Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-même.
L'_Imitation_ n'est point et ne saurait être le premier des livres
humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la
cité monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait
pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne
verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale.
Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui
pénètre les livres, celui-ci, pâle, exsangue, d'un amour exténué, avec
son expression bien plus métaphysique que vivante, s'adresse
formellement et essentiellement à des moines, tournant le dos au monde
proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et
il ne faut pas s'y tromper! car la méprise serait grossière,--la vie
parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si l'on avait
dit de l'_Imitation_ qu'elle était le premier des livres de moines,
l'erreur eût été moindre; mais ce n'eût pas été le vrai encore.
N'y eût-il que la grande sainte Thérèse,--et il y en a d'autres,--il
est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé,
bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait
été... On dit même, chose étrange et assez ignorée! que son mysticisme
ne parut pas toujours sûr à Rome. Un jour on l'y a signalé comme
inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansénisme, sur cette
terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit
tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson,
sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui
être une fière réclame,--comme nous disons maintenant,--après le
deuxième concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean
Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur
introduction, que Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce
livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main.
Du reste, ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton
seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est
pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre
du poète persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et
voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre,
vers cette ombre vague de moine blanc masqué jusqu'aux yeux de son
capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne
sait plus quel monastère! L'ombre blanche est restée pour jamais une
ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la
personnalité de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles
cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu
que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres
encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un
anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet
ennuyé et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les
langages étranges et étrangers, et cette voix de moine en était une,
par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une
oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité
l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'Évangile, et les raisons de cela
ne viennent pas de l'_Imitation_. L'Évangile est littérairement
barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se
comprend bien qu'à l'Église et dans la lumière de l'enseignement
sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est
métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans
avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme
l'_Imitation_ place la vertu très haut, le monde y applaudit, pour se
dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on
se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le
regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal.
Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un
livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée.
L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier
ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il
sage, à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas!
à se créer une Église sans sacrements et un Évangile sans
surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui
étudient les pentes du siècle pour donner le courage de réagir contre
un livre bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la
perfection chrétienne qu'à des gens du monde, vivant dans les réalités
et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui
aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas.
Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue
pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un
livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de
l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner.