L'INTERNELLE CONSOLACION[63]

I

Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster,

en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe

depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que

le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de

la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de

l'_Internelle Consolacion_[64], sorti au XVe siècle de l'_Imitation de

Jésus-Christ_. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage

célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a

créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et

Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les

traductions que l'on a faites, depuis, de l'_Imitation_, mais, le

croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître

d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au

texte même si vanté de l'original.

[63] _Pays_, 11 mai 1858.

[64] P. Jannet.

En effet, l'_Imitation de Jésus-Christ_ est regardée presque par tout

le monde comme un incomparable chef-d'oeuvre. Ce livre de moine, écrit

dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire,

cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (_sic transit

gloria mundi_), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas

assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches...

à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était

pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu

commun.

Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue

momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche

semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant

aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder

dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès

d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les

impies.

Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas

travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas

précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens.

Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une

simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont

cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus.

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 94 / 130 题