--Je l’ai connu comme on peut se connaître quand on s’est vu

GUY CHANTEPLEURE

LES

RUINES EN FLEURS

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format in-18.

FIANCÉE D’AVRIL, 31e édition

(Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 vol.

MA CONSCIENCE EN ROBE ROSE, 24e édition

(Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 --

AMES FÉMININES, 16e édition 1 --

SPHINX BLANC, 22e édition 1 --

L’AVENTURE D’HUGUETTE, 16e édition 1 --

LE BAISER AU CLAIR DE LUNE, 20e édition 1 --

LA FOLLE HISTOIRE DE FRIDOLINE, 20e édition 1 --

MALENCONTRE, 23e édition 1 --

LE HASARD ET L’AMOUR, 15e édition 1 --

LA VILLE ASSIÉGÉE, 9e édition 1 --

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

A UNE JEUNE FILLE

Qui m’avait demandé d’écrire pour elle «une histoire très romanesque et

un peu invraisemblable.»

G. C.

LES RUINES EN FLEURS

PROLOGUE

--D’un frais chaperon de verveine,

Mes blonds cheveux seront coiffés,

Sur mon corselet de...

Un fichu blanc...

... Dans le petit salon qu’elle appelait son cabinet de travail et où se

pouvait, effectivement, deviner, en dépit des tentures à bouquets roses,

des étagères frivoles, des bonheurs-du-jour ouvragés et de mille

inutilités délicieuses les habitudes d’esprit d’une jeune fille

intelligente et studieuse, mademoiselle Irène de Champierre apportait

toute son attention à chercher, sous les yeux de son «maître de poésie»,

une rime qui répondît au mot «verveine» et s’adaptât congrûment au

troisième vers de la chanson qu’elle composait.

La beauté de mademoiselle de Champierre contrastait fort avec la

joliesse des bergères et des colombines qui folâtraient, vêtues de clair

et baignées de lumière blonde, sur les trumeaux de son boudoir. Sa

taille un peu haute, sa grâce un peu fière, eussent paru mieux faites

pour le luxe somptueux du grand siècle que pour les élégances raffinées

du siècle suivant; cependant la poudre seyait singulièrement à son teint

de brune et surtout à ses yeux veloutés--des yeux admirables qui étaient

aussi des yeux charmants et qui avaient bénéficié à la cour d’une sorte

de célébrité sympathique, depuis le jour, déjà passé d’un an, où, voyant

par hasard le comte de Champierre sans sa fille, la tout aimable

Dauphine Marie-Antoinette avait amicalement exprimé l’espoir que rien de

fâcheux n’eût retenu au logis «les plus beaux yeux du monde».

--«D’un frais chaperon de verveine... Mes cheveux blonds seront»...

Monsieur Antonin, est-ce que «futaine» rime avec «verveine»? parce

que... au lieu de corselet on mettrait... et puis... Monsieur Antonin...

monsieur Antonin... ne m’entendez-vous pas?

A cet appel, réitéré d’une voix bienveillante et presque rieuse, M.

Antonin sursauta.

--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il.

--Comme vous êtes distrait! s’écria la jeune fille. Tandis que je

m’impatientais de ne point trouver ma rime, vous restiez là, immobile,

fasciné par je ne sais quelle belle pensée, les yeux fixés sur moi...

sans me voir très probablement! Jamais cependant, si vous ne m’aidez, je

ne viendrai à bout de ma strophe... La muse aujourd’hui ne me veut guère

de bien!

--Veuillez me pardonner, répéta Antonin en prenant des mains de

mademoiselle de Champierre le papier déjà tout raturé.

Quand Irène avait manifesté le désir de se familiariser avec les lois de

la prosodie française, afin de composer elle-même les romances et les

chansons qu’elle aimait à mettre en musique, M. de Champierre avait

aussitôt pensé que nul ne serait plus apte à la diriger dans cette étude

qu’Antonin Fargeot--un fort honnête garçon que d’aucuns disaient doué

d’une intelligence rare et qui, se recommandant auprès des grands

seigneurs autant peut-être par ses manières polies, ses vêtements

toujours propres et son linge irréprochable que par son érudition,

enseignait le latin au frère de la jeune fille depuis plusieurs années

déjà.

Antonin Fargeot devait être jeune, mais jamais l’idée ne fût venue à

personne de donner un âge quelconque à sa silhouette chétive, à son pâle

visage allongé, à son vague sourire dont la douceur résignée se crispait

souvent d’un peu d’amertume. Mademoiselle de Champierre avait su juger

tout de suite à sa valeur cet homme pauvre, laborieux et fier, et elle

l’avait apprécié pour l’élévation de son esprit et l’originalité de ses

vues comme pour la dignité de son caractère. Aussi lui témoignait-elle

de l’estime et lui parlait-elle toujours avec la plus grande bonté.

--Vous savez, reprit-elle ce jour-là, tandis que l’humble humaniste

griffonnait nerveusement quelques mots, vous savez que S. M. la reine

Marie-Antoinette a bien voulu accepter à l’avance la dédicace de ma

romance et que même elle daignera chanter, au premier soir de musique,

les vers que vous corrigez en ce moment? N’êtes-vous pas très fier de

cette faveur accordée à votre élève?

--J’en suis heureux si vous en êtes heureuse, oui, certes, mademoiselle;

mais il y aurait de ma part, une grande présomption à en être fier!

Comme Antonin Fargeot répondait ainsi en souriant, Irène remarqua que le

visage de celui qu’elle appelait gentiment son «maître de poésie» était

plus pâle et plus tiré que de coutume et elle s’avisa tout à coup que

certains sourires sont plus expressifs de douleur qu’un sanglot.

--Vous me semblez aujourd’hui fatigué et même triste, monsieur Antonin,

fit-elle avec sympathie. Souffrez-vous?

Une lueur de joie passa dans les yeux mornes de Fargeot.

--Je vous remercie, mademoiselle, répliqua-t-il, je ne souffre pas, mais

je suis, en effet, très fatigué. J’ai travaillé ces derniers temps

beaucoup et presque chaque nuit.

--C’est un tort, déclara mademoiselle de Champierre, votre santé ne

résisterait pas à ce détestable régime. Quel est donc le travail qui

vous absorbe si complètement? Vous écrivez un livre, peut-être?

--Oui, mademoiselle.

--M. de Vaudreuil qui vous a présenté à mon père et qui est, vous le

savez, grand amateur des choses de l’esprit, tient en estime l’ouvrage

que vous avez déjà publié, une sorte de conte philosophique, je crois;

mais il attend de vous plus et mieux encore, il attend de vous...

beaucoup, en vérité! Il dit--pardonnez-moi de vous rapporter son

jugement--continua la jeune fille, que votre cerveau est un merveilleux

instrument dont vous n’avez pas encore appris à jouer aussi hardiment

qu’il conviendrait. Il vous reproche de manquer d’énergie, de trop

douter de vous-même.

--Hélas! mademoiselle, peut-être devra-t-il bientôt m’accuser

d’outrecuidance! Cette première œuvre n’est en effet qu’un essai timide,

mais l’autre...

Mademoiselle de Champierre encouragea la confidence:

--L’autre? répéta-t-elle.

--L’autre, reprit Antonin Fargeot d’une voix basse et frémissante,

l’autre, ce sera le grand, le suprême effort de ma vie... Il y a des

années que je la porte en moi. J’y mettrai tout ce que je sais, tout ce

que je pense, tout ce que je rêve! Quand j’y travaille, ma tête

s’exalte, s’enflamme comme si j’étais ivre ou fou... et les nuits

passent sans que j’en aie conscience... Raillez-moi, si vous voulez,

mademoiselle, mais ce livre-là sera un chef-d’œuvre... ou ne sera pas.

Écrire et publier un livre quelconque, à quoi bon, en vérité?

--Bien loin de vous railler, je vous envie! s’écria ingénument Irène.

Être l’auteur d’un beau livre, exercer par la seule force de la pensée,

à travers l’espace et le temps, une action qui peut être heureuse et

bénie, sur des milliers et des milliers d’êtres humains... quelle

admirable destinée!

En parlant, la jeune fille s’était à son tour animée; «les plus beaux

yeux du monde» brillaient d’un éclat éblouissant.

--Oh! je voudrais pouvoir écrire en ce moment, murmura Antonin Fargeot.

Puis il ajouta très vite:

--J’ai grand besoin d’être encouragé.

--Je suis sûre que vous le serez bientôt par votre œuvre elle-même et

c’est là le meilleur des encouragements, fit mademoiselle de Champierre;

mais, si vous ne vous ménagez pas plus, où trouverez-vous la force qui

vous est nécessaire pour continuer, pour terminer votre belle tâche?

Antonin Fargeot sourit encore de son sourire triste.

--Je vais vous surprendre beaucoup, mademoiselle, dit-il, car je n’ai

point la mine d’un amoureux. Cependant, cette force, cette persévérance,

cette volonté qui ne me sont point naturelles et dont j’ai besoin pour

achever mon œuvre, je les ai trouvées jusqu’à présent, je les trouverai

jusqu’à la fin, j’espère, dans une grande tendresse... ou plutôt dans le

désir ardent que j’éprouve de me rendre digne, à mes propres yeux, d’une

femme, d’une jeune fille... que j’aime.

--A vos yeux... et aux siens, je pense? observa doucement Irène

intéressée par cet humble roman.

--Aux siens?... non... ce serait trop beau!

--Pourquoi? N’espérez-vous pas l’épouser?

--L’épouser, moi!... Non, mademoiselle.

--Est-ce donc qu’un obstacle sérieux vous sépare d’elle?

--Un obstacle... oui.

--Mais les obstacles se franchissent... ou se renversent, insinua avec

un sourire confiant la jolie chansonnière.

--Pas celui-là.

--Cependant, si vous deveniez très célèbre, par exemple?... Mais je suis

peut-être indiscrète?

--Indiscrète, vous, mademoiselle? Bonne, plutôt, trop bonne...

--Est-ce que ce sont les parents de cette jeune fille qui vous ont

refusé sa main? ou elle qui ne vous aim...

Elle s’interrompit, n’osant pas achever de peur d’être cruelle, attirée

pourtant par cette histoire vraie, comme par une fiction séduisante

qu’elle eût pu lire.

--Elle! ah! Dieu!... jamais la pensée ne m’est venue d’être aimé

d’elle... seulement... c’est ma joie, malgré tout, de l’aimer... Je ne

la vois pas chaque jour, non... mais chaque jour je sais qu’il se

pourrait que je la visse... Puis quelquefois, j’entends son pas, son

rire, sa voix qui chante... Plus tard, j’espère qu’elle lira mon

livre... je ne puis rien espérer de plus... rien.

Il s’arrêta.

--Pas même qu’un jour elle se montrera touchée d’un amour si profond, si

fidèle?

Antonin secoua la tête.

--Pas même, répondit-il, car elle ne le comprendrait pas, cet amour dont

je vis et je meurs tout ensemble... et peut-être y verrait-elle...

Il hésita:

--... une offense, acheva-t-il.

--Ah! fit mademoiselle de Champierre, tandis qu’une ombre passait sur

son front, elle n’est pas...

--Elle n’est pas de ma classe, non mademoiselle, reprit Antonin avec une

sorte d’emphase douloureuse. Elle est _née_, comprenez-vous... moi, je

ne le suis pas! Alors, je pourrais devenir aussi célèbre que M. de

Voltaire que je continuerais à ne pas exister pour elle... Et elle

épousera sans doute,--avec joie ou indifférence, qu’importe!--un

gentilhomme qui n’aura peut-être jamais eu d’ambition plus haute que

d’assister au coucher et au lever du roi et qui considérera comme un

honneur d’y faire métier de laquais... Ainsi est le monde!

--Je vous plains, répliqua mademoiselle de Champierre, les yeux fixés

sur le papier de la chanson... mais, reprenons... ou plutôt, non... je

suis fatiguée...

Et elle se leva.

Sa voix s’était glacée; son visage s’était fait sérieux, presque sévère.

La figure pâle d’Antonin se bouleversa.

--Ah! mon Dieu, quelle folie de vous avoir dit tout cela, s’écria le

malheureux. Oui, quelle folie... Peut-être un jour, un autre jour,

l’auriez-vous su... mais je voulais qu’auparavant mon livre fût achevé,

parce que... parce que je vous l’aurais donné... Et maintenant, tout est

fini, tout est brisé... Ah! mon Dieu, mon Dieu, comme on s’entend à se

dépouiller soi-même du peu de bonheur qu’on a!

La jeune fille ne répondit pas. Sa contenance était très froide.

Cependant ses yeux n’étaient point durs: ils avaient pitié. Debout, à

quelques pas d’elle, Antonin Fargeot était si blême qu’on eût pu le

croire prêt à défaillir.

--Écoutez, mademoiselle, murmura-t-il, le souffle pénible, oppressé, je

vous ai bien aimée... Vous étiez mon âme... Mon âme! comprenez-vous?

C’est par vous que je vivais, que j’agissais... par vous et pour vous,

seulement... Je vous souhaite... oh! sans amertume, je vous le jure...

je vous souhaite d’épouser un homme qui vous aime aussi profondément,

aussi absolument que je vous aimais... Adieu.

Irène répéta:

--Adieu.

Alors, éperdu, le jeune homme se précipita vers la porte; mais là, il se

heurta au comte de Champierre qui l’attendait sur le seuil, les bras

croisés, un sourire d’ironie pinçant ses lèvres pâlies par la colère.

--Halte-là, fit le vieux gentilhomme comme Antonin s’arrêtait épouvanté,

halte-là, monsieur le drôle!... Ah! M. de Vaudreuil choisit bien ses

protégés... Et c’est un joli coquin, en vérité, celui que je comble de

mes bontés et qui m’en remercie en insultant ma fille!...

Antonin s’était ressaisi.

--Vous êtes dans votre droit en me reprochant d’avoir trahi votre

confiance, monsieur le comte, dit-il, car jamais, ah! jamais, je

n’aurais dû parler... mais vous l’outrepassez en m’injuriant, car je

m’enfuyais comme un coupable, après avoir fait l’aveu, non pas d’un

espoir quelconque, mais de ma profonde misère... Et ce n’est pas une

insulte que l’amour respectueux d’un honnête homme.

Le comte souriait toujours.

--Les voilà bien, messieurs les philosophes! s’écria-t-il. Je ne serai

vraiment pas fâché d’apprendre à l’un d’eux le cas que nous faisons de

leurs phrases!

Et, ouvrant la porte, il appela du geste quatre grands laquais qui

devisaient en flânant, dans la pièce d’attente.

--Ici et promptement, vous autres! ordonna-t-il. Qu’on me jette ce drôle

à la rue, après l’avoir bâtonné comme il faut!

Irène poussa un cri d’horreur.

--Ah! pitié, pitié, mon père!...

Mais, brusquement et sans lui laisser le temps d’intercéder pour le

pauvre diable qu’elle jugeait plus malheureux que coupable, son père

l’entraîna dans une autre chambre.

Quelques instants après, Fargeot se retrouva dans la rue, ivre de

douleur et de rage.

Écrasé par le nombre et la force brutale, il avait été bâtonné et chassé

par les laquais du comte de Champierre.

Son premier mouvement fut d’aller au lieutenant de police et de l’aviser

de l’indigne traitement qu’il avait subi, mais il pensa que jamais

justice ne serait rendue contre un gentilhomme, à un pauvre maître de

latin.

Alors, il projeta d’attendre le fils aîné du comte dans un lieu public

et de l’outrager impudemment au vu et su de tous; mais il recula à

l’idée d’expier, dans un cachot, un défi qui ne serait certainement pas

relevé...

Non, pour venger la plus avilissante des injures, un homme tel que lui

ne pouvait songer à se faire justice que dans l’ombre, ignominieusement,

comme un malfaiteur, par le guet-apens et l’assassinat!

Antonin Fargeot n’espérait plus se venger du comte de Champierre,

lorsqu’il rentra dans son triste logis.

Sur sa table, le manuscrit de son livre inachevé semblait l’attendre. Il

le prit, il le regarda un moment, immobile... et de grosses larmes

roulèrent sur les pages.

--C’est bien fini... murmura-t-il. A quoi bon? M. de Vaudreuil a raison,

je suis faible, timide... sans énergie.

Et lentement, feuille à feuille, il brûla son manuscrit.

Puis il songea sérieusement, comme aussi bien personne ne l’aimait ou ne

se souciait de sa misère, à se pendre aux poutres de la mansarde...

Mais, ce jour-là même, une longue lettre lui arriva de Roy-lès-Moret, le

village où il était né, où ses parents dormaient leur dernier sommeil.

Et cette lettre avait été écrite par Manon Fargeot, la sœur de son père,

une vieille tante qui l’avait bercé quand il était petit, qui avait

surveillé ses jeux, quand il était devenu plus grand et qui, par la

pensée, l’avait suivi de loin, avec amour, depuis qu’il avait quitté le

pays...

«... Mon cher Tonin, disait la lettre, je crois bien que tu m’oublies,

car tu ne m’écris plus! J’en prendrais mon parti si je pouvais supposer

que ce sont des événements heureux qui détournent ta pensée du village

et de ta pauvre tante; mais, je te connais, va, mon enfant, je te

connais bien, et je sais que, joyeux, tu aimerais à me faire partager ta

joie!...

»Que t’arrive-t-il dans ce grand Paris?... Tu travailles et tu souffres,

j’en suis sûre! La vie est dure pour tout le monde, mon fils, et les

cœurs comme le tien apprennent vite la douleur; il est vrai qu’ils

trouvent à se donner, à se dévouer, des joies que les méchants ignorent.

ȃcris-moi une petite lettre, mon bon Tonin, et conserve-toi pour ta

vieille tante qui n’a plus au monde d’autre affection que la tienne...»

* * * * *

En lisant la lettre de Roy-lès-Moret, Antonin Fargeot se rappela son

enfance heureuse, son père, sa mère, la bonne tante, seule survivante du

passé, et il pleura sur ce passé et il pleura sur lui-même.

Alors, peu à peu la raison lui revint; il se jugea faible, il se jugea

lâche, il pensa que la mort volontaire ne pouvait être considérée, en

son cas, que comme une désertion, il essaya de se pénétrer des paroles

naïves de Manon Fargeot, de se féliciter de ce que certains cœurs, plus

fatalement malheureux que d’autres, fussent par contre favorisés de

joies inconnues aux «méchants»... et il résolut de continuer à vivre.

Quelques semaines plus tard, il apprit, par hasard, les fiançailles

d’Irène de Champierre.

PREMIÈRE PARTIE

I

LES BAVARDAGES DU CITOYEN POUPONNEL

Tout en découpant sur la table les viandes succulentes qu’il avait

lui-même accommodées, tout en versant dans le verre de Pierre Fargeot

une jolie piquette rose aussi parfumée que les vignes en fleurs, maître

Pouponnel, l’aubergiste des «Armes de la Nation», se gardait de ménager

ses mots, car il pensait que, sans causerie, il n’est pas de bon repas.

--Vous me croirez si vous voulez, citoyen colonel,

disait-il,--conciliant par ce vousoyement déférent joint à cette

appellation égalitaire son respect pour le grade supérieur avec les

exigences de ses convictions républicaines,--mais quand vous êtes entré

à l’auberge, quand vous m’avez demandé à dîner, comme tout autre

voyageur passant par les Audrettes, vos vêtements civils ne m’ont pas

trompé un instant... A votre attitude, à votre geste, à je ne sais quoi,

j’ai compris tout de suite que vous apparteniez à l’armée et que vous y

aviez un beau grade... Pour un peu j’aurais aussi deviné votre nom... On

l’a prononcé souvent ces temps derniers, en parlant de l’Italie!... Eh!

oui, citoyen, vous voilà quasi célèbre!... C’est un joli sort d’être

colonel à votre âge... et d’avoir conquis son grade à Marengo, sous les

yeux du Premier Consul!... Je vous en félicite, en bon patriote!

--Merci beaucoup, citoyen... répliqua le voyageur.

Mais il semblait distrait, soucieux, et l’aubergiste, qui se flattait de

dérider ce front grave, s’occupa d’apporter quelque variété à une

conversation qui durait déjà depuis un moment.

--... Et vous venez de Paris, citoyen colonel? interrogea-t-il d’un ton

d’heureuse humeur.

--J’y suis arrivé en même temps que le Premier Consul, mais je n’y ai

guère séjourné, répondit l’officier, essayant de secouer un absorbement

pénible... De Paris, je me suis rendu sans tarder à Brémenville, un

village du Nord... C’est de là que je viens.

--Et maintenant, vous retournez à Paris?

--Non, je vais plus loin... je vais à Moret.

--En tout cas, je suis charmé que les Audrettes se soient trouvées sur

votre chemin, citoyen colonel... Quand avez-vous quitté Brémenville?

Hier?

--Hier matin.

--C’est que je connais bien ce village-là... Un joli pays, pas vrai?...

Des cousins à moi l’habitent et, quoiqu’on ne voisine guère à de si

grandes distances, j’ai moi-même passé quelque temps à Brémenville

l’année dernière, pour des affaires de famille...

--Ah! vraiment, fit le colonel Fargeot.

Et il était visible que les affaires de famille du citoyen Pouponnel ne

l’intéressaient pas plus que ne l’exigeait strictement la politesse.

L’aubergiste s’étonna sans doute de cette indifférence persistante, car

il regarda plus attentivement son jeune client.

--Si la chose n’était pas bien invraisemblable au lendemain d’une

victoire qui doit vous avoir mis le cœur en fête, reprit-il, je dirais

que vous paraissez triste, citoyen...

Pierre releva la tête.

--Je suis triste, en effet, répondit-il, je suis même plus que triste...

je suis malheureux... car, tandis que j’accourais à Brémenville tout

fier, tout joyeux de mon grade nouveau, mon père, malade depuis

plusieurs jours sans que j’eusse pu en être averti, était à l’agonie...

quelques heures à peine après mon arrivée, il est mort dans mes bras...

--Oh! c’est affreux... et je vous plains bien sincèrement...

Il y eut un silence. Puis, incapable de contenir longtemps la naturelle

agilité de sa langue, l’aubergiste demanda:

--Votre père était de Brémenville?

--Non, mais il y remplissait depuis deux ans les fonctions de maître

d’école...

Pouponnel tressaillit, le visage illuminé.

--... De maître d’école... attendez donc! s’écria-t-il. Fargeot... le

citoyen Antonin Fargeot... c’est cela!... Mais je l’ai connu votre brave

homme de père... Je l’ai vu à Brémenville, chez mes cousins

précisément... Suis-je étourdi de ne pas m’en être souvenu tout de

suite?... Ce n’est pas d’ailleurs que vous lui ressembliez au citoyen

Antonin Fargeot, ajouta-t-il enveloppant le jeune homme d’un regard

amusé. Il était aussi frêle et mince que vous voilà grand et solide...

Et je ne pouvais guère m’imaginer qu’il eût pour fils un aussi bel

officier... Ah! oui certes, un officier fièrement beau!... Je ne

voudrais pas vous flatter, citoyen colonel, mais s’il y en a beaucoup de

bâtis comme vous dans les armées de Bonaparte, je me figure que les

ennemis de la nation n’ont qu’à bien se tenir!

Et, satisfait de sa péroraison, l’aubergiste brandissait d’un geste

martial le couteau et la fourchette dont il venait de se servir pour

détacher l’aile d’un poulet.

Il est vrai de dire que son jugement admiratif n’avait rien d’excessif

et que c’était en effet un très bel officier que Pierre Fargeot--beau

non pas seulement par l’ensemble de son être physique, sa haute taille,

la sveltesse robuste de ses vingt-quatre ans, beau encore de toute la

loyauté, de toute la fierté, de toute la noblesse de l’âme jeune et

ardente dont le pur rayonnement éclairait ses traits mâles et

transparaissait, en dépit d’un chagrin profondément ressenti, sous la

douceur veloutée de ses yeux bruns.

L’aubergiste se tut encore un instant, mais, comme Fargeot ne lui

répondait que par un très pâle sourire, l’idée lui vint que l’orphelin

attendait un retour courtois au souvenir du maître d’école.

--Pendant ces dernières heures que vous avez passées à son chevet, votre

pauvre père possédait-il encore toute sa tête? questionna-t-il.

A ces mots, l’officier parut sortir d’un rêve, et une singulière

réplique lui échappa.

--Je ne sais pas... murmura-t-il comme malgré lui.

--Vous ne savez pas? répéta Pouponnel étonné.

--Je veux dire que les phrases les plus sensées furent souvent

interrompues par le délire, pendant cette triste nuit d’agonie et que

le...

Ici, le jeune homme s’arrêta, saisi par une émotion dont il voulait

réprimer les manifestations visibles.

--Alors... vous avez connu mon père, citoyen? demanda-t-il pourtant au

bout d’un instant, lorsqu’il sentit que sa voix s’était raffermie.

L’aubergiste était toujours disposé à répondre et à répondre

copieusement.

--Je l’ai connu comme on peut se connaître quand on s’est vu deux ou

trois fois, citoyen... mais je sais qu’il était fort estimé à

Brémenville, pour son savoir d’abord, puis pour sa bonté, sa charité,

puis enfin pour ses opinions républicaines qu’on savait de bonne

marque... Tenez, je me rappelle maintenant... il m’a conté qu’il avait

un fils dans l’armée... et à ce propos, comme je le plaignais d’être

séparé de son gars, il m’a dit de belles paroles: «--Vous avez raison,

citoyen, depuis huit ans que l’enfant s’est engagé, je suis bien seul et

souvent bien triste; mais quand je pense que c’est moi, le pauvre diable

de maître d’école qui ai donné à la République un soldat comme celui-là,

je prends en patience le chagrin, l’isolement et j’en arrive à oublier

beaucoup d’autres choses encore...» Ah! oui, c’en était un bon, un pur

le citoyen Fargeot!... Et par le temps d’aujourd’hui, an VIII de la

République, il ne faudrait pas croire qu’ils courent les rues, les vrais

républicains... Il y a même des gens qui disent comme cela que le

citoyen Premier Consul...

--Eh bien? questionna Pierre.

--... qui disent que le citoyen Premier Consul ne l’est pas républicain

autant qu’on voudrait, voilà!

--Ah! vraiment, fit l’officier, ces gens-là disent que le citoyen

Premier Consul n’est pas républicain! Que disent-il donc qu’il est?

--Ils disent qu’il est... bonapartiste, citoyen colonel, avoua

l’aubergiste.

Fargeot souriait plus franchement, amusé de ce verbiage.

--Peut-être l’est-il, en effet, concéda-t-il. Pourquoi la qualité de

bonapartiste et celle de républicain seraient-elles incompatibles,

puisque nous sommes en république et que Bonaparte est à la tête du

gouvernement?... Mais combien vous dois-je, citoyen, pour votre

excellent repas, ajouta le jeune homme, en reculant un peu la table.

--Allons, citoyen colonel, un bon mouvement, décidez-vous à passer la

nuit ici, s’écria maître Pouponnel sans plus répondre à la demande qui

lui était faite. Je vous donnerai la plus belle chambre de l’auberge et,

sans me flatter, vous y serez aussi bien logé que le général Bonaparte

aux Tuileries.

Pierre Fargeot secoua négativement la tête.

--Je vous remercie, dit-il, mes moments sont comptés et mon voyage réglé

heure par heure, étape par étape jusqu’à Moret. Sous peine d’être

infidèle à cet itinéraire rigoureusement tracé, je dois, ce soir même,

atteindre le village de Mons-en-Bray. C’est donc là que je passerai la

nuit.

--Mons-en-Bray, ce soir! Mons-en-Bray! répéta l’aubergiste en levant les

bras au ciel. Mais vous n’y pensez pas, citoyen colonel! Si longs et

clairs que soient les jours de thermidor, jamais vous n’atteindrez

Mons-en-Bray avant la nuit! Il faut compter, des Audrettes à Mons,

quatre bonnes heures... en marchant bien!

--Mettons-en donc trois en marchant très bien, citoyen. Nous en avons vu

de plus dures!... Et cette course à pied sera la dernière que j’aurai à

fournir puisqu’à Mons-en-Bray, je retrouverai mon ordonnance et mes

chevaux.

--Vous ne pouvez pas arriver en trois heures à Mons... il faudrait pour

cela posséder les bottes du Petit Poucet, citoyen. Et, entre les

Audrettes et Mons, vous ne rencontreriez pas seulement une grange où

dormir, si vous vouliez vous arrêter en route.

--Je ne m’arrêterai pas en route, je marcherai jusqu’à ce que j’arrive

et j’arriverai toujours une fois, déclara l’officier avec une belle

assurance juvénile. L’essentiel est que je ne me trompe pas de direction

et connaisse le chemin le plus court. Pouvez-vous me l’indiquer?

--Citoyen colonel, insinua maître Pouponnel de son ton le plus enjôleur,

je saurais mieux vous l’indiquer à la lumière du matin.

Mais le visage de l’officier se fit plus grave.

--N’insistez pas, citoyen... je suis attendu à Moret par la seule

parente qui me reste au monde, une tante de mon père, très âgée déjà et

qui m’a élevé... Le malheur dont je viens d’être frappé et qui l’atteint

presque aussi douloureusement que moi est encore ignoré d’elle... Tout

retard de ma part serait coupable, vous le comprendrez.

--J’aurais eu grande joie à loger aux «Armes de la Nation» un de nos

vainqueurs de l’armée d’Italie; mais je vois que vous êtes

incorruptible, citoyen colonel, fit l’aubergiste avec un geste résigné.

Il ne me reste donc plus qu’à vous enseigner le chemin de Mons-en-Bray.

II

LE CHEMIN DE MONS-EN-BRAY

Maître Pouponnel avait entraîné Pierre Fargeot dans l’embrasure de la

fenêtre qui s’ouvrait à deux battants sur un jardin fleuri de roses et

riche en légumes, mais point assez pourvu d’arbres pour qu’il fût

difficile d’embrasser de ce point d’observation l’étendue doucement

vallonnée des champs, à travers lesquels courait la route.

--Vous allez suivre la route que voilà... Dans une heure environ, vous

rencontrerez une petite rivière, la Chanteraine, que vous longerez sur

votre droite jusqu’aux roches de la Cachette où elle se perd...

--Où elle se perd? interrogea Fargeot.

--Oui; c’est une des curiosités du pays, expliqua l’aubergiste. La

Chanteraine s’en va sous les rochers et peut-être sous la terre; on

cesse de la voir pendant un bout de temps, puis elle reparaît toute

claire, toute vive et comme joyeuse de se retrouver au soleil... Mais

reprenons notre voyage. Quand vous serez aux rochers de la Cachette,

vous apercevrez, à une demi-lieue de là, le bois du Hautvert et vous

prendrez le chemin qui y mène et s’y enfonce bientôt... Ainsi, vous

atteindrez le pied du monticule abrupt où se dresse--en plein bois

toujours, car c’est un petit monde que le Hautvert--le château de

Chanteraine. Vous contournerez ce monticule... Du côté opposé au chemin

que vous aurez suivi, le château domine presque à pic, et de toute la

hauteur du rocher sur lequel il est construit, une grande route où vous

vous engagerez... à gauche. Alors, vous n’aurez plus qu’à marcher droit

devant vous jusqu’à Mons-en-Bray... Mais il fera nuit et vous

commencerez à regretter d’avoir dédaigné l’excellent gîte que vous

offrait avec joie l’aubergiste des Audrettes!

--Si mes raisons de le regretter sont par trop puissantes, s’écria

Pierre avec bonne humeur, j’en serai quitte pour demander l’hospitalité

au château de Chanteraine et ce sera bien le diable si l’on n’y accorde

pas à un officier français, une botte de paille dans un coin de grenier,

pour dormir jusqu’au matin.

Un brusque éclat de rire, claironnant comme un chant de fanfare, fit

resplendir la face rubiconde de maître Pouponnel et trembler les

panneaux boisés de son auberge.

--Si vous comptez, pour dormir à couvert, sur le château de Chanteraine,

citoyen, vous n’avez plus qu’à rester aux «Armes de la Nation», car,

depuis les temps de l’émigration le château de Chanteraine est désert...

et, entre nous, je serais surpris que l’on y trouvât encore un grenier,

comme vous dites, où l’eau de pluie ne tombât pas aussi dru qu’en plein

champ.

--Depuis le temps de l’émigration?... mais alors, le château de

Chanteraine n’a-t-il pas été vendu comme bien national? questionna

Pierre.

--Il l’a été vendu, comme bien national, oui, certes, répartit

l’aubergiste toujours prêt à se montrer renseigné. Vendu pour un morceau

de pain! Aussi bien, il y avait beau jour que la famille de Chanteraine

ne possédait plus une fortune assez brillante pour entretenir ces

vieilles pierres..., puis, au début de la Révolution, des bandes de

fanatiques s’étaient diverties à faire sauter la moitié du château en

mettant le feu, dans les caves, à toute une réserve de poudre. Dès 1791,

on ne pouvait guère compter comme logeable que le côté nord des

bâtiments, celui justement, qui surplombe la grande route de

Mons-en-Bray... Alors, ce délabrement a permis aux habitants du

village--Mons faisait partie autrefois du domaine de Chanteraine--de

réunir, en se cotisant, une somme assez forte pour acheter la noble

bicoque... qu’ils espèrent rendre un jour à leurs seigneurs

bien-aimés!... Dame! que voulez-vous objecter à cela? Ceux de Mons ont

payé; ils sont libres de disposer de leur bien, comme bon leur semble.

--Assurément, acquiesça Fargeot.

Et, intéressé par cet acte de fidélité, il ajouta:

--En attendant le retour de leurs anciens maîtres, ces braves gens

n’ont-ils pas songé à tirer quelque profit de leur acquisition?

--Un profit! Vous ne les connaissez pas! ce sont des têtes à vieilles

idées et il faudrait pour les convertir plus d’une révolution... Selon

leur jugement, le château n’a pas cessé d’appartenir aux ducs de

Chanteraine... Un duc de Chanteraine pourra seul l’habiter et s’en dire

propriétaire... Ils attendent donc patiemment qu’un duc de Chanteraine

leur tombe du ciel... Le plus admirable de l’affaire, c’est qu’à l’heure

présente, il n’existe plus de par le monde le moindre duc de

Chanteraine! Un an ou deux avant la Révolution, le dernier de la

lignée--un vieillard qui avait depuis pas mal de temps déjà, l’esprit

plein de choses folles et qui passait la majeure partie de son temps à

construire, par imitation de son patron Capet, des serrures que personne

ne pouvait ouvrir--le dernier duc, dis-je, est mort sans laisser

d’héritier mâle, ses deux fils et son petit-fils l’ayant précédé dans la

tombe... Mais les gens de Mons-en-Bray ne sont pas cœurs à s’abattre

pour si peu! Une légende très ancienne a prédit que la race des

Chanteraine disparaîtrait un temps aux yeux du monde, comme la petite

rivière du même nom, pour reparaître ensuite dans un siècle nouveau,

plus robuste et plus glorieuse que jamais... Et nos acheteurs du château

croient à la légende comme ils croient au droit de leurs seigneurs et à

la protection de leur bon Dieu! Le château a été abandonné en 1791 ou

92... il y a donc huit ou neuf ans déjà; dans dix ans, dans vingt ans

d’ici, les gens de Mons attendront encore et leur foi n’aura pas faibli!

--C’est très bien, fit Pierre. Mais, vous m’avez dit que le vieux duc

était mort avant 89; par qui donc Chanteraine fut-il habité ensuite?

--Par les ci-devant demoiselles de Chanteraine, mademoiselle Charlotte,

une vieille fille, la sœur du défunt, et mademoiselle Claude, une

enfant, la fille de son fils cadet... Il y avait encore, en ce temps, à

Chanteraine, un cousin et une cousine, âgés déjà, M. et mademoiselle de

Plouvarais, puis l’ex-précepteur des fils morts, qu’on hébergeait à la

fois par habitude et par charité. Tout ce monde subsistait tant bien que

mal des bribes d’une fortune qui, du vivant du vieux duc, avait toujours

été décroissant... L’ancien valet de chambre du grand-père et sa femme

suffisaient au service... Puis, un beau jour, on s’aperçut à Mons que

les demoiselles de Chanteraine et leur suite avaient profité de la nuit

pour quitter le château et se diriger vers la frontière, comme tous

leurs semblables, ces satanés émigrés que le diable ou Bonaparte

confonde!... C’est alors que le domaine fut vendu comme bien national.

Et voilà toute l’histoire.

--Une histoire fort intéressante, fit complaisamment le jeune homme. Je

vous remercie de me l’avoir contée.

Puis il paya ce qu’il devait à l’aubergiste et prit congé.

--Salut et fraternité! s’écria maître Pouponnel qui l’avait conduit

jusqu’à la porte extérieure du petit jardin.

--Salut et fraternité, citoyen!... répondit l’officier, souriant à cette

formule solennelle et usée.

Et, très jeune, dans ses vêtements sombres, de coupe militaire, il

s’empressa de s’éloigner, les yeux fixés sur la petite route blanche qui

dévalait avec un air de se presser, à travers les champs dépouillés de

leurs moissons.

III

LE DÉLIRE DU MAITRE D’ÉCOLE

Pierre Fargeot éprouva d’abord, à marcher, à se dire que chaque pas le

rapprochait si peu que ce fût, du terme de son voyage, une sorte de

fièvre. Puis, bientôt, tandis que son cerveau s’exaltait à ressasser les

mêmes souvenirs, les mêmes pensées, il perdit toute notion des réalités

de la route, et sa marche en avant ne fut plus qu’une action instinctive

et inconsciente.

Il atteignait la ligne grise des saules qui bordaient la Chanteraine,

longeait la petite rivière dont l’eau claire et murmurante allait, au

dire de l’aubergiste des Audrettes, disparaître sous les rochers de la

Cachette, mais, en pensée, il était encore dans la chambre assombrie où,

quelques jours auparavant, il était entré pâle, les lèvres tremblantes,

et il revivait les heures d’angoisse qui s’étaient écoulées pour lui

auprès d’un lit d’agonie, heures douloureuses par lesquelles s’était

achevée l’existence de l’être qu’il aimait le plus au monde, heures

terribles dont les brumes sinistres et mystérieuses l’avaient enveloppé,

lui aussi, comme d’un suaire et lui obscurcissaient encore l’esprit.

--Avait-il encore toute sa tête? demandait Pouponnel.

Cette question banale, dans la bouche de l’aubergiste, combien de fois

Pierre se l’était-il posée, tout bas, seul en face de lui-même!

Antonin Fargeot avait reconnu son fils, il l’avait embrassé, puis il lui

avait parlé longtemps, tantôt maître de ses idées, tantôt ressaisi par

son rêve de mourant; il avait parlé à voix haute, à voix basse, passant

du calme à l’exaltation et réciproquement, l’exaltation la plus

fiévreuse ne semblant point incompatible, à de certains moments, avec

une lucidité complète, le calme prêtant parfois au délire une apparence

affolante de sens et de vérité... Comment, devant le souvenir de ces

alternatives de conscience et d’aberration qu’enchaînaient de confuses

associations d’idées, comment, parmi tant de paroles dites pendant

l’entrevue suprême, faire la part du délire, oser déterminer celle de la

pleine raison?

--Mon enfant, il y a des choses que tu dois savoir... Mais tu vas dire

que j’ai commis un crime... Et moi je ne veux pas... Puis j’ai oublié le

nom, vois-tu... j’ai oublié tous ces noms d’autrefois... Oh! le nom, le

_nom_, qui me le dira?...

Appartenaient-ils au délire ces propos étranges qui avaient interrompu

brusquement le discours décousu--sorte de diatribe féroce à l’adresse

des préjugés nobiliaires--que le maître d’école avait cru prononcer du

haut d’une chaire ou d’une tribune?

Les ayant balbutiés, Antonin Fargeot s’était mis à parler de la

Révolution et des massacres de Septembre avec les divagations et les

gestes d’un fou; puis, peu à peu, à des mots sans suite avaient succédé

des phrases qui, bien qu’elles n’offrissent pas un sens très clair pour

Pierre, s’équilibraient à peu près entre elles et semblaient

correspondre logiquement à une idée précise que le malade laissait

inexprimée.

--Vois-tu, mon petit, disait-il en hochant la tête, la Révolution s’est

quelquefois trompée et nous avec elle... On avait tant souffert. Moi

j’ai été un républicain de la première heure. Oh! je n’aimais pas la

monarchie... mais surtout je haïssais la noblesse... Ah! oui, je la

haïssais!... Quand tu sauras tout, vas-tu dire que je ne vaux pas mieux,

à ma manière, que les septembriseurs?... Ah! ce nom que j’ai oublié...

Je suis coupable... très coupable, Pierre... Ce nom me fait bien mal à

la tête... Tante Manon ne pourra pas te le dire, tante Manon ne le sait

pas... mais elle sait bien des choses... Il faudra l’interroger... et

puis me pardonner... Quand tu auras aimé, à ton tour, tu me pardonneras

mieux... J’ai trop aimé ta mère, mon pauvre enfant... ah! je l’aimais,

je l’aimais!... Ne perds pas la bague que je t’ai donnée, mon petit

Pierre... et qui vient _d’elle_!...

Alors le jeune homme avait parlé doucement, affectueusement, puis, pour

calmer, pour distraire le malade, il avait sorti de l’étui où elle

reposait, jadis achetée à Paris pour madame Fargeot, la bague si

joliment travaillée qu’Antonin avait destinée plus tard, après la mort

de sa femme, à la fiancée future de son fils bien-aimé.

--Je ne l’ai pas perdue, mon père... je la garderai, je vous le promets;

c’est mon trésor le plus précieux... affirmait l’officier penché sur le

lit.

Mais déjà, le délire reprenait dans toute son incohérence première...

--Toi, tu sers la République... Et tu es un bon soldat... que t’importe

le reste après tout?... Qu’est-ce que cela te fait les aristocrates?...

Les vois-tu passer les vainqueurs de Valmy... là-bas... là-bas... avec

les trois couleurs?...

Et, toujours, aux errements de cette imagination dévoyée par la fièvre,

se mêlaient l’angoisse de ne point retrouver un nom que la tante Manon

ignorait et la crainte de n’être point absous par Pierre d’une

mystérieuse faute. Cette faute, Antonin Fargeot ne la précisait jamais

cependant, et même on eût dit qu’il évitait, jusque dans son délire, les

paroles qui eussent permis au jeune homme d’en concevoir la nature.

Il en avait été ainsi toute la nuit; Pierre essayait en vain d’apaiser

les affres morales qui se joignaient tragiquement à la souffrance

physique et torturaient l’agonisant. Vers le matin seulement, le maître

d’école s’était laissé dominer par cette profonde et mâle tendresse qui

l’exhortait; alors il avait paru presque calme... puis, tout à coup, il

avait ouvert des yeux immenses où semblait passer l’horreur d’un inconnu

redoutable, il avait dit encore: «Manon... Tante Manon»... et il était

mort.

Avait-il vraiment emporté dans la tombe un secret? Ce remords, qui avait

tourmenté sa conscience, était-il l’effet des illusions de la fièvre ou

l’inéluctable rançon d’une faute grave et bien réellement consommée?...

Pierre ne savait pas!

Antonin Fargeot avait parlé, dans son délire, des massacres de Septembre

et, d’une façon générale, des excès de la Révolution... Se reprochait-il

alors une participation quelconque à la perpétration d’un de ces crimes

collectifs que les sophismes d’une morale de circonstances glorifient ou

absolvent, mais qui apparaissent sous leur véritable jour dès qu’une

morale plus simplement humaine reprend ses droits dans le cœur des

honnêtes gens?

Jamais! jamais! s’écriait la raison de Pierre.

Jamais! eussent dit tous les hommes qui avaient connu le maître d’école.

Rien n’était plus juste que l’hommage rendu par l’aubergiste des «Armes

de la Nation» à l’ardente sincérité des opinions républicaines d’Antonin

Fargeot. L’humble philosophe s’était passionné bien avant 89 pour les

idées nouvelles, il en avait salué le triomphe aux premières journées de

la Révolution avec une joie émue, et, le 21 septembre 1792, lorsque la

République avait été proclamée, il n’avait pas été loin de s’écrier

comme le vieux Siméon des récits bibliques: «Seigneur, tu peux

maintenant laisser mon âme aller en paix, car mes yeux ont vu le

salut...» Mais l’ardent convaincu n’était qu’un timide, prompt à douter

des autres et de soi. Jamais cet homme de pensée, dépourvu de toute

énergie agissante, de tout esprit d’initiative, n’eût songé à s’emparer

d’un rôle militant dans le drame social auquel il avait assisté, du fond

de sa petite bibliothèque, avec enthousiasme et terreur. En eût-il été

autrement que Pierre n’eût pu facilement l’ignorer, n’ayant, d’ailleurs,

quitté le village qu’habitait alors son père, dans les Cévennes, qu’en

1792 pour s’engager.

Quant à l’hypothèse d’une action mauvaise plus personnelle, commise par

Antonin Fargeot, et dont l’exacerbation des passions populaires n’eût

pas été l’excuse sinon la justification, l’officier ne voulait même pas

l’envisager.

Un coupable, cet homme calme, honnête et doux, ce rêveur dont la vie

presque tout entière s’était écoulée au milieu des livres, ce pauvre

maître d’école de village que les enfants aimaient parce qu’il leur

souriait avec bonté et leur contait de belles histoires toutes bleues?

Cette fois, le cœur de Pierre s’unissait à sa raison pour dire: Jamais!

Hanté dans son délire par la vision des hideuses tueries que son esprit

épris d’un idéal avenir n’avait peut-être pas absolument condamnées à

l’heure où elles enivraient une foule féroce, Antonin Fargeot en était

venu, par une de ces aberrations que crée la fièvre, à se reprocher,

comme une complicité effective, l’adhésion tacite que l’ardeur de ses

convictions avait quelquefois donnée aux violences que sa générosité

devait ensuite réprouver.

Ce nom qu’il cherchait avec une persistance morbide, c’était peut-être

celui d’un Marat, d’un Fréron, d’un Carrier... Un instant le pauvre

maître d’école s’était cru éclaboussé par le sang qu’avait versé l’un de

ces atroces énergumènes...

Mais alors, que signifiaient ces mots étranges: «J’ai trop aimé ta

mère»... suivis d’une allusion au mariage à venir de Pierre?

Peu de chose, en vérité!... Rien ne disait même qu’ils se rapportassent

directement aux paroles précédentes.

Un homme affolé par le délire prononce une phrase bizarre,

inexplicable... belle raison de s’étonner!

Cependant, ce n’était pas seulement le devoir de porter les consolations

de son affection à une vieille et chère parente, ce n’était pas

seulement le besoin de confier sa douleur d’orphelin à un cœur ami qui

avait poussé Pierre Fargeot à précipiter son départ, c’était l’obsession

d’une curiosité poignante!

Il voulait interroger la tante Manon... oh! discrètement, sans préciser,

mais sûrement... Il voulait savoir ce que--_peut-être?_--elle savait...

Il avait passé indifférent auprès des rochers de la Cachette où se

perdaient les eaux de la Chanteraine et qui étaient, selon le citoyen

Pouponnel, une des curiosités du pays de Bray.

Il suivait le chemin qui lui avait été indiqué, sans jamais s’arrêter

pour reprendre haleine, impatient, les nerfs tendus comme s’il eût pu

atteindre, le soir même, le petit village, voisin de Moret, où s’étaient

écoulées ses premières années et où il allait retrouver un peu plus

maigre, un plus jaune, un peu plus cassée, cette douce et vénérable

tante Manon qui lui avait tenu lieu de mère, qui était la seule mère

qu’il eût connue.

Veuf, pauvre, sans famille, se sentant faible et bien inexpérimenté

devant la lourde tâche d’élever le petit enfant que sa femme morte toute

jeune lui avait laissé, et à qui des soins maternels étaient encore si

nécessaires, Antonin Fargeot avait confié son fils, son bien le plus

cher, à une sœur de son père, mademoiselle Manon Fargeot, qu’il aimait

beaucoup et dont le cœur sensible et bon ne demandait qu’à s’ouvrir à

une affection nouvelle.

Aussi loin qu’il remontât le cours de ses souvenirs, Pierre se voyait

auprès de tante Manon qui le chérissait, l’appelait: «mon roi, mon ange,

mon Jésus», et lui servait des soupes exquises dans des assiettes à

dessins éclatants... Il n’avait quitté la maisonnette de Roy-lès-Moret

qu’à l’âge de dix ans, quand son père était venu l’y prendre pour

l’emmener avec lui dans ce village très humble des Cévennes où tous deux

avaient vécu, calmes et heureux, en dépit des crises politiques

qu’étudiait passionnément le maître d’école, jusqu’au jour où cet appel

avait retenti d’un bout de la France à l’autre, comme une immense

clameur: «La Patrie est en danger!»

Maintenant, l’enfant choyé par la tante Manon, le fils et l’élève du

pauvre maître d’école, le volontaire de 1792 venait d’être fait colonel

sur le champ de bataille de Marengo. Il avait vingt-quatre ans.

Hélas! ce dernier grade acquis n’avait pas éveillé dans l’âme d’Antonin

Fargeot la joie émue, un peu orgueilleuse et pourtant si douce, qui

avait accueilli les premiers... Pauvre Pierre! Oh! la triste chose!

accourir, le cœur et les yeux en fête, heureux pour son pays, heureux

pour soi-même, se sentir tout enveloppé, tout pénétré de gloire,

d’héroïsme, être jeune avec exaltation, espérer avec toutes les fiertés

de la certitude, quelque chose de trop beau, de trop éblouissant pour

être précisé... et puis ne plus trouver au foyer qu’un moribond et le

mystère affolant d’une énigme peut-être insoluble!

IV

LE CHATEAU ENDORMI

Le colonel Fargeot marchait toujours vers Mons-en-Bray, mais il n’eût

pas fallu qu’on lui demandât le lendemain de décrire les sites de la

route qu’il avait parcourue.

Le jour pâlissait, il n’en avait cure; la pluie se mit à tomber, une

pluie d’été, lourde et chaude, il ne s’en préoccupa point.

Il marchait, il marchait... puis, soudain, l’idée lui passa par l’esprit

de consulter sa montre qui marquait sept heures et demie. Alors il

s’avisa de l’eau qui ruisselait tout autour de lui, le long des

sentiers, sur les feuilles, et de l’humidité qui commençait à pénétrer

ses vêtements et il vit qu’il venait d’atteindre le pied de la colline

qu’escaladaient les arbres du bois et au sommet de laquelle

apparaissait, parmi les décombres des murs effondrés, ce qui restait

encore du château de Chanteraine.

Ainsi que l’avait annoncé l’aubergiste des Audrettes, la plus grande

partie des bâtiments qui regardaient ce côté du bois avait été

maltraitée pendant la Révolution et--le temps s’étant chargé de

continuer l’œuvre de destruction ébauchée par la main des hommes--s’en

allait en ruines. Si le château de Chanteraine était encore habitable,

ce ne pouvait être qu’à l’opposé du chemin où s’était arrêté Pierre.

Les ruines en fleur · 第 1 / 9 段