CHAPITRE VI

ABSIDE.--BASILIQUE A TROIS MEMBRES.--NEF ET BAS

COTÉS.--FAÇADE.--BAPTISTÈRE.--TOUR-LANTERNE.--CLOCHER.--DÉPENDANCES

EXTÉRIEURES DES BASILIQUES.

Dans les premiers temps de l’Église chrétienne, l’abside changea de

destination; elle cessa d’être le _presbyterium_ pour devenir le

_martyrium_, c’est-à-dire le lieu où reposait le corps du saint patron

de la basilique, ou la relique à qui s’adressait particulièrement la

dévotion du lieu. Il en était ainsi, avant l’an 500, dans l’église

primitive de saint Martin à Tours, et cet usage se répandit dans les

siècles suivants.

L’abside primitive n’avait pas d’autre jour que celui qu’elle recevait

de la nef ou du transsept. Transformée en _martyrium_, elle fut non

seulement percée de fenêtres, mais encore, selon certains auteurs, elles

auraient été entièrement ajourées, ou même ouvertes à leur base, afin

d’être mises en communication avec une galerie basse qui les entourait,

de telle sorte que la disposition si caractéristique du chevet des

églises modernes remonterait à cette antiquité, c’est-à-dire au Vᵉ

siècle.

* * * * *

Au commencement du VIᵉ siècle, on construisit des basiliques selon le

mode du temps, mais que l’on disait établies en trois membres, parce que

leurs trois galeries longitudinales--nef et bas côtés--étaient

considérées comme des églises ayant chacune son patron particulier. On

peut croire que l’ancien temple de Jupiter capitolin de Rome, qui avait

contenu dans sa triple _cella_ trois sanctuaires à la fois: au milieu

Jupiter, à gauche Junon et à droite Minerve, ait suggéré l’idée de ces

temples chrétiens.

Les bas côtés, tout comme la nef, eurent leur autel et leur abside

toujours plus petite que celle du milieu. En archéologie, on les appelle

_absidioles_.

Le plan de San-Pietro-in-Vincoli, à Rome, bâtie vers les premières

années du Vᵉ siècle (fig. 24), donne l’image de cette disposition

caractéristique, qui fut si souvent imitée par les constructeurs du

moyen âge.

Les dépendances du sanctuaire étaient formées de constructions basses,

appuyées contre les murs du chevet de la basilique et mises en

communication avec celle-ci par des portes qui remplissaient le même

office que les _sacristies_ modernes. Le nom de ces dépendances a changé

selon les temps et les lieux; on a dit: _pastophorium_, _diaconicum_,

_gazophylacium_, _secretarium_, _vestiarium_, _thesaurus_. Ces trois

derniers termes sont ceux dont l’usage a été le plus répandu; leur place

était ordinairement contre le mur de fond, à côté de l’abside ou contre

l’abside.

La nef et les bas côtés, formant le corps de basilique, furent les

parties qui changèrent le moins; cependant les convenances

d’appropriation, par suite des nécessités liturgiques ou bien encore, et

le plus souvent, le manque de ressources, ont fait introduire dans ces

nefs et dans ces bas côtés des dispositions qui paraissent avoir eu une

certaine généralité. Un des changements les plus marqués fut le

remplacement des colonnes par des piles, changement plus général à

mesure qu’on s’éloigna de l’antiquité, par la raison que les ruines des

anciens monuments, exploitées depuis des siècles, ne fournissaient plus

de colonnes.

Dans les contrées septentrionales de l’Europe, les colonnes, en pierre

ou en marbre, n’avaient point été prodiguées comme en Italie, et il

fallait les faire venir à grands frais; lorsque Charlemagne éleva la

basilique d’Aix-la-Chapelle, il fut obligé d’envoyer prendre à Ravenne

les colonnes et les marbres nécessaires pour décorer sa nouvelle église.

En Italie, les bas côtés des basiliques sont aveugles; mais il n’en

était pas de même dans les autres pays, car ils étaient ajourés lorsque

la disposition des lieux le permettait. Ordinairement les bas côtés

étaient flanqués de bâtiments étroits, divisés en pièces appelées

chambres,--_cubicula_,--qui communiquaient avec l’église par des portes

monumentales, ou bien ces chambres étaient l’équivalent de ce qu’on a

appelé aussi oratoires ou exèdres, parce que ces réduits contenaient une

abside. Les dévots s’y livraient à la dévotion et à la prière; les

privilégiés y recevaient la sépulture, ou bien elles servaient de

logement à des personnages d’un certain ordre.

Toutes les églises construites dès les premiers siècles de l’ère

chrétienne n’étaient pas pourvues de bas côtés, car il est certain qu’on

éleva alors un grand nombre de basiliques composées d’une seule nef,

comme la plupart des paroisses rurales bâties à l’époque barbare.

C’est l’édifice que les textes du temps de Charlemagne et de ses

successeurs désignent sous le nom de _capella_, chapelle, et ce nom de

chapelle a été pendant longtemps celui de toute église de campagne, même

paroissiale. Presque tout ce qui nous reste des anciennes constructions

religieuses de la Gaule appartient à des chapelles de ce genre.

* * * * *

La façade des basiliques indiquait généralement la coupe de l’édifice,

marquant à la base la largeur du vaisseau central et des bas côtés,

profilés par deux remparts, entre lesquels montait la nef couronnée par

un fronton.

Les portes étaient au nombre de trois et quelquefois de cinq,

correspondant aux trois ou aux cinq divisions de la nef; celle du milieu

était plus haute que les autres, et à toutes s’appliquait l’épithète de

_regiæ_, royales. Elles étaient fermées par des vantaux de bois

richement travaillé, ou de bronze, et munies, à l’intérieur, de

portières en étoffes précieuses.

Au-dessus des portes, la façade était percée de fenêtres et, dans le

tympan du fronton, s’ouvrait un œil-de-bœuf, dans lequel on pouvait voir

l’origine des roses éclairant la nef des cathédrales. Le tympan et le

pourtour des fenêtres étaient souvent ornés de mosaïques.

Devant les portes régnait un large portique, fermé aux deux extrémités,

qui ne paraît pas avoir eu de nom particulier dans l’église latine. Les

Grecs l’appelaient _narthex_, dont _ferula_ est l’équivalent; mais la

dénomination qui fut la plus employée dans l’Europe occidentale est

_porticus_, d’où est venu _porche_.

C’est sous ce portique que stationnaient ceux qui ne pouvaient assister

à tous les offices, en attendant le moment où ils pouvaient entrer dans

l’église.

A l’intérieur de l’église, au revers de la façade, se trouvait le

_pronaos_, délimité le plus souvent par une simple balustrade; mais,

dans certaines basiliques, il prenait un aspect monumental, parce qu’il

était formé par une colonnade traversant le bas de la nef et surmonté

d’une tribune, comme à Sainte-Agnès-hors-les-Murs (fig. 57). Cette

disposition n’était guère usitée que dans les basiliques étagées, la

tribune établissait alors une communication entre les galeries

supérieures des deux côtés.

* * * * *

Pendant les premiers siècles du triomphe de la religion chrétienne, dont

le baptême est une des cérémonies les plus importantes, il était de

règle que ce sacrement fût administré, par immersion, dans un édifice

séparé de la basilique.

Saint Sylvestre fit construire, au IVᵉ siècle, près de la basilique de

Saint-Jean-de-Latran, qu’il avait reçue de Constantin, un baptistère

octogone, magnifiquement orné, et le consacra à saint Jean-Baptiste, qui

était le saint auquel étaient dédiés presque tous les édifices du même

genre.

On construisit des baptistères sous diverses formes: ronds ou octogones

et souvent sur un plan carré, cantonné sur chaque face, ou seulement sur

trois, d’une absidiole et affectant la figure d’un trèfle ou d’un

quatrefeuille; le carré central couronné d’une voûte d’arête ou d’une

petite coupole et les absidioles voûtées en quart de sphère.

Au milieu des baptistères était établi un bassin--_labrum_ ou

_lavacrum_, qu’on emplissait d’eau ou qui était alimenté par une source.

On se servit souvent de cuves en marbre, en granit ou en porphyre

enlevées aux thermes romains; mais le plus souvent la cuve baptismale,

qui devait contenir plusieurs personnes, était formée de dalles de

pierre ou de marbre, scellées dans une aire en ciment qui formait le

fond.

Les absidioles étaient destinées à recevoir des autels sur lesquels on

disait la messe afin de donner la communion aux néophytes après le

baptême.

Dès le VIIIᵉ siècle, les usages relatifs à la cérémonie du baptême se

modifièrent. Il fut permis de baptiser dans l’intérieur, et dès lors on

plaça les piscines ou les cuves baptismales dans le bas côté gauche--du

côté de l’évangile--des basiliques chrétiennes.

* * * * *

Depuis la fin du Vᵉ siècle, un grand nombre d’églises présentèrent une

disposition qu’on ne trouve pas dans les basiliques d’Italie, mais qui

rappelait celle de plusieurs églises de la Syrie centrale, de

Constantinople et de la Grèce.

Une coupole ou une tour s’éleva au-dessus du transsept et fut appelée

par les écrivains de l’époque mérovingienne: la tour par

excellence,--_turris_.

Le transsept était partagé en trois parties par deux murs de refend

percés chacun d’une grande arcade en prolongement des colonnades ou

arcades de la nef; l’_altarium_ était transformé par là en un

emplacement carré contenu entre l’ouverture de l’abside, l’arc triomphal

de la nef et les deux arcs latéraux. Grâce à l’appui des quatre murs,

il fut possible de surélever la construction au-dessus des combles de la

nef et des bras du transsept. Percée de fenêtres de tous les côtés, elle

prit l’apparence d’une lanterne carrée, polygone ou ronde, au sommet de

laquelle était la toiture couvrant l’autel.

La tour-lanterne versait sur le sanctuaire une lumière abondante et

annonçait de loin cette partie capitale de l’église et, pour lui donner

plus d’effet, on la couronna d’un campanile en bois doré--_machina_,

_arx_--ouvrage élégant qui se composait de plusieurs retraites d’arcades

à trois étages ordinairement; d’où l’épithète de _tristega_ appliquée au

campanile.

* * * * *

Sans vouloir disserter sur l’origine des cloches, on peut dire que leur

emploi dans le culte chrétien n’est pas mentionné avant le VIᵉ siècle et

que les cloches usitées à l’époque mérovingienne devaient ressembler,

comme dimensions, à celles dont on se sert encore dans les collèges ou

dans les marchés. C’est dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle que les

cloches acquirent un volume assez considérable pour qu’il devînt

nécessaire de construire des édifices pour les suspendre.

Le premier clocher dont il soit fait mention est celui de Saint-Pierre

du Vatican.

Cloche s’est dit _campana_ et _clocca_, d’où les termes de

_campanarium_, _turris campanaria_, _clocarium_, pour dire un clocher.

On s’est servi aussi, au IXᵉ siècle, des mots: _turricula_, turris

_claxendix_, le premier par opposition à la _turris_, coupole dôme ou

tour-lanterne de l’église, le second quand il y avait un escalier en vis

pour monter au sommet de la tour.

Les premiers clochers furent de forme ronde et toujours d’un petit

diamètre, à l’exemple des coupoles byzantines ou grecques, ce qui prouve

que les cloches qu’ils contenaient étaient de très petite dimension. Les

cloches étaient suspendues au sommet de la tour, dans une partie évidée

d’arcades, recouverte par un comble; le reste de la construction était

parementé sans autres ouvertures que des meurtrières éclairant

l’escalier.

Les clochers étaient très souvent séparés du corps de l’église. En

Italie, un grand nombre d’églises, de tous les temps du moyen âge, ont

leur clocher séparé d’elles par une distance souvent considérable.

Le plan de Saint-Gall indique deux tours rondes placées symétriquement

sur le devant de l’église et communiquant avec le portique; la légende

qui accompagne ce plan indique que ces tours, qui n’étaient pas

destinées à recevoir des cloches, sont des observatoires ou oratoires

dédiés aux anges; l’un à saint Michel et l’autre à saint Gabriel.

A une époque plus ancienne il existait déjà, en avant de certaines

basiliques, de ces tours sous l’invocation de saint Michel et qui ne

furent certainement pas des clochers. Il en existait une au VIIᵉ siècle

à l’entrée du monastère de Saint-Maur qui reproduisait en plan la forme

d’une croix.

La force de l’habitude fit appliquer la forme ronde à des clochers

construits même au XIIᵉ siècle, comme celui de Saint-Théodore d’Uzès,

qui date de cette époque; mais ces exemples sont rares et il paraît

certain que, dès le Xᵉ siècle, le plan carré fut préféré (fig. 87 et

88).

Outre les grosses cloches qui annonçaient au loin les offices, on

continuait, pour régler les exercices religieux du clergé, d’employer

des clochettes. Elles sont appelées dans les textes: _signum_,

_schilla_, _nola_--en français: sin, esquielle, eschelette.--Elles

prirent place au IXᵉ siècle dans les campaniles qui couronnaient les

dômes.

* * * * *

Les dépendances extérieures des basiliques latines eurent, dès

l’origine, une importance qui ne fit que s’accroître. Il convient de

remarquer que si la basilique civile ou profane était ouverte de toutes

parts sur des places les plus fréquentées de la ville, la basilique

sacrée au contraire fut éloignée, autant qu’il était possible, de la

voie publique et il y eut au moins une cour établie devant la basilique,

sur toute la largeur de la façade. Cette cour, environnée de portiques

qui se raccordaient avec le _narthex_, ou porche d’entrée, constituait

l’_aitre_ de l’église--_atrium_--et, comme on y enterra, dès les

premiers siècles, les fidèles qui s’étaient recommandés par leurs

mérites, elle fut appelée aussi _paradisus_, d’où est venu parvis.

L’aitre, ou atrium, était environné de portiques qui se raccordaient

avec le porche d’entrée. L’ensemble des galeries s’appelait

_triporticus_ ou _quadriporticus_, selon qu’elles étaient au nombre de

trois ou de quatre.

Les basiliques somptueuses des temps les plus anciens eurent un premier

enclos, triportique ou quadriportique, qui précédait l’atrium. Ainsi se

présentait, la façade tournée du côté de la Saône, une basilique édifiée

à Lyon vers 460 par l’évêque Patient. C’était le temps où l’on ne

ménageait pas les colonnes. Les deux enceintes extérieures de la

basilique de Lyon formaient chacune un triportique et tous les supports

étaient des colonnes en marbre des Pyrénées. Plus tard on réserva le

marbre pour les intérieurs, et les auteurs, depuis le VIIᵉ siècle, ne

parlent plus de la magnificence des portiques extérieurs, ce qui

tendrait à prouver qu’ils étaient dès lors établis d’une manière

beaucoup plus simple.

Sous les portiques latéraux de l’aitre s’ouvraient parfois des cellules

qui servaient de logement aux moines habitués de la basilique ou aux

plus recommandés parmi les malades qui venaient y chercher leur

guérison.

Au milieu de l’aitre se trouvait ordinairement une vasque d’où sortait

un jet d’eau, ou bien encore une citerne, ou un puits; cet accessoire a

été désigné sous les noms de _phiala_, _cantharus_, _puteus_. C’est là

que les fidèles, avant de pénétrer dans la basilique, faisaient les

ablutions, dont la prise d’eau bénite à l’entrée des églises est une

réminiscence.

De très bonne heure, l’aitre perdit son importance et son aspect

monumental; ce ne fut plus qu’une petite cour sans portique, entourée de

bâtiments ou seulement de murs. Ce changement tient à deux

circonstances: la société tout entière étant devenue chrétienne, la

classe des catéchumènes disparut; la discipline s’adoucit à l’égard des

pêcheurs et comme les grands coupables furent seuls exclus des

sacrements, on cessa de voir ces troupes de pénitents qui assiégeaient

auparavant les abords de la basilique en attendant le jour de la

réconciliation.

Enfin l’extension que prit l’institution monastique obligea d’augmenter

les dépendances de l’église en vue de ceux qui la desservaient.

A partir du VIᵉ siècle la plupart des basiliques chrétiennes furent

affectées à des communautés de religieux, souvent si considérables

qu’elles comptaient plusieurs centaines de personnes. Plus tard, sous la

seconde race, une règle imitée de celle des monastères, la règle des

chanoines fut imposée par les conciles nationaux aux clergés des

cathédrales et de toutes les grandes basiliques séculières. Les

bâtiments nécessaires aux actes de la vie commune de ces pieuses

congrégations furent établis sur l’un des bas côtés de l’église et l’on

trouva commode de les disposer autour d’une cour carrée. C’est là que

fut transporté sous le nom de cloître--_claustrum_--le quadriportique

devenu inutile sur la façade. Il s’est maintenu à cette place pendant

toute la durée du moyen âge.

L'Architecture romane · 第 32 / 128 题