Eh bien, par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le
fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration
traditionnelle qu'elle a inspirée! Un homme de nos jours, tout
ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder
aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle
avait été laissée sur le seuil du moyen âge pour donner l'envie d'y
pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de l'_Internelle
Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait
peut-être été vrai; mais, appliqué au texte latin de l'original, un
tel mot n'est plus que poétique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le
moyen âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister.
Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ, qui ressemble à la
patiente enluminure des marges d'un missel, n'égale pas, sous son
latin de cloître harmonieux et limpide, les figures idéales, mais si
profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de
frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du
moyen âge, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi
loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico.
Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminuée.
L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un
écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un
poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle,
avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la
profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un
mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation
intérieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est
d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui
habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'_Imitation_
de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des
découvertes terribles et le coeur humain montré jusque dans ses
fondements; mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu
les moralistes modernes, n'est ni révolté ni surpris de cette
balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du
monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur.
Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un
innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché.
Telles sont les qualités et les défauts de l'_Imitation_, que nous
retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s'ajoutent aux siennes,
dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien
préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original.
La langue du XVe siècle, plus étoffée, plus concrète, plus vivante
enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique
auteur de l'_Imitation_ se serait peut-être interdites comme un péché
et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et la frigidité monacales. Comme
on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime,
l'imagination de ceux qui sont épris de l'_Imitation_ y a mis aussi de
la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres
d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre
pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur.
Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coulée
cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait
primitivement! La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une
draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur
sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la
première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de
l'original. L'écrivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partagé la
destinée de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le
silence de leur règle, à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme
disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'éternité, _in
monte æternitatis_), l'écrivain ignoré de l'_Internelle Consolacion_
ne s'est point attaché à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en
a pris que l'esprit même et l'a vêtu comme un pauvre qu'on veut
réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roulé autour
de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée
sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui,
primitivement, n'était qu'un bâton.
V
Ainsi, nous n'hésitons point à le répéter, de toutes les traductions
qui ont été faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont
nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rééditée de nos
jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la
traduction du XVe siècle, jusqu'à celle que s'imposa Lamennais (il
était chrétien alors), pour mortifier, je crois, son génie,--la
meilleure, celle-là qui complète le mieux son auteur en le traduisant,
est celle que d'Héricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les
autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous
le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de
Lamennais, comme s'il était de la destinée de l'_Imitation_, ce livre
heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien
n'avons-nous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de
l'auteur de l'_Indifférence_ se débattre dans un genre de travail si
antipathique à sa nature! Le parti qu'il a pris d'être simple en
traduisant cette simplicité l'a fait verser dans ce que nous appelons
l'inconvénient de l'_Imitation_, c'est-à-dire la métaphysique.
S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le
grammairien, et de Le Maistre de Sacy le janséniste! Quant à
Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être:
c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de
_Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il
ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une
voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir
d'un _in pace_. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son
vers ne le retient pas même à son auteur. Évidemment cet homme-là
n'est pas fait pour suivre. L'écrivain quelconque de l'_Internelle
Consolacion_ déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il
ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a
plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il
lui communique de certains charmes; mais il ne le dévore pas, comme
Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents.