Si le talent seul faisait la destinée des livres, nous pourrions nous
dispenser peut-être de parler de ce dernier ouvrage de Charles de
Rémusat. Le talent dont il brille n'est pas assez éclatant pour porter
bien loin les idées qu'il exprime. Mais en fait d'idées, qui l'ignore?
c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui créent le succès
que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napoléon, que
les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est
encore plus vrai des idées... Flèches lourdes ou légères, aiguës ou
émoussées, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point
d'où elles sont ajustées, font plus pour elles que la corde de l'arc
qui les chassa ou la main qui les a lancées. Chose singulière! le but
vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mêmes vers le
but. Et voilà la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou
de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse être
dangereux. L'imbécillité même, en matière d'idées, n'est pas une
innocence; et l'esprit humain est conformé de sorte que la bêtise
peut, dans un jour donné, avoir le triste honneur d'être un fléau.
[61] _Saint Anselme de Cantorbéry_, par Charles de Rémusat (_Pays_, 13
février 1853).
Et si cela est d'une manière absolue, si les circonstances ont sur le
sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils
attestent, on peut assurer qu'à l'heure présente Rémusat est placé
dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il
publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, médiocre
ou supérieur. Son passé, son ancienne élévation ministérielle, ses
relations de monde et d'école, son titre littéraire d'académicien,
tout, jusqu'à sa position de vaincu politique,--car, en France, c'est
parfois une assez belle position que celle-là,--facilite
merveilleusement la diffusion actuelle de ses idées et de ses écrits.
Il est même à penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche
la chevalerie française, la Critique, trop spirituelle pour ne pas
vouloir être populaire, aurait passé bien vite par-dessus le _Saint
Anselme de Cantorbéry_[62] de Rémusat, sujet philosophique et qui ne
peut intéresser qu'un très petit nombre d'esprits. Seulement, si elle
a touché à cet ouvrage avec une gravité et une considération qui
l'honore, elle a été bien payée de sa politesse, car elle a trouvé
dans le livre de Rémusat les idées qui lui sont le plus chères, ce
rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque
côté qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom
puisque, aujourd'hui, nous avons à parler de philosophie.
[62] Didier et Cie.
Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mérite de la Critique, si
bienveillante pour Rémusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait à
l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des
idées que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec
puissance, mais ces idées, elle les pressentait. En effet, Rémusat a
un passé philosophique comme il a un passé politique, et on les
connaît tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou
d'éclectisme comme le nôtre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose
dans les têtes affaiblies que des tendances à la place d'opinions, on
sait bien au moins à quelles tendances a toujours appartenu la pensée
de Charles de Rémusat. Cet élégant nourrisson de madame de Staël qui
n'a point épuisé sa nourrice, trop jeune du temps du _Globe_ pour
s'asseoir sur le _canapé_ doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le
tabouret d'à côté, est un de ces esprits non sans mérite, à coup sûr,
mais qui manquent de l'espèce d'énergie nécessaire pour donner un
démenti à leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions
fausses, même quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de
ses facultés, il était destiné à toujours aller devant soi dans le
sens de ses premières pentes. Or, c'est ce qui est arrivé. Le _Saint
Anselme_ d'aujourd'hui est bien de la même main qui écrivit
l'_Abélard_, et, il y a quelques années, cet _Essai de philosophie_ en
plusieurs volumes qui, erreurs à part, accusait plus d'aperçus et de
verve cérébrale que les livres publiés depuis par l'auteur. La
maturité ne porte pas toujours bonheur à tout le monde. L'esprit de
Charles de Rémusat a eu la maturité des femmes blondes,--il a passé. A
l'époque, lointaine déjà, où Rémusat écrivait son _Essai de
philosophie_, il y avait en lui ce pétillement d'idées qui ferait
croire à la force d'individualité d'une intelligence; mais ce n'était
là qu'une illusion, due probablement à sa jeunesse. En réalité,
Rémusat était bien plus pétri par les philosophies qu'il maniait qu'il
ne les pétrissait lui-même. Il recevait alors, comme un homme plus
grandement doué que lui, Cousin, l'influence de ces systèmes
allemands,--barbares de la pensée civilisée et savante,--contre
lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge,
comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares
matériels! L'unique différence était peut-être que Cousin, avec son
ardente sensibilité et l'éclat chaleureux de son esprit, recevait
l'impression de la pensée allemande comme une cire bouillante et
splendide reçoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumière, tandis
que Rémusat la gardait comme une cire pâle et tiède, sans cohésion et
sans solidité. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le
plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en
eux la marque de cette philosophie que, malgré le temps, la réflexion
et la peur inspirée par des doctrines qui ont fini par donner Arnold
Ruge à l'Allemagne et Proudhon à la France, on la retrouve partout en
eux à cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus
prudent et qui affecte, pour désorienter l'opinion et n'y pas
répondre, de sculpter avec un amour comiquement idolâtre le buste
d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, resté le plus
hardi,--puisqu'il est resté philosophe,--s'efforçant vainement, dans
son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, d'échapper aux
conséquences, maintenant dévoilées, de la philosophie qui les a
également asservis!
Car tel est le but, sinon atteint, du moins visé, du nouvel ouvrage de
Rémusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de
cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en
métaphysique, mais échapper aux conséquences panthéistiques de cette
philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrétien encore qu'il ne
pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est proposé
Rémusat dans sa monographie intellectuelle de _saint Anselme_.
Pourquoi s'est-il donné un pareil but? A-t-il tremblé, dans sa
conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les
conséquences terribles dégagées enfin de ce qu'il crut la vérité si
longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a révolté, ou l'effet actuel
de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous
n'avons point à faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le
coeur des philosophes, ces étables d'Augias humaines. Mais toujours
est-il que ce but impossible d'une charte taillée entre un principe et
sa conclusion, Rémusat se l'est donné. Très au courant du mouvement
d'idées qui s'est produit du côté du Rhin, et modifié par ces idées,
c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entré
dans l'étude du moyen âge et de la scolastique. Mauvaise porte et
mauvais guide pour y pénétrer! Ce n'est pas l'instinct de la pensée
chrétienne qui l'a poussé de ce côté et qui l'a fait aller d'Abélard,
de l'hérétique Abélard, jusqu'à l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne,
curieuse comme si elle n'avait pas d'idées à elle, et personnelle au
point de chercher ses idées partout, l'Allemagne depuis longtemps
cherchait l'_or_ que Leibnitz avait dit _briller dans le fumier du
moyen âge_. Elle l'avait trouvé; mais en mettant la main dessus, comme
Galatée touchant Pygmalion, elle avait dit: «C'est moi encore!»
Rémusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: «Anselme,
dans son célèbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier,
la pensée dans son opposition à l'être et chercha à en prouver
l'identité.» Après un pareil hommage rendu par le grand théoricien de
l'identité de la pensée et de l'être, qui semblait reconnaître dans le
saint métaphysicien une paternité éloignée, comment ne pas se
préoccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait été philosophe, et
qui, par Descartes, touchait à Hegel? Rémusat a beau nous dire, avec
une intention qui ne trompe personne: «Descartes ne serait pas
aisément convenu que saint Anselme fut un de ses maîtres», tout ce
qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de
saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est
toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le même
dans le _Monologium_ que dans les _Méditations_. Par la nature de son
esprit, par la prétention de son système, par l'isolante force ou
faiblesse de son principe: «_Je pense, donc je suis_,» Descartes est
l'orgueil de la personnalité solitaire. Avec la hache de son
scepticisme il a coupé tous les câbles qui attachent la pensée humaine
à la tradition. Robinson intellectuel d'un désert qu'il a fait autour
de sa propre pensée, il a voulu créer tout dans le vide qu'il avait
creusé. Il est évident qu'un tel homme n'admet ni ancêtres ni
prédécesseurs; mais il n'est pas moins évident non plus que si la
parenté n'est pas reconnue par la volonté elle subsiste dans la
pensée, car si elle n'y était pas, croyez-le bien! les philosophes
modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laissé bien
tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbéry, et
ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis à
lui faire, moins pour lui encore que pour eux!
Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, après toutes les
injustices et toutes les ignorances du XVIIIe siècle, n'était-il pas
habile et spirituel tout ensemble d'enrégimenter jusqu'aux saints sous
la bannière de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce
n'était pas là une simple tactique, s'il était vrai, s'il était réel,
que la métaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, eût
des racines secrètes, inévitables, nécessaires avec toute cette
métaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clarté
de l'idée pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une
telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure à montrer, à
démontrer, à proclamer de toutes les manières possibles, comme une de
ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits
déducteurs et qui y doivent devenir fécondes? Quand un théologien
protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accusé comme
Franck, quand un rationaliste comme Bouchitté, quand enfin Rémusat,
prennent à partie la métaphysique de saint Anselme, la commentent tour
à tour et l'interprètent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font
bien. Il faut être assez impartial pour le reconnaître. Ni les efforts
de Moehler, le théologien catholique qui s'est occupé, dans un autre
but, de la métaphysique de l'illustre archevêque, ni les petites
chicanes d'une revue estimable (la _Revue de Louvain_), qui prétendait
et montrait plaisamment un jour que Rémusat n'entendait pas même le
latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la
vérité dans cette question de la métaphysique de saint Anselme. Or, la
vérité, la voici! C'est que saint Anselme, par cela même qu'il se
détournait de la théologie vers la métaphysique, posait au XIe siècle,
dans l'innocence et la sécurité de sa foi, les problèmes que la
métaphysique agite depuis qu'elle existe sans les résoudre, et que,
les posant nécessairement comme les métaphysiciens les posent, il
était justiciable des métaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le
droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient
sa pensée et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour
revenir à Hegel, Hegel a eu le droit d'écrire cette arrogante réserve:
«Il ne manque à l'argument de saint Anselme que la conscience de
l'unité de l'être et de la pensée dans l'infini», et Rémusat a eu le
droit aussi, à la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du
_Prologium_ afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner
cette valeur philosophique que nous avons indiquée, et qui serait si
grande si elle n'était pas chimérique, à savoir: le rationalisme du
principe sans le panthéisme de la déduction!
Mais si Rémusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprétation de
la métaphysique de saint Anselme, a-t-il réussi? Et il y a plus:
pouvait-il même réussir? Ce n'est pas assurément en passant qu'on peut
traiter comme il le faudrait de la vérité absolue ou relative de toute
philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se
cherche éternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui
ont touché à ces questions dévorantes, on sera suffisamment fondé à
affirmer que ce n'est pas la métaphysique, qu'elle s'appelle des plus
beaux noms que le génie ait eus dans l'histoire, qui peut combler
l'abîme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un
chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute
philosophie gît dans une seule question: l'existence de Dieu en face
de l'existence du monde. Et il serait aisé de montrer que quelque
solution qu'on adopte sur cette question,--et toutes peuvent se
ramener à deux principales,--en d'autres termes, soit que Dieu et la
matière soient congénères, soit que Dieu l'ait tirée de lui-même, le
panthéisme inévitable et menaçant revient toujours. Eh bien, si tel
est le résultat que donne la réflexion de l'homme livrée à elle-même
sur ce problème fondamental, il n'y a plus qu'à repousser loin de soi
la métaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas
dangereuse, et à revenir à l'enseignement, à l'autorité, à la
révélation surnaturelle, à tout ce que la philosophie appelle
dédaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort
pour répondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans
l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas à
proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connaître
tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en
Dieu scientifiquement doit être, parce que si cette croyance n'était
pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne
serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument
purement métaphysique, le théologien, le moine inspiré lâchait donc la
réalité pour courir après l'ombre. Il entrait dans le domaine des
discussions humaines, fatalement entrecoupées de ténèbres et de lueurs
flottantes, et il y apportait son génie. S'il n'ébranla pas en lui les
robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint préservait l'homme
des doutes du métaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il
est pour d'autres, à cette heure et dans un siècle où l'obéissance en
toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux
pieds leur propre pensée lorsqu'il s'agit d'obéir.
Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand
côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe
aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins
d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations
métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce
que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement
été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a
pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après
coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées
et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées
s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la
pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que
Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre
l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa
place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage
qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le
tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela
Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un
instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz
surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut
s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement
extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la
société tenait bien plus d'espace que l'homme,--mère aux bras
puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût,
paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du
temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on
avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement
son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles
propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe
siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur
d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses
d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État
et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des
faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est
sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet
avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever!
Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus
seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et
vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet
homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du
catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme
également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances
religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à
cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison
_très philosophique_ que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête
déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile,
l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré
l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une
individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se
rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son
génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en _vertu de ses
vertus_. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du
progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte
vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les
troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se
consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être
désormais _condamné_ à commander aux autres. Pour s'exercer,
gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de
l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le
primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le
croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre
de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop
d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire
aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent
qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et
erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et
d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne
nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de
la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas
l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et
des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire,
organisa politiquement la religion. L'action de la foi par
l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la
physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est
d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position
qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de
l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la
première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui
cette physique du catholicisme, l'_instrumentum regni_ par lequel il
s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail
de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique,
c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi
découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses,
quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La
myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui
est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté
des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités
importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien
perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse
l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il
est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut
ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le
gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui
est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes
philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront
plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce
que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont
d'éternel, peut-être, que leur inutilité!