IV

Eh bien, par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le

fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration

traditionnelle qu'elle a inspirée! Un homme de nos jours, tout

ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder

aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle

avait été laissée sur le seuil du moyen âge pour donner l'envie d'y

pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de l'_Internelle

Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait

peut-être été vrai; mais, appliqué au texte latin de l'original, un

tel mot n'est plus que poétique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le

moyen âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister.

Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ, qui ressemble à la

patiente enluminure des marges d'un missel, n'égale pas, sous son

latin de cloître harmonieux et limpide, les figures idéales, mais si

profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de

frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du

moyen âge, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi

loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico.

Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminuée.

L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un

écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un

poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle,

avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la

profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un

mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation

intérieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est

d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui

habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'_Imitation_

de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des

découvertes terribles et le coeur humain montré jusque dans ses

fondements; mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu

les moralistes modernes, n'est ni révolté ni surpris de cette

balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du

monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur.

Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un

innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché.

Telles sont les qualités et les défauts de l'_Imitation_, que nous

retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s'ajoutent aux siennes,

dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien

préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original.

La langue du XVe siècle, plus étoffée, plus concrète, plus vivante

enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique

auteur de l'_Imitation_ se serait peut-être interdites comme un péché

et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et la frigidité monacales. Comme

on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime,

l'imagination de ceux qui sont épris de l'_Imitation_ y a mis aussi de

la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres

d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre

pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur.

Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coulée

cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait

primitivement! La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une

draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur

sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la

première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de

l'original. L'écrivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partagé la

destinée de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le

silence de leur règle, à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme

disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'éternité, _in

monte æternitatis_), l'écrivain ignoré de l'_Internelle Consolacion_

ne s'est point attaché à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en

a pris que l'esprit même et l'a vêtu comme un pauvre qu'on veut

réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roulé autour

de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée

sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui,

primitivement, n'était qu'un bâton.

V

Ainsi, nous n'hésitons point à le répéter, de toutes les traductions

qui ont été faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont

nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rééditée de nos

jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la

traduction du XVe siècle, jusqu'à celle que s'imposa Lamennais (il

était chrétien alors), pour mortifier, je crois, son génie,--la

meilleure, celle-là qui complète le mieux son auteur en le traduisant,

est celle que d'Héricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les

autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous

le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de

Lamennais, comme s'il était de la destinée de l'_Imitation_, ce livre

heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien

n'avons-nous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de

l'auteur de l'_Indifférence_ se débattre dans un genre de travail si

antipathique à sa nature! Le parti qu'il a pris d'être simple en

traduisant cette simplicité l'a fait verser dans ce que nous appelons

l'inconvénient de l'_Imitation_, c'est-à-dire la métaphysique.

S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le

grammairien, et de Le Maistre de Sacy le janséniste! Quant à

Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être:

c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de

_Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il

ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une

voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir

d'un _in pace_. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son

vers ne le retient pas même à son auteur. Évidemment cet homme-là

n'est pas fait pour suivre. L'écrivain quelconque de l'_Internelle

Consolacion_ déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il

ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a

plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il

lui communique de certains charmes; mais il ne le dévore pas, comme

Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 97 / 130 题