se retrouvèrent devant le portrait du vieux duc de

Chanteraine.

--Voici votre bague, dit Claude, tendant au jeune homme le petit cercle

ouvragé. Je me demande, hélas! si, comme talisman, elle méritait d’être

gardée avec tant de soin!

--Mais, s’écria Pierre, elle vous appartient...

--Elle n’eût pu m’appartenir, repartit gravement mademoiselle de

Chanteraine, que si je l’avais reçue de Gérard, mon fiancé...

reprenez-la.

Sans répliquer, Pierre obéit et prit la bague.

Alors, les beaux yeux bleus de la princesse au bois dormant se levèrent

une fois encore sur le colonel Fargeot, l’enveloppant d’un regard de

bonté très douce:

--Adieu, monsieur, fit la jeune fille, je vous souhaite bonheur et

gloire... Nous ne nous sommes connus que pendant un temps bien court...

Il me semble, pourtant, que les quelques heures qui nous ont rapprochés

ont fait de nous des amis... Il est doux de se trouver en contact avec

une âme droite, une conscience fière... et vous m’avez prouvé qu’il y en

a dans tous les partis... Nous ne nous reverrons jamais, sans doute...

mais j’aimerai, je le sais, à me rappeler notre rencontre... et je serai

contente que vous ne l’oubliiez pas.

Une émotion poignante blêmissait Pierre Fargeot.

--Je ne l’oublierai jamais... balbutia-t-il. Jamais... Adieu,

mademoiselle... je vous souhaite à mon tour...

Les ruines en fleur · 第 6 / 9 段