Et ce regard était si droit, si franc, que les pauvres yeux effarouchés
ne le fuirent pas, que même ils s’y réfugièrent un instant, rassurés par
la force loyale et tendre qu’ils lisaient au fond des prunelles sombres
de l’officier.
--Non, vous n’avez pas l’air d’un traître... fit tout bas la Belle au
bois...
Pierre continua:
--Ce secret dont vous parlez, d’ailleurs, qu’en sais-je?... J’ignore
votre nom, j’ignore celui des personnes que j’ai entrevues tout à
l’heure. J’errais à travers les ruines d’un château et soudain, comme
dans un conte, une belle jeune fille endormie m’est apparue. C’est un
rêve que m’ont envoyé les fées... voilà tout... Vous savez que ceux qui
croient aux fées ne l’avouent guère et n’aiment point à dire leurs
rêves... Que vous importe, alors, que j’oublie ou n’oublie pas le
mien?... Je vous jure que personne ne le connaîtra.
Toujours très bas, elle dit encore:
--Je vous remercie, monsieur...
Il ajouta:
--Vous me croyez, vous avez confiance en moi?
Elle répondit d’un petit mouvement de tête affirmatif, sans regarder
l’officier; puis, de nouveau, ses yeux se levèrent sur lui, avec
anxiété:
--Quand j’ai parlé d’un secret, fit-elle, vous avez bien compris,
n’est-ce pas, qu’il ne s’agissait de rien qui... rien qui ressemblât à
un secret... politique?
Un peu interdit, car il se rappelait soudain ses soupçons de tout à
l’heure et éprouvait quelque honte de les avoir si facilement chassés,
il commença:
--Si j’avais eu semblable pensée, je...
Mais les mots lui manquèrent pour continuer et il se tut; ses yeux
interrogeaient.
Le joli visage de la princesse au bois dormant se faisait très grave.
--Vous avez dit, monsieur, que vous ne connaissiez ni le nom que je
porte ni le secret que je vous priais de ne point trahir... Ce nom--qui
ne peut être tout à fait ignoré de vous--je vais vous l’avouer: je
m’appelle Claude de Chanteraine... je suis la petite-fille du duc
Robert-Gérard de Chanteraine, mort il y a douze ans. Ce secret--que vous
connaissez déjà en grande partie, puisque vous savez que Chanteraine est
habité--il me semble que je vous le dois tout entier... et que vous le
garderez... oh! non, pas mieux, mais... comment dirai-je?... plus
paisiblement, avec la conscience plus tranquille, si vous êtes bien
certain qu’en le taisant, vous...
La jeune fille s’arrêta, puis très doucement:
--... Vous ne causerez de préjudice à personne, acheva-t-elle.
--Je serai heureux d’entendre ce que vous me ferez la grâce de me dire,
répliqua Pierre.
La phrase n’avait rien que de banal; peut-être cependant Claude
comprit-elle ce que ces mots de politesse recélaient de gratitude.
C’est qu’en vérité le scrupule si délicatement senti, si discrètement
exprimé par mademoiselle de Chanteraine, avait touché, ému jusqu’au cœur
le colonel Fargeot! On eût dit que, par une intuition mystérieuse, la
délicieuse étrangère avait lu en lui, mieux, plus profondément que
lui-même.
Loin de Claude, de ses grands yeux purs, l’officier ne se fût-il pas
aussitôt reproché de n’avoir sollicité aucune explication de ces
réfugiés étranges qui, si inoffensifs qu’ils semblassent, ne pouvaient
être que des émigrés?
Certes, il ne croyait plus à un complot et il eût fallu être imbu non
pas seulement du respect, mais de la superstition de la loi, pour se
considérer comme tenu de faire, en ce cas, œuvre de police et de
dénoncer aux autorités de pauvres êtres dont une fuite impuissante
devant la tourmente paraissait précisément avoir été le seul crime.
Mais, quoique n’étant sans doute aucunement périlleuse pour le
gouvernement du Premier Consul, la présence au château de mademoiselle
de Chanteraine et de ses amis n’en était pas moins insolite et tout
homme agissant de sang-froid se fût refusé à prendre la responsabilité
de la taire, sans avoir cherché, avec le plus de courtoisie possible, à
en connaître ou à en pénétrer la raison.
--Si l’on vous a renseigné dans le pays sur ce pauvre château, reprit la
jeune fille, on n’a pas manqué de vous dire que la famille de
Chanteraine, ou plutôt ses survivants, bien peu nombreux, hélas! avaient
émigré en 91... Ceux qui vous ont ainsi parlé étaient sincères. Ils vous
ont répété fidèlement ce que tout le monde considère comme vrai, non
seulement aux Audrettes où on ne nous aimait guère, mais à Mons-en-Bray
où la plus admirable preuve de dévouement nous a été donnée... Oui,
parmi nos amis comme parmi nos adversaires, chacun a pu constater que
nous avions disparu... Cependant personne ne peut se vanter de nous
avoir vus partir... et--je vous le jure, monsieur,--jamais, vous
m’entendez bien, _jamais_, aucun de nous n’a quitté Chanteraine! Oh!
l’histoire semble d’abord invraisemblable, avoua Claude en remarquant la
stupéfaction profonde qui se peignait sur le visage de Pierre, mais vous
verrez bientôt qu’elle mérite d’être crue... Ne voulez-vous pas
m’écouter avec patience?
--Oh! mademoiselle!
--Quand commença la Révolution, poursuivit mademoiselle de Chanteraine
qu’une émotion nerveuse oppressait un peu, notre famille avait perdu son
chef. Ma tante, Charlotte de Chanteraine, âgée déjà, moi, encore bien
jeune, nous nous trouvions presque seules au monde, n’ayant d’autre
guide en cette vie que l’un de nos cousins, le chevalier de Plouvarais
qui habitait Chanteraine avec sa sœur depuis plusieurs années... M. de
Plouvarais est bien le meilleur des hommes, mais aussi le plus hésitant,
le plus dépendant, le moins capable d’initiative qu’on puisse imaginer.
En ces conditions, et étant donné l’état précaire de notre fortune,
l’idée d’émigrer, de se jeter elle-même et de nous entraîner avec elle
au milieu des difficultés, des dangers d’une existence incertaine,
aventureuse, terrifiait mademoiselle Charlotte de Chanteraine qui ne put
se résigner à quitter le château au moment où la plupart de nos amis se
hâtaient de gagner la frontière. Bientôt, cependant, notre vie ne s’y
passa plus qu’en transes, en angoisses continuelles... Des bandes de
forcenés couraient le pays, pillant, brûlant, détruisant... Déjà, au
retour d’une courte absence, nous avions trouvé à Chanteraine des dégâts
considérables, presque des ruines... Nous avions tout à craindre. C’est
alors que, conseillée et dirigée en cela par Quentin, un ancien et bien
dévoué serviteur de mon grand-père, ma pauvre tante, si peu faite pour
l’époque où elle vit, prit cette étrange résolution de laisser croire
partout à notre disparition... Dans cette partie même du château, se
trouve, mystérieusement dissimulée, l’entrée d’un vaste souterrain dont
les ramifications aboutissent à plusieurs lieues d’ici en divers points
de la campagne et qui fut construit au temps de la guerre de Cent ans
par Tristan de Chanteraine, notre ancêtre, pour parer à toute surprise
de l’ennemi. Le secret de ce sombre asile, transmis de père en fils,
pendant bien longtemps, puis oublié pendant deux siècles, on ne sait
pourquoi, mon grand-père qui se plaisait à vivre au milieu des souvenirs
de notre maison, l’avait découvert en déchiffrant, par un prodige de
patience et presque de divination, les énigmes bizarres d’un grimoire
très ancien, trésor ignoré de nos archives. Suivant les instructions
précises qui lui avaient été données par son maître, Quentin nous le
révéla... Au-dessous de la demeure visible et constamment menacée où se
traînaient nos vies, s’en étendait une autre, invisible et sûre, dont la
disposition se prêtait au séjour de plusieurs personnes, pendant un
temps indéterminé. Ma tante nous jugea sauvés. Tandis qu’on nous croyait
bien loin, monsieur, en Allemagne, en Angleterre, nous vivions sous
terre.
--Mais comment, de quoi viviez-vous? demanda Pierre.
--De temps à autre, reprit la jeune fille, Quentin dont le beau-frère,
un fermier des environs de Mons-en-Bray, nous était secrètement dévoué,
s’en allait de nuit, et par le chemin des taupes, chercher les
provisions nécessaires à notre subsistance... Un jour, il nous apprit
que Chanteraine, vendu comme bien d’émigrés, avait été acheté par le
village de Mons et notre triste situation s’améliora un peu. Nous
continuâmes à ne sortir du château que bien rarement et toujours dans
l’obscurité; cependant notre vie d’intérieur se réorganisa. Tant que les
autres hommes agissent et travaillent au soleil, nous dormons dans notre
tombe protectrice et Chanteraine semble mort; mais, dès qu’ils reposent
à leur tour, après la journée finie, dès que les ténèbres enveloppent la
campagne, le château s’éveille... les horloges arrêtées au matin
reprennent leur marche, les lampes s’allument, la vie recommence pour
nous... Oh! nos distractions ne sont pas très variées, mais chacun les
choisit selon ses goûts et ma tante Charlotte et mon cousin de
Plouvarais ne se lassent pas plus de faire ensemble des parties de
tric-trac que ma cousine Marie-Rose de jouer les romances de sa jeunesse
ou que M. Fridolin--l’ancien précepteur de mon oncle et de mon père--de
relire les livres qu’il a déjà lus. Moi, je brode ou je lis... et,
quelquefois, vous l’avez pu constater, les livres me font si bien
oublier la réalité... que je m’envole au pays des rêves, beaucoup plus
agréable que celui-ci. Ce n’est pour aucun de nous le bonheur que cette
étrange existence; mais c’est pour tous le bienfait d’une sécurité
relative, à une époque où il faut s’estimer heureux d’avoir pu conserver
sa vie et choisir soi-même sa prison... Nous n’en demandons pas plus.
Vous voyez, monsieur, que les hôtes actuels du château de Chanteraine ne
sont pas des adversaires à craindre... Et pourtant, si vous laissiez
deviner notre présence... oh! Dieu, en ces temps d’abominations,
d’horribles injustices, qui peut prévoir ce qui arriverait!...
VII
MADEMOISELLE CHARLOTTE DE CHANTERAINE
La jeune fille avait couvert son visage de ses deux mains comme pour
échapper à une vision terrible.
--Mais les jours de la Terreur sont bien loin, s’écria Pierre,
n’avez-vous rien su des événements publics? L’écho des rumeurs du dehors
n’est-il pas arrivé jusqu’à vous, ne fût-ce que par l’entremise de votre
fidèle ravitailleur?
--Pendant plus d’un an, Quentin eut ordre de nous rapporter les
nouvelles qu’il tenait lui-même de son beau-frère. Mais, dès les
premiers jours du mois de février 1793, nous apprîmes que le 21 janvier
de l’année qui venait de commencer, le roi avait été exécuté, sur un
jugement de la Convention.--«Quentin, déclara ma tante sur un ton qui ne
souffrait pas de réplique, Sa Majesté a cessé de vivre. J’espère que
vous ne vous attendez point à ce que nous nous intéressions, en quelque
façon, à tout ce qui peut, pourra ou pourrait se passer dans une
république. Il sera donc inutile désormais de nous mettre au courant de
ce que vous apprendrez, des événements politiques. La France n’existe
plus pour nous. Le jour où Monseigneur le Dauphin rentrera en possession
du trône de saint Louis et d’Henri IV, vous nous préviendrez.»
--Et, depuis la mort du roi, votre tante, vos cousins ne se sont jamais
informés?...
--Jamais.
--Mais... vous?
--Oh! moi, je n’ai pas le stoïcisme de ma tante et, comme Quentin est
incorruptible, j’ai souvent interrogé Barbe, sa femme... mais elle n’est
pas toujours bien renseignée. Quentin, qui ne pouvait s’empêcher de
raconter les atrocités de la Terreur, est devenu moins communicatif
depuis qu’après la chute et la mort de Robespierre, une sorte
d’apaisement s’est fait... Cet apaisement, il n’y croit guère
d’ailleurs. Il dit que tout va mal, que les Français dansent, depuis six
ans, sur des cendres mal éteintes... et il compare la Révolution au chat
Raminagrobis...
Le jeune homme ne put retenir un sourire.
--Ce brave Quentin me semble être par trop pessimiste, mademoiselle,
dit-il, et rien n’est plus réel que la paix dont la France jouit à
l’intérieur, en tout cas depuis le 18 brumaire de cette année... je veux
dire le 9 novembre de l’an 1799. Ce jour-là, le général Bonaparte nous a
délivrés du gouvernement assez méprisable, du Directoire et a pris le
pouvoir pour l’honneur de notre pays... Quentin n’a pas omis cependant
de vous parler du général Bonaparte?
--Je crois bien, en effet, que Barbe m’a redit ce nom-là, fit ingénument
mademoiselle de Chanteraine, mais c’était à propos de la guerre...
--Ce nom est aujourd’hui celui du chef de l’État, du Premier Consul...
Avec le gouvernement de Bonaparte, une ère nouvelle a commencé... une
ère de gloire, de justice, de véritable liberté.
Claude eut un petit mouvement d’impatience.
--Je vous demande pardon, mademoiselle, ajouta respectueusement le
colonel Fargeot, mais il faut que vous sachiez, il faut que vos parents
sachent que rien ne nécessite plus, ni pour eux, ni pour vous,
l’horrible captivité à laquelle eux et vous, vous vous êtes condamnés...
non rien! Quoi de plus facile, en effet, que de faire rayer de la liste
des émigrés le nom de Chanteraine... puisque vous pouvez prouver que les
Chanteraine n’ont pas quitté la France... Auraient-ils émigré d’ailleurs
que... Mon Dieu, mademoiselle, elle est déjà pleine de ratures cette
triste liste! Ce que veut avant tout le Premier Consul, c’est la
réconciliation des partis, c’est la liberté pour tous... Ne seriez-vous
pas heureuse, mademoiselle--même sous un gouvernement républicain--de
prier dans une église, d’assister à la célébration de la messe...
Bonaparte veut aussi la liberté de la prière... Oh! si vous pouviez
connaître les belles, les grandes choses que rêve cet homme presque
surhumain!
Les fins sourcils de mademoiselle de Chanteraine se froncèrent de
nouveau.
--Vous êtes un enthousiaste, monsieur, et vous avez sur moi, dans une
conversation de ce genre, la supériorité que vous donnent des
convictions personnelles, librement choisies et raisonnées... alors que
les miennes, toutes traditionnelles, me semblent d’autant plus
difficiles à discuter avec autrui que je les discute moins avec
moi-même... Aussi bien, je doute que, même assurée de n’avoir rien à
redouter du gouvernement actuel, ma tante de Chanteraine consente à
quitter cette retraite. Je ne vous la donne certes point comme une
héroïne... et je ne pense pas qu’elle ait jamais souhaité de prouver sa
foi par le martyre... mais elle n’en est pas moins convaincue du
caractère sacré des opinions qu’elle proclame, et, comme elle se sent
ici en sécurité, elle s’est faite à cette vie où elle retrouve quelque
chose du passé. Il lui plaît d’avoir arrêté à son profit personnel la
marche du temps et de se persuader qu’elle est encore à l’an de grâce
1788... Il faudrait, j’imagine, avoir sur elle beaucoup plus d’influence
que je n’en puis prendre jamais, pour l’arracher à cet état de
stagnation qui lui est maintenant presque cher... Elle connaîtrait la
mort du pauvre petit Dauphin qu’elle penserait avec autant de
complaisance à Monseigneur le comte de Provence ou à Monseigneur le
comte d’Artois qu’au fils de Sa Majesté le roi Louis XVI... Elle attend
le _Roi_!...
Un grand désir vint à Pierre de dire: «Et vous, mademoiselle, qui donc
attendez-vous? Est-ce au roi que votre sommeil rêve avec un si tendre
sourire? Était-ce au roi que vous croyiez reprocher si doucement d’avoir
trop tardé à venir?»
Mais il se garda, comme on peut le supposer, de se montrer aussi
indiscret.
--Vous êtes, en ce qui concerne les intentions de madame votre tante,
meilleur juge que moi, mademoiselle, répliqua-t-il. Permettez-moi,
cependant, de vous laisser mon nom. Sans être des familiers du Premier
Consul, j’ai, comme tout soldat très convaincu, très passionné, quelque
crédit auprès du général Bonaparte. Si vos parents se résignaient jamais
à solliciter la régularisation d’une situation qui me semble fort
pénible, et qu’en ce cas mon intervention pût leur être utile, j’en
serais bien heureux.
Pierre nota sur un carnet son nom, son grade et les renseignements
militaires qui constituaient son adresse en tout lieu, puis il déchira
la feuille qu’il venait d’écrire ainsi et la tendit à mademoiselle de
Chanteraine.
--Je vous remercie, monsieur Pierre Fargeot, dit-elle.
Et, les yeux fixés sur le papier, elle s’étonnait encore de trouver tant
de douceur et de courtoisie chez un soldat de la République, un homme du
peuple peut-être, en tout cas, un homme de très petite naissance.
--Et moi, mademoiselle, reprit le jeune colonel, je vous remercie de la
confiance que vous avez bien voulu me témoigner et dont je me sens
singulièrement honoré...
Il s’arrêta un moment, regarda mademoiselle de Chanteraine, puis,
s’inclinant profondément devant elle:
--Adieu, mademoiselle, acheva-t-il.
Claude ne répondit pas; alors, très peiné, l’officier fit un mouvement
pour s’éloigner; mais, d’un geste léger, la jeune fille le retint et, un
peu hésitante, le visage rose soudain:
--Monsieur Fargeot, dit-elle, vous vous êtes arrêté à Chanteraine parce
que l’obscurité vous empêchait de continuer votre route... et le jour
est encore loin; parce que vous vous sentiez las... et je n’ai pas même
pris soin de vous offrir un siège; parce que la pluie tombait et...
entendez-vous l’eau rouler contre les vitres et sur les toits!... Ne
seriez-vous pas en droit, si vous quittiez à présent le château, de
regretter en nous maudissant, l’abri et le repos que vous eussiez
trouvés dans une demeure déserte?... Et cependant les Chanteraine n’ont
jamais manqué au devoir de l’hospitalité!
Une lueur douce rayonna dans les yeux qui interrogeaient anxieusement
Claude.
--A dire vrai, monsieur le colonel, reprit-elle gentiment, je ne vous
conseillerais pas d’entrer sans crier gare dans le salon où ma tante
Charlotte tient en ce moment même sa cour... Peut-être risqueriez-vous
de n’y être pas beaucoup mieux reçu que... dans celui-ci. Mais j’y
serai, si vous voulez, votre introductrice et j’apporterai, à la tâche
de vous annoncer toute l’habileté dont je suis capable... Je dirai, sans
doute, que vous avez le malheur d’appartenir aux armées de la
République... en qualité de colonel, ce qui est une circonstance
aggravante... mais j’ajouterai que vous ne vous êtes mêlé de la guerre
qu’en soldat... que vous n’avez fait guillotiner personne... Je pourrai
le dire, n’est-ce pas?
--Oh! mademoiselle, en toute certitude!
--... que vous ne nous trahirez pas... et que même... que même, par
exemple, vous n’auriez pas voté la mort du roi... Je suis sûre que vous
ne l’auriez pas votée...
Pierre souriait.
--Non, mademoiselle... je ne crois pas. Et, tenez, j’ai entendu dire à
Bonaparte que cette exécution d’un roi, que la Constitution même avait
déclaré inviolable et irresponsable, ne pouvait être considérée que
comme un crime aussi odieux qu’inutile... Beaucoup de républicains très
sincères pensent ainsi.
--Je suis aise de ce que vous me dites. Mon plaidoyer n’en sera que plus
convaincu... et convaincant... Attendez-moi un instant ici...
Mademoiselle de Chanteraine avait disparu, légère sous les plis d’une
draperie. Une senteur grisante et douce venue de sa toilette, tombée de
ses cheveux blonds, demeurait après elle dans l’asile coquet et suranné.
Toutes les choses de forme fines et de nuances tendres qu’on avait
réunies là et que le temps y avait presque immatérialisées semblaient
s’être imprégnées de ce parfum qui leur prêtait un peu d’âme... C’était
parmi ces choses que Claude avait vécu ses heures de veille, comme
enfant, comme jeune fille... Et, tout à coup, Pierre les aimait, il eût
voulu les baiser comme de précieuses reliques.
Ah! qu’elle était exquise, adorable la Belle au bois! Quelle grâce
assouplissait ses mouvements, sa démarche! Quelle jolie ingénuité se
devinait dans ses yeux, sur ses lèvres, en ces paroles!... Le colonel
Fargeot s’abandonnait à l’enchantement; il avait oublié la pluie,
l’obscurité, la fatigue; il n’avait plus qu’une idée dans l’esprit:
c’est que, peut-être, les vieux portraits allaient lui permettre de
passer encore quelques instants près de Claude; c’est que, pendant
quelques instants encore, il allait la voir, l’entendre, respirer le
même air qu’elle... avant de la quitter pour toujours.
VIII
LE SALON DE L’ÉPINETTE
Enfin, Pierre Fargeot fut introduit dans le salon de l’épinette et
mademoiselle Charlotte de Chanteraine, superbe de solennité et de grâce
tout ensemble, daigna faire deux pas au-devant de lui.
--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-elle. C’est n’avoir pas perdu tous
les privilèges de la noblesse que de pouvoir connaître encore la joie de
pratiquer l’hospitalité.
La phrase lui parut si bien tournée et elle se sut si bon gré de l’avoir
dite, qu’elle gratifia sa propre amabilité d’un sourire satisfait dont
Pierre bénéficia.
Puis des présentations eurent lieu, des sièges furent offerts et une
conversation s’engagea.
On ne parla guère que de la pluie et des beaux jours, des bois du
Hautvert, dont mademoiselle Charlotte disait «nos bois», du temps des
fêtes de Trianon dont elle disait «notre temps» et de J.-J. Rousseau
dont elle disait «votre Rousseau», mais à qui elle pardonnait d’avoir
commis le _Contrat social_ qu’elle n’avait pas même ouvert, parce qu’il
avait écrit _la Nouvelle Héloïse_ qu’elle avait lue plusieurs fois.
La vieille demoiselle ne tint cependant qu’à demi la promesse que lui
avait demandée sa nièce, de s’interdire toute allusion aux événements de
89 et à ceux qui avaient suivi. Un moment vint où le mot de «révolution»
lui chatouilla si irrésistiblement la langue qu’il lui fallut, coûte que
coûte, le prononcer.
Ce fut à propos d’un incident fort banal.
M. Fridolin avait posé un peu trop près d’un rideau la lampe dont il
s’était servi pour lire.
--Fridolin, Fridolin, êtes-vous fou? s’écria soudain mademoiselle
Charlotte, sur le ton de la plus intense frayeur. Vraiment, c’est à
croire que vous voulez l’incendie du château et notre mort à tous!
--Oh! madame, pardonnez-moi, je suis désolé! gémit Fridolin, qui se
montrait en effet beaucoup plus désolé que ne semblait l’exiger une
aussi légère peccadille.
--Je vous pardonne, mon ami, concéda mademoiselle de Chanteraine un peu
remise.
Puis elle se tourna vers Pierre:
--Vous serez moins surpris de mon émoi monsieur, expliqua-t-elle,
lorsque vous saurez qu’il est très probablement permis d’attribuer à une
imprudence semblable la mort de mon neveu, le marquis de Chanteraine,
celle de la marquise, sa femme, et celle du petit Gérard, leur fils,
unique héritier de notre nom... Pendant la nuit et, comme tout dormait,
le feu prit à l’hôtel qu’ils habitaient à Paris... allumé--des
témoignages sérieux l’ont démontré plus tard--par une petite lampe
veilleuse qu’on avait posée trop près d’un rideau de gaze... Et tous
trois furent étouffés, brûlés, que sais-je?... avant même que l’on pût
organiser les secours.
--Oh! c’est atroce! Quelle mort affreuse!... s’écria le jeune homme
saisi d’horreur.
--Vous aimeriez mieux mourir, tué par une balle, sur un champ de
bataille, que brûlé vif, dans un incendie, n’est-il pas vrai?
Pierre sourit.
--Par la force de l’habitude, je me sens très calme sous une grêle de
balles, madame, répondit-il, tandis que je n’ai jamais pu traverser un
village ou une maison en flammes, sans que quelque chose d’inconscient,
une sorte d’instinct obscur, frémît en moi... C’est une faiblesse qu’il
me faut confesser, bien que je m’en sois toujours rendu maître...
L’origine en remonte, je crois, à un rêve un peu maladif que je faisais
au temps de mon enfance... Je me figurais alors, assez souvent, au
milieu de mon sommeil, que le feu prenait à la maison où je dormais...
et je m’éveillais en criant, avec une impression d’épouvante dont mon
souvenir retrouve encore l’intensité.
Je ne sais quel esprit de taquinerie s’empara alors de la vieille
demoiselle.
--Eh bien, monsieur, reprit-elle, le sentiment d’angoisse, que vous
cause la vue d’une maison en flammes, une chandelle trop proche d’un
rideau suffit à me le donner... et cependant... cependant, je vous jure,
sur ma vie, que j’envie mon neveu, ma nièce et leur innocent enfant et
que j’aurais mieux aimé être brûlée comme eux, il y a une vingtaine
d’années, que d’avoir assisté à _votre_ ignoble révolution!
Mais Fargeot ne voulut pas voir la provocation.
--Ce regret est digne d’une héroïne, répondit-il simplement en souriant.