L’église abbatiale de Saint-Savin a été construite, vers la fin du XIᵉ
siècle, d’après cet ingénieux système. La nef est formée par deux
rangées de hautes colonnes composées d’assises cylindriques et
couronnées par des chapiteaux naïvement sculptés; elles portent des
archivoltes formées par la pénétration du berceau des bas côtés croisés
transversalement et longitudinalement; sur ces arcs ou archivoltes
reliant les colonnes retombe le berceau en plein cintre sur-haussé de la
nef. Le plan et la coupe, fig. 132 et 133, indiquent ces dispositions.
[Illustration: FIG. 133.--ÉGLISE DE SAINT-SAVIN.
(Coupe transversale.)]
Les murs s’élèvent longitudinalement au-dessus des reins du berceau
central qu’ils chargent pour neutraliser les effets de la poussée
latérale, et supportent la charpente du comble de l’édifice.
Par suite de ce parti architectonique, si le plan rappelle encore la
basilique latine, l’élévation s’en écarte par la suppression des
galeries hautes et celle des fenêtres ménagées dans la partie supérieure
de la nef. Celle-ci n’est plus éclairée alors que par les jours ménagés
dans les murs extérieurs des collatéraux, et insuffisants, surtout dans
les pays du nord, pour répandre la lumière nécessaire au centre de
l’édifice; mais nous verrons plus tard les constructeurs romans
résoudre encore cette difficulté et trouver les moyens d’ajourer la
partie haute des églises.
Le plan de la nef de Saint-Savin, ainsi que du transsept avec ses
absidioles, rappelle la forme basilicale des églises normandes; mais le
chœur a des dispositions particulières; le sanctuaire, en forme
d’hémicycle ou d’abside marquée par des colonnes, est entouré d’un
collatéral, voûté comme les bas côtés de la nef et cantonné de cinq
absidioles voûtées en quart de sphère, celle du milieu plus grande que
les autres.
[Illustration: FIG. 134.--NARTHEX DE L’ÉGLISE DE SAINT-BENOIT-SUR-LOIRE.
(Plan.)]
Ces absidioles sont décorées à l’intérieur et à l’extérieur de colonnes
engagées; ce sont de véritables contreforts ornés dont nous avons vu les
premières applications--qui sont des réminiscences antiques--aux églises
de la Syrie centrale: à Qalb-Louzeh et à Tourmanin (fig. 44 et 50),
bâties au VIᵉ siècle de notre ère.
Nous avons indiqué[76] l’origine de cette disposition du chœur, qui
remonterait, d’après Quicherat, au Vᵉ siècle, époque à laquelle l’abside
des basiliques, ou _presbyterium_, devint le _martyrium_, c’est-à-dire
le lieu
[Illustration: FIG. 135.--NARTHEX DE L’ÉGLISE DE SAINT-BENOIT-SUR-LOIRE.
(Vue perspective.)]
où reposait le corps du saint patron de l’église, autour duquel on
établit des galeries basses pour faciliter la circulation des fidèles.
[Illustration: FIG. 136.--NARTHEX DE L’ÉGLISE DE SAINT-BENOIT-SUR-LOIRE.
(Coupe.)]
La forme du chœur de Saint-Savin peut d’ailleurs être rapprochée de
celle de Vignory[77], car elle présente cette particularité, des plus
curieuses, de ressembler à l’abside de la basilique du Saint-Sépulcre de
Jérusalem, élevée sous le règne de Constantin, de 325 à 336 de notre
ère[78]. On sait l’immense intérêt qui s’attacha aux Lieux Saints dès
les premiers temps du christianisme, et il est tout simple de penser que
la forme donnée à l’église primitive élevée sur le tombeau du Christ dût
exercer sur toute la chrétienté une influence considérable. Elle s’est
traduite par un grand nombre d’imitations monumentales, non seulement à
l’état d’édifices isolés, mais encore par la forme donnée aux
sanctuaires des grandes églises romanes.
* * * * *
Le narthex ou, suivant Viollet-le-Duc, le grand porche, élevé sur la
façade occidentale de l’église de Saint-Benoît-sur-Loire, date du XIᵉ
siècle.
Il se compose d’un quinconce de fortes piles ouvert sur trois de ses
faces, tandis que les porches romans sont généralement clos de murs et
n’ont d’issues que par les portes principales ou secondaires; il est
couvert par des voûtes d’arête. Il occupe une grande surface, et
au-dessus s’élève une salle haute construite comme la salle basse et
voûtée de même, mais beaucoup plus élevée (fig. 136).
Le porche ou plutôt le magnifique narthex de Saint-Benoît-sur-Loire qui
fut élevé avant 1030, suivant certains auteurs, présente un superbe
exemple de voûtement général, remarquable par sa vigoureuse construction
dont la puissante ossature fait voir encore la préoccupation des
architectes romans. S’exagérant l’importance de la poussée des voûtes
d’arête, ils ont multiplié les points d’appui en leur donnant des
dimensions exagérées qui ne sont plus en rapport proportionnel avec les
voûtes remplissant les compartiments sur plan carré, laissés dans le
réseau des arcs-doubleaux.
Selon de Caumont, des vestibules ou porches à peu près semblables
existent à Airvault (dans le département des Deux-Sèvres), à Tournus
(Saône-et-Loire), ainsi que dans les grandes abbayes de Cluny et de
Vézelay: mais le narthex de Saint-Benoît-sur-Loire est l’un des plus
beaux spécimens des ouvrages de ce genre et l’un de ceux qui donnent une
haute idée de la science des constructeurs romans du XIᵉ siècle.