Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire
sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté
dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été
terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a
repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue.
L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non
seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous
avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable
et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science
derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions
insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et
sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes
finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne
conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes
finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste
et de penser plus fin.
Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de
Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la
pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un
esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons
pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son
enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat
quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits,
c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,--et c'est
la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme
s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas
amusants,--c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres
la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour
des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens,
qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui,
la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de
l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites
bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en
était pas plus petit. L'auteur de _la Vie et de l'Intelligence_ n'est
donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte
parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et
les goûter.
Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et
Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son
Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en
ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit.