Fargeot avait à peine regagné le salon de l’épinette que mademoiselle

Charlotte l’avait déjà très gracieusement prié de prendre part au dîner

qui était servi.

--En été,--expliqua la vieille demoiselle, comme on passait dans une

salle à manger assez délabrée,--notre premier repas, que nous appelons

le déjeuner, est fixé à onze heures du soir, et le second, que nous

appelons le dîner, à cinq heures du matin... C’est une habitude que...

Mais elle ne put achever sa phrase, brusquement interrompue par un bruit

formidable de vaisselle cassée.

Un vieux domestique, vêtu d’une livrée bleue dont les galons d’argent ne

brillaient plus guère, venait de laisser tomber une pile d’assiettes.

--Eh! mon pauvre Quentin, quel transport te prend? s’écria M. de

Plouvarais, tandis que le vieillard, tout tremblant de sa mésaventure,

s’accroupissait pour ramasser les débris de la catastrophe.

--Je suis sûre que c’est la vue de M. Fargeot qui a troublé Quentin, fit

mademoiselle Charlotte, appuyant involontairement sur le nom plébéien du

colonel. Je lui avais pourtant bien annoncé la présence d’un convive...

mais il y avait si longtemps qu’un étranger n’avait franchi le seuil du

château que sa vieille cervelle s’est trouvée bouleversée comme ses

vieilles habitudes, par un tel événement! Pas vrai, Quentin?

--Que madame me pardonne cette maladresse, répondit Quentin dont les

yeux se fixaient en effet sur le visage de Pierre. Madame a raison...

J’avais oublié la venue de... d’un étranger au château... j’ai été

saisi...

Pendant le dîner, qui se composait des mets les plus rustiques, servis

dans l’antique argenterie des Chanteraine, le colonel Fargeot ne se

signala guère par son appétit, mais il ne put se dispenser de prendre

part à la conversation et acheva, sans y avoir d’ailleurs le mérite de

l’intention, la conquête de mademoiselle Charlotte. Celle-ci marchait de

surprise en surprise, ne s’étant jamais figuré, jusqu’à présent, les

partisans de la Révolution, autrement que revêtus de la carmagnole et

coiffés du bonnet rouge.

--Ce petit officier est des plus aimables, déclara-t-elle à Fridolin

tandis que Pierre s’entretenait avec mademoiselle Marie-Rose. J’en suis

à me demander, s’il n’est pas après tout des nôtres et si ce nom

roturier ne cache pas la honte d’un renégat...

--Ou je me trompe fort, répliqua Fridolin, ou le colonel Fargeot est de

ces hommes qui, loin de rougir de leurs hérésies, s’en feraient plutôt

gloire et aimeraient mieux mourir que de renier leur nom... Quoi qu’il

en soit, je ne puis, madame, que partager votre opinion sur les façons

de ce jeune homme... C’est un cavalier accompli. Mais qui donc, ses

yeux, son regard, me rappellent-ils?

--De beaux yeux, mon cher Fridolin! Voilà, par ma vertu, un gaillard qui

ne doit pas rencontrer trop de cruelles... dans son monde, s’entend!...

A quoi pensez-vous, magister?

--J’ai trouvé, madame, s’écria le précepteur. Le colonel Fargeot

ressemble à feu madame la marquise de Chanteraine...

A ces mots, la vieille demoiselle éclata de rire.

--Quelle sottise, Fridolin! fit-elle en haussant les épaules. Comment

voudriez-vous qu’un officier républicain... un manant, somme toute, mon

cher!... ressemblât à ma nièce de Chanteraine?

A ce moment, six heures sonnèrent.

--Six heures! C’est l’instant de la retraite, pour nous autres oiseaux

de nuit, soupira mademoiselle Charlotte.

Puis, comme tous les assistants se levaient, dociles, à cet

avertissement, elle s’arma de son plus bienveillant sourire, et se

tourna vers Pierre:

--Pour vous, qui n’êtes point brouillé avec le soleil, monsieur,

dit-elle, voilà une nuit peu réconfortante!... et je me fais quelque

reproche, lorsque je songe que vous étiez venu à Chanteraine avec

l’intention d’y dormir. Je ne pourrais, hélas! vous offrir asile dans

notre maison de taupes dont l’exiguïté n’est guère hospitalière; mais,

s’il vous plaisait de prendre deux ou trois heures de repos dans ces

pièces où vous aviez cherché un abri, nous vous en serions fort obligés.

Après s’être confondu en remerciements et avoir exprimé à mademoiselle

de Chanteraine la reconnaissance que lui inspirait un accueil aussi

cordial, Fargeot s’apprêtait à décliner l’aimable proposition qui lui

était faite; mais il lui sembla que les yeux de Claude se fixaient sur

lui avec insistance, puis que, d’un très léger mouvement des lèvres, la

jeune fille lui disait: «Restez»... Et il obéit à cet ordre muet.

Quelques minutes plus tard, des bonsoirs, des adieux ayant été échangés,

il se retrouva seul, assis dans la vaste bergère où il avait reposé

pendant les premières heures de la nuit.

De temps à autre, il fermait les yeux; une grande fatigue l’accablait,

mais c’était une fatigue énervée que fuyait le sommeil.

Comment eût-il pu dormir, alors que tant d’impressions, d’émotions

nouvelles étaient venues se joindre au chagrin tout récent, aux doutes

angoissés, qui avaient bouleversé sa vie et qui déjà maintenaient son

cerveau dans un état de trouble si douloureux, au moment où il avait

passé le seuil désolé du château?

Cependant, une pensée dominait toutes les autres dans ce pauvre cerveau

enfiévré.

Le violent émoi dont Claude de Chanteraine avait été saisie devant la

bague d’Antonin Fargeot devait avoir eu pour cause la ressemblance de

cette bague avec un bijou du même genre, perdu ou donné, dans des

circonstances particulières, par un membre de la famille de Chanteraine;

si la jeune fille avait souhaité que le départ de Pierre fût différé de

quelques heures, c’était parce qu’elle espérait obtenir du voyageur

certains détails sur les faits qui avaient pu produire cette étrange

coïncidence. En ce cas, Pierre allait la revoir, elle allait reparaître,

seule éveillée, dans le château endormi...

Mais, n’était-ce pas le mirage d’une imagination surexcitée, ce mot:

«Restez», que deux yeux éperdus par l’horreur de l’adieu avaient cru

deviner sur les lèvres tremblantes de Claude?

Claude viendrait-elle? Claude allait-elle venir? Pierre reverrait-il

encore l’adorable apparition de cette nuit enchantée, la Belle au bois

qu’il avait doucement réveillée et dont le sourire lui avait pénétré le

cœur d’une ardeur délicieuse et toute nouvelle?

Claude viendrait-elle? Là était la question vitale, le problème, entre

tous, absorbant!

Et l’homme qui attendait si fiévreusement, dans un vieux château de

légende, la venue d’une jolie enfant en robe de portrait, s’étonnait de

ne pas se sentir plus différent de celui qui, quelques heures

auparavant, avait demandé le chemin de Mons-en-Bray à l’aubergiste des

Audrettes et avait entendu, presque distraitement, prononcer pour la

première fois le nom de Claude de Chanteraine.

Un temps s’était-il écoulé où le cœur de Pierre ne soupçonnait pas

l’existence de cette créature exquise, où ses yeux n’avaient pas encore

rencontré les yeux purs de la princesse du conte, où son oreille n’avait

pas encore retenu le timbre doux et argentin d’une voix qui disait: «Je

rêvais de vous...»

Pierre aimait, Pierre adorait mademoiselle Claude de Chanteraine et il

lui semblait, en ces quelques heures, avoir vécu toute une éternité de

tendresse.

Quoi de plus fou pourtant et de plus triste que cet amour de féerie qui

resterait sans lendemain!

Claude aimait ailleurs, Claude était fiancée... puis, alors même que son

cœur de jeune fille n’eût pas encore parlé, ne se fût pas encore promis,

quel miracle eût pu rapprocher deux êtres que tout séparait, la fille

des ducs de Chanteraine, la patricienne qui attendait dans un sépulcre

que la France couronnât un roi, et Pierre Fargeot, le plébéien, le

soldat dévoué à la République?... Oui, certes, de cet amour né si vite,

le colonel Fargeot n’avait rien à espérer.

Il n’espérait rien... Mais, à la minute précise où il était encore

plongé dans les délices de son rêve trop court, que lui importait

l’avenir?

N’allait-il pas revoir Claude?

Elle viendrait! Il en était sûr, maintenant! Elle viendrait... seule,

sans doute; elle viendrait avec sa bravoure ingénue...

Le bruissement très léger d’une robe de soie fit tressaillir l’officier.

Mademoiselle Claude de Chanteraine était là. Sous la lueur du jour qui

pénétrait à travers les rideaux tirés, Pierre la voyait soudain, grave,

très pâle, l’air résolu pourtant.

Il s’était levé, attendant une parole. Il n’attendit pas longtemps.

--Tout à l’heure, monsieur, fit la jeune fille d’une voix ferme, vous

alliez partir, et, à l’insu de mes parents, je vous ai prié de rester;

maintenant me voici près de vous et personne ne sait à Chanteraine que

je vous ai rejoint... Cette prière que je vous ai adressée a dû vous

étonner beaucoup; ma présence ici doit vous surprendre plus encore... Il

fallait, en vérité, pour qu’une fille comme moi se résolût à une telle

démarche que des intérêts singulièrement graves se trouvassent en

cause... Mais vous l’aurez compris, car vous êtes un galant homme... Et

vous aurez compris aussi, j’espère, combien est grande la preuve

d’estime que je vous donne en ce moment.

--L’idée ne m’est pas venue, mademoiselle, répondit Pierre, de porter un

jugement, quel qu’il fût, sur l’avertissement que j’ai reçu de vous...

J’ai pensé seulement que vous alliez peut-être me donner l’occasion de

vous servir... et j’en ai été très heureux.

Le visage de Claude, si sérieux, presque triste l’instant d’avant,

exprimait maintenant la confiance douce, presque enfantine que Fargeot y

avait vue déjà.

--Il faut, il faut que je vous parle, monsieur, reprit la jeune fille...

Oh! je ne sais que penser... je suis si troublée... Cette bague que vous

vouliez laisser à ma garde... et que je vous ai rendue... montrez-la-moi

encore, je vous prie... Et, rappelez bien vos souvenirs... C’est votre

père qui vous l’a donnée? il y a longtemps?

--C’est mon père; il y a environ neuf ans... Je fus alors frappé du

travail délicat et bizarre qui faisait de cette simple bague un objet

d’art fort curieux et m’empressai de demander à mon père où il avait

acquis un bijou si singulier. «Chez un antiquaire de Paris, me

répondit-il... Je destinais cet anneau, dont l’achat remonte loin, à ta

mère qui est morte avant de l’avoir porté... ta femme le portera.»

Voilà, mademoiselle, tout ce que je sais, et, sans doute, tout ce que

mon père lui-même savait, du petit talisman d’or que je désirais vous

confier. A son lit de mort, cependant, il m’en reparla pour me

recommander encore de l’offrir, un jour, à ma fiancée...

--A votre fiancée... répéta vaguement mademoiselle de Chanteraine.

Puis elle se mit à regarder la bague attentivement. A l’intérieur, au

milieu de signes étranges, une devise était gravée, en caractères

gothiques: _Prie et espère._

Pierre Fargeot, anxieux, troublé, inquiet même, sans définir très

clairement la cause de son inquiétude, assistait en silence à ce long

examen.

--Quand votre mère est-elle morte? demanda la jeune fille.

--A la fin de l’année 1777. Je n’avais alors qu’un an et demi.

--C’était avant, murmura mademoiselle de Chanteraine.

Elle semblait se parler à elle-même, fixant toujours, comme fascinée par

l’éclat du métal, l’étroit cercle ciselé.

--Cette bague vous rappelle quelque chose? hasarda Pierre.

Claude leva les yeux et, tenant toujours la petite bague étrange:

--Quelque temps après ma naissance, dit-elle, sans répondre directement

à la question de l’officier, mon grand-père fit exécuter, sur un dessin

qu’il avait lui-même composé et dont les détails semblaient avoir été

empruntés à quelque formulaire de magie, deux bagues d’or qui nous

étaient destinées à mon cousin Gérard et à moi et que nous devions

échanger, le jour de nos fiançailles... Ces deux bagues ne différaient

entre elles que par la devise qui y était gravée. Au moment où l’orfèvre

les lui livra, le duc de Chanteraine en remit une à ma tante Irène; il

me donna l’autre à moi beaucoup plus tard... Je n’ai jamais vu la

première, celle que je devais recevoir de Gérard, et j’ignore la devise

qu’elle porte... Quant à la seconde, à celle que j’aurais moi-même

offerte à mon fiancé, elle est toujours en ma possession et recèle ces

trois mots: _Espère et agis_... La voici.

II

LA LÉGENDE DE LA CHANTERAINE

Claude prit sur la console, où elle l’avait déposé lorsqu’elle était

entrée, un coffret d’émail champlevé, en forme de châsse, l’ouvrit

vivement et en tira une bague.

--La voici, répéta-t-elle, regardez-la...

Pierre faillit jeter un cri de surprise.

--Regardez, regardez bien... continua la jeune fille en s’animant sans

pourtant élever la voix. Comparez... chaque signe... chaque détail... et

ce que vous pourrez constater ainsi, ce n’est pas un rapport confus, une

vague analogie... c’est l’identité la plus absolue!... Ah! je suis sûre

que maintenant, vous ne vous étonnez plus de l’émotion terrible qui m’a

bouleversée tout à l’heure lorsque vous m’avez montré la bague que vous

tenez de votre père...

--J’avais deviné ou tout au moins pressenti quel pouvait être le motif

de cette émotion... mais l’identité des deux bagues, bien étrange sans

doute, n’est peut-être pas inexplicable. N’oubliez pas, mademoiselle,

que celle de ma mère fut achetée, non pas chez un orfèvre, mais chez un

brocanteur. La marquise de Chanteraine n’avait-elle pas perdu l’anneau

de fiançailles destiné à son fils?

--Non, monsieur. Le précieux anneau avait été passé, par ma tante

elle-même, dans une chaîne d’or que le petit Gérard portait au cou

depuis sa naissance, avec une médaille à l’effigie de Saint-Michel, et

qui ne le quitta jamais.

--Et le petit Gérard fut, n’est-ce pas, l’une des victimes du terrible

incendie dont me parlait madame votre tante?

--Qui peut savoir? murmura la jeune fille.

--Mais, reprit Pierre surpris, eût-on jamais le moindre doute sur la

mort de ce pauvre enfant?

Mademoiselle de Chanteraine secoua la tête.

--Si vous adressiez une telle question à ma tante Charlotte ou à mes

cousins de Plouvarais, monsieur, ils vous répondraient sans hésiter:

«Non, il n’y a pas, il n’y a jamais eu le moindre doute sur cet affreux

malheur... Gérard-Michel de Chanteraine est mort, comme son père, comme

sa mère, il y a vingt-deux ans.» Cependant on a retrouvé--bien

reconnaissables quoiqu’à demi calcinés et horriblement défigurés--les

cadavres de mon oncle, de ma tante et de plusieurs domestiques; on a

retrouvé, parmi les décombres de l’escalier, la triste dépouille de la

nourrice qui dormait auprès de Gérard et qui, très probablement, avait

abandonné l’enfant pour fuir au plus vite... On n’a jamais retrouvé le

corps de Gérard de Chanteraine.

--Oh! je sais, reprit Claude sur un mouvement involontaire du jeune

homme, je sais... Le corps d’un enfant de deux ans est bien frêle... il

semble pourtant singulier qu’aucun vestige ne soit resté de ce pauvre

petit être... ne fût-ce que le bijou qu’il portait au cou... Quoi qu’il

en fût, le duc de Chanteraine, qui ne pouvait se résoudre à accepter

l’idée d’un si complet, d’un si effroyable deuil, s’autorisa de ce fait

pour espérer que Gérard avait été épargné, pour espérer même que,

peut-être, un miracle rendrait à sa vieillesse désolée, la joie de

contempler encore un fils de son sang... Et puis... Je vous disais,

monsieur, qu’il ne fallait pas trop rire des gens qui croient aux

légendes... Le merveilleux est si doux, si consolant à ceux qui sont

très vieux... ou très jeunes!... Quand la mort eut fauché tous les êtres

qui devaient perpétuer son nom, mon grand-père se rappela la légende de

la Chanteraine... D’abord il n’en parla qu’avec une sombre mélancolie,

puis il n’en parla plus... mais il s’en pénétra... Bientôt même, il la

porta toujours en lui, comme une espérance secrète, cette croyance naïve

que nos paysans se sont transmises à travers les siècles!... Oui

bientôt, parce qu’il était très âgé peut-être et vivait beaucoup en

dehors du réel, le duc de Chanteraine en vint à se persuader avec le

plus humble de ses vassaux, que la race des Chanteraine n’était pas

éteinte et que--comme la petite rivière un moment étouffée, par les

rochers de la Cachette--elle reparaîtrait de nouveau, joyeuse et fière

au soleil de Dieu! Et il me faisait part de cet espoir étrange que

j’accueillais à mon tour comme parole d’Évangile! Dès que nous nous

trouvions seuls, mon grand-père me prenait sur ses genoux et je lui

demandais de me raconter les histoires de «quand le petit Gérard

reviendrait!»... C’étaient des histoires merveilleuses que je savais

presque par cœur et dont je ne me lassais pas. Cependant, je n’en

parlais à personne; d’instinct, je craignais les railleries... Quand mon

grand-père sentit venir la mort, il m’appela auprès de lui et me parla

tout bas: «Tu l’attendras fidèlement, n’est-ce pas, ma petite, me dit-il

de sa voix déjà lointaine, car _il_ est ton fiancé... et _il_ reviendra!

_Il_ reviendra, ne perds pas patience, _il_ reviendra!... je le sais...

tu l’attendras... promets-moi...» Et je promis.

A ces mots, Pierre tressaillit; une protestation passionnée lui échappa.

--Mais c’était une folie, vous ne pouviez ainsi sacrifier votre vie à

une illusion...

Il avait oublié la bague et son énigme irritante. C’était l’histoire de

Claude qu’il écoutait et Claude, à propos de cette bague qui la liait

mystérieusement à une sorte de fantôme, s’abandonnait à la pente qui

l’entraînait vers les confidences plus personnelles. Sous le voile des

paroles qu’elle adressait à un inconnu dont elle se sentait comprise et

respectée, elle essayait instinctivement de préciser pour elle même la

tristesse confuse qui peu à peu l’avait envahie depuis quelques

heures--effet présent, inéluctable peut-être quoique imprévu, d’un

ensemble de causes lointaines. Elle semblait chercher ainsi un

soulagement à son angoisse, alors qu’elle n’en trouvait pas, qu’elle

savait bien, au fond, n’en trouver aucun, dans une expansion dont la

douceur troublée l’énervait douloureusement et qui faisait peu à peu

surgir de son cœur des regrets ou des appréhensions jusque-là

insoupçonnés d’elle...

Cependant, après le reproche involontaire de Pierre, elle s’enfonça plus

avant dans la voie pénible...

--J’étais trop jeune pour savoir ce que c’était que «sacrifier sa vie»,

continua-t-elle. La vie, qu’en savais-je?... Et j’avais la foi! Il me

sembla--et rien ne pouvait détruire en moi cette idée--que bien

vraiment, à la minute suprême, mon grand-père avait vu l’avenir. Lui

mort, je ne cessai point d’attendre le «petit Gérard». Les histoires que

l’on ne me redisait plus, ma mémoire les retrouvait ou mon imagination

les recréait... plus belles... C’est ainsi que j’ai grandi... A seize

ans, à vingt ans, j’étais encore, j’étais toujours la petite fiancée qui

attendait que son seigneur lui apportât le bel anneau d’or des

promesses... De ce Gérard inconnu, mon rêve faisait un héros, un homme

supérieur, à tous les autres hommes... Non, pas un instant, je n’ai

douté de sa venue! Je ne me demandais pas même _comment_ il viendrait.

Je savais que ce serait _lui_, lui seul qui m’arracherait au sépulcre où

s’écoulait mon adolescence, ma jeunesse... Je savais que le vieux

château s’ouvrirait un jour pour lui!... Si l’on m’avait interrogée sur

mon avenir, j’aurais dit: «L’avenir ne m’inquiète point», et peut-être

aurais-je ajouté, si j’avais voulu être franche: «J’épouserai mon cousin

Gérard de Chanteraine, quand il reviendra.» Oui, je croyais alors que,

d’un moment à l’autre, mon fiancé allait m’apparaître. En toute

sincérité, en toute simplicité, j’aurais pu lui dire: «Je vous

attendais»... Maintenant... je ne sais plus... Il me semble qu’en

parlant de ces choses, je leur ai ôté de leur charme, il me semble que

mes beaux espoirs se sont ternis, décolorés, comme les ailes des

papillons qui se fanent dès qu’on les touche... Jadis, c’était moi qui

allais les chercher dans le monde des illusions; en vous les

révélant--je ne sais pourquoi, en vérité--je les ai ramenés à celui des

réalités... Et je juge mes rêves, ainsi que vous devez les juger

vous-même, puérils... absurdes...

--Hélas! le plus grand charme des rêves est précisément d’être absurdes,

c’est-à-dire contraires au sens commun... Croyez-vous que je ne l’aie

jamais constaté par moi-même? fit Pierre doucement.

--Mais cette bague, cette bague... votre bague, monsieur Fargeot, elle

est bien réelle, reprit la jeune fille avec une sorte d’effarement...

Est-ce le bijou que la marquise de Chanteraine a reçu de mon grand-père?

Est-ce une autre bague, toute pareille?... Le dessin confié à l’orfèvre

peut, certes, avoir été reproduit plusieurs fois, bien qu’ordre eût été

donné, alors, d’anéantir le modèle aussitôt après l’exécution des deux

bagues... mais mon grand-père avait gravé lui-même les devises...

--... Et les deux devises que nous avons sous les yeux semblent se

compléter, remarqua pensivement le colonel Fargeot. _Espère et agis_,

dit la bague que devait porter Gérard de Chanteraine. _Prie et espère_

eût pu dire la bague que Gérard eût donnée à sa fiancée. L’action, la

lutte confiante pour lui; la prière et la foi paisible pour elle...

C’est comme un idéal de vie...

Claude demeura silencieuse pendant quelques minutes.

--Colonel Fargeot, fit-elle enfin, je _crois_, malgré moi, que ce bijou

tombé entre vos mains par hasard, est bien celui qui appartint jadis à

Gérard de Chanteraine... Il faut que nous soyons fixés, vous et moi, sur

son authenticité... Les circonstances qui nous ont rapprochés, un peu en

dehors de la vie positive, m’ont déjà conduite à vous révéler des choses

que je pensais taire toujours... Cependant je ne vous ai pas tout dit...

Sauf peut-être le dévoué Quentin qui ne m’a jamais permis de deviner

quels secrets se cachent sous son front rigide, il ne se trouve plus au

monde un être vivant qui sache ce que je veux que vous appreniez encore

de moi aujourd’hui... N’est-ce pas que je puis avoir en vous cette

grande confiance... cette confiance invraisemblable dont la spontanéité

me troublerait et que je jugerais sans doute insensée moi-même, si,

emportée par le courant de tant d’événements inattendus, affolants,

j’avais le temps ou la force de réfléchir?

Mademoiselle de Chanteraine parlait avec une grande douceur, mais cet

accent de loyauté chaste laissait deviner une sorte de détresse.

--Oui, mademoiselle, je vous l’ai dit, je vous le répète, vous pouvez

m’accorder, sans crainte, cette confiance dont je suis fier,--répondit

Pierre Fargeot, la voix un peu altérée par l’émotion qui le prenait tout

à coup à la gorge,--et vous pouvez me l’accorder, non pas seulement

parce que je suis un homme d’honneur, mais aussi parce qu’un dévouement

absolu vous est acquis en moi... Je vous jure de vous servir, de vous

aider de tout mon pouvoir, de toutes mes forces comme de toute ma

discrétion...

--Je ne vous demandais point de serment, reprit Claude avec la même

douceur, mais je suis heureuse de voir que vous avez compris toute

l’importance, toute la gravité de la question que je posais à votre

conscience... Ce que je vais vous confier semble appartenir, comme le

reste, au monde du roman...

En prononçant cette dernière phrase, mademoiselle de Chanteraine s’était

dirigée vers l’une des portes.

--Voulez-vous me suivre, monsieur Fargeot? ajouta-t-elle.

Et légère, silencieuse comme une ombre, sa jolie robe démodée frôlant

les tapis clairs, elle gagna la galerie.

III

LES DEUX DEVISES

Ils traversèrent en quelques instants plusieurs pièces, puis un long

couloir qui aboutissait à une porte que Claude ouvrit. Alors apparut,

étroitement encadrée par les murs cintrés de la tourelle d’angle, la

spirale d’un escalier de pierre.

--Venez, murmura la jeune fille.

Et, avant que Pierre eût pu lui offrir l’appui de sa main, elle s’était

engagée sur les degrés, franchissant un premier tournant qui l’avait

dérobée à la vue de son compagnon. Arrivée au bas de l’escalier, elle

fut arrêtée dans sa marche agile par une nouvelle porte, et la serrure

résista à l’effort nerveux de sa petite main de femme.

Cette fois, comme Claude acceptait l’intervention de Pierre, le jeune

homme vit qu’elle était très pâle et qu’elle tremblait...

Les ruines en fleur · 第 5 / 9 段