EUGÈNE PELLETAN[59]

Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus

démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le

talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par

l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un

des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces

raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition

naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté

fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le

symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la

place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la

science, et qui ne peut plus satisfaire--disent les philosophes--les

besoins de foi des peuples actuels.

[59] _Profession de foi du dix-neuvième siècle_ (_Pays_, 1er janvier

1853).

Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat,

la profession de foi de Pelletan restera la profession de

foi--isolée--de son auteur aux incomparables grandeurs et à la

_vérité_ du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les

grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En

effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe

siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan

a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais

c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et

infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie

universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès

indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y

a-t-il là de bien nouveau?

En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue,

quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens

d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où

l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par

des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs,

les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce

qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est

d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette

croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les

deux pays à idées,--l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,--les

hommes qui s'appellent _humanitaires_ n'accepteront, pour

l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la

profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit

gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant.

Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son

lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science

réelle et de profondeur.

C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace.

Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir;

proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la

seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre

force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès,

imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;--en

trois mots, reprendre en sous-oeuvre et refaire l'histoire des

civilisations successives, de l'homme et de la création, était,

n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose.

Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a

mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas

toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait

pas, l'audace est déconsidérée.

Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manières de

traiter l'immense et difficile sujet qui a tenté Pelletan. Et nous

disons deux seules manières, et non pas trois. Ou bien il fallait

l'aborder comme nous l'aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul

mouvement de civilisation n'a dépassé le christianisme; comme nous qui

avons une révélation religieuse primitive, écrite, inébranlable dans

ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources

nombreuses, toute une exégèse, toute une critique, et une autorité

souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d'examen qui ont fini,

en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres...

qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet

résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de

plus avant que des textes; comme un philosophe, carré par la base, qui

dit fièrement à l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompée; tu es

trompée, quand tu ne mens pas! Mais alors, résultat singulier, dans le

premier cas une telle histoire--impossible à Pelletan, facile

peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui

admettrait une révélation,--nierait, en détail et en bloc, tout ce que

Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrès. Elle nierait la

perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l'humanité

on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore été dit. Du système

de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au

contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix? à la stricte

condition d'avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte

pour démentir l'histoire, et c'est là précisément ce que Pelletan n'a

pas fait.

Il n'a été ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu être

l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rôle était incompatible;

que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la

destinée de l'humanité, l'histoire tuait la philosophie ou que la

philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas été assez historien; quoi

d'étonnant à cela? mais il n'a pas été non plus assez philosophe, et

ceci étonne davantage. Sur cette question, que le panthéisme moderne a

posée et qu'à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, Pelletan,

démocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le

savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il

relève,--car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En

quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a

pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres; car il a des

maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes

de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d'une psychologie

qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais

qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de

Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette méthode

sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l'homme

pour mieux juger du but de l'humanité. Avec cette légèreté enflammée

d'un poète, qui ne consume rien et qui n'éclaire pas, il parle, au

début de son livre, du sentiment et de la raison, _ces deux ailes de

l'âme_; mais il n'en décrit pas les fonctions, il n'en montre pas

l'origine.

Cependant, la théorie de la connaissance doit forcément s'élever

derrière toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une

révélation positive, qui puissions nous passer de construire une

théorie de la connaissance pour donner de l'autorité à nos

assertions. Nous, nous commençons par Dieu l'histoire de toutes

choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes

dispensés, nous, les hommes du passé et les mystiques, comme nous

appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette

obligation philosophique il ne se préoccupe même pas! Il affirme et

va. Il raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui.

Mais, arrivé à l'homme, il brise la Genèse, et l'erreur monstrueuse

monte sur les débris de l'hypothèse. La chute, ce cataclysme de l'âme,

qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le

déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les

points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d'un mot, au

mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam

qui avait la lumière d'une innocence sortie fraîchement, comme un lis,

des mains du Seigneur, Adam, dans l'Éden, pour Pelletan, est un _peu

plus que les bêtes_, mais ce n'est encore qu'une organisation

imbécille dans les rudiments du progrès. Et Ève?--«_Ève eut besoin de

sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu._»

Nous citons... mais sans colère. Ne savions-nous pas qu'il devait en

être ainsi, qu'il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien

ou le mystagogue du progrès? L'erreur a des manières d'attacher le

collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après

elle. La chute admise, le progrès ne serait plus! Les enfants

verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet à l'histoire il

fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'après la nature de

l'homme et l'étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve

philosophique de l'impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or,

voilà ce que Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu'il

n'a pas touchée comme on eût été en droit de l'attendre d'un homme qui

a conçu l'idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l'histoire

sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans

texte pourrait fort bien être un roman.

Et quand on est sorti de la Genèse le roman continue, ou du moins une

histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas

entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas,

n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être

pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi--pour ne

prendre qu'un détail entre tous--où Pelletan a-t-il vu, ailleurs que

dans les arrangements de sa pensée ou sur l'échiquier idéal dans

lequel il encastre les événements et ploie l'histoire du monde à sa

fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'être pasteur, que ce fut

le troupeau qui lui donna l'idée de la famille, la chasse et les

partages de la proie l'idée de la propriété?... «Le jour où l'homme

laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses

enfants, et la famille fut fondée.» C'est la phrase même de Pelletan.

En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les

premiers développements humains des sociétés comme Pelletan les

raconte ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens,

et, malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour

expliquer l'homme. Des probabilités, quand il s'agit de l'écheveau

brouillé des origines! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à

sa honte. Elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume.

Elle y a épuisé son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothèque

bleue de systèmes que l'histoire a balayés de son pied tranquille,

comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu'à son front.

Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme

lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l'origine du

langage le fonds d'idée de Condillac? sur la question du feu d'être

au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences

naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons

qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot

du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les

questions premières, la philosophie réduite à elle seule: «La

philosophie, comme telle seulement,--disait-il,--est un jeu que

l'esprit humain a imaginé pour se désennuyer; mais, en l'imaginant,

l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.»

Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement,

cette ignorance!... Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent

de penser sur le développement des sociétés humaines: Aristote,

Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est

contenté des généralités à _fleur d'idées_, et le plus souvent à

_fleur d'images_, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une très

difficile vérité. Ils n'ont point fait à si bon marché une philosophie

de l'histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux,

Pelletan,--lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang

bien chaud pour être un métaphysicien, un _oeil retourné en dedans_,

comme disait l'abbé Morellet avec une spirituelle exactitude,--pose

des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au

monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination,

qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs. Cette

fascination de l'analogie le mène, à travers toute l'histoire, dans

l'Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule,

partout enfin où le progrès comme il l'entend a glorifié l'humanité.

Elle le mène, mais, comme toute fascination, elle l'égare aussi

quelquefois. Dans l'impossibilité de refaire un livre sur lequel ici

on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons

discuter, détail par détail, l'histoire à compartiments de damier que

Pelletan a construite dans l'intérêt de ses idées. Sans cela il nous

serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creusé

dans l'esprit des différentes époques du monde qu'il n'a fouillé, au

début, dans les origines et les facultés de l'homme, et qu'en cela

trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui

explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se

meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait,

d'intention ou d'aveuglement), a donné, en preuve de ses dires,

l'apparence pour la réalité et la superficie pour le fond.

Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que

d'esprits pensent comme lui à cette heure ou du moins inclinent à

penser comme lui!), son livre, _Profession de foi du_ XIXe

_siècle_[60], est à refaire. C'est un coup manqué dans l'ordre de la

pensée. Un symbole de foi s'arrête dans une forme nette, au travers de

laquelle on voit l'idée jusque dans ses racines. Une profession de

foi--de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible

aux facultés mûries du XIXe siècle,--doit reposer sur un enchaînement

de réalités incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain,

rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurité sous la couleur de

son style, oriental d'éclat, brillant comme les escarboucles du

diadème de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour

prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la

philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème

de l'humanité c'est son progrès incessant, éternel, sans point d'arrêt

et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment

enflammée du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un

Thériaki.

[60] Pagnerre.

Nous sommes dupes des mots qu'on répète. Le progrès incessant et

éternel de l'humanité! On entend cela partout, et on l'accepte, comme

on accepte tout, à condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas

trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela paraît si

simple à l'esprit et cela est si doux à l'orgueil. Mais, allez! quand

on veut élever ce mot à la hauteur d'une démonstration qui force la

foi et en moule énergiquement l'expression dans un symbole, il se

trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne

pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans

le coeur ni dans l'esprit la même foi que Pelletan, qui ne pensons pas

comme lui que le progrès soit l'expansion illimitée de toutes les

forces passionnées de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs

réalisations dans l'État, dans l'art, dans l'industrie, dans les

moeurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrès c'est la vertu

par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire

ni dans la vie _visible_ de l'humanité! Pour nous, toute conversion

aux idées de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thèse

est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels.

Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d'augure

à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d'une

pareille thèse n'échappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrépidité des

crimes abstraits, l'a révélée depuis longtemps: c'est le détrônement

de Dieu par l'humanité, c'est la révolution démocratique contre

Dieu. Qu'on ne s'y méprenne pas! on n'a inventé le progrès indéfini

que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin

de toutes choses. Voilà la portée du système. Seulement, pour

insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces

conséquences voilées, la main, qui n'est pas très forte, tremble un

peu... tâtonne dans les faits qu'elle mêle et se blesse à des

inconséquences mortelles. Selon nous, c'est là ce qui est arrivé à

Pelletan. Son talent ne l'a pas sauvé. Il s'est pris lui-même à son

prisme; le flambeau qu'il portait l'a ébloui. A côté des clartés

aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son

livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles

saigne et meurt un système. Citons-en une seule, en passant: «Il

(l'homme)--dit-il--recruta d'abord ces races purement alimentaires,

_expiatoires_, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie

pour lui et le _racheter_, par leur sang, de sa pauvreté...» Nous ne

discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement,

n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a nié la chute et

qu'on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il

ne faudrait sous aucun prétexte risquer ces mots d'expiation et de

rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de

Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent.

Telle est, pour nous, cette _Profession de foi du_ XIXe _siècle_.

Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble

esprit,--on le sent bien quand on le lit,--un de ces esprits «qui ne

veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité», et

c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a

inspiré en le lisant. Quant au talent d'écrivain dont ce livre éclate,

il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est

juste de le reconnaître. Mais qu'importera peut-être à l'auteur?

Hélas! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque

religieuses du penseur, devient ce génie de la forme qui vous aime et

que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, éprise de

l'abstraction et de la découverte, elle reste insouciante pour la

forme qui la fera vivre et qui emporte l'idée vers l'avenir sur ses

ailes! Peut-être le style de Pelletan est moins pour lui, en ce

moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans

son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette

plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on

n'en saurait contester l'éclat. Il y a plus: avec la sécheresse des

âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible à

ceux qui n'ont point aboli en eux la faculté de l'enthousiasme de ne

pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables

théories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber

par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trépieds des tabernacles.

Pelletan est de cette race d'âmes qui ont le sens mystique en elles,

et, selon nous, c'est là une supériorité. Assurément on peut abuser de

cette supériorité-là comme de toutes les autres; car c'est une

observation qui n'a pas été assez faite, que plus les facultés sont

rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite à l'abus,

apparemment par la raison qu'il est plus aisé de tomber à mesure qu'on

s'élève. Mais, quoi qu'il en puisse être, l'auteur de la _Profession

de foi du_ XIXe _siècle_ est un mystique; c'est un mystique dans

l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la

philosophie, qui a remplacé pour le XIXe siècle le matérialisme du

XVIIIe, c'est une espèce de saint Martin du panthéisme. Il veut,

comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi

scientifique, et il n'y a pas d'âme mieux créée pour la foi intuitive

que son âme. Il y a en lui des tendresses de coeur, des forces de

sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu

personnel, de l'humanité progressive. En vain transpose-t-il Dieu et

s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanité; en

vain s'enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau

reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait à l'énergie

de son âme immortelle. Et si par impossible il pouvait réussir dans sa

tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce

ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polémiques de

journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le coeur sous

toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan.

Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie

dans le traité _des choses divines_: «J'entends par le vrai quelque

chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir.» Mais

volontairement, artificiellement, il s'acharne à des démonstrations

extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent.

Destinée singulière, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens

suprême entre les idées et les facultés! C'est la seule explication

qu'on puisse donner de ce triste phénomène: un homme si bien doué

produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée.

L'esprit, qu'on a méconnu en soi, s'est vengé!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 92 / 130 题