III

Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-même.

L'_Imitation_ n'est point et ne saurait être le premier des livres

humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la

cité monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait

pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne

verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale.

Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui

pénètre les livres, celui-ci, pâle, exsangue, d'un amour exténué, avec

son expression bien plus métaphysique que vivante, s'adresse

formellement et essentiellement à des moines, tournant le dos au monde

proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et

il ne faut pas s'y tromper! car la méprise serait grossière,--la vie

parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si l'on avait

dit de l'_Imitation_ qu'elle était le premier des livres de moines,

l'erreur eût été moindre; mais ce n'eût pas été le vrai encore.

N'y eût-il que la grande sainte Thérèse,--et il y en a d'autres,--il

est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé,

bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait

été... On dit même, chose étrange et assez ignorée! que son mysticisme

ne parut pas toujours sûr à Rome. Un jour on l'y a signalé comme

inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansénisme, sur cette

terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit

tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson,

sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui

être une fière réclame,--comme nous disons maintenant,--après le

deuxième concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean

Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur

introduction, que Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce

livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main.

Du reste, ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton

seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est

pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre

du poète persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et

voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre,

vers cette ombre vague de moine blanc masqué jusqu'aux yeux de son

capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne

sait plus quel monastère! L'ombre blanche est restée pour jamais une

ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la

personnalité de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles

cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu

que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres

encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un

anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet

ennuyé et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les

langages étranges et étrangers, et cette voix de moine en était une,

par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une

oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité

l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'Évangile, et les raisons de cela

ne viennent pas de l'_Imitation_. L'Évangile est littérairement

barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se

comprend bien qu'à l'Église et dans la lumière de l'enseignement

sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est

métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans

avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme

l'_Imitation_ place la vertu très haut, le monde y applaudit, pour se

dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on

se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le

regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal.

Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un

livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée.

L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier

ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il

sage, à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas!

à se créer une Église sans sacrements et un Évangile sans

surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui

étudient les pentes du siècle pour donner le courage de réagir contre

un livre bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la

perfection chrétienne qu'à des gens du monde, vivant dans les réalités

et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui

aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas.

Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue

pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un

livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de

l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 96 / 130 题