faisait rage... Le jeune homme attacha un moment, sur les débris de
l’ancien manoir seigneurial, des yeux un peu voilés par les méditations
de la route.
«Tout espoir d’arriver à Mons-en-Bray avant une bonne heure serait vain,
pensa-t-il. Cette marche sous la pluie et contre le vent m’excède; je
suis transi; dans un instant, je n’y verrai plus... Pourquoi ne
profiterais-je pas de l’hospitalité que m’offre si à propos cette
vieille demeure déserte?... Dès l’aube, je me remettrais en route et
j’aurais vite fait de franchir la distance qui me sépare encore de
Mons-en-Bray... Si, d’ici là, l’horreur d’abriter un défenseur de la
République devait faire trembler les murs de Chanteraine, je le verrais
bien...»
En moins de vingt minutes et, bien que l’ascension du monticule pierreux
et embroussaillé présentât quelque difficulté sous cette pluie battante
à tout moment compliquée de bourrasques, Pierre Fargeot eut atteint le
château; là, de nouveaux obstacles l’attendaient. L’abondance des
matériaux écroulés rendait malaisé l’abord des bâtiments qu’entourait,
en outre, une épaisse ceinture d’arbustes et de buissons dont les
racines s’étaient, avec le temps, solidement agriffées dans les pierres
cimentées de glaise et dont les branches, reliées entre elles par
l’enchevêtrement des plantes grimpantes qui s’y fortifiaient ou s’y
renouvelaient chaque année, formaient une muraille épaisse... Sous le
ciel brumeux, cette muraille verdoyait et s’épanouissait superbement,
défiant la pluie qui tombait grise et laide et ne parvenait pas à ternir
l’éclat des feuilles nouvelles et des corolles entr’ouvertes, défiant le
pouvoir invisible qui, d’année en année, arriverait à consommer la
destruction du géant de pierre édifié par les hommes et qui n’était pas
assez puissant pour empêcher la nature de fleurir jusque sur les ruines.
Devant le rempart exubérant de sève qui semblait défendre l’accès de la
demeure abandonnée, le colonel Fargeot se rappela l’un des contes que
tante Manon disait autrefois et que le petit Pierre écoutait, les yeux
écarquillés, retenant son souffle pour ne pas perdre un mot du récit: le
conte de la Belle au bois dormant.
Mais comme sans doute la baguette magique n’avait point touché le
château de Chanteraine, comme sans doute la jolie princesse endormie ne
reposait point en robe d’aïeule entre les murs que gardait cette
végétation sauvage, les hautes broussailles ne s’ouvrirent point
d’elles-mêmes sur les pas du colonel Fargeot, qui dut renoncer à toute
intervention surnaturelle et se résigner très vulgairement à pratiquer
une brèche dans l’enchevêtrement des lianes.
Il parvint ainsi à franchir l’enceinte feuillue et, ayant traversé
successivement plusieurs salles dont il ne restait plus que les murs,
puis une vaste cour intérieure, pleine de débris, il se trouva devant
une façade grise que les plantes pariétaires avaient envahie comme les
autres parties du château, mais que la destruction avait épargnée. La
porte et les fenêtres, soigneusement fermées, semblaient attendre que la
main d’un duc de Chanteraine fît jouer leurs serrures.
Obligé de reconnaître le bien fondé de cette précaution des humbles
propriétaires actuels, Pierre ne songeait plus qu’à chercher un refuge
dans les ruines.
Un escalier sans rampe, dont les marches paraissaient encore solides le
conduisit au premier étage; comme il se préoccupait d’y choisir, aux
lueurs déjà pâlissantes du crépuscule, un coin sûr où aucun éboulement
nocturne ne fût à redouter, il suivit au hasard un couloir qui
s’enfonçait à travers le château et déboucha dans une grande pièce où le
plafond et les boiseries s’étaient conservés intacts. Une porte s’y
encadrait au milieu d’un panneau dont l’humidité avait respecté les
peintures; il l’ouvrit... mais, alors, il se trouva dans l’obscurité la
plus complète et il comprit qu’il avait pénétré par une voie détournée
dans le corps de logis qu’il avait vu l’instant d’avant si
hermétiquement clos.
Ses pas rencontrèrent un tapis, sa main heurta le coin d’un meuble. Une
vague odeur de vieux bois, d’étoffes fanées, d’essences oubliées, une
odeur de passé flottait dans l’atmosphère tiède... A l’aide de son
briquet, Pierre enflamma une allumette et regarda autour de lui.
La pièce où il venait d’entrer était vaste: des cabinets de bois de rose
marqueté, des sièges de diverses formes la garnissaient assez
maigrement. Dans les ténèbres auxquelles on venait de les arracher, les
rideaux brochés et la soie à rayures mauves des chaises avaient gardé un
reste d’éclat; cependant, des traces d’usure s’y distinguaient au
premier coup d’œil et le tapis à fond pâle, semé de bouquets, montrait
par endroits sa trame.
Aux murs étaient appendus des portraits richement encadrés qui
paraissaient, comme les meubles, dater du milieu du XVIIIe siècle.
A la lueur précaire et imparfaite des allumettes que l’officier devait
renouveler à chaque instant, le sourire, l’expression fugitive que l’art
avait fixée sur toutes ces lèvres peintes y tremblait soudain et les
silhouettes claires qui se détachaient brusquement de l’ombre semblaient
tout à coup se pencher hors des cadres comme au-dessus d’un balcon. Et
tous ces yeux un moment réveillés, ces yeux de gentilshommes et de
nobles dames regardaient l’ancien volontaire de la République avec une
bienveillance étonnée, comme si leur rêve de trente ou quarante ans ne
leur avait rien révélé de ce qui s’était passé en France depuis le jour
où ils s’étaient endormis.
Pierre se prit à examiner quelques-uns de ces portraits.
Debout dans une loggia largement ouverte sur un parc, les mains occupées
d’un coffret d’où s’échappaient en masse des colliers de perles et d’or,
une jeune femme, brune sous la poudre, avec des traits réguliers quoique
assez forts et d’admirables yeux veloutés que l’intelligence et la
loyauté illuminaient, semblait sourire au portrait qui faisait face au
sien, celui d’un homme jeune comme elle, blond, un peu pâle, l’air
heureux.
Le colonel Fargeot contempla longtemps l’image de cette femme et il lui
parut que ce sourire de bonté aimante et franche avait dû ensoleiller
les vies sur lesquelles il avait rayonné... Puis il s’amusa de l’habit à
ramages verts et roses, de la perruque à cadenettes extravagantes d’un
petit gentilhomme, point jeune et pourtant coquet et menu comme un
bibelot; du costume fleuri, des fanfreluches mignardes et bucoliques
d’une dame un peu mûre déjà pour être peinte en bergerette, un agneau
sur les genoux; et du regard extasié d’une mince personne, vêtue
d’atours clairs qui chantait, au clavecin, la tête renversée...
Seul, au milieu du panneau principal, un grand portrait présidait cette
assemblée d’effigies. C’était celui d’un vieillard dont le visage doux
et fin s’ennoblissait encore des blancheurs neigeuses d’une barbe,
portée longue en dépit de la mode. Ce vieillard se tenait assis devant
un livre ouvert, mais ses yeux semblaient suivre bien au delà quelque
rêve. Et il y avait comme un rapport mystérieux, une affinité subtile
entre la belle main, aux doigts fuselés, qui reposait sur la page et les
yeux pleins de chimères qui ne la lisaient pas.
«Le vieux duc de Chanteraine, sans doute,» pensa Pierre, se souvenant de
ce que l’aubergiste lui avait conté.
Dans la chambre des portraits, deux portes s’ouvraient, sans compter
celle qui avait tout à l’heure livré passage à Pierre; la première
conduisait à une galerie où d’autres seigneurs et d’autres dames,
d’époques plus lointaines, disaient, du haut de leurs cadres précieux,
l’histoire de la race aujourd’hui disparue; la seconde donnait sur un
salon où se devinait à la disposition, au choix des meubles, un passé
d’intimité; où une épinette, des cahiers de musique, une bibliothèque
pleine de livres, un jeu de tric-trac encore ouvert, un métier à broder
portant encore l’ouvrage inachevé, racontaient les soirées familiales
des Chanteraine pendant la période de tristesse morne ou inquiète qui
avait dû suivre pour eux la mort du duc et qu’avait diversifiée sinon
interrompue, le grand exode de l’émigration.
L’officier continua quelques instants encore son voyage d’exploration
dans le château de Chanteraine. Il visita ainsi les trois ou quatre
pièces que desservait la galerie et qui toutes offraient le même aspect
de luxe déjà ancien et de délabrement. Mais, il était visible que, par
un sentiment délicat de vénération pieuse, on avait laissé chaque objet
à la place occupée jadis; il semblait que les habitants de ce mystérieux
manoir jalousement gardé par les arbres du bois, vinssent seulement de
le quitter.
La noble demeure n’était pas morte, elle n’était qu’endormie, on eût dit
que soudain, d’une minute à l’autre, comme ce château de la Belle au
Bois auquel Fargeot pensait tout à l’heure, elle pouvait se réveiller.
Le souvenir de la légende racontée par Pouponnel revenait à Pierre et,
par moments, il s’attendait presque à voir paraître ce duc de
Chanteraine dont le village de Mons-en-Bray espérait le retour et qui
devait ressusciter les gloires passées, rendre au vieux nom son éclat.
Dans ce grand silence d’abandon, devant le sommeil étrange de ces choses
inertes que des vies jadis avaient animées de leur souffle, le jeune
homme ne savait se défendre tout à fait d’un malaise superstitieux; le
craquement d’un meuble, la vision de sa propre image dans un miroir
d’abord inaperçu le saisissaient brusquement, et faisaient vibrer ses
nerfs comme des cordes trop tendues. Puis il se moquait de lui-même et
l’effort de sa volonté dissipait ces folles imaginations.
Cependant, la provision d’allumettes diminuait fort et Pierre commençait
à ressentir quelque fatigue. Il retraversa donc les pièces qu’il venait
de visiter et retourna dans celle où il était entré tout d’abord.
Là il s’étendit dans une vaste bergère et, sous la protection occulte
des portraits qui avaient paru sourire à sa venue et qu’une fois encore
les ténèbres avaient ensevelis, il s’endormit profondément.
V
LA BELLE AU BOIS DORMANT
Il y avait environ quatre heures que Pierre dormait lorsque le timbre
d’une pendule qui sonnait minuit le tira de son sommeil.
Point encore assez lucide en cette première seconde de réveil, pour
avoir conscience de l’endroit où il se trouvait et s’étonner
immédiatement de ce qu’une pendule annonçât l’heure dans une maison
inhabitée depuis près de dix ans, il s’attendait vaguement, en soulevant
ses paupières alourdies à rencontrer le décor simple de la petite
chambre de Brémenville.
Ce fut un spectacle bien étrange qui lui rappela, dès qu’il eut ouvert
les yeux, sa halte nocturne au château de Chanteraine.
Dans le salon où il s’était auparavant représenté les réunions intimes
de la famille de Chanteraine et dont il avait, au retour de ses
pérégrinations à travers les appartements déserts, négligé de fermer la
porte, un lustre de cristal s’était allumé comme par miracle et, sous la
clarté qui tombait ainsi du plafond d’azur enguirlandé de roses, le
petit gentilhomme à cadenettes extravagantes et la dame mûrissante en
atours bucoliques, tous deux descendus de leurs cadres, jouaient
paisiblement au tric-trac.
Tout d’abord, l’officier crut être la proie d’une hallucination,
conséquence du trouble qui l’avait envahi avant le sommeil ou
prolongation, en pleine veille, d’un rêve oublié déjà dont ses yeux
voilés avaient conservé la vision. Mais, le premier moment de stupeur
passé, il dut s’avouer que les deux joueurs ne paraissaient pas plus
appartenir au monde des illusions qu’à celui des fantômes et même qu’ils
avaient vieilli depuis le temps où leurs portraits avaient été peints,
ce qui prouvait bien qu’ils n’avaient pas encore échappé au joug de la
loi commune à tous les vivants.
Ils parlaient, très occupés de leur jeu, mais à voix basse comme s’ils
eussent craint, eux aussi, d’éveiller des souvenirs ou des ombres dans
la demeure déserte, et Pierre ne pouvait, à distance, saisir le sens de
leur dialogue.
Tout à coup, sans qu’il fût possible au jeune homme de voir qui s’était
assis devant le clavier, l’épinette se mit à chanter une très ancienne
romance sur laquelle, instinctivement, les mouvements des vieilles gens
se rythmèrent.
Il y avait encore dans la pièce, au coin de la cheminée, un petit
bonhomme vêtu de noir et perruqué de blanc qui avait l’air d’un magister
de comédie et lisait attentivement, avec le secours d’énormes lunettes
d’or, un livre qui paraissait d’autant plus gros et plus lourd que le
lecteur était plus léger et plus mince.
De quelle trappe s’étaient échappées ces silhouettes falotes? D’où
venaient-elles? où s’en iraient-elles?
Ces mystérieux personnages appartenaient sans doute à la famille de
Chanteraine. Vivaient-ils là avec la complicité des gens de
Mons-en-Bray? Mais, en ce cas, comment le secret de leur présence
avait-il pu être gardé si longtemps et si complètement?
Une quantité de questions de ce genre se pressaient dans l’esprit de
Fargeot et y restaient sans réponse. L’aventure lui paraissait étrange
et quelque peu inquiétante. Peut-être cette gentilhommière à demi ruinée
et soi-disant déserte était-elle devenue, à la faveur de son aspect
désolé, un repaire d’émigrés, un foyer de conspiration?
Certes, les amusants portraits, le paisible lecteur et même l’invisible
musicien ne s’annonçaient pas comme devant être des conspirateurs bien
dangereux, mais rien ne prouvait que leur présence fût seule à
réveiller, dans le mystère de la nuit, le vieux manoir de Chanteraine,
rien ne prouvait que, tandis que ces aimables fantoches se livraient aux
calmes délices de la lecture et du tric-trac, en écoutant d’une oreille
le refrain sentimental d’une romance, des êtres moins inoffensifs, de
même caste sinon de même race qu’eux, n’étaient pas occupés en ce moment
précis, à débattre, dans une pièce voisine et sous la sauvegarde de leur
bizarre hospitalité, la marche, les risques et les chances d’une partie
d’un autre genre--plus périlleuse à jouer!
Pierre voulait en avoir le cœur net. Aussi bien, si le château de
Chanteraine servait subrepticement de lieu de réunion à un groupe de
partisans royalistes, le hasard qui y avait conduit un officier du
Premier Consul méritait, aux yeux du jeune homme, le nom de Providence.
La difficulté était d’agir utilement et dans le plus complet silence.
Étouffant ses pas, le colonel Fargeot parvint à sortir de la pièce où il
se trouvait et à gagner la galerie latérale, sans être entendu.
Là, l’obscurité était profonde. Il longea le mur sur un espace d’une
quinzaine de mètres, reconnaissant à tâtons la place des portes qui
donnaient accès dans les pièces visitées par lui tout à l’heure.
Cependant, aucun bruit, aucun murmure, aucun frôlement suspect
n’annonçaient que ces pièces fussent habitées.
Un peu découragé, Pierre pensa d’abord à retourner dans la pièce d’où il
venait, afin d’y surveiller, faute de mieux, les faits et gestes des
vieux portraits; mais il craignit d’être découvert et de perdre, en
troublant la sécurité de ces personnages plus drôles qu’inquiétants, du
moins par eux-mêmes, toute chance de pénétrer le mystère qui
l’intéressait.
Le parti le plus sage était encore de quitter, pour l’instant, sans
toutefois s’en trop éloigner, cette partie du château et de remettre au
lendemain des investigations plus complètes et plus raisonnées.
L’officier se disposa donc à reprendre sa marche en suivant cette fois,
car il avait traversé la galerie, le mur opposé.
Bien qu’il s’orientât difficilement, la prudence la plus élémentaire lui
interdisant d’avoir recours à ses allumettes, il espérait rencontrer à
l’autre extrémité de ce vaste passage une issue qui le rapprochât des
ruines.
Mais, après quelques pas, il s’arrêta brusquement, saisi... Il venait de
remarquer qu’en face de lui, l’une des portes qu’il avait tout à l’heure
touchées de ses mains hésitantes d’aveugle laissait filtrer une faible
lueur.
Cette lueur, était-ce la lumière atténuée du lustre qu’une main inconnue
avait allumé dans le salon de l’épinette?
Non; la porte du salon de l’épinette, Pierre la voyait à une grande
distance de là, bien reconnaissable précisément à la clarté plus vive
qui s’en échappait.
Avec un redoublement de précautions, le jeune homme regagna l’autre côté
de la galerie et alla appliquer son oreille contre la mince paroi. Le
silence le plus profond semblait régner au delà.
Alors, mesurant chacun de ses mouvements, tressaillant au moindre
craquement du bois ou des ferrures, le colonel Fargeot ouvrit la porte.
Au premier regard jeté dans la chambre il comprit qu’il s’était fourvoyé
et que sa raison et que tous ses instincts de délicatesse exigeaient
qu’il s’éloignât aussi prudemment qu’il était venu, mais une force
puissante, irrésistible le retint...
Par quelle étrange illusion était-il conduit et abusé? Lisait-il--en
rêve--un conte délicieux, ce conte de la «Belle au bois» que la vieille
voix de tante Manon lui avait tant de fois redit jadis et auquel,
l’instant d’avant, il avait par hasard songé?
Un pouvoir surnaturel l’avait guidé jusqu’au seuil du château enchanté;
à sa vue, les murailles vertes s’étaient abaissées, les horloges,
immobiles depuis cent ans, s’étaient remises à sonner, les vieux
portraits étaient descendus de leurs cadres pour reprendre leurs
habitudes anciennes, tandis qu’une chanson d’autrefois frémissait sous
des doigts invisibles... Et maintenant, c’était la princesse, la
princesse endormie par les fées, qui allait s’éveiller à une vie
nouvelle!
Elle était là... la lueur voilée d’une lampe d’argent, lueur douce,
presque rose, l’enveloppait toute. C’était elle, c’était bien elle qui
apparaissait, frêle et jolie sur les coussins clairs du canapé où le
sommeil l’avait surprise, étendue à demi, un livre dans la main.
Sa coiffure surannée, la forme de la robe rayée de satin rose et brochée
de bouquets qui la vêtait, le chaste fichu de dentelles qui se croisait
sur sa poitrine eussent fait sourire, comme appartenant à un âge
éloigné, les merveilleuses de l’an VIII; mais ses cheveux mousseux se
devinaient adorablement blonds sous le léger nuage de poudre; son teint
délicat de fleur blanche, ses longues paupières frangées de sombre, sa
petite bouche qui souriait ingénument à un rêve, avaient vingt ans.
L’abandon, dans l’inconscience du repos, de tout son corps délicieux
exprimait une candeur fine et sereine...
Et la grâce était si pure, le charme si touchant de ce sommeil de jeune
fille que, simplement, naïvement, le colonel Fargeot s’agenouilla pour
le contempler.
La veille encore, Pierre eût peut-être ri si quelque femme, la tête
farcie de romans, lui avait parlé de ces invraisemblables passions qu’un
regard fait naître; mais c’était un sentimental que ce grand manieur de
sabre, que ce soldat dont la Patrie menacée avait été le premier
amour!... Et voilà que, tout à coup, il lui semblait qu’avant la minute
précise qui venait de s’écouler, son cœur n’avait jamais parlé, que,
toujours, il avait attendu une femme dont l’image était en lui et que
cette femme, il la voyait pour la première fois, réelle, vivante.
Que pouvait-elle être pour lui cependant? Une exquise vision qui
s’évanouirait bientôt...
Bientôt, certes! De quel droit demeurait-il là, près de cette pauvre
enfant qui s’était endormie doucement, dans la sécurité paisible de sa
solitude?
Sans doute, elle allait s’éveiller...
Pierre Fargeot _devait_ s’éloigner.
Tristement, presque péniblement, il s’était levé.
Un instant encore, il regarda la «Belle au bois»; pour mieux la voir, il
s’était approché, se penchant un peu sur elle; soudain, comme malgré
lui, il prit le bout du ruban rose qui tombait le long de la robe
fleurie et le baisa... Alors, il se passa une chose singulière. Les cils
noirs découvrirent deux grands yeux bleus qui souriaient et une voix
très douce, murmura, comme dans le conte: «Je rêvais de vous... comme
vous vous êtes fait attendre...»
Il est vrai que l’illusion fut courte.
La phrase était à peine achevée que déjà le joli sourire s’était éteint.
Une sorte d’affolement, fait à la fois de terreur et de colère, avait
bouleversé le visage de la Belle.
Plus blanche encore qu’auparavant, la jeune fille s’était levée
brusquement, toute droite, hautaine et très jeune dans sa robe de vieux
pastel:
--Qui êtes-vous, comment êtes-vous entré ici? s’écria-t-elle. Vous savez
que je ne suis pas seule et que...
Mais Pierre, un peu saisi d’abord par cette véhémence et peiné, assez
illogiquement, de cette indignation, avait repris son sang-froid.
--Ne craignez rien de moi, je vous en supplie, mademoiselle, fit-il avec
beaucoup de douceur. On m’avait dit, aux Audrettes, que, depuis
plusieurs années, le château était inhabité et je n’y apporte,
croyez-moi, aucune intention mauvaise. Je voyage à pied; le soir et
l’orage m’ont surpris loin de tout abri... fatigué par une longue marche
j’ai manqué de courage pour continuer ma route et je me suis permis de
chercher un refuge pour la nuit, ici où je pensais ne déranger
personne... C’est donc tout à fait sans soupçonner votre présence que je
suis entré dans cette chambre et...
Ici l’explication devenait plus difficile.
Pierre hésita, puis, souriant malgré lui:
--Je vous ai prise pour la Belle au bois dormant, acheva-t-il. Mais je
suis désolé de vous avoir effrayée, mademoiselle, et maintenant je vais
m’en aller bien vite... ce qui est sans doute le meilleur moyen de
réparer ma faute et d’obtenir votre pardon.
VI
LE SECRET DE CHANTERAINE
Peut-être, après tout, la «Belle au bois» ne s’était-elle pas aperçue,
dans le trouble du réveil, de la liberté grande qu’avait prise l’inconnu
en baisant un ruban rose? Quoi qu’il en fût, toute trace de colère avait
disparu de son joli visage pâli, la crainte seule y persistait, une
crainte moins éperdue, mais plus douloureuse, une crainte qui n’essayait
plus de se dissimuler sous l’orgueil de la patricienne offensée et qui
semblait être prête à manifester son impuissance par des larmes.
Et Pierre se taisait, n’osant plus parler, navré devant cette crise de
pleurs qu’il voyait venir et qu’il ne saurait consoler.
Cependant, la pauvre enfant tentait d’étouffer, par un effort de
volonté, les sanglots qui se pressaient dans sa gorge; après un instant
de silence et sans doute de lutte intérieure, elle parut avoir repris
possession d’elle-même, et ses yeux bleus encore voilés se levèrent
bravement sur l’officier.
--Hélas! monsieur, murmura-t-elle, était-ce bien à vous de supplier?
Fargeot voulut protester; d’un geste léger, presque instinctif, elle
l’arrêta.
--Vous me demandez pardon, reprit-elle, oh! bien volontiers, je vous
pardonne... mais le temps des fées est loin, et nous vivons à une époque
où il faut se féliciter, je crois, de n’être pas fille de roi... Je ne
sais rien de vous, monsieur, rien de vos idées, de vos croyances...
peut-être, si j’en juge par vos vêtements et votre coiffure, êtes-vous
impie et républicain, quoiqu’en vérité vous n’ayez pas l’air méchant...
Tiendrez-vous compte de ma prière, si je vous conjure, par tout ce que
vous avez de plus cher au monde, d’oublier que vous m’avez vue, de ne
point trahir notre secret?... Nous ne faisons pas de mal, oh! je puis
vous le promettre!...
--Il devient de plus en plus difficile de reconnaître les républicains à
leur coiffure et à leur costume, mademoiselle, répondit le jeune homme
ému et amusé à la fois; cependant, je rougirais de vous tromper... je
suis républicain... on peut l’être, croyez-le bien, sans avoir fait
alliance avec la guillotine. Je n’ai d’ailleurs jamais joué le rôle d’un
homme de parti. Je suis avant tout un soldat... Quant à vous trahir?...
regardez-moi bien, mademoiselle, ajouta-t-il simplement; vous m’avez
fait l’honneur de trouver que je n’avais pas l’air d’un méchant homme,
trouvez-vous que j’aie l’air d’un traître?